pourquoi, dans l'_enfance_, nous sommes beaucoup plus portés vers la
_connaissance_ que vers la _volonté_. C'est là-dessus précisément que
repose cette félicité du premier quart de la vie qui nous le fait
apparaître ensuite derrière nous comme un paradis perdu. Nous n'avons,
pendant l'enfance, que des relations peu nombreuses et des besoins
limités, par suite, peu d'excitation de la volonté: la plus grande part
de notre être est employée à _connaître_. L'intellect, comme le cerveau,
qui à sept ans atteint toute sa grosseur, se développe de bonne heure,
bien qu'il ne mûrisse que plus tard, et étudie cette existence encore
nouvelle où tout, absolument tout est revêtu du vernis brillant que lui
prête le charme de la nouveauté. De là vient que nos années d'enfance
sont une poésie non interrompue. Car l'essence de la poésie, comme de
tous les arts, est de percevoir dans chaque chose isolée l'idée
platonique, c'est-à-dire l'essentiel, ce qui est commun à toute
l'_espèce;_ chaque objet nous apparaît ainsi comme représentant tout son
genre, et _un cas_ en vaut mille. Quoiqu'il semble que dans les scènes
de notre jeune âge nous ne soyons occupés que de l'objet ou de
l'événement actuel et encore en tant seulement que notre volonté du
moment y est intéressée, au fond cependant il n'en est pas ainsi. En
effet, la vie, avec toute son importance, s'offre à nous si neuve
encore, si fraîche, avec des impressions si peu émoussées par leur
retour fréquent, que, avec toutes nos allures enfantines, nous nous
occupons, en silence et sans intention distincte, à saisir dans les
scènes et les événements isolés, l'essence même de la vie, les types
fondamentaux de ses formes et de ses images. Nous voyons, comme
l'exprime Spinoza, tous les objets et toutes les personnes _sub specie
æternitatis_. Plus nous sommes jeunes, plus chaque chose isolément
représente pour nous son genre tout entier. Cet effet va diminuant
graduellement, d'année en année: et c'est là ce qui détermine la
différence si considérable d'impression que produisent sur nous les
objets dans la jeunesse ou dans l'âge avancé. Les expériences et les
connaissances acquises pendant l'enfance et la première jeunesse
deviennent ensuite les types constants et les rubriques de toutes les
expériences et connaissances ultérieures, pour ainsi dire les catégories
sous lesquelles nous ajoutons, sans en avoir toujours la conscience
exacte, tout ce que nous rencontrons plus tard. Ainsi se forme, dès nos
années d'enfance, le fondement solide de notre manière, superficielle ou
profonde, d'envisager le monde; elle se développe et se complète par la
suite, mais ne change plus dans ses points principaux. C'est donc en
vertu de cette manière de voir, purement objective, par conséquent
poétique, essentielle à l'enfance, où elle est soutenue par le fait que
la volonté est encore bien loin de se manifester avec toute son énergie,
que l'enfant s'occupe beaucoup plus à connaître qu'à vouloir. De là ce
regard sérieux, contemplatif de certains enfants, dont Raphaël a tiré si
heureusement parti pour ses anges, surtout dans sa Madone sixtine. C'est
pourquoi également les années d'enfance sont si heureuses que leur
souvenir est toujours mêlé d'un douloureux regret. Pendant que d'une
part nous nous consacrons ainsi, avec tout notre sérieux, à la
connaissance intuitive des choses, d'autre part l'éducation s'occupe à
nous procurer des _notions_. Mais les notions ne nous donnent pas
l'essence propre des choses; celle-ci, qui constitue le fond et le
véritable contenu de toutes nos connaissances, repose principalement sur
la compréhension _intuitive_ du monde. Mais cette dernière ne peut être
acquise que par nous-mêmes et ne saurait d'aucune manière nous être
_enseignée_. D'où il résulte que notre valeur intellectuelle, tout comme
notre valeur morale, n'entre pas du dehors dans nous, mais sort du plus
profond de notre propre être, et toute la science pédagogique d'un
Pestalozzi ne parviendra jamais à faire d'un imbécile né un penseur:
non, mille fois non! imbécile il est né, il doit mourir imbécile. Cette
compréhension contemplative du monde extérieur nouvellement offert à
notre vue explique aussi pourquoi tout ce qu'on a vu et appris pendant
l'enfance se grave si fortement dans la mémoire. En effet, nous nous y
sommes occupés exclusivement, rien ne nous en a distraits, et nous avons
