ne puis tenir compte ici de NEPTUNE (ainsi l'a-t-on nommé par
irréflexion), du moment que je ne puis pas l'appeler de son vrai nom,
qui est ÉROS. Sans quoi j'aurais voulu montrer comment le commencement
se relie à la fin, et de quelle manière nommément ÉROS est en connexion
mystérieuse avec la Mort, connexion en vertu de laquelle l'ORCUS ou
l'AMENTHÈS des Égyptiens (d'après Plutarque, _de Iside et Osir._, ch.
29) est le «λαμβανων χαι διδους», par conséquent non seulement «CELUI
QUI PREND», mais aussi «CELUI QUI DONNE;» j'aurais montré comment la
_Mort_ est le grand _réservoir de la vie_. C'est bien de là, oui de là,
c'est de l'_Orcus_ que tout vient, et c'est là qu'a déjà été tout ce qui
a vie en ce moment: si seulement nous étions capables de comprendre le
tour de passe-passe par lequel cela se pratique! alors tout serait
clair.
NOTES
[1: Schopenhauer entend par son grand ouvrage son traité intitulé: _Die
Welt als Wille und Vorstellung_ (_Le monde comme volonté et
représentation_).]
[2: La nature va s'élevant constamment, depuis l'action mécanique et
chimique du règne inorganique jusqu'au règne végétal avec ses sourdes
jouissances de soi-même; d'ici au règne animal avec lequel se lève
l'aurore de l'_intelligence_ et de la conscience; puis, à partir de ces
faibles commencements, montant degré à degré, toujours plus haut, pour
arriver enfin, par un dernier et suprême effort, à l'_homme_, dans
l'intellect duquel elle atteint alors le point culminant et le but de
ses créations, donnant ainsi ce qu'elle peut produire de plus parfait et
de plus difficile. Toutefois, même dans l'espèce humaine, l'entendement
présente encore des gradations nombreuses et sensibles, et il parvient
très rarement jusqu'au degré le plus élevé, jusqu'à l'intelligence
réellement éminente. Celle-ci est donc, dans son sens le plus étroit et
le plus rigoureux, le produit le plus difficile, le produit suprême de
la nature; et, par suite, elle est ce que le monde peut offrir de plus
rare et de plus précieux. C'est dans une telle intelligence qu'apparaît
la connaissance la plus lucide et que le monde se reflète, par
conséquent, plus clairement et plus complètement que partout ailleurs.
Aussi l'être qui en est doué possède-t-il ce qu'il y a de plus noble et
de plus exquis sur terre, une source de jouissances auprès desquelles
toutes les autres sont minimes, tellement qu'il n'a rien à demander au
monde extérieur que du loisir afin de jouir sans trouble de son bien, et
d'achever la taille de son diamant. Car tous les autres plaisirs non
intellectuels sont de basse nature; ils ont tous en vue des mouvements
de la volonté tels que des souhaits, des espérances, des craintes, des
désirs réalisés, quelle qu'en soit la nature; tout cela ne peut
s'accomplir sans douleurs, et, en outre, le but une fois atteint, on
rencontre d'ordinaire plus ou moins de déceptions; tandis que par les
jouissances intellectuelles, la vérité devient de plus en plus claire.
Dans le domaine de l'intelligence ne règne aucune douleur! tout y est
connaissance. Mais les plaisirs intellectuels ne sont accessibles à
l'homme que par la voie et dans la mesure de sa propre intelligence. Car
«_tout l'esprit, qui est au monde, est inutile à celui qui n'en a
point_.» Toutefois il y a un désavantage qui ne manque jamais
d'accompagner ce privilège: c'est que, dans toute la nature, la facilité
à être impressionné par la douleur augmente en même temps que s'élève le
degré d'intelligence et que, par conséquent, elle arrivera à son sommet
dans l'intelligence la plus élevée. (_Note de Schopenhauer._)]
[3: La _vulgarité_ consiste au fond en ceci que le _vouloir_ l'emporte
totalement, dans la conscience, sur l'entendement; par quoi les choses
en arrivent à un tel degré que l'entendement n'apparaît que pour le
service de la volonté: quand ce service ne réclame pas d'intelligence,
quand il n'existe de motifs ni petits ni grands, l'entendement cesse
complètement et il survient une vacuité absolue de pensées. Or le
_vouloir_ dépourvu d'entendement est ce qu'il y a de plus bas; toute
souche le possède et le manifeste quand ce ne serait que lorsqu'elle
tombe. C'est donc cet état qui constitue la vulgarité. Ici, les organes
des sens et la minime activité intellectuelle, nécessaires à
l'appréhension de leurs données, restent seuls en action; il en résulte
que l'homme vulgaire reste toujours ouvert à toutes les impressions et
perçoit instantanément tout ce qui se passe autour de lui, au point que
le son le plus léger, toute circonstance quelque insignifiante qu'elle
soit, éveille aussitôt son attention, tout comme chez les animaux. Tout
cela devient apparent sur son visage et dans tout son extérieur, et
c'est de là que vient l'apparence vulgaire, apparence dont l'impression
est d'autant plus repoussante que, comme c'est le cas le plus fréquent,
la volonté, qui occupe à elle seule alors la conscience, est basse,
égoïste et méchante. (_Note de Schopenhauer._)]
[4: _Le fondement de la morale_, traduit par M. Burdeau, in 18
(Bibliothèque de philosophie contemporaine).]
