J'ai exposé dans mon grand ouvrage (vol. II, ch. 31) comment et

pourquoi, dans l'_enfance_, nous sommes beaucoup plus portés vers la

_connaissance_ que vers la _volonté_. C'est là-dessus précisément que

repose cette félicité du premier quart de la vie qui nous le fait

apparaître ensuite derrière nous comme un paradis perdu. Nous n'avons,

pendant l'enfance, que des relations peu nombreuses et des besoins

limités, par suite, peu d'excitation de la volonté: la plus grande part

de notre être est employée à _connaître_. L'intellect, comme le cerveau,

qui à sept ans atteint toute sa grosseur, se développe de bonne heure,

bien qu'il ne mûrisse que plus tard, et étudie cette existence encore

nouvelle où tout, absolument tout est revêtu du vernis brillant que lui

prête le charme de la nouveauté. De là vient que nos années d'enfance

sont une poésie non interrompue. Car l'essence de la poésie, comme de

tous les arts, est de percevoir dans chaque chose isolée l'idée

platonique, c'est-à-dire l'essentiel, ce qui est commun à toute

l'_espèce;_ chaque objet nous apparaît ainsi comme représentant tout son

genre, et _un cas_ en vaut mille. Quoiqu'il semble que dans les scènes

de notre jeune âge nous ne soyons occupés que de l'objet ou de

l'événement actuel et encore en tant seulement que notre volonté du

moment y est intéressée, au fond cependant il n'en est pas ainsi. En

effet, la vie, avec toute son importance, s'offre à nous si neuve

encore, si fraîche, avec des impressions si peu émoussées par leur

retour fréquent, que, avec toutes nos allures enfantines, nous nous

occupons, en silence et sans intention distincte, à saisir dans les

scènes et les événements isolés, l'essence même de la vie, les types

fondamentaux de ses formes et de ses images. Nous voyons, comme

l'exprime Spinoza, tous les objets et toutes les personnes _sub specie

æternitatis_. Plus nous sommes jeunes, plus chaque chose isolément

représente pour nous son genre tout entier. Cet effet va diminuant

graduellement, d'année en année: et c'est là ce qui détermine la

différence si considérable d'impression que produisent sur nous les

objets dans la jeunesse ou dans l'âge avancé. Les expériences et les

connaissances acquises pendant l'enfance et la première jeunesse

deviennent ensuite les types constants et les rubriques de toutes les

expériences et connaissances ultérieures, pour ainsi dire les catégories

sous lesquelles nous ajoutons, sans en avoir toujours la conscience

exacte, tout ce que nous rencontrons plus tard. Ainsi se forme, dès nos

années d'enfance, le fondement solide de notre manière, superficielle ou

profonde, d'envisager le monde; elle se développe et se complète par la

suite, mais ne change plus dans ses points principaux. C'est donc en

vertu de cette manière de voir, purement objective, par conséquent

poétique, essentielle à l'enfance, où elle est soutenue par le fait que

la volonté est encore bien loin de se manifester avec toute son énergie,

que l'enfant s'occupe beaucoup plus à connaître qu'à vouloir. De là ce

regard sérieux, contemplatif de certains enfants, dont Raphaël a tiré si

heureusement parti pour ses anges, surtout dans sa Madone sixtine. C'est

pourquoi également les années d'enfance sont si heureuses que leur

souvenir est toujours mêlé d'un douloureux regret. Pendant que d'une

part nous nous consacrons ainsi, avec tout notre sérieux, à la

connaissance intuitive des choses, d'autre part l'éducation s'occupe à

nous procurer des _notions_. Mais les notions ne nous donnent pas

l'essence propre des choses; celle-ci, qui constitue le fond et le

véritable contenu de toutes nos connaissances, repose principalement sur

la compréhension _intuitive_ du monde. Mais cette dernière ne peut être

acquise que par nous-mêmes et ne saurait d'aucune manière nous être

_enseignée_. D'où il résulte que notre valeur intellectuelle, tout comme

notre valeur morale, n'entre pas du dehors dans nous, mais sort du plus

profond de notre propre être, et toute la science pédagogique d'un

Pestalozzi ne parviendra jamais à faire d'un imbécile né un penseur:

