48° Trois puissances dominent le monde, a dit très justement un ancien:

«συνεσις, χρατος, χαι τνχη» prudence, force et fortune. Cette dernière,

selon moi, est la plus influente. Car le cours de la vie peut être

comparé à la marche d'un navire. Le sort, la «τνχη», la «_secunda aut

adversa fortuna_», remplit le rôle du vent qui rapidement nous pousse au

loin en avant ou en arrière, pendant que nos propres efforts et nos

peines ne sont que d'un faible secours. Leur office est celui des rames;

quand celles-ci, après bien des heures d'un long travail, nous ont fait

avancer d'un bout de chemin, voilà subitement un coup de vent qui nous

rejette d'autant en arrière. Le vent, au contraire, est-il favorable, il

nous pousse si bien que nous pouvons nous passer de rames. Un proverbe

espagnol exprime avec une énergie incomparable cette puissance de la

fortune: «_Da ventura a tu hijo, y echa lo en el mar_» (Donne à ton fils

du bonheur, et jette-le à la mer)[39].

Mais le hasard est une puissance maligne, à laquelle il faut se fier le

moins possible. Et cependant quel est, entre tous les dispensateurs de

biens, le seul qui, lorsqu'il donne, nous indique en même temps, à ne

pas s'y tromper, que nous n'avons nul droit de prétendre à ses dons, que

nous devons en rendre grâces non à notre mérite, mais à sa seule bonté

et à sa faveur, et qu'à cause de cela précisément nous pouvons nourrir

la réjouissante espérance de recevoir avec humilité bien d'autres dons

encore, tout aussi peu mérités? C'est le hasard: lui, qui entend cet art

régalien de faire comprendre que, opposé à sa faveur et à sa grâce, tout

mérite est sans force et sans valeur.

Lorsqu'on jette les yeux en arrière sur le chemin de la vie, et lorsque,

embrassant dans l'ensemble son cours tortueux et perfide comme le

labyrinthe, on aperçoit tant de bonheurs manqués, tant de malheurs

attirés, on est amené facilement à exagérer les reproches qu'on

s'adresse à soi-même. Car la marche de notre existence n'est pas

uniquement notre propre œuvre; elle est le produit de deux facteurs,

savoir la série des événements et la série de nos décisions, qui sans

cesse se croisent et se modifient réciproquement. En outre, notre

horizon, pour les deux facteurs, est toujours très limité, vu que nous

ne pouvons prédire nos résolutions longtemps à l'avance, et, encore

moins, prévoir les événements; dans les deux séries, il n'y a que celles

du moment, qui nous soient bien connues. C'est pourquoi, aussi longtemps

que notre but est encore éloigné, nous ne pouvons même pas gouverner

droit sur lui; tout au plus pouvons-nous nous diriger approximativement

et par des probabilités; il nous faut donc souvent louvoyer. En effet,

tout ce qui est en notre pouvoir, c'est de nous décider chaque fois

selon les circonstances présentes, avec l'espoir de tomber assez juste

pour que cela nous rapproche du but principal. En ce sens, les

événements et nos résolutions importantes sont comparables à deux forces

agissant dans des directions différentes, et dont la diagonale

représente la marche de notre vie. Térence a dit: «_In vita est hominum

quasi cum ludas tesseris: si illud quod maxime opus est jactu, non

cadit, illud, quod cecidit forte, id arte ut corrigas_» (Il en est de la

vie humaine comme d'une partie de dés; si l'on n'obtient pas le dé dont

on a besoin, il faut savoir tirer parti de celui que le sort a amené);

c'est une espèce de trictrac que Térence doit avoir eu en vue dans ce

passage. Nous pouvons dire en moins de mots: Le sort mêle les cartes, et

nous, nous jouons. Mais, pour exprimer ce que j'entends ici, la

meilleure comparaison est la suivante. Les choses se passent dans la vie

comme au jeu d'échecs: nous combinons un plan; mais celui-ci reste

subordonné à ce qu'il plaira de faire, dans la partie d'échecs à

l'adversaire, dans la vie au sort. Les modifications que notre plan

subit à la suite sont, le plus souvent, si considérables que c'est à

peine si dans l'exécution il est encore reconnaissable à quelques traits

fondamentaux.