[5: En français dans l'original.]
[6: Les classes les plus élevées, dans leur éclat, leur splendeur et
leur faste, dans leur magnificence et leur ostentation de toute nature,
peuvent se dire: Notre bonheur est placé entièrement en dehors de nous;
son lieu, ce sont les têtes des autres. (_Note de Schopenhauer._)]
[7: Scire tuum nihil est, nisi te scire hoc sciat alter (Ton savoir
n'est rien, si tu ne sais pas que les autres le savent.) (_Note de
l'auteur_.)]
[8: En français, dans l'original.]
[9: Je trouve dans la traduction roumaine des _Aphorismes_ par _T.
Maioresco_ (voy. _Convorbirile Literare_, 10e année, page 130; Jassy,
1876) une note relative à ce passage et rappelant que «Schopenhauer a
publié ses _Aphorismes_ en 1851.» J'ai cru de mon devoir de la
mentionner ici, car cette date a une haute importance: elle dégage
l'impartialité du philosophe allemand que les passages concernant la
«vanité française» et le «bigotisme anglais» auraient pu compromettre
quelque peu aux yeux des lecteurs. C'est à ce titre que j'ai voulu
donner aussi la date dont il est question, rappelée, avec une intention
si manifeste, par M. Maioresco. (_Note du trad._)]
[10: En français dans l'original.]
[11: Schopenhauer va justifier cette qualification quelques lignes plus
bas. (_Note du trad._)]
[12: De W. Lessing. (_Note du trad._)]
[13: Un manuscrit de Schopenhauer, intitulé _Adversaria_, contient le
premier projet de cette dissertation, sous le titre: _Esquisse d'une
dissertation sur l'honneur_. L'éloquence et l'élévation de pensées et de
sentiment m'ont engagé à donner ici la traduction de ce passage:
«Voilà donc ce code! Et voilà l'effet étrange et grotesque que
produisent, quand on les ramène à des notions précises et qu'on les
énonce clairement, ces principes auxquels obéissent aujourd'hui encore,
dans l'Europe chrétienne, tous ceux qui appartiennent à la soi-disant
bonne société et au soi-disant bon ton. Il en est même beaucoup de ceux
à qui ces principes ont été inoculés dès leur tendre jeunesse, par la
parole et par l'exemple, qui y croient plus fermement encore qu'à leur
catéchisme; qui leur portent la vénération la plus profonde et la plus
sincère; qui sont prêts, à tout moment, à leur sacrifier leur bonheur,
leur repos, leur santé et leur vie; qui sont convaincus que leur racine
est dans la nature humaine, qu'ils sont innés, qu'ils existent _a
priori_ et sont placés au-dessus de tout examen. Je suis loin de vouloir
porter atteinte à leur cœur; mais je dois déclarer que cela ne témoigne
pas en faveur de leur intelligence. Ainsi ces principes devraient-ils,
moins qu'à toute autre, convenir à cette classe sociale destinée à
représenter l'intelligence, à devenir le «sel de la terre», et qui se
prépare en conséquence pour cette haute mission; je veux parler de la
jeunesse académique, qui, en Allemagne, hélas! obéit à ces préceptes
plus que toute autre classe. Je ne viens pas appeler ici l'attention des
jeunes étudiants sur les conséquences funestes ou immorales de ces
maximes; on doit l'avoir déjà souvent fait. Je me bornerai donc à leur
dire ce qui suit: Vous, dont la jeunesse a été nourrie de la langue et
de la sagesse de l'Hellade et du Latium, vous, dont on a eu le soin
inappréciable d'éclairer de bonne heure la jeune intelligence des rayons
lumineux émanés des sages et des nobles de la belle antiquité, quoi,
c'est vous qui voulez débuter dans la vie en prenant pour règle de
conduite ce code de la déraison et de la brutalité? Voyez-le, ce code,
quand on le ramène, ainsi que je l'ai fait ici, à des notions claires,
comme il est étendu, là, à vos yeux, dans sa pitoyable nullité;
faites-en la pierre de touche, non de votre cœur, mais de votre raison.