non, mille fois non! imbécile il est né, il doit mourir imbécile. Cette

compréhension contemplative du monde extérieur nouvellement offert à

notre vue explique aussi pourquoi tout ce qu'on a vu et appris pendant

l'enfance se grave si fortement dans la mémoire. En effet, nous nous y

sommes occupés exclusivement, rien ne nous en a distraits, et nous avons

considéré les choses que nous voyions comme uniques de leur espèce, bien

plus, comme les seules existantes. Plus tard, le nombre considérable des

choses alors connues nous enlève le courage et la patience. Si l'on veut

bien se rappeler ici ce que j'ai exposé dans le deuxième volume de mon

grand ouvrage, savoir: que l'existence _objective_ de toutes choses,

c'est-à-dire dans la _représentation_ pure, est toujours agréable,

taudis que leur existence _subjective_, est dans le _vouloir_, est

fortement mélangée de douleur et de chagrin, alors on admettra bien,

comme expression résumée de la chose, la proposition suivante: Toutes

les choses sont belles _à la vue_ et affreuses dans leur _être_

(herrlich zu _seh'n_, aber schrecklich zu _seyn_). Il résulte de tout ce

qui précède que, pendant l'enfance, les objets nous sont connus bien

plus par le côté de la _vue_, c'est-à-dire de la représentation, de

l'objectivité, que par celui de l'_être_, qui est en même temps celui de

la volonté. Comme le premier est le côté réjouissant des choses et que

leur côté subjectif et effrayant nous est encore inconnu, le jeune

intellect prend toutes les images que la réalité et l'art lui présentent

pour autant d'êtres heureux: il s'imagine qu'autant elles sont belles à

_voir_, autant et plus elles le sont à _être_. Aussi la vie lui apparaît

comme un éden: c'est là cette Arcadie où tous nous sommes nés. Il en

résulte, un peu plus tard, la soif de la vie réelle, le besoin pressant

d'agir et de souffrir, nous poussant irrésistiblement dans le tumulte du

monde. Ici, nous apprenons à connaître l'autre face des choses, celle de

l'_être_, c'est-à-dire de la volonté, que tout vient croiser à chaque

pas. Alors s'approche peu à peu la grande désillusion; quand elle est

arrivée, on dit: «L'âge des illusions est passé[41],» et tout de même

elle avance toujours davantage et devient de plus en plus complète.

Ainsi, nous pouvons dire que pendant l'enfance la vie se présente comme

une décoration de théâtre vue de loin, pendant la vieillesse, comme la

même, vue de près.

Voici encore un sentiment, qui vient contribuer au bonheur de l'enfance:

ainsi qu'au commencement du printemps tout feuillage a la même couleur

et presque la même forme, ainsi, dans la première enfance, nous nous

ressemblons tous, et nous nous accordons parfaitement. Ce n'est qu'avec

la puberté que commence la divergence qui va toujours augmentant, comme

celle des rayons d'un cercle.

Ce qui trouble, ce qui rend malheureuses les années de jeunesse, le

reste de cette première moitié de la vie si préférable à la seconde,

c'est la chasse au bonheur, entreprise dans la ferme supposition qu'on

peut le rencontrer dans l'existence. C'est là la source de l'espérance

toujours déçue, qui engendre à son tour le mécontentement. Les images

trompeuses d'un vague rêve de bonheur flottent devant nos yeux sous des

formes capricieusement choisies, et nous cherchons vainement leur type

original. Aussi sommes-nous pendant la jeunesse presque toujours

mécontents de notre état et de notre entourage, quels qu'ils soient, car

c'est à eux que nous attribuons ce qui revient partout à l'inanité et à

la misère de la vie humaine, avec lesquelles nous faisons connaissance

pour la première fois en ce moment, après nous être attendus à bien

autre chose. On gagnerait beaucoup à enlever de bonne heure, par des

enseignements convenables, cette illusion propre à la jeunesse qu'il y a

grand'chose à trouver dans le monde. Mais au contraire il arrive que la

vie se fait connaître à nous par la poésie avant de se révéler par la

réalité. À l'aurore de notre jeunesse, les scènes que l'art nous dépeint

s'étalent brillantes à nos yeux, et nous voilà tourmentés du désir de

les voir réalisées, de saisir l'arc-en-ciel. Le jeune homme attend sa

vie sous la forme d'un roman intéressant. Ainsi naît cette illusion que

j'ai décrite dans le deuxième volume de mon ouvrage déjà cité. Car ce

qui prête leur charme à toutes ces images, c'est que précisément elles

ne sont que des images et non des réalités, et qu'en les contemplant

nous nous trouvons dans l'état de calme et de contentement parfait de la

connaissance pure. Se réaliser signifie être rempli par le vouloir, et

celui-ci amène infailliblement des douleurs. Ici encore, je dois

renvoyer le lecteur que le sujet intéresse au deuxième volume de mon

livre.