considéré les choses que nous voyions comme uniques de leur espèce, bien
plus, comme les seules existantes. Plus tard, le nombre considérable des
choses alors connues nous enlève le courage et la patience. Si l'on veut
bien se rappeler ici ce que j'ai exposé dans le deuxième volume de mon
grand ouvrage, savoir: que l'existence _objective_ de toutes choses,
c'est-à-dire dans la _représentation_ pure, est toujours agréable,
taudis que leur existence _subjective_, est dans le _vouloir_, est
fortement mélangée de douleur et de chagrin, alors on admettra bien,
comme expression résumée de la chose, la proposition suivante: Toutes
les choses sont belles _à la vue_ et affreuses dans leur _être_
(herrlich zu _seh'n_, aber schrecklich zu _seyn_). Il résulte de tout ce
qui précède que, pendant l'enfance, les objets nous sont connus bien
plus par le côté de la _vue_, c'est-à-dire de la représentation, de
l'objectivité, que par celui de l'_être_, qui est en même temps celui de
la volonté. Comme le premier est le côté réjouissant des choses et que
leur côté subjectif et effrayant nous est encore inconnu, le jeune
intellect prend toutes les images que la réalité et l'art lui présentent
pour autant d'êtres heureux: il s'imagine qu'autant elles sont belles à
_voir_, autant et plus elles le sont à _être_. Aussi la vie lui apparaît
comme un éden: c'est là cette Arcadie où tous nous sommes nés. Il en
résulte, un peu plus tard, la soif de la vie réelle, le besoin pressant
d'agir et de souffrir, nous poussant irrésistiblement dans le tumulte du
monde. Ici, nous apprenons à connaître l'autre face des choses, celle de
l'_être_, c'est-à-dire de la volonté, que tout vient croiser à chaque
pas. Alors s'approche peu à peu la grande désillusion; quand elle est
arrivée, on dit: «L'âge des illusions est passé[41],» et tout de même
elle avance toujours davantage et devient de plus en plus complète.
Ainsi, nous pouvons dire que pendant l'enfance la vie se présente comme
une décoration de théâtre vue de loin, pendant la vieillesse, comme la
même, vue de près.
Voici encore un sentiment, qui vient contribuer au bonheur de l'enfance:
ainsi qu'au commencement du printemps tout feuillage a la même couleur
et presque la même forme, ainsi, dans la première enfance, nous nous
ressemblons tous, et nous nous accordons parfaitement. Ce n'est qu'avec
la puberté que commence la divergence qui va toujours augmentant, comme
celle des rayons d'un cercle.
Ce qui trouble, ce qui rend malheureuses les années de jeunesse, le
reste de cette première moitié de la vie si préférable à la seconde,
c'est la chasse au bonheur, entreprise dans la ferme supposition qu'on
peut le rencontrer dans l'existence. C'est là la source de l'espérance
toujours déçue, qui engendre à son tour le mécontentement. Les images
trompeuses d'un vague rêve de bonheur flottent devant nos yeux sous des
formes capricieusement choisies, et nous cherchons vainement leur type
original. Aussi sommes-nous pendant la jeunesse presque toujours
mécontents de notre état et de notre entourage, quels qu'ils soient, car
c'est à eux que nous attribuons ce qui revient partout à l'inanité et à
la misère de la vie humaine, avec lesquelles nous faisons connaissance
pour la première fois en ce moment, après nous être attendus à bien
autre chose. On gagnerait beaucoup à enlever de bonne heure, par des
enseignements convenables, cette illusion propre à la jeunesse qu'il y a
grand'chose à trouver dans le monde. Mais au contraire il arrive que la
vie se fait connaître à nous par la poésie avant de se révéler par la
réalité. À l'aurore de notre jeunesse, les scènes que l'art nous dépeint
s'étalent brillantes à nos yeux, et nous voilà tourmentés du désir de
les voir réalisées, de saisir l'arc-en-ciel. Le jeune homme attend sa
vie sous la forme d'un roman intéressant. Ainsi naît cette illusion que
j'ai décrite dans le deuxième volume de mon ouvrage déjà cité. Car ce
qui prête leur charme à toutes ces images, c'est que précisément elles
ne sont que des images et non des réalités, et qu'en les contemplant
nous nous trouvons dans l'état de calme et de contentement parfait de la
connaissance pure. Se réaliser signifie être rempli par le vouloir, et
celui-ci amène infailliblement des douleurs. Ici encore, je dois
renvoyer le lecteur que le sujet intéresse au deuxième volume de mon
livre.
