Nous avons déjà examiné plus haut comment et pourquoi, à mesure qu'on

vieillit, tout ce qu'on a vu, toutes les actions et tous les événements

de la vie laissent dans l'esprit des traces de moins en moins

nombreuses. Ainsi considérée, la jeunesse est le seul âge où nous

vivions avec entière conscience; la vieillesse n'a qu'une

demi-conscience de la vie. Avec les progrès de l'âge, cette conscience

diminue graduellement; les objets passent rapidement devant nous sans

l'aire d'impression, semblables à ces produits de l'art qui ne nous

frappent plus quand nous les avons souvent vus; on fait la besogne que

l'on a à faire, et l'on ne sait même plus ensuite si on l'a faite.

Pendant que la vie devient de plus en plus inconsciente, pendant qu'elle

marche à grands pas vers l'inconscience complète, par là même la fuite

du temps s'accélère. Durant l'enfance, la nouveauté des choses et des

événements fait que tout s'imprime dans notre conscience; aussi les

jours sont-ils d'une longueur à perte de vue. Il nous en arrive de même,

et pour la même cause, en voyage, où un mois nous paraît plus long que

quatre à la maison. Malgré cette nouveauté, le temps, qui nous _semble_

plus long, nous _devient_, dans l'enfance comme en voyage, en réalité

souvent plus long que dans la vieillesse ou à la maison. Mais

insensiblement l'intellect s'émousse tellement par la longue habitude

des mêmes perceptions, que de plus en plus tout finit par glisser sur

lui sans l'impressionner, ce qui fait que les jours deviennent toujours

plus insignifiants et conséquemment toujours plus courts; les heures de

l'enfant sont plus longues que les journées du vieillard. Nous voyons

donc que le temps de la vie a un mouvement accéléré comme celui d'une

sphère roulant sur un plan incliné; et, de même que sur un disque

tournant chaque point court d'autant plus vite qu'il est plus éloigné du

centre, de même, pour chacun et proportionnellement à sa distance du

commencement de sa vie, le temps s'écoule plus vite et toujours plus

vite. On peut donc admettre que la longueur de l'année, telle que

l'évalue notre disposition du moment, est en rapport inverse du quotient

de l'année divisé par l'âge; quand, par exemple, l'année est le

cinquième de l'âge, elle paraît dix fois plus longue que lorsqu'elle

n'en est que le cinquantième. Cette différence dans la rapidité du temps

a l'influence la plus décisive sur toute notre manière d'être à chaque

âge de la vie. Elle fait d'abord que l'enfance, quoique n'embrassant que

quinze ans à peine, est pourtant la période la plus longue de

l'existence, et par conséquent aussi la plus riche en souvenirs; ensuite

elle fait que, dans tout le cours de la vie, nous sommes soumis à

l'ennui dans le rapport inverse de notre âge. Les enfants ont

constamment besoin de passer le temps, que ce soit par les jeux ou par

le travail; si le passe-temps s'arrête, ils sont aussitôt pris d'un

formidable ennui. Les adolescents y sont encore fortement exposés et

redoutent beaucoup les heures inoccupées. Dans l'âge viril, l'ennui

disparaît de plus en plus: et pour les vieillards le temps est toujours

trop court et les jours volent avec la rapidité de la flèche. Bien

entendu, je parle d'hommes et non de brutes vieillies. L'accélération

dans la marche du temps supprime donc le plus souvent l'ennui dans un

âge plus avancé; d'autre part, les passions, avec leurs tourments,

commencent à se taire; il en résulte qu'en somme, et pourvu que la santé

soit en bon état, le fardeau de la vie est, en réalité, plus léger que

pendant la jeunesse: aussi appelle-t-on l'intervalle qui précède

l'apparition de la débilité et des infirmités de la vieillesse: les

_meilleures années_. Peut être le sont-elles en effet au point de vue de

notre agrément; mais en revanche les années de jeunesse, où tout fait

impression, où chaque chose entre dans la conscience, conservent

l'avantage d'être la saison fertilisante de l'esprit, le printemps qui

détermine les bourgeons. Les vérités profondes, en effet, ne

s'acquièrent que par l'intuition et non par la spéculation, c'est-à-dire

que leur première perception est immédiate et provoquée par l'impression

momentanée: elle ne peut donc se produire que tant que l'impression est

forte, vive et profonde. Tout dépend donc, sous ce rapport, de l'emploi

des jeunes années. Plus tard, nous pouvons agir davantage sur les

autres, même sur le monde entier, car nous sommes nous-mêmes achevés et

complets, et nous n'appartenons plus à l'impression; mais le monde agit

moins sur nous. Ces années-ci sont donc l'époque de l'action et de la

production; les premières sont celles de la compréhension et de la

connaissance intuitives.