Si donc le caractère de la première moitié de la vie est une aspiration

inassouvie au bonheur, celui de la seconde moitié est l'appréhension du

malheur. Car à ce moment on a reconnu plus ou moins nettement que tout

bonheur est chimérique, toute souffrance, au contraire, réelle. Alors

les hommes, ceux-là du moins dont le jugement est sensé, au lieu

d'aspirer aux jouissances, ne cherchent plus qu'une condition affranchie

de douleur et de trouble[42]. Lorsque, dans mes années de jeunesse,

j'entendais sonner à ma porte, j'étais tout joyeux, car je me disais:

«Ah! enfin!» Plus tard, dans la même situation, mon impression était

plutôt voisine de la frayeur; je pensais: «Hélas! déjà!» Les êtres

distingués et bien doués, ceux qui, par là même, n'appartiennent pas

entièrement au reste des hommes et se trouvent plus ou moins isolés, en

proportion de leurs mérites, éprouvent aussi à l'égard de la société

humaine ces deux sentiments opposés: dans leur jeunesse, c'est

fréquemment celui d'en être _délaissés;_ dans l'âge mûr, celui d'en être

_délivrés_. Le premier, qui est pénible, provient de leur ignorance; le

second, agréable, de leur connaissance du monde. Cela fait que la

seconde moitié de la vie, comme la seconde partie d'une période

musicale, a moins de fougue et plus de tranquillité que la première; ce

qui vient de ce que la jeunesse s'imagine monts et merveilles au sujet

du bonheur et des jouissances que l'on peut rencontrer sur terre, la

seule difficulté consistant à les atteindre, tandis que la vieillesse

sait qu'il n'y a rien à y trouver: calmée à cet égard, elle goûte tout

présent supportable et prend plaisir même aux petites choses.

Ce que l'homme mûr a gagné par l'expérience de la vie, ce qui fait qu'il

voit le monde autrement que l'adolescent et le jeune homme, c'est avant

tout l'_absence de prévention_. Lui, le premier, commence à voir les

choses simplement et à les prendre pour ce qu'elles sont; tandis que,

aux yeux du jeune homme et de l'adolescent, une illusion composée de

rêveries créées d'elles-mêmes, de préjugés transmis et de fantaisies

étranges, voilait ou déformait le monde véritable. La première tâche que

l'expérience trouve à accomplir est de nous délivrer des chimères et des

notions fausses accumulées pendant la jeunesse. En garantir les jeunes

gens serait certainement la meilleure éducation à leur donner, bien

qu'elle soit simplement négative; mais c'est là une bien difficile

affaire. Il faudrait, dans ce but, commencer par maintenir l'horizon de

l'enfant aussi étroit que possible, ne lui procurer dans ses limites que

des notions claires et justes et ne l'élargir que graduellement, après

qu'il aurait la connaissance bien exacte de tout ce qui y est situé, et

ayant toujours soin qu'il n'y reste rien d'obscur, rien qu'il n'aurait

compris qu'à demi ou de travers. Il en résulterait que ses notions sur

les choses et sur les relations humaines, bien que restreintes encore et

très simples, seraient néanmoins distinctes et vraies, de manière à

n'avoir plus besoin que d'extension et non de redressement; on

continuerait ainsi jusqu'à ce que l'enfant fût devenu jeune homme. Cette

méthode exige surtout qu'on ne permette pas la lecture de romans; on les

remplacera par des biographies convenablement choisies, comme par

exemple celle de Franklin, ou l'histoire d'_Antoine Reiser_ par Moritz,

et autres semblables.

Tant que nous sommes jeunes, nous nous imaginons que les événements et

les personnages importants et de conséquence feront leur apparition dans

notre existence avec tambour et trompette; dans l'âge mûr, un regard

rétrospectif nous montre qu'ils s'y sont tous glissés sans bruit, par la

porte dérobée et presque inaperçus.