Au reste, dans la marche de notre existence, il y a quelque chose qui

est placé plus haut que tout cela. Il est, en effet, d'une vérité banale

et trop souvent confirmée, que nous sommes fréquemment plus fous que

nous ne le croyons; en revanche, avoir été plus sage qu'on ne le

supposait soi-même, voilà une découverte que font ceux-là seuls qui se

sont trouvés dans ce cas, et, même alors, longtemps après seulement. Il

y a en nous quelque chose de plus avisé que la tête. Nous agissons, en

effet, dans les grands moments, dans les pas importants de la vie, moins

par une connaissance exacte de ce qu'il convient de faire que par une

impulsion intérieure; on dirait un instinct venant du plus profond de

notre être, et ensuite nous critiquons notre conduite en vertu de

notions précises, mais à la fois mesquines, acquises, voire même

empruntées, d'après des règles générales, ou selon l'exemple de ce que

d'autres ont fait, et ainsi de suite, sans peser assez qu'«_une chose ne

convient pas à tous_»; de cette manière, nous devenons facilement

injustes envers nous-mêmes. Mais la fin démontre qui a eu raison, et

seule une vieillesse que l'on atteint sans encombre autorise à juger la

question, tant par rapport au monde extérieur que par rapport à

soi-même.

Peut-être cette impulsion intérieure est-elle guidée, sans que nous nous

en apercevions, par des songes prophétiques, oubliés au réveil, qui

donnent ainsi précisément à notre vie ce ton toujours également cadencé,

cette unité dramatique que ne pourrait lui prêter la conscience

cérébrale si souvent chancelante, abusée et si facilement variable;

c'est là peut-être ce qui fait, par exemple, que l'homme appelé à

produire de grandes œuvres dans une branche spéciale en a, dès sa

jeunesse, le sentiment intime et secret, et travaille en vue de ce

résultat, comme l'abeille à la construction de sa ruche. Mais pour

chaque homme, ce qui le pousse, c'est ce que Balthazar Gracian appelle

«_la gran sindéresis_», c'est-à-dire le soin instinctif et énergique de

soi-même, sans lequel l'être périt. Agir en vertu de _principes

abstraits_ est difficile, et ne réussit qu'après un long apprentissage

et, même alors, pas toujours; souvent aussi, ces principes sont

insuffisants. En revanche, chacun possède certains _principes innés et

concrets_, logés dans son sang et dans sa chair, car ils sont le

résultat de tout son penser, de son sentir et de son vouloir. La plupart

du temps, il ne les connaît pas _in abstracto_, et ce n'est qu'en

portant ses regards sur sa vie passée qu'il s'aperçoit leur avoir obéi

sans cesse et avoir été mené par ces principes comme par un fil

invisible. Selon leur qualité, ils le conduiront à son bonheur ou à son

malheur.

49° On devrait ne jamais perdre de vue l'action qu'exerce le temps ni la

mobilité des choses; par conséquent, dans tout ce qui arrive

actuellement, il faudrait évoquer de suite l'image du contraire: ainsi,

dans le bonheur, se représenter vivement l'infortune; dans l'amitié,

l'inimitié; par le beau temps, la mauvaise saison; dans l'amour, la

haine; dans la confiance et l'épanchement, la trahison et le repentir;

