VII

Mais, s'il est vrai que l'Europe, et que la France en particulier,

doivent tomber un jour en décadence de génie, de langue et de

littérature, est-il vrai, ou du moins est-il vraisemblable que ce

triste moment de descente après le sommet et de caducité après la

jeunesse soit arrivé pour l'Europe et pour la France? La main sur

la conscience, et sans vouloir flatter personne ni nous flatter

nous-même, nous ne le pensons pas. Nous pensons plutôt que ces belles

parties vivantes du monde n'ont pas encore atteint leur maturité, et

qu'elles jettent encore, comme nous disons nous autres contemplateurs

des vagues, la folle écume de leur longue jeunesse. Oui, nos temps,

qui nous semblent vieux, sont jeunes.

À quel symptôme, nous dit-on, le présumez-vous?

Nous allons le dire.

Premièrement, à la prodigieuse fécondité de la nature humaine en

Europe, en Asie et en Amérique dans ces derniers temps. Quand la

nature veut mourir dans des peuples, elle n'enfante pas avec cette

prodigalité; elle se repose comme la vieillesse, elle s'épuise,

elle languit, elle devient stérile, ou bien elle ne produit que

des avortons ou des monstres. Nous avons vu cela aux Indes, quand

Alexandre, et plus tard Gengiskhan ou Timour, y sont accourus du fond

de la Macédoine et de la Tartarie avec des nuées de barbares, comme

des bêtes de proie alléchées par l'odeur de la mort.

Nous avons vu cela en Grèce, en Égypte et en Perse, quand les

Romains, ces brigands de l'univers, y sont venus balayer des trônes

et des républiques vermoulues, et emporter des dépouilles dans la

caverne agrandie de Romulus.

Nous avons vu cela quand les empereurs ont précipité Rome de liberté

en servitude et de servitude en lâcheté, jusqu'à l'inondation de Rome

et de Byzance par les jeunes barbares d'Attila, au lieu des vieux

barbares de Marius.

Nous avons vu cela dans le moyen âge, quand l'esprit humain,

désorienté par la disparition du vieil univers religieux,

intellectuel et politique, se sauva dans les thébaïdes d'Orient et

dans les monastères d'Europe, pour s'y suicider mystiquement dans le

mépris de la vie et dans les frissons de l'éternité.

Oui, le genre humain eut, à ces époques, des étonnements, des

lassitudes, des dépérissements, des décadences littéraires où les

langues mêmes s'anéantissaient avec les idées. On comprend que les

hommes qui vivaient dans ces années stériles de l'Europe aient cru

un moment à la stérilité finale et à la caducité irrémédiable des

littératures.

Les siècles qui sont venus après, Charlemagne, Charles-Quint, Léon

X, Louis XIV, le dix-huitième siècle, le dix-neuvième lui-même, nous

ont appris et nous apprennent assez qu'il n'y a ni progrès continu

ni décadence irrémédiable dans l'esprit humain. Mais savez-vous

ce qu'il y a? Il y a cette intermittence, cette alternative, cette

jeunesse et cette vieillesse, cette fin et ce recommencement qui

sont la condition et la loi de toutes choses intellectuelles ou

matérielles. Ce monde, qui a commencé lui-même, finira, parce qu'il

a commencé; mais personne ne connaît ni sa vieillesse dans le passé,

ni sa longévité dans l'avenir, excepté celui qui compte d'avance le

nombre des révolutions de soleil dans les cieux, et le nombre des

pulsations du pouls dans l'artère de l'homme.

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 9 / 197 题