Mais, s'il est vrai que l'Europe, et que la France en particulier,
doivent tomber un jour en décadence de génie, de langue et de
littérature, est-il vrai, ou du moins est-il vraisemblable que ce
triste moment de descente après le sommet et de caducité après la
jeunesse soit arrivé pour l'Europe et pour la France? La main sur
la conscience, et sans vouloir flatter personne ni nous flatter
nous-même, nous ne le pensons pas. Nous pensons plutôt que ces belles
parties vivantes du monde n'ont pas encore atteint leur maturité, et
qu'elles jettent encore, comme nous disons nous autres contemplateurs
des vagues, la folle écume de leur longue jeunesse. Oui, nos temps,
qui nous semblent vieux, sont jeunes.
À quel symptôme, nous dit-on, le présumez-vous?
Nous allons le dire.
Premièrement, à la prodigieuse fécondité de la nature humaine en
Europe, en Asie et en Amérique dans ces derniers temps. Quand la
nature veut mourir dans des peuples, elle n'enfante pas avec cette
prodigalité; elle se repose comme la vieillesse, elle s'épuise,
elle languit, elle devient stérile, ou bien elle ne produit que
des avortons ou des monstres. Nous avons vu cela aux Indes, quand
Alexandre, et plus tard Gengiskhan ou Timour, y sont accourus du fond
de la Macédoine et de la Tartarie avec des nuées de barbares, comme
des bêtes de proie alléchées par l'odeur de la mort.
Nous avons vu cela en Grèce, en Égypte et en Perse, quand les
Romains, ces brigands de l'univers, y sont venus balayer des trônes
et des républiques vermoulues, et emporter des dépouilles dans la
caverne agrandie de Romulus.
Nous avons vu cela quand les empereurs ont précipité Rome de liberté
en servitude et de servitude en lâcheté, jusqu'à l'inondation de Rome
et de Byzance par les jeunes barbares d'Attila, au lieu des vieux
barbares de Marius.
Nous avons vu cela dans le moyen âge, quand l'esprit humain,
désorienté par la disparition du vieil univers religieux,
intellectuel et politique, se sauva dans les thébaïdes d'Orient et
dans les monastères d'Europe, pour s'y suicider mystiquement dans le
mépris de la vie et dans les frissons de l'éternité.
Oui, le genre humain eut, à ces époques, des étonnements, des
lassitudes, des dépérissements, des décadences littéraires où les
langues mêmes s'anéantissaient avec les idées. On comprend que les
hommes qui vivaient dans ces années stériles de l'Europe aient cru
un moment à la stérilité finale et à la caducité irrémédiable des
littératures.
Les siècles qui sont venus après, Charlemagne, Charles-Quint, Léon
X, Louis XIV, le dix-huitième siècle, le dix-neuvième lui-même, nous
ont appris et nous apprennent assez qu'il n'y a ni progrès continu
ni décadence irrémédiable dans l'esprit humain. Mais savez-vous
ce qu'il y a? Il y a cette intermittence, cette alternative, cette
jeunesse et cette vieillesse, cette fin et ce recommencement qui
sont la condition et la loi de toutes choses intellectuelles ou
matérielles. Ce monde, qui a commencé lui-même, finira, parce qu'il
a commencé; mais personne ne connaît ni sa vieillesse dans le passé,
ni sa longévité dans l'avenir, excepté celui qui compte d'avance le
nombre des révolutions de soleil dans les cieux, et le nombre des
pulsations du pouls dans l'artère de l'homme.