vieillit, tout ce qu'on a vu, toutes les actions et tous les événements
de la vie laissent dans l'esprit des traces de moins en moins
nombreuses. Ainsi considérée, la jeunesse est le seul âge où nous
vivions avec entière conscience; la vieillesse n'a qu'une
demi-conscience de la vie. Avec les progrès de l'âge, cette conscience
diminue graduellement; les objets passent rapidement devant nous sans
l'aire d'impression, semblables à ces produits de l'art qui ne nous
frappent plus quand nous les avons souvent vus; on fait la besogne que
l'on a à faire, et l'on ne sait même plus ensuite si on l'a faite.
Pendant que la vie devient de plus en plus inconsciente, pendant qu'elle
marche à grands pas vers l'inconscience complète, par là même la fuite
du temps s'accélère. Durant l'enfance, la nouveauté des choses et des
événements fait que tout s'imprime dans notre conscience; aussi les
jours sont-ils d'une longueur à perte de vue. Il nous en arrive de même,
et pour la même cause, en voyage, où un mois nous paraît plus long que
quatre à la maison. Malgré cette nouveauté, le temps, qui nous _semble_
plus long, nous _devient_, dans l'enfance comme en voyage, en réalité
souvent plus long que dans la vieillesse ou à la maison. Mais
insensiblement l'intellect s'émousse tellement par la longue habitude
des mêmes perceptions, que de plus en plus tout finit par glisser sur
lui sans l'impressionner, ce qui fait que les jours deviennent toujours
plus insignifiants et conséquemment toujours plus courts; les heures de
l'enfant sont plus longues que les journées du vieillard. Nous voyons
donc que le temps de la vie a un mouvement accéléré comme celui d'une
sphère roulant sur un plan incliné; et, de même que sur un disque
tournant chaque point court d'autant plus vite qu'il est plus éloigné du
centre, de même, pour chacun et proportionnellement à sa distance du
commencement de sa vie, le temps s'écoule plus vite et toujours plus
vite. On peut donc admettre que la longueur de l'année, telle que
l'évalue notre disposition du moment, est en rapport inverse du quotient
de l'année divisé par l'âge; quand, par exemple, l'année est le
cinquième de l'âge, elle paraît dix fois plus longue que lorsqu'elle
n'en est que le cinquantième. Cette différence dans la rapidité du temps
a l'influence la plus décisive sur toute notre manière d'être à chaque
âge de la vie. Elle fait d'abord que l'enfance, quoique n'embrassant que
quinze ans à peine, est pourtant la période la plus longue de
l'existence, et par conséquent aussi la plus riche en souvenirs; ensuite
elle fait que, dans tout le cours de la vie, nous sommes soumis à
l'ennui dans le rapport inverse de notre âge. Les enfants ont
constamment besoin de passer le temps, que ce soit par les jeux ou par
le travail; si le passe-temps s'arrête, ils sont aussitôt pris d'un
formidable ennui. Les adolescents y sont encore fortement exposés et
redoutent beaucoup les heures inoccupées. Dans l'âge viril, l'ennui
disparaît de plus en plus: et pour les vieillards le temps est toujours
trop court et les jours volent avec la rapidité de la flèche. Bien
entendu, je parle d'hommes et non de brutes vieillies. L'accélération
dans la marche du temps supprime donc le plus souvent l'ennui dans un
âge plus avancé; d'autre part, les passions, avec leurs tourments,
commencent à se taire; il en résulte qu'en somme, et pourvu que la santé
soit en bon état, le fardeau de la vie est, en réalité, plus léger que
pendant la jeunesse: aussi appelle-t-on l'intervalle qui précède
l'apparition de la débilité et des infirmités de la vieillesse: les
_meilleures années_. Peut être le sont-elles en effet au point de vue de
notre agrément; mais en revanche les années de jeunesse, où tout fait
impression, où chaque chose entre dans la conscience, conservent
l'avantage d'être la saison fertilisante de l'esprit, le printemps qui
détermine les bourgeons. Les vérités profondes, en effet, ne
s'acquièrent que par l'intuition et non par la spéculation, c'est-à-dire
que leur première perception est immédiate et provoquée par l'impression
momentanée: elle ne peut donc se produire que tant que l'impression est
forte, vive et profonde. Tout dépend donc, sous ce rapport, de l'emploi
des jeunes années. Plus tard, nous pouvons agir davantage sur les
autres, même sur le monde entier, car nous sommes nous-mêmes achevés et
complets, et nous n'appartenons plus à l'impression; mais le monde agit
moins sur nous. Ces années-ci sont donc l'époque de l'action et de la
production; les premières sont celles de la compréhension et de la
connaissance intuitives.