Dans la jeunesse, c'est la contemplation; dans l'âge mûr, la réflexion

qui domine; l'une est le temps de la poésie, l'autre plutôt celui de la

philosophie. Dans la pratique également, c'est par la perception et son

impression que l'on se détermine pendant la jeunesse; plus tard, c'est

par la réflexion. Cela tient en partie à ce que dans l'âge mûr les

images se sont présentées et groupées autour des notions en nombre

suffisant pour leur donner de l'importance, du poids et de la valeur,

ainsi que pour modérer en même temps, par l'habitude, l'impression des

perceptions. Par contre, l'impression de tout ce qui est visible, donc

du côté extérieur des choses, est tellement prépondérante pendant la

jeunesse, surtout dans les têtes vives et riches d'imagination, que les

jeunes gens considèrent le monde comme un tableau; ils se préoccupent

principalement de la figure et de l'effet qu'ils y font, bien plus que

de la disposition intérieure qu'il éveille en eux. Cela se voit déjà à

la vanité de leur personne et à leur coquetterie.

La plus grande énergie et la plus haute tension des forces

intellectuelles se manifestent indubitablement pendant la jeunesse et

jusqu'à la trente-cinquième année au plus tard: à partir de là, elles

décroissent, quoique insensiblement. Néanmoins l'âge suivant et même la

vieillesse ne sont pas sans compensations intellectuelles. C'est à ce

moment que l'expérience et l'instruction ont acquis toute leur richesse:

on a eu le temps et l'occasion de considérer les choses sous toutes

leurs faces et de les méditer; on les a rapprochées les unes des autres,

et l'on a découvert les points par où elles se touchent, les parties par

où elles se joignent; c'est maintenant, par conséquent, qu'on les saisit

bien et dans leur enchaînement complet. Tout s'est éclairci. C'est

pourquoi l'on sait plus à fond les choses même que l'on savait déjà dans

la jeunesse, car pour chaque notion on a plus de données. Ce que l'on

croyait savoir quand on était jeune, on le sait réellement dans l'âge

mûr; en outre, on sait effectivement davantage et l'on possède des

connaissances raisonnées dans toutes les directions et, par là même,

solidement enchaînées, tandis que dans la jeunesse notre savoir est

défectueux et fragmentaire. L'homme parvenu à un âge bien avancé aura

seul une idée complète et juste de la vie, parce qu'il l'embrasse du

regard dans son ensemble et dans son cours naturel, et surtout parce

qu'il ne la voit plus, comme les autres, uniquement du côté de rentrée,

mais aussi du côté de la sortie; ainsi placé, il on reconnaît pleinement

le néant, pendant que les autres sont encore le jouet de cette illusion

constante que «c'est maintenant que ce qu'il y a de vraiment bon va

arriver». En revanche, pendant la jeunesse, il y a plus de conception;

il s'ensuit que l'on est en état de produire davantage avec le peu que

l'on connaît; dans l'âge mûr, il y a plus de jugement, de pénétration et

de fond. C'est déjà pendant la jeunesse que l'on recueille les matériaux

de ses notions propres, de ses vues originales et fondamentales,

c'est-à-dire de tout ce qu'un esprit privilégié est destiné à donner en

cadeau au monde; mais ce n'est que bien des années plus lard qu'il

devient maître de son sujet. On trouvera, la plupart du temps, que les

grands écrivains n'ont livré leurs chefs-d'œuvre que vers leur

cinquantième année. Mais la jeunesse n'en reste pas moins la racine de

l'arbre de la connaissance, bien que ce soit la couronne de l'arbre qui

porte les fruits. Mais de même que chaque époque, même la plus

pitoyable, se croit plus sage que toutes celles qui l'ont précédée, de

même à chaque âge l'homme se croit supérieure ce qu'il était auparavant;

tous les deux font souvent erreur. Pendant les années de la croissance

physique, où nous grandissons également en forces intellectuelles et en

connaissances, l'_aujourd'hui_ s'habitue à regarder l'_hier_ avec

dédain. Cette habitude s'enracine et persévère même alors que le déclin

des forces intellectuelles a commencé et que l'aujourd'hui devrait

plutôt regarder l'hier avec considération: on déprécie trop à ce moment

les productions et les jugements de ses jeunes années.