On peut aussi, au point de vue qui nous occupe, comparer la vie à une

étoffe brodée dont chacun ne verrait, dans la première moitié de son

existence, que l'endroit, et, dans la seconde, que l'envers; ce dernier

côté est moins beau, mais plus instructif, car il permet de reconnaître

l'enchaînement des fils.

La supériorité intellectuelle même la plus grande ne fera valoir

pleinement son autorité dans la conversation qu'après la quarantième

année. Car la maturité propre à l'âge et les fruits de l'expérience

peuvent bien être surpassés de beaucoup, mais jamais remplacés par

l'intelligence; ces conditions fournissent, même à l'homme le plus

ordinaire, un contrepoids à opposer à la force du plus grand esprit,

tant que celui-ci est encore jeune. Je ne parle ici que de la

personnalité, non des œuvres.

Aucun homme quelque peu supérieur, aucun de ceux qui n'appartiennent pas

à cette majorité des cinq-sixièmes des humains si strictement dotée par

la nature, ne pourra s'affranchir d'une certaine teinte de mélancolie

quand il a dépassé la quarantaine. Car, ainsi qu'il était naturel, il

avait jugé les autres d'après lui et a été désabusé; il a compris qu'ils

sont bien arriérés par rapport à lui soit par la tête, soit par le cœur,

le plus souvent même par les deux, et qu'ils ne pourront jamais balancer

leur compte; aussi évite-t-il volontiers tout commerce avec eux, comme,

du reste, tout homme aimera ou haïra la solitude, c'est-à-dire sa propre

société, en proportion de sa valeur intérieure. Kant traite aussi de ce

genre de misanthropie dans sa _Critique de la raison_, vers la fin de la

note générale, au § 29 de la première partie.

C'est un mauvais symptôme, au moral comme à l'intellectuel, pour un

jeune homme, de se retrouver facilement au milieu des menées humaines,

d'y être bientôt à son aise et d'y pénétrer comme préparé à l'avance;

cela annonce de la vulgarité. Par contre, une attitude décontenancée,

hésitante, maladroite et à contre-sens est, en pareille circonstance,

l'indice d'une nature de noble espèce.

La sérénité et le courage que l'on apporte à vivre pendant la jeunesse

tiennent aussi en partie à ce que, gravissant la colline, nous ne voyons

pas la mort, située au pied de l'autre versant. Le sommet une fois

franchi, nous voyons de nos yeux la mort, que nous ne connaissions

jusque-là que par ouï-dire, et, comme à ce moment les forces vitales

commencent à baisser, notre courage faiblit en même temps; un sérieux

morne chasse alors la pétulance juvénile et s'imprime sur nos traits.

Tant que nous sommes jeunes, nous croyons la vie sans fin, quoi qu'on

nous puisse dire, et nous usons du temps à l'avenant. Plus nous

vieillissons, plus nous en devenons économes. Car, dans l'âge avancé,

chaque jour de la vie qui s'écoule produit en nous le sentiment

qu'éprouve un condamné à chaque pas qui le rapproche de l'échafaud.

Considérée du point de vue de la jeunesse, la vie est un avenir

infiniment long; de celui de la vieillesse, un passé très court,

tellement qu'au début elle s'offre à nos yeux comme les objets vus par

le petit bout de la lunette, et à la fin comme vus par le gros bout. Il

faut avoir vieilli, c'est-à-dire avoir vécu longuement, pour reconnaître

combien la vie est courte. Plus on avance en âge, plus les choses

humaines, toutes tant qu'elles sont, nous paraissent minimes; la vie,

qui pendant la jeunesse était là, devant nous, ferme et comme immobile,

nous semble maintenant une fuite rapide d'apparitions éphémères, et le

néant de tout ici-bas apparaît. Le temps lui-même, pendant la jeunesse,

marche d'un pas plus lent; aussi le premier quart de notre vie est non

seulement le plus heureux, mais aussi le plus long; il laisse donc

beaucoup plus de souvenirs, et chaque homme pourrait, à l'occasion,

raconter de ce premier quart plus d'événements que des deux suivants. Au

printemps de la vie, comme au printemps de l'année, les journées

finissent même par devenir d'une longueur accablante. À l'automne de la

vie comme à l'automne de l'année, elles sont courtes, mais sereines et

plus constantes.