Dans la jeunesse, c'est la contemplation; dans l'âge mûr, la réflexion
qui domine; l'une est le temps de la poésie, l'autre plutôt celui de la
philosophie. Dans la pratique également, c'est par la perception et son
impression que l'on se détermine pendant la jeunesse; plus tard, c'est
par la réflexion. Cela tient en partie à ce que dans l'âge mûr les
images se sont présentées et groupées autour des notions en nombre
suffisant pour leur donner de l'importance, du poids et de la valeur,
ainsi que pour modérer en même temps, par l'habitude, l'impression des
perceptions. Par contre, l'impression de tout ce qui est visible, donc
du côté extérieur des choses, est tellement prépondérante pendant la
jeunesse, surtout dans les têtes vives et riches d'imagination, que les
jeunes gens considèrent le monde comme un tableau; ils se préoccupent
principalement de la figure et de l'effet qu'ils y font, bien plus que
de la disposition intérieure qu'il éveille en eux. Cela se voit déjà à
la vanité de leur personne et à leur coquetterie.
La plus grande énergie et la plus haute tension des forces
intellectuelles se manifestent indubitablement pendant la jeunesse et
jusqu'à la trente-cinquième année au plus tard: à partir de là, elles
décroissent, quoique insensiblement. Néanmoins l'âge suivant et même la
vieillesse ne sont pas sans compensations intellectuelles. C'est à ce
moment que l'expérience et l'instruction ont acquis toute leur richesse:
on a eu le temps et l'occasion de considérer les choses sous toutes
leurs faces et de les méditer; on les a rapprochées les unes des autres,
et l'on a découvert les points par où elles se touchent, les parties par
où elles se joignent; c'est maintenant, par conséquent, qu'on les saisit
bien et dans leur enchaînement complet. Tout s'est éclairci. C'est
pourquoi l'on sait plus à fond les choses même que l'on savait déjà dans
la jeunesse, car pour chaque notion on a plus de données. Ce que l'on
croyait savoir quand on était jeune, on le sait réellement dans l'âge
mûr; en outre, on sait effectivement davantage et l'on possède des
connaissances raisonnées dans toutes les directions et, par là même,
solidement enchaînées, tandis que dans la jeunesse notre savoir est
défectueux et fragmentaire. L'homme parvenu à un âge bien avancé aura
seul une idée complète et juste de la vie, parce qu'il l'embrasse du
regard dans son ensemble et dans son cours naturel, et surtout parce
qu'il ne la voit plus, comme les autres, uniquement du côté de rentrée,
mais aussi du côté de la sortie; ainsi placé, il on reconnaît pleinement
le néant, pendant que les autres sont encore le jouet de cette illusion
constante que «c'est maintenant que ce qu'il y a de vraiment bon va
arriver». En revanche, pendant la jeunesse, il y a plus de conception;
il s'ensuit que l'on est en état de produire davantage avec le peu que
l'on connaît; dans l'âge mûr, il y a plus de jugement, de pénétration et
de fond. C'est déjà pendant la jeunesse que l'on recueille les matériaux
de ses notions propres, de ses vues originales et fondamentales,
c'est-à-dire de tout ce qu'un esprit privilégié est destiné à donner en
cadeau au monde; mais ce n'est que bien des années plus lard qu'il
devient maître de son sujet. On trouvera, la plupart du temps, que les
grands écrivains n'ont livré leurs chefs-d'œuvre que vers leur
cinquantième année. Mais la jeunesse n'en reste pas moins la racine de
l'arbre de la connaissance, bien que ce soit la couronne de l'arbre qui
porte les fruits. Mais de même que chaque époque, même la plus
pitoyable, se croit plus sage que toutes celles qui l'ont précédée, de
même à chaque âge l'homme se croit supérieure ce qu'il était auparavant;
tous les deux font souvent erreur. Pendant les années de la croissance
physique, où nous grandissons également en forces intellectuelles et en
connaissances, l'_aujourd'hui_ s'habitue à regarder l'_hier_ avec
dédain. Cette habitude s'enracine et persévère même alors que le déclin
des forces intellectuelles a commencé et que l'aujourd'hui devrait
plutôt regarder l'hier avec considération: on déprécie trop à ce moment
les productions et les jugements de ses jeunes années.