Il est à remarquer surtout que, quoique la tête, l'intellect soit tout

aussi inné, quant à ses propriétés fondamentales, que le caractère ou le

cœur, néanmoins l'intelligence ne demeure pas aussi invariable que le

caractère: elle est soumise à bien des modifications qui, en bloc, se

produisent même régulièrement, car elles proviennent de ce que d'une

part sa base est physique et d'autre part son étoffe empirique. Cela

étant, sa force propre a une croissance continue jusqu'à son point

culminant, et ensuite sa décroissance continue jusqu'à l'imbécillité.

Mais, d'autre part, l'étoffe aussi sur laquelle s'exerce toute cette

force et qui l'entretient en activité, c'est-à-dire le contenu des

pensées et du savoir, l'expérience, les connaissances, l'exercice du

jugement et sa perfection qui en résulte, toute cette matière est une

quantité qui croît constamment jusqu'au moment où, la faiblesse

définitive survenant, l'intellect laisse tout échapper. Cette condition

de l'homme d'être composé d'une partie absolument variable (le

caractère) et d'une autre (l'intellect) qui varie régulièrement et dans

deux directions opposées, explique la diversité de l'aspect sous lequel

il se manifeste et de sa valeur aux différents âges de sa vie.

Dans un sens plus large, on peut dire aussi que les quarante premières

années de l'existence fournissent le texte, et les trente suivantes le

commentaire, qui seul nous en fait alors bien comprendre le sens vrai et

la suite, la morale, et toutes les subtilités.

Mais, particulièrement vers son terme, la vie rappelle la fin d'un bal

masqué, quand on retire les masques. On voit à ce moment quels étaient

réellement ceux avec lesquels on a été en contact pendant sa vie. En

effet, les caractères se sont montrés au jour, les actions ont porté

leurs fruits, les œuvres ont trouvé leur juste appréciation, et toutes

les fantasmagories se sont évanouies. Car il a fallu le temps pour tout

cela. Mais ce qu'il y a de plus étrange, c'est qu'on ne connaît et

comprend bien et soi-même, et son but, et ses aspirations, surtout en ce

qui concerne les rapports avec le monde et les hommes, que vers la fin

de la vie. Souvent, mais pas toujours, on aura à se classer plus bas que

ce qu'on supposait naguère; mais parfois aussi on s'accordera une place

supérieure: en ce dernier cas, cela provient de ce que l'on n'avait pas

une connaissance suffisante de la bassesse du monde, et le but de la vie

se trouvait ainsi placé trop haut. On apprend à connaître, à peu de

chose près, tout ce que chacun vaut.

On a coutume d'appeler la jeunesse le temps heureux, et la vieillesse le

temps triste de la vie. Cela serait vrai si les passions rendaient

heureux. Mais ce sont elles qui ballottent la jeunesse de çà et de là,

tout en lui donnant peu de joies et beaucoup de préférences. Elles

n'agitent plus l'âge froid, qui revêt bientôt une teinte contemplative:

car la connaissance devient libre et prend la haute main. Or la

connaissance est, par elle-même, exempte de douleur; par conséquent,

plus elle prédominera dans la conscience, plus celle-ci sera heureuse.

On n'a qu'à réfléchir que toute jouissance est de nature négative et la

douleur positive, pour comprendre que les passions ne sauraient rendre

heureux et que l'âge n'est pas à plaindre parce que quelques jouissances

lui sont interdites; toute jouissance n'est que l'apaisement d'un

besoin, et l'on n'est pas plus malheureux de perdre la jouissance en

même temps que le besoin, qu'on né l'est de ne pouvoir plus manger après

avoir dîné, ou de devoir veiller après une pleine nuit de sommeil.

