Mais, s'il ne nous est pas permis de substituer nos calculs au calcul
divin, et de dire avec certitude: «Voici le soir, car la lumière
baisse dans les esprits,» il nous est permis de faire usage de notre
raison, de notre expérience historique, et de conjecturer avec plus
ou moins de vraisemblance si nous sommes au lever ou au coucher d'une
époque,
«L'HEURE QU'IL EST AU CADRAN DES ÂGES.»
Eh bien! plus je considère les pas de cette aiguille de l'esprit
humain sur ce cadran, moins je puis comprendre ces prophètes
de malheur qui menacent l'Europe littéraire de vieillesse, de
décrépitude, de silence et de stérilité.
Où donc voient-ils ces symptômes de décadence?--Dans les révolutions
intellectuelles, disent-ils, ces grandes perturbations du
monde.--Mais les révolutions intellectuelles, au contraire, ne
sont-elles pas les secousses que l'esprit humain se donne à lui-même
pour enfanter dans le travail et dans la douleur ce qu'il porte en
lui? J'aimerais autant appeler décrépitude et stérilité les secousses
que donne au sein de sa mère féconde le fruit qu'elle va enfanter et
qui demande à naître. Tout le monde sent que l'Europe est en travail
d'enfantement; nul ne sait ce que sera le fruit: les uns disent
prodige, les autres monstre. Quant à nous, nous ne croyons nullement
au monstre, car l'Europe est grosse de l'esprit divin.
Sans dire ici (ce n'est pas la place) ce que nous croyons entrevoir
sur le résultat de cet enfantement de plusieurs siècles, nous sommes
convaincu que l'Europe souffre pour mettre au monde, quoi? Ce qui y
est déjà, c'est-à-dire l'éternel nouveau-né de l'esprit humain, la
raison: la raison un peu plus développée dans les choses divines,
la raison un peu plus expliquée dans les choses humaines, la raison
un peu plus associée à la loi dans la politique, en un mot, une
révélation par le sens commun. _Ni plus, ni moins,_ comme disait un
oracle de tribune il y a quelques années; mais ce _plus_ sera une
époque d'accroissement de jour dans le ciel et sur la terre, et ce
_moins_ serait une époque d'accroissement de ténèbres. Mais, encore
une fois, pourquoi marcherions-nous aux ténèbres? Il y a un nuage,
j'en conviens, et le jour baisse; mais ce n'est pas le soir, et un
nuage n'est pas la nuit!
Or, plus le règne de la raison s'accroîtra, plus la littérature
véritable, qui est l'expression de la pensée humaine, s'accroîtra
en oeuvres de tout genre, et dans ces oeuvres il y aura des
chefs-d'oeuvre. La philosophie n'a pas dit son dernier axiome, la
poésie n'a pas chanté son dernier hymne.