Il est à remarquer surtout que, quoique la tête, l'intellect soit tout
aussi inné, quant à ses propriétés fondamentales, que le caractère ou le
cœur, néanmoins l'intelligence ne demeure pas aussi invariable que le
caractère: elle est soumise à bien des modifications qui, en bloc, se
produisent même régulièrement, car elles proviennent de ce que d'une
part sa base est physique et d'autre part son étoffe empirique. Cela
étant, sa force propre a une croissance continue jusqu'à son point
culminant, et ensuite sa décroissance continue jusqu'à l'imbécillité.
Mais, d'autre part, l'étoffe aussi sur laquelle s'exerce toute cette
force et qui l'entretient en activité, c'est-à-dire le contenu des
pensées et du savoir, l'expérience, les connaissances, l'exercice du
jugement et sa perfection qui en résulte, toute cette matière est une
quantité qui croît constamment jusqu'au moment où, la faiblesse
définitive survenant, l'intellect laisse tout échapper. Cette condition
de l'homme d'être composé d'une partie absolument variable (le
caractère) et d'une autre (l'intellect) qui varie régulièrement et dans
deux directions opposées, explique la diversité de l'aspect sous lequel
il se manifeste et de sa valeur aux différents âges de sa vie.
Dans un sens plus large, on peut dire aussi que les quarante premières
années de l'existence fournissent le texte, et les trente suivantes le
commentaire, qui seul nous en fait alors bien comprendre le sens vrai et
la suite, la morale, et toutes les subtilités.
Mais, particulièrement vers son terme, la vie rappelle la fin d'un bal
masqué, quand on retire les masques. On voit à ce moment quels étaient
réellement ceux avec lesquels on a été en contact pendant sa vie. En
effet, les caractères se sont montrés au jour, les actions ont porté
leurs fruits, les œuvres ont trouvé leur juste appréciation, et toutes
les fantasmagories se sont évanouies. Car il a fallu le temps pour tout
cela. Mais ce qu'il y a de plus étrange, c'est qu'on ne connaît et
comprend bien et soi-même, et son but, et ses aspirations, surtout en ce
qui concerne les rapports avec le monde et les hommes, que vers la fin
de la vie. Souvent, mais pas toujours, on aura à se classer plus bas que
ce qu'on supposait naguère; mais parfois aussi on s'accordera une place
supérieure: en ce dernier cas, cela provient de ce que l'on n'avait pas
une connaissance suffisante de la bassesse du monde, et le but de la vie
se trouvait ainsi placé trop haut. On apprend à connaître, à peu de
chose près, tout ce que chacun vaut.
On a coutume d'appeler la jeunesse le temps heureux, et la vieillesse le
temps triste de la vie. Cela serait vrai si les passions rendaient
heureux. Mais ce sont elles qui ballottent la jeunesse de çà et de là,
tout en lui donnant peu de joies et beaucoup de préférences. Elles
n'agitent plus l'âge froid, qui revêt bientôt une teinte contemplative:
car la connaissance devient libre et prend la haute main. Or la
connaissance est, par elle-même, exempte de douleur; par conséquent,
plus elle prédominera dans la conscience, plus celle-ci sera heureuse.
On n'a qu'à réfléchir que toute jouissance est de nature négative et la
douleur positive, pour comprendre que les passions ne sauraient rendre
heureux et que l'âge n'est pas à plaindre parce que quelques jouissances
lui sont interdites; toute jouissance n'est que l'apaisement d'un
besoin, et l'on n'est pas plus malheureux de perdre la jouissance en
même temps que le besoin, qu'on né l'est de ne pouvoir plus manger après
avoir dîné, ou de devoir veiller après une pleine nuit de sommeil.