Platon (dans son introduction à la _République_) a bien autrement raison

d'estimer la vieillesse heureuse d'être délivrée de l'instinct sexuel

qui jusque-là nous troublait sans relâche. On pourrait presque soutenir

que les fantaisies diverses et incessantes qu'engendre l'instinct

sexuel, ainsi que les émotions qui en résultent, entretiennent dans

l'homme une bénigne et constante démence, aussi longtemps qu'il est sous

l'influence de cet instinct ou de ce diable dont il est sans cesse

possédé, au point de ne devenir entièrement raisonnable qu'après s'en

être délivré. Toutefois il est positif que, en général et abstraction

faite de toutes les circonstances et conditions individuelles, un air de

mélancolie et de tristesse est propre à la jeunesse, et une certaine

sérénité à la vieillesse; et cela seulement parce que le jeune homme est

encore le serviteur, non le corvéable de ce démon qui lui accorde

difficilement une heure de liberté et qui est aussi l'auteur, direct ou

indirect, de presque toutes les calamités qui frappent ou menacent

l'homme. L'âge mûr a la sérénité de celui qui, délivré de fers longtemps

portés, jouit désormais de la liberté de ses mouvements. D'autre part

cependant, on pourrait dire que, le penchant sexuel une fois éteint, le

véritable noyau de la vie est consumé, et qu'il ne reste plus que

l'enveloppe, ou que la vie ressemble à une comédie dont la

représentation, commencée par des hommes vivants, s'achèverait par des

automates revêtus des mêmes costumes.

Quoi qu'il en soit, la jeunesse est le moment de l'agitation, l'âge mûr

celui du repos: cela suffit pour juger de leurs plaisirs respectifs.

L'enfant tend avidement les mains dans l'espace, après tous ces objets,

si bariolés et si divers, qu'il voit devant lui; tout cela l'excite, car

son sensorium est encore si frais et si jeune. Il en est de même, mais

avec plus d'énergie, pour le jeune homme. Lui aussi est excité par le

monde aux couleurs voyantes et aux figures multiples: et son imagination

lui attache aussitôt plus de valeur que le monde s'en peut offrir. Aussi

la jeunesse est-elle pleine d'exigences et d'aspirations dans le vague,

qui lui enlèvent ce repos sans lequel il n'est pas de bonheur. Avec

l'âge, tout cela se calme, soit parce que le sang s'est refroidi et que

l'excitabilité du sensorium a diminué, soit parce que l'expérience, en

nous édifiant sur la valeur des choses et sur le contenu des

jouissances, nous a affranchis peu à peu des illusions, des chimères et

des préjugés qui voilaient et déformaient jusque-là l'aspect libre et

net des choses, de façon que nous les connaissons maintenant toutes plus

justement et plus clairement; nous les prenons pour ce qu'elles sont, et

nous acquérons plus ou moins la conviction du néant de tout sur terre.

C'est même ce qui donne à presque tous les vieillards, même à ceux d'une

intelligence fort ordinaire, une certaine teinte de sagesse qui les

distingue des plus jeunes qu'eux. Mais tout cela produit principalement

le calme intellectuel qui est un élément important, je dirais même la

condition et l'essence du bonheur. Tandis que le jeune homme croit qu'il

pourrait conquérir en ce monde Dieu sait quelles merveilles s'il savait

seulement où les trouver, le vieillard est pénétré de la maxime de

l'Ecclésiaste: «_Tout est vanité_,» et il sait bien maintenant que

toutes les noix sont creuses, quelque dorées qu'elles puissent être.