Si donc le caractère de la première moitié de la vie est une aspiration
inassouvie au bonheur, celui de la seconde moitié est l'appréhension du
malheur. Car à ce moment on a reconnu plus ou moins nettement que tout
bonheur est chimérique, toute souffrance, au contraire, réelle. Alors
les hommes, ceux-là du moins dont le jugement est sensé, au lieu
d'aspirer aux jouissances, ne cherchent plus qu'une condition affranchie
de douleur et de trouble[42]. Lorsque, dans mes années de jeunesse,
j'entendais sonner à ma porte, j'étais tout joyeux, car je me disais:
«Ah! enfin!» Plus tard, dans la même situation, mon impression était
plutôt voisine de la frayeur; je pensais: «Hélas! déjà!» Les êtres
distingués et bien doués, ceux qui, par là même, n'appartiennent pas
entièrement au reste des hommes et se trouvent plus ou moins isolés, en
proportion de leurs mérites, éprouvent aussi à l'égard de la société
humaine ces deux sentiments opposés: dans leur jeunesse, c'est
fréquemment celui d'en être _délaissés;_ dans l'âge mûr, celui d'en être
_délivrés_. Le premier, qui est pénible, provient de leur ignorance; le
second, agréable, de leur connaissance du monde. Cela fait que la
seconde moitié de la vie, comme la seconde partie d'une période
musicale, a moins de fougue et plus de tranquillité que la première; ce
qui vient de ce que la jeunesse s'imagine monts et merveilles au sujet
du bonheur et des jouissances que l'on peut rencontrer sur terre, la
seule difficulté consistant à les atteindre, tandis que la vieillesse
sait qu'il n'y a rien à y trouver: calmée à cet égard, elle goûte tout
présent supportable et prend plaisir même aux petites choses.
Ce que l'homme mûr a gagné par l'expérience de la vie, ce qui fait qu'il
voit le monde autrement que l'adolescent et le jeune homme, c'est avant
tout l'_absence de prévention_. Lui, le premier, commence à voir les
choses simplement et à les prendre pour ce qu'elles sont; tandis que,
aux yeux du jeune homme et de l'adolescent, une illusion composée de
rêveries créées d'elles-mêmes, de préjugés transmis et de fantaisies
étranges, voilait ou déformait le monde véritable. La première tâche que
l'expérience trouve à accomplir est de nous délivrer des chimères et des
notions fausses accumulées pendant la jeunesse. En garantir les jeunes
gens serait certainement la meilleure éducation à leur donner, bien
qu'elle soit simplement négative; mais c'est là une bien difficile
affaire. Il faudrait, dans ce but, commencer par maintenir l'horizon de
l'enfant aussi étroit que possible, ne lui procurer dans ses limites que
des notions claires et justes et ne l'élargir que graduellement, après
qu'il aurait la connaissance bien exacte de tout ce qui y est situé, et
ayant toujours soin qu'il n'y reste rien d'obscur, rien qu'il n'aurait
compris qu'à demi ou de travers. Il en résulterait que ses notions sur
les choses et sur les relations humaines, bien que restreintes encore et
très simples, seraient néanmoins distinctes et vraies, de manière à
n'avoir plus besoin que d'extension et non de redressement; on
continuerait ainsi jusqu'à ce que l'enfant fût devenu jeune homme. Cette
méthode exige surtout qu'on ne permette pas la lecture de romans; on les
remplacera par des biographies convenablement choisies, comme par
exemple celle de Franklin, ou l'histoire d'_Antoine Reiser_ par Moritz,
et autres semblables.
Tant que nous sommes jeunes, nous nous imaginons que les événements et
les personnages importants et de conséquence feront leur apparition dans
notre existence avec tambour et trompette; dans l'âge mûr, un regard
rétrospectif nous montre qu'ils s'y sont tous glissés sans bruit, par la
porte dérobée et presque inaperçus.