Si celle-ci ne le rejette pas, alors votre tête n'en pas apte à cultiver
un champ où les qualités indispensables sont une force énergique de
jugement qui rompe facilement les liens du préjugé, et une raison
clairvoyante qui sache distinguer nettement le vrai du faux là même où
la différence est profondément cachée et non pas, comme ici, où elle est
palpable; s'il en est ainsi, mes bons amis, cherchez quelque autre moyen
honnête de vous tirer d'affaire dans le monde, faites-vous soldats, ou
apprenez quelque métier, car tout métier est d'or.»]
[14: Voici comment Schopenhauer résume cette histoire:
«Deux hommes d'honneur, dont l'un s'appelait Desglands, courtisaient la
même femme: ils sont assis à table à côté l'un de l'autre et vis-à-vis
de la dame, dont Desglands cherche à fixer l'attention par les discours
les plus animés; pendant ce temps, les yeux de la personne aimée
cherchent constamment le rival de Desglands, et elle ne lui prête à
lui-même qu'une oreille distraite. La jalousie provoque chez Desglands,
qui tient à la main un œuf à la coque, une contraction spasmodique;
l'œuf éclate, et son contenu jaillit au visage du rival. Celui-ci fait
un geste de la main; mais Desglands la saisit et lui dit à l'oreille:
«Je le tiens pour reçu.» Il se fait un profond silence. Le lendemain
Desglands paraît la joue droite couverte d'un grand rond de taffetas
noir. Le duel eut lieu, et le rival de Desglands fut grièvement, mais
non mortellement blessé. Desglands diminua alors son taffetas noir de
quelques lignes. Après guérison du rivai, second duel; Desglands le
saigna de nouveau et rétrécit encore son emplâtre. Ainsi cinq à six fois
de suite: après chaque duel, Desglands diminuait le rond de taffetas,
jusqu'à la mort du rival.»]
[15: L'honneur chevaleresque est l'enfant de l'orgueil et de la folie
(la vérité opposée à ces préceptes se trouve nettement exprimée dans la
comédie _El principe constante_ par ces mots: _Esa es la herencia de
Adan_[16]).
Il est frappant que cet extrême orgueil ne se rencontre qu'au sein de
cette religion qui impose à ses adhérents l'extrême humilité; ni les
époques antérieures; ni les autres parties du monde ne connaissent ce
principe de l'honneur chevaleresque. Cependant ce n'est pas à la
religion qu'il faut en attribuer la cause, mais au régime féodal sous
l'empire duquel tout noble se considérait comme un petit souverain; il
ne reconnaissait aucun juge parmi les hommes, qui fût placé au-dessus de
lui; il apprenait à attribuer à sa personne une inviolabilité et une
sainteté absolues; c'est pourquoi tout attentat contre cette personne,
un coup, une injure, lui semblait un crime méritant la mort. Aussi le
principe de l'honneur et le duel n'étaient-ils à l'origine qu'une
affaire concernant les nobles; elle s'étendit plus tard aux officiers,
auxquels s'adjoignirent ensuite parfois, mais jamais d'une manière
constante, les autres classes plus élevées, dans le but de ne pas être
dépréciées. Les ordalies, quoiqu'elles aient donné naissance aux duels,
ne sont pas l'origine du principe de l'honneur; elles n'en sont que la
conséquence et l'application: quiconque ne reconnaît à aucun homme le
droit de le juger en appelle au Juge divin.--Les ordalies elles-mêmes
n'appartiennent pas exclusivement au christianisme; on les retrouve
fréquemment dans le brahmanisme, bien que le plus souvent aux époques
reculées; cependant il en existe encore des vestiges aujourd'hui. (_Note
de l'auteur._)]
[16: Le sens propre de ces mots est que la misère est le lot des fils
d'Adam. (_Trad._)]
[17: Vingt ou trente coups de canne sur le derrière, c'est, pour ainsi
dire, le pain quotidien des Chinois. C'est une correction paternelle du
mandarin, laquelle n'a rien d'infamant, et qu'ils reçoivent avec actions
de grâces. (_Lettres édifiantes et curieuses_, éd. 1819, vol. XI, p.
