Premièrement, il faut bien m'apprécier moi-même, et bien entrer dans
ma nature personnelle et dans l'esprit de mon rôle au moment à la
fois terrible et grandiose où la république sortit du nuage avec la
promptitude et l'éblouissement de l'éclair.
Un gouvernement dont je n'estimais pas l'origine, mais contre lequel
je ne conspirais pas, venait de s'abîmer et de disparaître en trois
heures, sans défense. Une heure après, surpris comme tout le monde,
je crus (comme je crois encore) que le seul moyen de raffermir d'un
mot le sol fondamental était de proclamer sur les ruines de cette
monarchie disparue une république de nécessité et de salut, pour
l'interposer entre tout le monde et pour donner au peuple la patience
d'attendre une assemblée nationale souveraine, seule puissance
toujours légale qu'on pût évoquer pour imposer l'ordre et le respect
d'elle-même à la France.
Je n'étais pas un républicain radical, un républicain subversif, un
républicain chimérique rêvant de bouleverser les fondements de la
politique et de la société civile, pour faire éclore du sang ou du
feu un monde nouveau éclos en trois heures.
Les mondes nouveaux ne naissent que de la gestation lente et
de l'enfantement laborieux des siècles. J'étais un républicain
improvisé, un républicain politique, un républicain conservateur de
tout ce qui doit être conservé sous peine de mort dans une société,
ordre, vies, religion libre, fortunes, industrie, liberté légale,
respect de toutes les classes de citoyens les unes envers les autres,
paix des nations entre elles dans leur indépendance réciproque et
dans l'esprit de leurs traités, droit public de l'Europe.