Considérez d'un coup d'oeil rapide, et sans rien détailler
aujourd'hui, tout ce qui proteste depuis un siècle seulement en
Europe contre cette prétendue décrépitude de l'esprit humain. Tâtez
le pouls du monde intellectuel, et dites s'il est prêt à mourir.
Il n'y a pas un siècle que Goethe, l'Orphée et l'Horace allemand
réunis dans un même homme, a attiré vers l'Allemagne, muette depuis
les _Niebelungen_, l'attention et l'enthousiasme de toute l'Europe.
Nous l'avons vu de nos jours vieillir sans faiblir, comme les dieux
de l'Olympe vieillissaient; puis se transformer dans sa sérénité
en gloire nationale plutôt que mourir, tellement divinisé par ses
compatriotes, qu'on est tenté de chercher son sépulcre parmi les
étoiles du firmament plutôt que sous les cyprès de Weimar.
Klopstock et Schiller, l'un l'Homère de la _Messiade_, l'autre
l'Euripide de la scène allemande, lui faisaient cortége; ils vivaient
encore quand nous sommes nés. De tels génies fraternels, groupés
dans quelques lieues carrées de l'Allemagne du nord, sont-ils un
symptôme d'épuisement sur cette terre où toute petite bourgade est
une Athènes?
Il n'y a pas trente ans que lord Byron, en Angleterre, aussi grand
à lui seul que toute la littérature de son pays, à l'exception de
Shakspeare, trop grand pour être mesuré; il n'y a pas trente ans
que lord Byron donnait le frisson et le vertige à l'imagination de
l'Europe entière, par chacun de ses vers qui traversaient l'Océan
comme des langues de feu répercutées sur les murs de craie de son île.
Il n'y a pas vingt-cinq ans que Walter Scott, ce _trouvère posthume_
de notre siècle, ce Boccace sérieux et épique de notre âge, composait
ses cent nouvelles, puisées dans l'histoire d'Écosse, et devenait
ainsi, par le roman, le prosateur épique de la Grande-Bretagne.
Dickens et Thackeray, ses émules, vivent et produisent encore tous
les jours de nouveaux chefs-d'oeuvre de peintures de moeurs et
de sensibilité. L'esprit humoriste de Sterne et le pathétique de
Richardson se mêlent en eux pour faire sourire ou pleurer toute
l'Europe. Dans un autre genre, plus monumental, l'histoire, Macaulay
rédige plutôt qu'il ne grave les annales de son pays. Historien trop
parlementaire, selon moi, Macaulay, semblable en cela à l'école
dogmatique de la France, discute plus qu'il ne raconte, et instruit
plus qu'il n'émeut; il fait des systèmes dans l'histoire, au lieu
de faire des drames; il s'adresse à l'esprit plus qu'au coeur; il
veut prouver au lieu de témoigner. Cette histoire raisonneuse et
systématique n'aura que le second rang dans le récit des choses
humaines; elle passera avec les systèmes, les sectes, les théories
qu'elle représente. La nature seule est éternelle; l'histoire est
un récit, et non une polémique descendue de la tribune dans la
bibliothèque. Macaulay écrit l'histoire pour ses amis de telle ou
telle coterie politique, au lieu de l'écrire pour le genre humain;
mais son livre n'en est pas moins un grand signe de vie dans la
littérature contemporaine de la Grande-Bretagne. L'Angleterre est
digne d'avoir un jour son Shakspeare dans l'histoire comme elle l'a
eu dans le drame.
X
En Espagne, l'héroïsme et la poésie se touchent par le grandiose
du caractère et par l'orientalisme de l'imagination. L'Espagne
n'a plus depuis longtemps ses chantres du Cid, ses Cervantès, ses
Caldéron et ses Lopé de Véga. Le quiétisme somnolent de sa cour et
de ses monastères avait assoupi son génie naturel; mais l'invasion
révoltante de son territoire, en 1810, par Napoléon, lui a rendu le
patriotisme par l'indignation. Ses cortès lui ont rendu la liberté;
ses secousses révolutionnaires de 1820, et les contre-coups prolongés
de ces secousses jusqu'à ce jour, lui ont rendu ce qui se réveille
avant tout dans un peuple en ébullition, l'éloquence. Les orateurs
précèdent les poëtes; l'âge de la poésie commence à renaître; la
liberté, une fois conquise et une fois régularisée, féconde le
génie. Le génie n'était pas mort en Espagne, il sommeillait. Voilà
le réveil! Attendons-nous à de grandes choses, non-seulement dans
l'Espagne continentale, mais dans les Amériques espagnoles. Ces
Amériques espagnoles ressemblent à ces colonies grecques de l'Asie,
devenues libres par la distance, mais restées grecques par la vigueur
des caractères et par l'élégance du génie natal.
Il en est de même du Portugal et du Brésil. Là, une imagination plus
latine et une langue plus belle encore que l'espagnol, la langue des
_Lusiades_, attend d'autres Camoëns, dont les chants seront répétés
par deux mondes, de _Cintra_ à _Rio-Janeiro_.