Mais, si nous ne croyons pas le moins du monde à un progrès continu,
illimité et indéfini pour une créature si précaire, si limitée et
si finie que l'homme ici-bas, nous ne croyons pas davantage à
ces décadences irrémédiables, à ces ténèbres croissantes, à cet
épuisement organique de l'esprit humain avant le temps.
On nous dit et on nous écrit tous les jours: «Comment
entreprenez-vous une oeuvre de haute critique littéraire dans un
siècle et dans un pays qui n'ont plus de littérature; dans une nation
qui s'est épuisée de grands esprits pendant deux grands siècles, le
dix-septième et le dix-huitième, siècle français par excellence? dans
un temps où la décadence intellectuelle et morale marche en sens
inverse du progrès matériel et industriel? dans une époque où tout
se fait matière et se pétrifie à force de regarder la pierre, le
fer, le tissu, et de se désintéresser des idées? Ne voyez-vous pas
que le niveau de l'intelligence de l'Europe baisse à proportion que
cette intelligence se répand sur la multitude et se concentre moins
sur les sommités? Les vallées sont plus éclairées, mais les hauteurs
ont moins de lumière. La démocratie, si sainte en morale parce
qu'elle est la justice, est ignoble en littérature parce qu'elle
est la médiocrité; elle a le sens de l'utile; elle n'a pas formé ni
exercé encore en elle le sens du beau. Laissez la poésie, laissez la
parole, laissez la philosophie! Ainsi que vous l'avez dit vous-même
dans un vers désespéré:
«Abandonnez ce monde à son courant de boue!»
«Le jour baisse en Europe, et surtout en France. Ramenez votre
manteau sur vos yeux, comme César mourant, pour ne pas voir mourir la
littérature française. Nous sommes en impuissance et en décadence:
l'esprit humain s'en va, comme on a dit des rois et des dieux. N'y
pensons plus!»
V
Je réponds:
D'abord est-il bien vrai que l'intelligence littéraire baisse à
mesure qu'elle se répand sur de plus grandes multitudes d'êtres
pensants, et que la démocratie soit l'extinction fatale du génie des
lettres? Si cela était vrai, il faudrait maudire la démocratie; car
c'est le génie qui fait le jour sur les peuples vivants, comme il
fait la splendeur sur leur mémoire. Et la pensée exprimée, autrement
dit littérature, étant la plus noble fonction de l'homme, un seul
groupe d'hommes pensants dans un siècle vaut mieux pour l'histoire
que des multitudes qui sèment et qui broutent:
_Fruges consumere nati!_
Mais, si vous voulez nous permettre, à titre de poëte, une image
très-peu neuve, mais très-frappante, nous vous répondrons que cette
prétendue diminution de lumière intellectuelle et morale, à mesure
qu'un plus grand nombre d'hommes participe à la clarté, est tout
simplement un effet ou plutôt un mensonge d'optique. Vous croyez voir
moins d'éclat sur les sommets, parce qu'il y a plus de jour dans
les plaines. Un ver luisant pendant la nuit attire plus les yeux
que mille étoiles au firmament pendant le jour. Quand le soleil se
lève et quand son disque, suspendu un moment au-dessus des Alpes,
éblouit le premier regard du voyageur matinal, le soleil paraît un
million de fois plus étincelant qu'à midi, quand sa pluie de lumière
s'infiltre jusqu'au fond des gorges les plus ténébreuses et noie
tout un hémisphère dans un océan uniforme de clarté. S'ensuit-il
que le soleil ait plus de clarté à son lever sur le bord du ciel
qu'à son midi sur l'universalité de l'espace? Non; il s'ensuit
seulement que le contraste de l'obscurité des vallées, le matin, avec
le rayonnement des sommets qu'il frappe de ses rayons, vous fait
apparaître l'astre plus lumineux et les hauteurs plus splendides;
mais, en réalité, il y a un million de fois plus de lumière sur la
terre au milieu du jour qu'à l'aube du jour.
Cette image est tout un argument. La démocratie intellectuelle et
littéraire vous éblouit moins, parce qu'elle répercute à peu près
uniformément et de tous les points la lumière; mais, en réalité, il y
a plus de génie humain réparti entre de plus vastes multitudes dans
un peuple que dans une académie d'hommes de génie.