454.) (_Citation de l'auteur_).]
[18: Voici, selon moi, quel est le véritable motif pour lequel les
gouvernements ne s'efforcent qu'en apparence de proscrire les duels,
chose bien facile, surtout dans les universités, et d'où vient qu'ils
prétendent ne pouvoir réussir: l'État n'est pas en mesure de payer les
services de ses officiers et de ses employés civils à leur valeur
entière en argent; aussi fait-il consister l'autre moitié de leurs
émoluments en _honneur_, représenté par des titres, des uniformes et des
décorations. Pour maintenir ce prix idéal de leurs services à un cours
élevé, il faut, pur tous les moyens, entretenir, aviver et même exalter
quelque peu le sentiment de l'honneur; comme à cet effet l'honneur
bourgeois ne suffit pas, pour la simple raison qu'il est la propriété
commune de tout le monde, on appelle au secours l'honneur chevaleresque
que l'on stimule, comme nous l'avons montré. En Angleterre, où les gages
des militaires et des civils sont beaucoup plus forts que sur le
continent, on n'a pus besoin d'un pareil expédient; aussi, depuis une
vingtaine d'années surtout, le duel y est-il presque complètement aboli;
et, dans les rares occasions où il s'en produit encore, on s'en moque
comme d'une folie, Il est certain que la grande _Anti-duelling Society_,
qui compte parmi ses membres, une foule de lords, d'amiraux et de
généraux, a beaucoup contribué à ce résultat, et le Moloch doit se
passer de victimes.--(_Note de l'auteur_.)]
[19: Voici cette fameuse note, à laquelle Schopenhauer fait allusion:
«Un soufflet et un démenti reçus et endurés ont des effets civils que
nul sage ne peut prévenir et dont nul tribunal ne peut venger l'offensé.
L'insuffisance des lois lui rend donc en cela son indépendance; il est
alors seul magistrat, seul juge entre l'offenseur et lui: il est seul
interprète et ministre de la loi naturelle; il se doit justice et peut
seul se la rendre, et il n'y a sur la terre nul gouvernement assez
insensé pour le punir de se l'être faite en pareil cas. Je ne dis pas
qu'il doive s'aller battre, c'est une extravagance; je dis qu'il se doit
justice et qu'il en est le seul dispensateur. Sans tant de vains édits
contre les duels, si j'étais souverain, je réponds qu'il n'y aurait
jamais ni soufflet ni démenti donné dans mes États, et cela par un moyen
fort simple dont les tribunaux ne se mêleront point. Quoi qu'il en soit,
Émile sait en pareil cas la justice qu'il se doit à lui-même, et
l'exemple qu'il doit à la sûreté des gens d'honneur. Il ne dépend pas de
l'homme le plus ferme d'empêcher qu'on ne l'insulte, mais il dépend de
lui d'empêcher qu'on ne se vante longtemps de l'avoir insulté.»]
[20: Aussi est-ce faire un mauvais compliment lorsque, ainsi qu'il est
de mode aujourd'hui, croyant faire honneur à des _œuvres_, on les
intitule des _actes_. Car les œuvres sont, par leur essence, d'une
espèce supérieure. Un acte n'est toujours qu'une action basée sur un
_motif_, par conséquent, quelque chose d'isolé, de transitoire, et
appartenant à cet élément général et primitif du monde, à la _volonté_.
Une grande et belle œuvre est une chose durable, car son importance est
universelle, et elle procède de l'intelligence, de cette intelligence
innocente, pure, qui s'élève comme un parfum au-dessus de ce bas monde
de la volonté.
Parmi les avantages de la gloire des actions, il y a aussi celui de se
produire ordinairement d'un coup avec un grand éclat, si grand parfois
que l'Europe entière en retentit, tandis que la gloire des œuvres
n'arrive que lentement et insensiblement faible, d'abord, puis de plus
en plus forte, et n'atteint souvent toute sa puissance qu'après un
siècle; mais alors elle reste pendant des milliers d'années, parce que
les œuvres restent aussi. L'autre gloire, la première explosion passée,
s'affaiblit graduellement, est de moins en moins connue et finit par ne
plus exister que dans l'histoire à l'état de fantôme.--(_Note de
l'auteur_.)]