On peut aussi, au point de vue qui nous occupe, comparer la vie à une
étoffe brodée dont chacun ne verrait, dans la première moitié de son
existence, que l'endroit, et, dans la seconde, que l'envers; ce dernier
côté est moins beau, mais plus instructif, car il permet de reconnaître
l'enchaînement des fils.
La supériorité intellectuelle même la plus grande ne fera valoir
pleinement son autorité dans la conversation qu'après la quarantième
année. Car la maturité propre à l'âge et les fruits de l'expérience
peuvent bien être surpassés de beaucoup, mais jamais remplacés par
l'intelligence; ces conditions fournissent, même à l'homme le plus
ordinaire, un contrepoids à opposer à la force du plus grand esprit,
tant que celui-ci est encore jeune. Je ne parle ici que de la
personnalité, non des œuvres.
Aucun homme quelque peu supérieur, aucun de ceux qui n'appartiennent pas
à cette majorité des cinq-sixièmes des humains si strictement dotée par
la nature, ne pourra s'affranchir d'une certaine teinte de mélancolie
quand il a dépassé la quarantaine. Car, ainsi qu'il était naturel, il
avait jugé les autres d'après lui et a été désabusé; il a compris qu'ils
sont bien arriérés par rapport à lui soit par la tête, soit par le cœur,
le plus souvent même par les deux, et qu'ils ne pourront jamais balancer
leur compte; aussi évite-t-il volontiers tout commerce avec eux, comme,
du reste, tout homme aimera ou haïra la solitude, c'est-à-dire sa propre
société, en proportion de sa valeur intérieure. Kant traite aussi de ce
genre de misanthropie dans sa _Critique de la raison_, vers la fin de la
note générale, au § 29 de la première partie.
C'est un mauvais symptôme, au moral comme à l'intellectuel, pour un
jeune homme, de se retrouver facilement au milieu des menées humaines,
d'y être bientôt à son aise et d'y pénétrer comme préparé à l'avance;
cela annonce de la vulgarité. Par contre, une attitude décontenancée,
hésitante, maladroite et à contre-sens est, en pareille circonstance,
l'indice d'une nature de noble espèce.
La sérénité et le courage que l'on apporte à vivre pendant la jeunesse
tiennent aussi en partie à ce que, gravissant la colline, nous ne voyons
pas la mort, située au pied de l'autre versant. Le sommet une fois
franchi, nous voyons de nos yeux la mort, que nous ne connaissions
jusque-là que par ouï-dire, et, comme à ce moment les forces vitales
commencent à baisser, notre courage faiblit en même temps; un sérieux
morne chasse alors la pétulance juvénile et s'imprime sur nos traits.
Tant que nous sommes jeunes, nous croyons la vie sans fin, quoi qu'on
nous puisse dire, et nous usons du temps à l'avenant. Plus nous
vieillissons, plus nous en devenons économes. Car, dans l'âge avancé,
chaque jour de la vie qui s'écoule produit en nous le sentiment
qu'éprouve un condamné à chaque pas qui le rapproche de l'échafaud.
Considérée du point de vue de la jeunesse, la vie est un avenir
infiniment long; de celui de la vieillesse, un passé très court,
tellement qu'au début elle s'offre à nos yeux comme les objets vus par
le petit bout de la lunette, et à la fin comme vus par le gros bout. Il
faut avoir vieilli, c'est-à-dire avoir vécu longuement, pour reconnaître
combien la vie est courte. Plus on avance en âge, plus les choses
humaines, toutes tant qu'elles sont, nous paraissent minimes; la vie,
qui pendant la jeunesse était là, devant nous, ferme et comme immobile,
nous semble maintenant une fuite rapide d'apparitions éphémères, et le
néant de tout ici-bas apparaît. Le temps lui-même, pendant la jeunesse,
marche d'un pas plus lent; aussi le premier quart de notre vie est non
seulement le plus heureux, mais aussi le plus long; il laisse donc
beaucoup plus de souvenirs, et chaque homme pourrait, à l'occasion,
raconter de ce premier quart plus d'événements que des deux suivants. Au
printemps de la vie, comme au printemps de l'année, les journées
finissent même par devenir d'une longueur accablante. À l'automne de la
vie comme à l'automne de l'année, elles sont courtes, mais sereines et
plus constantes.