Ce n'est que dans un âge avancé que l'homme arrive entièrement au _nil

admirari_ d'Horace, c'est-à-dire à la conviction directe, sincère et

ferme, de la vanité de toutes choses et de l'inanité de toutes pompes en

ce monde. Plus de chimères! Il ne se berce plus de l'illusion qu'il

réside quelque part, palais ou chaumière, une félicité spéciale, plus

grande que celle dont il jouit lui-même partout, et en ce qu'il y a

d'essentiel toutes les fois qu'il est libre de toute douleur physique ou

morale. Il n'y a plus de distinction à ses yeux entre le grand et le

petit, entre le noble et le vil, mesurés à l'échelle d'ici-bas. Cela

donne au vieillard un calme d'esprit particulier qui lui permet de

regarder en souriant les vains prestiges de ce monde. Il est

complètement désabusé; il sait que la vie humaine, quoi qu'on fasse pour

l'accoutrer et l'attifer, ne tarde pas à se montrer, dans toute sa

misère, à travers ces oripeaux de foire; il sait que, quoi qu'on fasse

pour la peindre et l'orner, elle est, en somme, toujours la même chose,

c'est-à-dire une existence dont il faut estimer la valeur réelle par

l'absence des douleurs et non par la présence des plaisirs et encore

moins du faste (Horace, l. I, ép. 12, v. 1-4). Le trait fondamental et

caractéristique de la vieillesse est le désabusement; plus de ces

illusions qui donnaient à la vie son charme et à l'activité leur

aiguillon; on a reconnu le néant et la vanité de toutes les

magnificences de ce monde, surtout de la pompe, de la splendeur et de

l'éclat des grandeurs; on a éprouvé l'infimité de ce qu'il y a au fond

de presque toutes ces choses que l'on désire et de ces jouissances

auxquelles on aspire, et l'on est arrivé ainsi peu à peu à se convaincre

de la pauvreté et du vide de l'existence. Ce n'est qu'à soixante ans que

l'on comprend bien le premier verset de l'Ecclésiaste. Mais c'est là ce

qui donne aussi à la vieillesse une certaine teinte morose.

On croit communément que la maladie et l'ennui sont le lot de l'âge. La

première ne lui est pas essentielle, surtout quand on a la perspective

d'atteindre une vieillesse très avancée, car _crescente vita, crescit

sanitas et morbus_. Et, quant à l'ennui, j'ai démontré plus haut

pourquoi la vieillesse a moins à la redouter que la jeunesse: l'ennui

n'est pas non plus le compagnon obligé de la solitude, vers laquelle

effectivement l'âge nous pousse, pour des motifs faciles à saisir: il

n'accompagne que ceux qui n'ont connu que les jouissances des sens et

les plaisirs de la société, et qui ont laissé leur esprit sans

l'enrichir et leurs facultés sans les développer. Il est vrai que dans

un âge avancé les forces intellectuelles déclinent aussi; mais, là où il

y en a eu beaucoup, il en restera toujours assez pour combattre l'ennui.

En outre, ainsi que nous l'avons montré, la raison gagne en vigueur par

l'expérience, les connaissances, l'exercice et la réflexion; le jugement

devient plus pénétrant, et l'enchaînement des idées devient clair; on

acquiert de plus en plus en toutes matières des vues d'ensemble sur les

choses: la combinaison toujours variée des connaissances que l'on

possède déjà, les acquisitions nouvelles qui viennent à l'occasion s'y

ajouter, favorisent dans toutes les directions les progrès continus de

notre développement intellectuel, dans lequel l'esprit trouve à la fois

son occupation, son apaisement et sa récompense. Tout cela compense

jusqu'à un certain point l'affaiblissement intellectuel dont nous

parlions. Nous savons de plus que dans la vieillesse le temps court plus

rapidement; il neutralise ainsi l'ennui. Quant à l'affaiblissement des

forces physiques, il n'est pas très nuisible, sauf le cas où l'on a

besoin de ces forces pour la profession que l'on exerce. La pauvreté

pendant la vieillesse est un grand malheur. Si on l'a écartée et si l'on

a conservé sa santé, la vieillesse peut être une partie très supportable

de la vie. L'aisance et la sécurité sont ses principaux besoins: c'est

pourquoi l'on aime alors l'argent plus que jamais, car il supplée les

forces qui manquent. Abandonné de Vénus, on cherchera volontiers à

s'égayer chez Bacchus. Le besoin de voir, de voyager, d'apprendre est

remplacé par celui d'enseigner et de parler. C'est un bonheur pour le

vieillard d'avoir conservé l'amour de l'étude, ou de la musique, ou du

théâtre et en général la faculté d'être impressionné jusqu'à un certain

degré par les choses extérieures; cela arrive pour quelques-uns jusque

dans l'âge le plus avancé. Ce que l'homme _a par soi-moi_ ne lui profite

jamais mieux que dans la vieillesse. Mais il est vrai de dire que la

plupart des individus, ayant été de tout temps obtus d'esprit,

deviennent de plus en plus des automates à mesure qu'ils avancent dans

la vie: ils pensent, ils disent, ils font toujours la même chose, et

aucune impression extérieure ne peut changer le cours de leurs idées ou

leur faire produire quelque chose de nouveau. Parler à de semblables

vieillards, c'est écrire sur le sable: l'impression s'efface presque

instantanément. Une vieillesse de cette nature n'est plus alors sans

doute que le _caput mortuum_ de la vie. La nature semble avoir voulu

symboliser l'avènement de cette seconde enfance par une troisième

dentition qui se déclare dans quelques rares cas chez des vieillards.