[21: Pour comprendre le sens de ces mots de Schopenhauer, le lecteur
français a besoin de savoir que le philosophe pessimiste, dans son
profond dédain des ignorants, ne traduit jamais les citations latines,
et ne traduit les grecques qu'en latin; c'est donc une exception qu'il
fait ici pour le «fabuleux» Epicharme.--(_Trad._)]
[22: Comme notre plus grand plaisir consiste en ce qu'on nous admire,
mais comme les autres ne consentent que très difficilement à nous
admirer même alors que l'admiration serait pleinement justifiée, il en
résulte que celui-là est le plus heureux qui, n'importe comment, est
arrivé à s'admirer sincèrement soi-même. Seulement il ne doit pas se
laisser égarer par les autres.--(_Note de l'auteur._)]
[23: L'_Ecclésiaste;_ trad.]
[24: Ainsi que notre corps est enveloppé dans ses vêtements, ainsi notre
esprit est revêtu de mensonges. Nos paroles, nos actions, tout notre
être est menteur, et ce n'est qu'à travers cette enveloppe que l'on peut
deviner parfois notre pensée vraie, comme à travers les vêtements les
formes du corps. (_Note de l'auteur._)]
[25: En français dans le texte. (_Note du traducteur._)]
[26: Tout le monde sait qu'on allège les maux en les supportant en
commun: parmi ces maux, les hommes semblent compter l'ennui, et c'est
pourquoi ils se groupent, afin de s'ennuyer en commun. De même que
l'amour de la vie n'est au fond que la peur de la mort, de même
l'_instinct social_ des hommes n'est pas un sentiment direct,
c'est-à-dire ne repose pas sur l'_amour de la société_, mais sur la
_crainte de la solitude_, car ce n'est pas tant la bienheureuse présence
des autres que l'on cherche; on fuit plutôt l'aridité et la désolation
de l'isolement, ainsi que la monotonie de la propre conscience; pour
échapper à la solitude, toute compagnie est bonne, même la mauvaise, et
l'on se soumet volontiers à la fatigue et à la contrainte que toute
société apporte nécessairement avec soi.--Mais quand le dégoût de tout
cela a pris le dessus, quand, comme conséquence, on s'est fait à la
solitude et l'on s'est endurci contre l'impression première qu'elle
produit, de manière à ne plus en éprouver ces effets que nous avons
retracés plus haut, alors on peut, tout à l'aise, rester toujours seul;
on ne soupirera plus après le monde, précisément parce que ce n'est pas
là un besoin direct et parce qu'on s'est accoutumé désormais aux
propriétés bienfaisantes de la solitude. (_Note de Schopenhauer._)]
[27: Voici l'apologue mentionné ci-dessus:
«Par une froide journée d'hiver, un troupeau de porcs-épics s'était mis
en groupe serré pour se garantir mutuellement contre la gelée par leur
propre chaleur. Mais tout aussitôt ils ressentirent les atteintes de
leurs piquants, ce qui les fit s'éloigner les uns des autres. Quand le
besoin de se chauffer les eut rapprochés de nouveau, le même
inconvénient se renouvela, de façon qu'ils étaient ballottés de çà et de
là entre les deux souffrances, jusqu'à ce qu'ils eussent fini par
trouver une distance moyenne qui leur rendit la situation supportable.
Ainsi, le besoin de société, né du vide et de la monotonie de leur
propre intérieur, pousse les hommes les uns vers les autres; mais leurs
nombreuses qualités repoussantes et leurs insupportables défauts les
dispersent de nouveau. La distance moyenne qu'ils finissent par
découvrir et à laquelle la vie en commun devient possible, c'est la
_politesse_ et les _belles manières_. En Angleterre, on crie à celui qui
ne se tient pas à cette distance: _Keep your distance!_--Par ce moyen,
le besoin de chauffage mutuel n'est, à la vérité, satisfait qu'à moitié,
mais en revanche on ne ressent pas la blessure des piquants.--Celui-là
cependant qui possède beaucoup de calorique propre préfère rester en
dehors de la société pour n'éprouver ni ne causer de peine. (_Note du
traducteur._)]
[28: _Envie_, dans les hommes, montre combien ils se sentent malheureux,
et la constante _attention_ qu'ils portent à tout ce que font ou ne font
pas les autres montre combien ils s'ennuient.--(_Note de l'auteur_).]