Platon (dans son introduction à la _République_) a bien autrement raison
d'estimer la vieillesse heureuse d'être délivrée de l'instinct sexuel
qui jusque-là nous troublait sans relâche. On pourrait presque soutenir
que les fantaisies diverses et incessantes qu'engendre l'instinct
sexuel, ainsi que les émotions qui en résultent, entretiennent dans
l'homme une bénigne et constante démence, aussi longtemps qu'il est sous
l'influence de cet instinct ou de ce diable dont il est sans cesse
possédé, au point de ne devenir entièrement raisonnable qu'après s'en
être délivré. Toutefois il est positif que, en général et abstraction
faite de toutes les circonstances et conditions individuelles, un air de
mélancolie et de tristesse est propre à la jeunesse, et une certaine
sérénité à la vieillesse; et cela seulement parce que le jeune homme est
encore le serviteur, non le corvéable de ce démon qui lui accorde
difficilement une heure de liberté et qui est aussi l'auteur, direct ou
indirect, de presque toutes les calamités qui frappent ou menacent
l'homme. L'âge mûr a la sérénité de celui qui, délivré de fers longtemps
portés, jouit désormais de la liberté de ses mouvements. D'autre part
cependant, on pourrait dire que, le penchant sexuel une fois éteint, le
véritable noyau de la vie est consumé, et qu'il ne reste plus que
l'enveloppe, ou que la vie ressemble à une comédie dont la
représentation, commencée par des hommes vivants, s'achèverait par des
automates revêtus des mêmes costumes.
Quoi qu'il en soit, la jeunesse est le moment de l'agitation, l'âge mûr
celui du repos: cela suffit pour juger de leurs plaisirs respectifs.
L'enfant tend avidement les mains dans l'espace, après tous ces objets,
si bariolés et si divers, qu'il voit devant lui; tout cela l'excite, car
son sensorium est encore si frais et si jeune. Il en est de même, mais
avec plus d'énergie, pour le jeune homme. Lui aussi est excité par le
monde aux couleurs voyantes et aux figures multiples: et son imagination
lui attache aussitôt plus de valeur que le monde s'en peut offrir. Aussi
la jeunesse est-elle pleine d'exigences et d'aspirations dans le vague,
qui lui enlèvent ce repos sans lequel il n'est pas de bonheur. Avec
l'âge, tout cela se calme, soit parce que le sang s'est refroidi et que
l'excitabilité du sensorium a diminué, soit parce que l'expérience, en
nous édifiant sur la valeur des choses et sur le contenu des
jouissances, nous a affranchis peu à peu des illusions, des chimères et
des préjugés qui voilaient et déformaient jusque-là l'aspect libre et
net des choses, de façon que nous les connaissons maintenant toutes plus
justement et plus clairement; nous les prenons pour ce qu'elles sont, et
nous acquérons plus ou moins la conviction du néant de tout sur terre.
C'est même ce qui donne à presque tous les vieillards, même à ceux d'une
intelligence fort ordinaire, une certaine teinte de sagesse qui les
distingue des plus jeunes qu'eux. Mais tout cela produit principalement
le calme intellectuel qui est un élément important, je dirais même la
condition et l'essence du bonheur. Tandis que le jeune homme croit qu'il
pourrait conquérir en ce monde Dieu sait quelles merveilles s'il savait
seulement où les trouver, le vieillard est pénétré de la maxime de
l'Ecclésiaste: «_Tout est vanité_,» et il sait bien maintenant que
toutes les noix sont creuses, quelque dorées qu'elles puissent être.