et l'inverse également. Nous trouverions là une source intarissable de

sagesse pour ce monde, car nous serions toujours prudents et nous ne

nous laisserions pas abuser si facilement. Du reste, dans la plupart des

cas, nous n'aurions fait ainsi qu'anticiper sur l'action du temps. Il

n'est peut-être aucune notion pour laquelle l'expérience soit aussi

indispensable que pour la juste appréciation de l'inconstance et de la

vicissitude des choses. Comme chaque situation, pour le temps de sa

durée, existe nécessairement et par conséquent de plein droit, il semble

que chaque année, chaque mois, chaque jour va enfin conserver ce plein

droit pour l'éternité. Mais rien ne le conserve, ce droit d'actualité,

et le changement seul est la chose immuable. L'homme prudent est celui

que n'abuse pas la stabilité apparente et qui prévoit, en outre, la

direction dans laquelle s'opérera le prochain changement[40]. Ce qui

fait que les hommes considèrent ordinairement l'état précaire des choses

ou la direction de leur cours comme ne devant jamais changer, c'est que,

tout en ayant les effets sous les yeux, ils ne saisissent pas les

causes; or ce sont celles-ci qui portent en elles le germe des futurs

changements; l'effet, qui seul existe à leurs yeux, ne contient rien de

semblable. Ils s'attachent au résultat, et quant à ces causes qu'ils

ignorent, ils supposent que, ayant pu produire l'effet, elles seront

aussi capables de le maintenir. Ils ont en cela cet avantage que,

lorsqu'ils se trompent, c'est toujours _uni sono_, d'une seule voix;

aussi la calamité que cette erreur attire sur leur tête est toujours

générale, tandis que le penseur, quand il se trompe, reste, en outre,

isolé. Pour le dire en passant, ceci confirme mon assertion que l'erreur

provient toujours d'une conclusion d'effet à cause (voy. _Le monde comme

V. et R._, vol. I).

Toutefois il ne convient qu'en théorie d'_anticiper sur le temps_ en

prévoyant son effet, et non pas pratiquement; ce qui veut dire qu'il ne

faut pas empiéter sur l'avenir en demandant _avant_ le temps ce qui ne

peut venir qu'_avec_ le temps. Quiconque s'avise de le faire éprouvera

qu'il n'est pas d'usurier pire et plus intraitable que le temps, et que,

lorsqu'on lui demande des avances de payement, il exige de plus lourds

intérêts que n'importe quel juif. Par exemple, on peut, au moyen de

chaux vive et de chaleur, pousser la végétation d'un arbre au point de

lui faire porter en quelques jours ses feuilles, ses fleurs et ses

fruits; mais il dépérit ensuite. Quand l'adolescent veut exercer dès à

présent, même pendant peu de jours, la puissance génitale de l'homme

fait, et accomplir à dix-neuf ans ce qui lui sera facile à trente, le

temps lui en fera bien l'avance, mais une partie de la force de ses

années à venir, peut-être une partie même de sa vie, servira d'intérêt.

Il est des maladies que l'on ne peut guérir convenablement et

radicalement qu'en leur laissant suivre leur cours naturel; elles

disparaissent alors d'elles-mêmes, sans laisser de traces. Mais si l'on

demande à se rétablir immédiatement, tout de suite, alors encore le

temps devra faire l'avance; la maladie sera écartée, mais l'intérêt sera

représenté par un affaiblissement et des maux chroniques pour toute la

vie. Lorsque, en temps de guerre ou de troubles, on veut trouver de

l'argent bien vite, tout de suite, on est obligé de vendre au tiers de

leur valeur, et peut-être moins encore, des immeubles ou des papiers de

l'État, dont on obtiendrait le prix intégral si on laissait faire le

temps, c'est-à-dire si l'on attendait quelques années; mais on l'oblige

à des avances. Ou bien encore on a besoin d'une certaine somme pour

faire un long voyage: on pourrait ramasser l'argent nécessaire en un ou

deux ans en épargnant sur ses revenus. Mais on ne veut pas attendre: on

emprunte ou bien on prend sur son capital; en d'autres mots, le temps

est appelé à faire une avance. Ici, l'intérêt sera le désordre faisant

irruption dans les finances, et un déficit permanent et croissant dont

on ne peut plus se débarrasser. C'est là donc l'usure pratiquée par le

temps, et tous ceux qui ne peuvent pas attendre seront ses victimes. Il

n'est pas d'entreprise plus coûteuse que de vouloir précipiter le cours

mesuré du temps. Gardons-nous bien aussi de lui devoir des intérêts.