L'affaissement progressif de toutes les forces à mesure qu'on vieillit

est certes une bien triste chose, mais nécessaire et même bienfaisante;

autrement, la mort, dont il est le prélude, deviendrait trop pénible.

Aussi l'avantage principal que procure un âge très avancé est

l'_euthanasie_[44], c'est-à-dire la mort éminemment facile, sans maladie

qui la précède, sans convulsions qui l'accompagnent, une mort où l'on ne

se sent pas mourir. J'en ai donné une description dans le deuxième

volume de mon ouvrage, au chapitre 41. [Car, _quelque longtemps que l'on

vive, l'on ne possède rien au delà du présent indivisible; mais le

souvenir perd, chaque jour, par l'oubli plus qu'il ne s'enrichit par

l'accroissement_[45].]

La différence fondamentale entre la jeunesse et la vieillesse reste

toujours celle-ci: que la première a la vie, la seconde la mort en

perspective; que, par conséquent, l'une possède un passé court avec un

long avenir, et l'autre l'inverse. Sans doute, le vieillard n'a plus que

la mort devant soi; mais le jeune a la vie; et il s'agit maintenant de

savoir laquelle des deux perspectives offre le plus d'inconvénients, et

si, à tout prendre, la vie n'est pas préférable à avoir derrière que

devant soi; l'Ecclésiaste n'a-t-il pas déjà dit: «_Le jour de la mort

est meilleur que le jour de la naissance_» (7, 2)? En tout cas, demander

à vivre longtemps est un souhait téméraire. Car «_quien larga vida vive

mucho mal vide_» (qui vit longtemps voit beaucoup de mal), dit un

proverbe espagnol.

Ce n'est pas, comme le prétendait l'astrologie, les existences

individuelles, mais bien la marche de la vie de l'homme en général, qui

se trouve inscrite dans les planètes; en ce sens que, dans leur ordre,

elles correspondent chacune à un âge, et que la vie est gouvernée à tour

de rôle par chacune d'entre elles.--MERCURE régit la dixième année.

Comme cette planète, l'homme se meut avec rapidité et facilité dans une

orbite très restreinte; la moindre vétille est pour lui une cause de

perturbation; mais il apprend beaucoup et aisément, sous la direction du

dieu de la ruse et de l'éloquence.--Avec la vingtième année commence le

règne de VÉNUS: l'amour et les femmes le possèdent entièrement.--Dans la

trentième année, c'est MARS qui domine: à cet âge, l'homme est violent,

fort, audacieux, belliqueux et fier.--A quarante ans, ce sont les quatre

petites planètes qui gouvernent: le champ de sa vie augmente: il est

_frugi_, c'est-à-dire qu'il se consacre à l'utile, de par la vertu de

CÉRÈS; il a son foyer domestique, de par VESTA; il a appris ce qu'il a

besoin de savoir, par l'influence de PALLAS, et, pareille à JUNON,

l'épouse règne en maîtresse dans la maison[46].--Dans la cinquantième

année domine JUPITER: l'homme a déjà survécu à la plupart de ses

contemporains, et il se sent supérieur à la génération actuelle. Tout en

possédant la pleine jouissance de ses forces, il est riche d'expérience

et de connaissances: il a (dans la mesure de son individualité et de sa

position) de l'autorité sur tous ceux qui l'entourent. Il n'entend plus

se laisser ordonner, il veut commander à son tour. C'est maintenant que,

dans sa sphère, il est le plus apte à être guide et dominateur. Ainsi

culmine JUPITER et, comme lui, l'homme de cinquante ans.--Mais ensuite,

dans la soixantième année, arrive SATURNE et, avec lui, la lourdeur, la

lenteur et la ténacité du PLOMB:

But old folks, many feign as they were dead;

Unwieldy, slow, heavy and pale as lead.

(Mais beaucoup de vieillards ont l'air d'être déjà morts; ils sont

pâles, lents, lourds et inertes comme le plomb.)--(Shakespeare, _Roméo

et Juliette_, acte 2, sc. 5.)

Aphorismes sur la sagesse dans la vie · 第 18 / 20 段