Ce n'est que dans un âge avancé que l'homme arrive entièrement au _nil
admirari_ d'Horace, c'est-à-dire à la conviction directe, sincère et
ferme, de la vanité de toutes choses et de l'inanité de toutes pompes en
ce monde. Plus de chimères! Il ne se berce plus de l'illusion qu'il
réside quelque part, palais ou chaumière, une félicité spéciale, plus
grande que celle dont il jouit lui-même partout, et en ce qu'il y a
d'essentiel toutes les fois qu'il est libre de toute douleur physique ou
morale. Il n'y a plus de distinction à ses yeux entre le grand et le
petit, entre le noble et le vil, mesurés à l'échelle d'ici-bas. Cela
donne au vieillard un calme d'esprit particulier qui lui permet de
regarder en souriant les vains prestiges de ce monde. Il est
complètement désabusé; il sait que la vie humaine, quoi qu'on fasse pour
l'accoutrer et l'attifer, ne tarde pas à se montrer, dans toute sa
misère, à travers ces oripeaux de foire; il sait que, quoi qu'on fasse
pour la peindre et l'orner, elle est, en somme, toujours la même chose,
c'est-à-dire une existence dont il faut estimer la valeur réelle par
l'absence des douleurs et non par la présence des plaisirs et encore
moins du faste (Horace, l. I, ép. 12, v. 1-4). Le trait fondamental et
caractéristique de la vieillesse est le désabusement; plus de ces
illusions qui donnaient à la vie son charme et à l'activité leur
aiguillon; on a reconnu le néant et la vanité de toutes les
magnificences de ce monde, surtout de la pompe, de la splendeur et de
l'éclat des grandeurs; on a éprouvé l'infimité de ce qu'il y a au fond
de presque toutes ces choses que l'on désire et de ces jouissances
auxquelles on aspire, et l'on est arrivé ainsi peu à peu à se convaincre
de la pauvreté et du vide de l'existence. Ce n'est qu'à soixante ans que
l'on comprend bien le premier verset de l'Ecclésiaste. Mais c'est là ce
qui donne aussi à la vieillesse une certaine teinte morose.
On croit communément que la maladie et l'ennui sont le lot de l'âge. La
première ne lui est pas essentielle, surtout quand on a la perspective
d'atteindre une vieillesse très avancée, car _crescente vita, crescit
sanitas et morbus_. Et, quant à l'ennui, j'ai démontré plus haut
pourquoi la vieillesse a moins à la redouter que la jeunesse: l'ennui
n'est pas non plus le compagnon obligé de la solitude, vers laquelle
effectivement l'âge nous pousse, pour des motifs faciles à saisir: il
n'accompagne que ceux qui n'ont connu que les jouissances des sens et
les plaisirs de la société, et qui ont laissé leur esprit sans
l'enrichir et leurs facultés sans les développer. Il est vrai que dans
un âge avancé les forces intellectuelles déclinent aussi; mais, là où il
y en a eu beaucoup, il en restera toujours assez pour combattre l'ennui.
En outre, ainsi que nous l'avons montré, la raison gagne en vigueur par
l'expérience, les connaissances, l'exercice et la réflexion; le jugement
devient plus pénétrant, et l'enchaînement des idées devient clair; on
acquiert de plus en plus en toutes matières des vues d'ensemble sur les
choses: la combinaison toujours variée des connaissances que l'on
possède déjà, les acquisitions nouvelles qui viennent à l'occasion s'y
ajouter, favorisent dans toutes les directions les progrès continus de
notre développement intellectuel, dans lequel l'esprit trouve à la fois
son occupation, son apaisement et sa récompense. Tout cela compense
jusqu'à un certain point l'affaiblissement intellectuel dont nous
parlions. Nous savons de plus que dans la vieillesse le temps court plus
rapidement; il neutralise ainsi l'ennui. Quant à l'affaiblissement des
forces physiques, il n'est pas très nuisible, sauf le cas où l'on a
besoin de ces forces pour la profession que l'on exerce. La pauvreté
pendant la vieillesse est un grand malheur. Si on l'a écartée et si l'on
a conservé sa santé, la vieillesse peut être une partie très supportable
de la vie. L'aisance et la sécurité sont ses principaux besoins: c'est
pourquoi l'on aime alors l'argent plus que jamais, car il supplée les
forces qui manquent. Abandonné de Vénus, on cherchera volontiers à
s'égayer chez Bacchus. Le besoin de voir, de voyager, d'apprendre est
remplacé par celui d'enseigner et de parler. C'est un bonheur pour le
vieillard d'avoir conservé l'amour de l'étude, ou de la musique, ou du
théâtre et en général la faculté d'être impressionné jusqu'à un certain
degré par les choses extérieures; cela arrive pour quelques-uns jusque
dans l'âge le plus avancé. Ce que l'homme _a par soi-moi_ ne lui profite
jamais mieux que dans la vieillesse. Mais il est vrai de dire que la
plupart des individus, ayant été de tout temps obtus d'esprit,
deviennent de plus en plus des automates à mesure qu'ils avancent dans
la vie: ils pensent, ils disent, ils font toujours la même chose, et
aucune impression extérieure ne peut changer le cours de leurs idées ou
leur faire produire quelque chose de nouveau. Parler à de semblables
vieillards, c'est écrire sur le sable: l'impression s'efface presque
instantanément. Une vieillesse de cette nature n'est plus alors sans
doute que le _caput mortuum_ de la vie. La nature semble avoir voulu
symboliser l'avènement de cette seconde enfance par une troisième
dentition qui se déclare dans quelques rares cas chez des vieillards.