50° Entre les cerveaux communs et les têtes sensées, il y a une

différence caractéristique et qui se produit fréquemment dans la vie

ordinaire: c'est que les premiers, quand ils réfléchissent à un danger

possible dont ils veulent apprécier la grandeur, ne cherchent et ne

considèrent que ce qui _peut être arrivé_ déjà de semblable; tandis que

les secondes pensent par elles-mêmes à ce qui _pourrait arriver_, se

rappelant le proverbe espagnol qui dit: «_Lo que no acaece en un ano,

acaece en un rato_» (Ce qui n'arrive pas en un an arrive en un instant).

Du reste, la différence dont je parle est toute naturelle; car, pour

embrasser du regard _ce qui peut arriver_, il faut du jugement, et, pour

voir _ce qui est arrivé_, les sens suffisent.

Sacrifions aux esprits malins! voilà quelle doit être notre maxime. Ce

qui veut dire qu'il ne faut pas reculer devant certains frais de soins,

de temps, de dérangement, d'embarras, d'argent ou de privations, quand

on peut ainsi fermer l'accès à l'éventualité d'un malheur et faire que

plus l'accident peut être grave, plus la possibilité en devienne faible,

éloignée et invraisemblable. L'exemple le plus frappant à l'appui de

cette règle, c'est la prime d'assurance. Celle-ci est un sacrifice

public et général sur l'autel des esprits malins.

51° Nul événement ne doit nous faire éclater en grands éclats de joie ni

de lamentations, en partie à cause de la versatilité de toutes choses

qui peut à tout moment modifier la situation, et en partie à cause de la

facilité de notre jugement à se tromper sur ce qui nous est salutaire ou

préjudiciable; ainsi il est arrivé à chacun, au moins une fois dans sa

vie, de gémir sur ce qui s'est trouvé plus tard être tout ce qu'il y

avait de plus heureux pour lui, ou d'être ravi de ce qui est devenu la

source de ses plus grandes souffrances. Le sentiment que nous

recommandons ici, Shakespeare l'a exprimé dans les beaux vers suivants:

I have felt so many quirks of joy and grief

That the first face of neither, on the start,

Can woman me unto it.

(J'ai éprouvé tant de secousses de joie et de douleur que le

premier aspect et le choc imprévu de l'une ou de l'autre ne peuvent

plus me faire descendre à la faiblesse d'une femme.)--(_Tout est

bien..._ Acte 3, sc. 2.)

L'homme, surtout, qui reste calme dans les revers, prouve qu'il sait

combien les maux possibles dans la vie sont immenses et multiples, et

qu'il ne considère le malheur qui survient en ce moment que comme une

petite partie de ce qui pourrait arriver: c'est là le sentiment stoïque,

qui porte à ne jamais être «_conditionis humanæ oblitus_» (oublieux de

la condition humaine), mais à se rappeler sans cesse la triste et

déplorable destinée générale de l'existence humaine, ainsi que le nombre

infini de souffrances auxquelles elle est exposée. Pour aviver ce

sentiment, il n'y a qu'à jeter partout un regard autour de soi: en tout

lieu, on aura bientôt sous les yeux cette lutte, ces trépignements, ces

tourments pour une misérable existence, nue et insignifiante. Alors on

rabattra de ses prétentions, on saura s'accommoder à l'imperfection de

toutes choses et de toutes conditions, et l'on verra venir les désastres

pour apprendre à les éviter ou à les supporter. Car les revers, grands

ou petits, sont l'élément de notre vie. Voilà ce qu'on devrait toujours

avoir présent à l'esprit, sans pour cela, en vrai «δνσχολος», se

lamenter et se contorsionner avec Beresford à cause des _miseries of

human life_, et encore moins in _pulicis morsu Deum invocare_ (invoquer

Dieu pour une morsure de puce); il faut, en «ευλαβης», pousser si loin

la prudence à prévenir et écarter les malheurs, qu'ils viennent des

hommes ou des choses, et se perfectionner si bien dans cet art, que,

pareil à un fin renard, on évite bien gentiment tout accident (il n'est

le plus souvent qu'une maladresse déguisée), petit ou grand.

