Ce n'était pas ce que je voulais pour la république nouvelle.
Je voulais qu'elle montrât une fois à l'Europe qu'il y avait
compatibilité complète entre la France libre et les puissances
géographiques voisines, respectées dans leurs frontières comme dans
leur indépendance.
L'inviolabilité mutuelle est la base de paix sur laquelle repose le
monde. Violer cette base, ce n'était pas seulement une iniquité,
c'était la guerre, c'était le meurtre en masse, c'était le sang
humain jeté au hasard et à pleine main sur la terre d'Europe! Et de
quel droit? Du droit d'une opinion, d'un système, d'une fantaisie,
d'une vanité, d'une boutade de Danton (et encore Danton lui-même ne
proclamait que la guerre défensive et traitait avec la Prusse).
J'avoue ma faiblesse. Ma conscience d'homme timoré devant Dieu
répugnait à ce jeu de sang humain dont l'enjeu est la vie de ses
créatures. Qu'on me méprise, mais qu'on m'absolve! J'écartais la
guerre offensive de la république comme un crime envers l'humanité et
envers Dieu; je n'acceptais dans mes pensées pour la république que
la guerre défensive et patriotique. C'est ce scrupule de conscience
seul qui me fit faire le manifeste à l'Europe.
Scrupule, dira-t-on! Je ne le nie pas, mais quelquefois un scrupule
de conscience est la plus habile politique. Souvenez-vous de ce
qui se passa. Les ligues des cours furent désarmées de tout droit
d'agression contre la république; les peuples, respectés et rassurés
sur leur territoire, passèrent du côté de nos principes, et la
diplomatie française fut l'arbitre du monde en six semaines de temps,
sans avoir violenté une nation ni brûlé une amorce.