Pourquoi, dans la vieillesse, la vie qu'on a derrière soi paraît-elle si
brève? C'est parce que nous la tenons pour aussi courte que le souvenir
que nous en avons. En effet, tout ce qu'il y a eu d'insignifiant et une
grande partie de ce qu'il y a eu de pénible ont échappé à notre mémoire;
il y est donc resté bien peu de chose. Car, de même que notre intellect
en général est très imparfait, de même notre mémoire l'est aussi: il
faut que nous exercions nos connaissances, et que nous ruminions notre
passé; sans quoi les deux disparaissent dans l'abîme de l'oubli. Mais
nous ne revenons pas volontiers par la pensée sur les choses
insignifiantes, ni d'ordinaire sur les choses désagréables, ce qui
serait pourtant indispensable pour les garder dans la mémoire. Or les
choses insignifiantes deviennent toujours plus nombreuses; car bien des
faits qui au premier abord nous semblaient importants perdent tout
intérêt à mesure qu'ils se répètent; les retours, au commencement, ne
sont que fréquents, mais par la suite ils deviennent innombrables. Aussi
nous rappelons-nous mieux nos jeunes années que celles qui ont suivi.
Plus nous vivons longtemps, moins il y a d'événements qui vous semblent
assez graves ou assez significatifs pour mériter d'être ruminés, ce qui
est l'unique moyen d'en garder le souvenir; à peine ont-ils passé, nous
les oublions. Et voilà pourquoi le temps fuit, laissant de moins en
moins de traces derrière soi.
Mais nous ne revenons pas volontiers non plus sur les choses
désagréables, alors surtout qu'elles blessent notre vanité; et c'est le
cas le plus fréquent, car peu de désagréments nous arrivent sans notre
faute. Nous oublions donc également beaucoup de choses pénibles. C'est
par l'élimination de ces deux catégories d'événements que notre mémoire
devient si courte, et elle le devient, à proportion, d'autant plus que
l'étoffe en est plus longue. De même que les objets situés sur le rivage
deviennent de plus en plus petits, vagues et indistincts à mesure que
notre barque s'en éloigne, ainsi s'effacent les années écoulées, avec
nos aventures et nos actions. Il arrive aussi que la mémoire et
l'imagination nous retracent une scène de notre vie, dès longtemps
disparue, avec tant de vivacité qu'elle nous semble dater de la veille
et nous apparaît tout proche de nous. Cet effet résulte de ce qu'il nous
est impossible de nous représenter en même temps le long espace de temps
qui s'est écoulé entre alors et à présent, et que nous ne pouvons pas
l'embrasser du regard en un seul tableau; de plus, les événements
accomplis dans cet intervalle sont oubliés en grande partie, et il ne
nous en reste plus qu'une connaissance générale, _in abstracto_, une
simple notion et non une image. Alors ce passé lointain et isolé se
présente si rapproché qu'il semble que c'était hier; le temps
intermédiaire a disparu, et notre vie entière nous paraît d'une brièveté
incompréhensible. Parfois même, dans la vieillesse, ce long passé que
nous avons derrière nous, et par suite notre âge même, peut à un certain
moment nous sembler fabuleux: ce qui résulte principalement de ce que
nous voyons toujours devant nous le même présent immobile. En
définitive, tous ces phénomènes intérieurs sont fondés sur ce que ce
n'est pas notre être par lui-même, mais seulement son image visible, qui
existe sous la forme du temps, et sur ce que le présent est le point de
contact entre le monde extérieur et nous, entre l'objet et le sujet.
On peut encore se demander pourquoi, dans la jeunesse, la vie paraît
s'étendre devant nous à perte de vue. C'est d'abord parce qu'il nous
faut la place pour y loger les espérances illimitées dont nous la
peuplons et pour la réalisation desquelles Mathusalem serait mort trop
jeune; ensuite, parce que nous prenons pour échelle de sa mesure le
petit nombre d'années que nous avons déjà derrière nous; mais leur
souvenir est riche en matériaux et long, par conséquent, car la
nouveauté a donné de l'importance à tous les événements; aussi nous y
revenons volontiers par la pensée, nous les évoquons souvent dans notre
mémoire et finissons par les y fixer.
Il nous semble parfois que nous désirons ardemment nous retrouver dans
tel _lieu_ éloigné, tandis que nous ne regrettons, en réalité, que le
_temps_ que nous y avons passé quand nous étions plus jeunes et plus
frais. Et voilà comment le _temps_ nous abuse sous le masque de
l'_espace_. Allons à l'endroit tant désiré, et nous nous rendrons compte
de l'illusion.