La raison principale pour laquelle un événement malheureux est moins

lourd à porter quand nous l'avons considéré à l'avance comme possible et

que nous en avons pris notre parti, comme on dit, cette raison doit être

la suivante: lorsque nous pensons avec calme à un malheur avant qu'il se

produise, comme à une simple possibilité, nous en apercevons l'étendue

clairement et de tous les côtés, et nous en avons alors la notion comme

de quelque chose de fini et de facile à embrasser d'un regard; de façon

que, lorsqu'il arrive effectivement, il ne peut pas agir avec plus de

poids qu'il n'en a en réalité. Si, au contraire, nous n'avons pas pris

ces précautions, si nous sommes frappés sans préparation, l'esprit

effrayé ne peut, au premier abord, mesurer exactement son étendue, et,

ne pouvant le voir d'un seul regard, il est porté à le considérer comme

incommensurable, ou, au moins, comme beaucoup plus grand qu'il ne l'est

vraiment. C'est ainsi que l'obscurité et l'incertitude grossissent tout

danger. Ajoutons que certainement, en considérant ainsi à l'avance un

malheur comme possible, nous avons médité en même temps sur les motifs

que nous aurons de nous en consoler et sur les moyens d'y remédier, ou

pour le moins nous nous sommes familiarisés avec sa vue.

Mais rien ne nous fera supporter avec plus de calme les malheurs, que de

bien nous convaincre de la vérité que j'ai fermement établie, en

remontant à leurs principes premiers, dans mon ouvrage couronné sur _le

Libre arbitre;_ je l'ai énoncée en ces termes: _Tout ce qui arrive, du

plus grand au plus petit, arrive nécessairement._ Car l'homme sait bien

vite se résigner à ce qui est inévitablement nécessaire, et la

connaissance du précepte ci-dessus lui fait envisager tous les

événements, même ceux qu'amènent les hasards les plus étranges, comme

aussi nécessaires que ceux qui dérivent des lois les mieux connues et se

conforment aux prévisions les plus exactes. Je renvoie donc le lecteur à

ce que j'ai dit (voyez _Le monde comme volonté et comme représentation_)

sur l'influence calmante qu'exerce la notion de l'inévitable et du

nécessaire. Tout homme qui s'en sera pénétré commencera par faire

bravement ce qu'il peut faire, puis souffrira bravement ce qu'il doit

souffrir.

Nous pouvons considérer les petits accidents qui viennent nous vexer à

toute heure, comme destinés à nous tenir en haleine, afin que la force

nécessaire pour supporter les grands malheurs ne se relâche pas dans les

jours heureux. Quant aux tracasseries journalières, aux petits

frottements dans les rapports entre les hommes, aux chocs insignifiants,

aux inconvenances, aux caquets et autres choses semblables, il faut être

cuirassé à leur égard, c'est-à-dire non seulement ne pas les prendre à

cœur et les ruminer, mais ne pus même les ressentir; ne nous laissons

pas toucher par tout cela, repoussons-le du pied comme les cailloux qui

gisent sur la route, et n'en faisons jamais un objet intime de réflexion

et de méditation.

52° Le plus souvent, ce sont simplement leurs propres sottises que les

gens appellent communément le sort. On ne peut donc assez se pénétrer de

ce beau passage d'Homère (_Il._, XXIII, 313 et suiv.) où il recommande

la «μηλις», c'est-à-dire une sage circonspection. Car, si l'on n'expie

ses fautes que dans l'autre monde, c'est déjà dans celui-ci qu'on paye

ses sottises, bien que de temps à autre celles-ci trouvent grâce, à

l'occasion.

Ce n'est pas le tempérament violent, c'est la prudence qui fait paraître

terrible et menaçant: tellement le cerveau de l'homme est une arme plus

redoutable que la griffe du lion.

L'homme du monde parfait serait celui que l'indécision ne ferait jamais

rester à court et que rien non plus ne ferait se presser.