L'affaissement progressif de toutes les forces à mesure qu'on vieillit
est certes une bien triste chose, mais nécessaire et même bienfaisante;
autrement, la mort, dont il est le prélude, deviendrait trop pénible.
Aussi l'avantage principal que procure un âge très avancé est
l'_euthanasie_[44], c'est-à-dire la mort éminemment facile, sans maladie
qui la précède, sans convulsions qui l'accompagnent, une mort où l'on ne
se sent pas mourir. J'en ai donné une description dans le deuxième
volume de mon ouvrage, au chapitre 41. [Car, _quelque longtemps que l'on
vive, l'on ne possède rien au delà du présent indivisible; mais le
souvenir perd, chaque jour, par l'oubli plus qu'il ne s'enrichit par
l'accroissement_[45].]
La différence fondamentale entre la jeunesse et la vieillesse reste
toujours celle-ci: que la première a la vie, la seconde la mort en
perspective; que, par conséquent, l'une possède un passé court avec un
long avenir, et l'autre l'inverse. Sans doute, le vieillard n'a plus que
la mort devant soi; mais le jeune a la vie; et il s'agit maintenant de
savoir laquelle des deux perspectives offre le plus d'inconvénients, et
si, à tout prendre, la vie n'est pas préférable à avoir derrière que
devant soi; l'Ecclésiaste n'a-t-il pas déjà dit: «_Le jour de la mort
est meilleur que le jour de la naissance_» (7, 2)? En tout cas, demander
à vivre longtemps est un souhait téméraire. Car «_quien larga vida vive
mucho mal vide_» (qui vit longtemps voit beaucoup de mal), dit un
proverbe espagnol.
Ce n'est pas, comme le prétendait l'astrologie, les existences
individuelles, mais bien la marche de la vie de l'homme en général, qui
se trouve inscrite dans les planètes; en ce sens que, dans leur ordre,
elles correspondent chacune à un âge, et que la vie est gouvernée à tour
de rôle par chacune d'entre elles.--MERCURE régit la dixième année.
Comme cette planète, l'homme se meut avec rapidité et facilité dans une
orbite très restreinte; la moindre vétille est pour lui une cause de
perturbation; mais il apprend beaucoup et aisément, sous la direction du
dieu de la ruse et de l'éloquence.--Avec la vingtième année commence le
règne de VÉNUS: l'amour et les femmes le possèdent entièrement.--Dans la
trentième année, c'est MARS qui domine: à cet âge, l'homme est violent,
fort, audacieux, belliqueux et fier.--A quarante ans, ce sont les quatre
petites planètes qui gouvernent: le champ de sa vie augmente: il est
_frugi_, c'est-à-dire qu'il se consacre à l'utile, de par la vertu de
CÉRÈS; il a son foyer domestique, de par VESTA; il a appris ce qu'il a
besoin de savoir, par l'influence de PALLAS, et, pareille à JUNON,
l'épouse règne en maîtresse dans la maison[46].--Dans la cinquantième
année domine JUPITER: l'homme a déjà survécu à la plupart de ses
contemporains, et il se sent supérieur à la génération actuelle. Tout en
possédant la pleine jouissance de ses forces, il est riche d'expérience
et de connaissances: il a (dans la mesure de son individualité et de sa
position) de l'autorité sur tous ceux qui l'entourent. Il n'entend plus
se laisser ordonner, il veut commander à son tour. C'est maintenant que,
dans sa sphère, il est le plus apte à être guide et dominateur. Ainsi
culmine JUPITER et, comme lui, l'homme de cinquante ans.--Mais ensuite,
dans la soixantième année, arrive SATURNE et, avec lui, la lourdeur, la
lenteur et la ténacité du PLOMB:
But old folks, many feign as they were dead;
Unwieldy, slow, heavy and pale as lead.
(Mais beaucoup de vieillards ont l'air d'être déjà morts; ils sont
pâles, lents, lourds et inertes comme le plomb.)--(Shakespeare, _Roméo
et Juliette_, acte 2, sc. 5.)