Il existe deux voies pour atteindre un âge très avancé, toutefois à la
condition _sine qua non_ de posséder une constitution intacte; pour
l'expliquer, prenons l'exemple de deux lampes qui brûlent: l'une brûlera
longtemps, parce que, avec peu d'huile, elle a une mèche très mince;
l'autre, parce que, avec une forte mèche, elle a aussi beaucoup d'huile:
l'huile, c'est la force vitale, la mèche en est l'emploi appliqué à
n'importe quel usage.
Sous le rapport de la force vitale, nous pouvons nous comparer, jusqu'à
notre trente-sixième année, à ceux qui vivent des intérêts d'un capital;
ce qu'on dépense aujourd'hui se trouve remplacé demain. À partir de là,
nous sommes semblables à un rentier qui commence à entamer son capital.
Au début, la chose n'est pas sensible: la plus grande partie de la
dépense se remplace encore d'elle-même, et le minime déficit qui en
résulte passe inaperçu. Peu à peu, il grossit, il devient apparent, et
son accroissement lui-même s'accroît chaque jour; il nous envahit
toujours davantage; chaque aujourd'hui est plus pauvre que chaque hier;
et nul espoir d'arrêt. Comme la chute des corps, la perte s'accélère
rapidement, jusqu'à disparition totale. Le cas le plus triste est celui
où tous deux, forces vitales et fortune, celle-ci non plus comme terme
de comparaison, mais en réalité, sont en voie de fondre simultanément;
aussi l'amour de la richesse augmente avec l'âge. En revanche, dans nos
premières années, jusqu'à notre majorité et un peu au delà, nous sommes,
sous le rapport de la force vitale, semblables à ceux qui, sur les
intérêts, ajoutent encore quelque chose au capital: non seulement ce
qu'on dépense se renouvelle tout seul, mais le capital lui-même
augmente. Ceci arrive aussi parfois pour l'argent, grâce aux soins
prévoyants d'un tuteur, honnête homme. O jeunesse fortunée! O triste
vieillesse! Il faut, malgré tout cela, ménager les forces de la
jeunesse. Aristote observe (_Politique_, liv. der., ch. 5)[43] que,
parmi les vainqueurs aux jeux Olympiques, il ne s'en est trouvé que deux
ou trois qui, vainqueurs une première fois comme jeunes gens, aient
triomphé encore comme hommes faits, parce que les efforts prématurés
qu'exigent les exercices préparatoires épuisent tellement les forces,
qu'elles font défaut plus tard, dans l'âge viril. Ce qui est vrai de la
force musculaire l'est encore davantage de la force nerveuse dont les
productions intellectuelles ne sont toutes que les manifestations: voilà
pourquoi les _ingenia præcocia_, les enfants prodiges, ces fruits d'une
éducation en serre chaude, qui étonnent dans leur bas âge, deviennent
plus tard des têtes parfaitement ordinaires. Il est même fort possible
qu'un excès d'application précoce et forcée à l'étude des langues
anciennes soit la cause qui a fait tomber plus tard tant de savants dans
un état de paralysie et d'enfance intellectuelle.
J'ai remarqué que le caractère chez la plupart des hommes semble être
plus particulièrement adapté à un des âges de la vie, de manière que
c'est à cet âge-là qu'ils se présentent sous leur jour le plus
favorable. Les uns sont d'aimables jeunes gens, et puis c'est fini;
d'autres, dans leur maturité, sont des hommes énergiques et actifs
auxquels l'âge, en avançant, enlève toute valeur; d'autres enfin se
présentent le plus avantageusement dans la vieillesse, pendant laquelle
ils sont plus doux, parce qu'ils ont plus d'expérience et plus de calme:
c'est le cas le plus fréquent chez les Français. Cela doit provenir de
ce que le caractère lui-même a quelque chose de juvénile, de viril ou de
sénile, en harmonie avec l'âge correspondant, ou amendé par cet âge.
De même, que sur un navire nous ne nous rendons compte de sa marche que
parce que nous voyons les objets situés sur la rive s'éloigner à
l'arrière et par suite devenir plus petits, de même nous ne nous
apercevons que nous devenons vieux, et toujours plus vieux, qu'à ce que
des gens d'un âge toujours plus avancé nous semblent jeunes.