Pourquoi, dans la vieillesse, la vie qu'on a derrière soi paraît-elle si

brève? C'est parce que nous la tenons pour aussi courte que le souvenir

que nous en avons. En effet, tout ce qu'il y a eu d'insignifiant et une

grande partie de ce qu'il y a eu de pénible ont échappé à notre mémoire;

il y est donc resté bien peu de chose. Car, de même que notre intellect

en général est très imparfait, de même notre mémoire l'est aussi: il

faut que nous exercions nos connaissances, et que nous ruminions notre

passé; sans quoi les deux disparaissent dans l'abîme de l'oubli. Mais

nous ne revenons pas volontiers par la pensée sur les choses

insignifiantes, ni d'ordinaire sur les choses désagréables, ce qui

serait pourtant indispensable pour les garder dans la mémoire. Or les

choses insignifiantes deviennent toujours plus nombreuses; car bien des

faits qui au premier abord nous semblaient importants perdent tout

intérêt à mesure qu'ils se répètent; les retours, au commencement, ne

sont que fréquents, mais par la suite ils deviennent innombrables. Aussi

nous rappelons-nous mieux nos jeunes années que celles qui ont suivi.

Plus nous vivons longtemps, moins il y a d'événements qui vous semblent

assez graves ou assez significatifs pour mériter d'être ruminés, ce qui

est l'unique moyen d'en garder le souvenir; à peine ont-ils passé, nous

les oublions. Et voilà pourquoi le temps fuit, laissant de moins en

moins de traces derrière soi.

Mais nous ne revenons pas volontiers non plus sur les choses

désagréables, alors surtout qu'elles blessent notre vanité; et c'est le

cas le plus fréquent, car peu de désagréments nous arrivent sans notre

faute. Nous oublions donc également beaucoup de choses pénibles. C'est

par l'élimination de ces deux catégories d'événements que notre mémoire

devient si courte, et elle le devient, à proportion, d'autant plus que

l'étoffe en est plus longue. De même que les objets situés sur le rivage

deviennent de plus en plus petits, vagues et indistincts à mesure que

notre barque s'en éloigne, ainsi s'effacent les années écoulées, avec

nos aventures et nos actions. Il arrive aussi que la mémoire et

l'imagination nous retracent une scène de notre vie, dès longtemps

disparue, avec tant de vivacité qu'elle nous semble dater de la veille

et nous apparaît tout proche de nous. Cet effet résulte de ce qu'il nous

est impossible de nous représenter en même temps le long espace de temps

qui s'est écoulé entre alors et à présent, et que nous ne pouvons pas

l'embrasser du regard en un seul tableau; de plus, les événements

accomplis dans cet intervalle sont oubliés en grande partie, et il ne

nous en reste plus qu'une connaissance générale, _in abstracto_, une

simple notion et non une image. Alors ce passé lointain et isolé se

présente si rapproché qu'il semble que c'était hier; le temps

intermédiaire a disparu, et notre vie entière nous paraît d'une brièveté

incompréhensible. Parfois même, dans la vieillesse, ce long passé que

nous avons derrière nous, et par suite notre âge même, peut à un certain

moment nous sembler fabuleux: ce qui résulte principalement de ce que

nous voyons toujours devant nous le même présent immobile. En

définitive, tous ces phénomènes intérieurs sont fondés sur ce que ce

n'est pas notre être par lui-même, mais seulement son image visible, qui

existe sous la forme du temps, et sur ce que le présent est le point de

contact entre le monde extérieur et nous, entre l'objet et le sujet.

On peut encore se demander pourquoi, dans la jeunesse, la vie paraît

s'étendre devant nous à perte de vue. C'est d'abord parce qu'il nous

faut la place pour y loger les espérances illimitées dont nous la

peuplons et pour la réalisation desquelles Mathusalem serait mort trop

jeune; ensuite, parce que nous prenons pour échelle de sa mesure le

petit nombre d'années que nous avons déjà derrière nous; mais leur

souvenir est riche en matériaux et long, par conséquent, car la

nouveauté a donné de l'importance à tous les événements; aussi nous y

revenons volontiers par la pensée, nous les évoquons souvent dans notre

mémoire et finissons par les y fixer.

Il nous semble parfois que nous désirons ardemment nous retrouver dans

tel _lieu_ éloigné, tandis que nous ne regrettons, en réalité, que le

_temps_ que nous y avons passé quand nous étions plus jeunes et plus

frais. Et voilà comment le _temps_ nous abuse sous le masque de

l'_espace_. Allons à l'endroit tant désiré, et nous nous rendrons compte

de l'illusion.