[29: En français dans le texte.]
[30: Le sommeil est une petite portion de _mort_ que nous empruntons
_anticipando_ et par le moyen de laquelle nous regagnons et renouvelons
la vie épuisée dans l'espace d'un jour. _Le sommeil est un emprunt fait
à la mort_[31]. Le sommeil emprunte à la mort pour entretenir la vie. Ou
bien, il est l'_intérêt payé provisoirement à la mort_, qui elle-même
est le payement intégrai du capital. Le remboursement total est exigé
dans un délai d'autant plus long que l'intérêt est plus élevé et se paye
plus régulièrement. (_Note de l'auteur_.)]
[31: En français dans le texte]
[32: En français dans le texte.]
[33: Voici le texte de la maxime à laquelle Schopenhauer fait allusion:
«Il est difficile d'aimer ceux que nous n'estimons point; mais il ne
l'est pas moins d'aimer ceux que nous estimons beaucoup plus que nous.»
(La Roch., édit. de la _Bibl. nationale_, p. 71, 303.)]
[34: Si dans les hommes, tels qu'ils sont pour la plupart, le bon
dépassait le mauvais, il serait plus sage de se fier à leur justice, à
leur équité, leur fidélité, leur affection ou leur charité qu'à leur
crainte; mats, comme c'est tout l'inverse, c'est l'inverse qui est le
plus sage. _(Note de l'auteur.)_]
[35: Ce mémoire, traduit en français, a reçu pour titre: _Essai sur le
libre arbitre._ 1 vol. in-18. Germer Baillière et Cie. Paris.]
[36: Schopenhauer force la note; car La Rochefoucauld a dit: nous
trouvons _souvent_... _(Note du traducteur.)_]
[37: Pour _faire son chemin dans le monde_, amitiés et camaraderie sont,
entre tous, le moyen le plus puissant. Or _les grandes capacités donnent
de la fierté_; on est peu fait alors à flatter ceux qui n'en ont guère
et devant lesquels, à cause de cela même, il faut dissimuler et renier
ses hautes qualités. La conscience de n'avoir que des moyens bornés agit
à l'inverse; elle s'accorde parfaitement avec l'humilité, l'affabilité,
la complaisance, et le respect de ce qui est mauvais; elle aide, par
conséquent, à se faire des amis et des protecteurs.
Ceci ne s'applique pas seulement aux fonctions de l'État, mais aussi aux
places honorifiques, aux dignités, et même à la gloire dans le monde
savant; ce qui fait que, par exemple, dans les académies, la bonne et
brave médiocrité occupe toujours la haute place, et que les gens de
mérite n'y entrent que tard ou pas du tout: il en est de même en toute
chose.]
[38: Voy. _De augmentis scientiarum_, Lud. Batav., 1645, l. VIII, ch. 2,
p. 644 et suiv.]
[39: Je ne puis résister à la tentation de citer le proverbe analogue,
populaire en Roumanie:
Fa-me, mamà, cu noroc (Donne-moi, mère, du bonheur),
Si aruncà-me in foc (Et jette-moi au feu).
(_Le trad_.)
]
[40: Le _hasard_ a un si grand rôle dans toutes les choses humaines, que
lorsque nous cherchons à obvier par des sacrifices immédiats à quelque
danger qui nous menace de loin, celui-ci disparaît souvent par un tour
imprévu que prennent les événements, et non seulement les sacrifices
faits restent perdus, mais le changement qu'ils ont amené devient
lui-même désavantageux en présence du nouvel état des choses. Aussi avec
nos mesures ne devons-nous pas pénétrer trop avant dans l'avenir; il
faut compter aussi sur les hasard et affronter hardiment plus d'un
danger, en se fondant sur l'espoir de le voir s'éloigner, comme tant de
sombres nuées d'orage.]
[41: En français dans le texte.]
[42: Dans l'âge mûr, on s'entend mieux à se garder contre le malheur,
dans la jeunesse à le supporter. (_Note de l'auteur._)]
[43: Il y a erreur: ce n'est pas au chapitre 5, mais au chapitre 8, que
se trouve l'observation citée par Schopenhauer. (_Le trad._)]