53° Le courage est, après la prudence, une condition essentielle à notre

bonheur. Certainement on ne peut se donner ni l'une ni l'autre de ces

qualités; on hérite la première de son père et la seconde de sa mère;

cependant, par une résolution bien prise et par de l'exercice, on

parvient à augmenter la part qu'on en possède. Dans ce monde où le sort

est d'airain, il faut avoir un caractère d'airain, cuirassé contre la

destinée et armé contre les hommes. Car toute cette vie n'est qu'un

combat; chaque pas nous est disputé, et Voltaire dit avec raison: «_On

ne réussit dans ce monde qu'à la pointe de l'épée, et on meurt les armes

à la main._» Aussi est-ce d'une âme lâche, dès que les nuages

s'amoncellent ou se montrent seulement à l'horizon, de se laisser

abattre, de perdre courage et de gémir. Que notre devise soit plutôt:

Tu ne cede malis sed contra audentior ito.

(Ne cède pas à l'adversité, mais marche hardiment contre elle.)

Tant qu'il n'y a encore que du doute sur l'issue d'une chose dangereuse,

tant qu'il reste une possibilité pour que le résultat soit favorable, ne

faiblissez pas, ne songez qu'à la résistance; de même qu'il ne faut pas

désespérer du beau temps, aussi longtemps qu'il reste encore au ciel un

petit coin bleu. Il faut même en arriver à pouvoir dire:

Si fractus illabatur orbis

Impavidum ferient ruinæ.

(Si le monde s'écroulait brisé, ses ruines le frapperaient sans

l'effrayer.)

Ni l'existence tout entière, ni à plus forte raison ses biens, ne

méritent en définitive tant de lâche terreur et tant d'angoisses:

Quocirca vivite fortes,

Fortiaque adversis opponite pectora rebus.

(C'est pourquoi vivez vertueux et opposez un cœur ferme à l'adversité).

Cependant un excès est possible: le courage peut dégénérer en témérité.

Pourtant la poltronnerie, dans une certaine mesure, est même nécessaire

à la conservation de notre existence sur la terre; la lâcheté n'est que

l'excès de cette mesure. C'est ce que Bacon de Verulam a si bien exposé

dans son explication étymologique du _terror Panicus_, explication qui

laisse loin derrière elle celle qui nous a été conservée, due à

Plutarque (_De Iside et Osir._, ch. 14). Bacon la fait dériver de _Pan_,

personnifiant la nature; puis il ajoute: «La nature a mis le sentiment

de la crainte et de la terreur dans tout ce qui est vivant pour garder

la vie et son essence, et pour éviter et chasser les dangers. Cependant

cette même nature ne sait pas garder la mesure: aux craintes salutaires

elle en mêle toujours de vaines et de superflues: tellement que nous

trouverions (si nous pouvions voir l'intérieur) tous les êtres, surtout

les créatures humaines, remplis de terreurs paniques.» Au reste, ce qui

caractérise la terreur panique, c'est qu'elle ne se rend pas compte

distinctement de ses motifs; elle les présuppose plus qu'elle ne les

connaît, et, au besoin, elle donne la peur elle-même pour motif à la

peur.

CHAPITRE VI

DE LA DIFFÉRENCE DES ÂGES DE LA VIE

Voltaire a dit admirablement:

Qui n'a pas l'esprit de son âge

De son âge a tout le malheur.

Il nous faut donc, pour clore ces considérations eudémonologiques, jeter

un coup d'œil sur les modifications que l'âge apporte en nous.

Dans tout le cours de notre vie, nous ne possédons que le _présent_ et

rien au delà. La seule différence, c'est, en premier lieu, qu'au

commencement nous voyons un long avenir devant nous, et vers la fin un

long passé derrière nous; en second lieu, que notre tempérament, mais

jamais notre caractère, parcourt une série de modifications connues, qui

donnent chacune une teinte différente au présent.

Aphorismes sur la sagesse dans la vie · 第 16 / 20 段