Il existe deux voies pour atteindre un âge très avancé, toutefois à la

condition _sine qua non_ de posséder une constitution intacte; pour

l'expliquer, prenons l'exemple de deux lampes qui brûlent: l'une brûlera

longtemps, parce que, avec peu d'huile, elle a une mèche très mince;

l'autre, parce que, avec une forte mèche, elle a aussi beaucoup d'huile:

l'huile, c'est la force vitale, la mèche en est l'emploi appliqué à

n'importe quel usage.

Sous le rapport de la force vitale, nous pouvons nous comparer, jusqu'à

notre trente-sixième année, à ceux qui vivent des intérêts d'un capital;

ce qu'on dépense aujourd'hui se trouve remplacé demain. À partir de là,

nous sommes semblables à un rentier qui commence à entamer son capital.

Au début, la chose n'est pas sensible: la plus grande partie de la

dépense se remplace encore d'elle-même, et le minime déficit qui en

résulte passe inaperçu. Peu à peu, il grossit, il devient apparent, et

son accroissement lui-même s'accroît chaque jour; il nous envahit

toujours davantage; chaque aujourd'hui est plus pauvre que chaque hier;

et nul espoir d'arrêt. Comme la chute des corps, la perte s'accélère

rapidement, jusqu'à disparition totale. Le cas le plus triste est celui

où tous deux, forces vitales et fortune, celle-ci non plus comme terme

de comparaison, mais en réalité, sont en voie de fondre simultanément;

aussi l'amour de la richesse augmente avec l'âge. En revanche, dans nos

premières années, jusqu'à notre majorité et un peu au delà, nous sommes,

sous le rapport de la force vitale, semblables à ceux qui, sur les

intérêts, ajoutent encore quelque chose au capital: non seulement ce

qu'on dépense se renouvelle tout seul, mais le capital lui-même

augmente. Ceci arrive aussi parfois pour l'argent, grâce aux soins

prévoyants d'un tuteur, honnête homme. O jeunesse fortunée! O triste

vieillesse! Il faut, malgré tout cela, ménager les forces de la

jeunesse. Aristote observe (_Politique_, liv. der., ch. 5)[43] que,

parmi les vainqueurs aux jeux Olympiques, il ne s'en est trouvé que deux

ou trois qui, vainqueurs une première fois comme jeunes gens, aient

triomphé encore comme hommes faits, parce que les efforts prématurés

qu'exigent les exercices préparatoires épuisent tellement les forces,

qu'elles font défaut plus tard, dans l'âge viril. Ce qui est vrai de la

force musculaire l'est encore davantage de la force nerveuse dont les

productions intellectuelles ne sont toutes que les manifestations: voilà

pourquoi les _ingenia præcocia_, les enfants prodiges, ces fruits d'une

éducation en serre chaude, qui étonnent dans leur bas âge, deviennent

plus tard des têtes parfaitement ordinaires. Il est même fort possible

qu'un excès d'application précoce et forcée à l'étude des langues

anciennes soit la cause qui a fait tomber plus tard tant de savants dans

un état de paralysie et d'enfance intellectuelle.

J'ai remarqué que le caractère chez la plupart des hommes semble être

plus particulièrement adapté à un des âges de la vie, de manière que

c'est à cet âge-là qu'ils se présentent sous leur jour le plus

favorable. Les uns sont d'aimables jeunes gens, et puis c'est fini;

d'autres, dans leur maturité, sont des hommes énergiques et actifs

auxquels l'âge, en avançant, enlève toute valeur; d'autres enfin se

présentent le plus avantageusement dans la vieillesse, pendant laquelle

ils sont plus doux, parce qu'ils ont plus d'expérience et plus de calme:

c'est le cas le plus fréquent chez les Français. Cela doit provenir de

ce que le caractère lui-même a quelque chose de juvénile, de viril ou de

sénile, en harmonie avec l'âge correspondant, ou amendé par cet âge.

De même, que sur un navire nous ne nous rendons compte de sa marche que

parce que nous voyons les objets situés sur la rive s'éloigner à

l'arrière et par suite devenir plus petits, de même nous ne nous

apercevons que nous devenons vieux, et toujours plus vieux, qu'à ce que

des gens d'un âge toujours plus avancé nous semblent jeunes.

Aphorismes sur la sagesse dans la vie · 第 17 / 20 段