31° De même qu'on porte le poids de son propre corps sans le sentir,

comme on le sentirait de tout corps étranger qu'on voudrait mouvoir, de

même on ne remarque que les défauts et les vices des autres, et non les

siens. Mais en revanche chacun possède en autrui un miroir dans lequel

il peut voir distinctement ses propres vices, ses défauts, ses manières

grossières et répugnantes. Mais il fait d'ordinaire comme le chien qui

aboie contre le miroir, parce qu'il ne sait pas que c'est lui-même qu'il

y aperçoit et qu'il s'imagine voir un autre chien. Qui critique les

autres travaille à son propre amendement. Ceux-là donc qui ont une

tendance habituelle à soumettre tacitement dans leur for intérieur les

manières des hommes, et en général tout ce qu'ils font ou ne font pas, à

une critique attentive et sévère, ceux-là travaillent ainsi à se

corriger et à se perfectionner eux-mêmes: car ils auront assez d'équité,

ou du moins assez d'orgueil et de vanité pour éviter ce qu'ils ont tant

de fois et si rigoureusement blâmé. C'est l'inverse qui est vrai pour

les _tolérants_, savoir: «_Hanc veniam damus petimusque vicissim_» (Nous

accordons et réclamons le pardon tour à tour). L'Évangile moralise

admirablement sur ceux qui voient la paille dans l'œil du voisin et ne

voient pas la poutre dans le leur; mais la nature de l'œil ne lui permet

de regarder qu'au dehors, il ne peut pas se voir lui-même; c'est

pourquoi remarquer et blâmer les défauts des autres est un moyen propre

à nous faire sentir les nôtres. Il nous faut un miroir pour nous

corriger. Cette règle est bonne également quand il s'agit du style et de

la manière d'écrire; celui qui en ces matières admire toute nouvelle

folie, au lieu de la blâmer, finira par l'imiter. De là vient qu'en

Allemagne ces sortes de folies se propagent si vite. Les Allemands sont

très tolérants: on s'en aperçoit. _Hanc veniam damus petimusque

vicissim_, voilà leur devise.

32° L'homme de noble espèce, pendant sa jeunesse, croit que les

relations essentielles et décisives, celles qui créent les liens

véritables entre les hommes, sont de nature _idéale_, c'est-à-dire

fondées sur la conformité de caractère, de tournure d'esprit, de goût,

d'intelligence, etc.; mais il s'aperçoit plus tard que ce sont les

_réelles_, c'est-à-dire celles qui reposent sur quelque intérêt

matériel. Ce sont celles-ci qui forment la base de tous les rapports, et

la majorité des hommes ignore totalement qu'il en existe d'autres. Par

conséquent, chacun est choisi en raison de sa fonction, de sa

profession, de sa nation ou de sa famille, en général donc suivant la

position et le rôle attribués pour la _convention_; c'est d'après cela

qu'on assortit les gens et qu'on les classe comme articles de fabrique.

Par contre, ce qu'un homme est en soi et pour soi, comme homme, en vertu

de ses qualités propres, n'est pris en considération que selon le bon

plaisir, par exception; chacun met ces choses de côté dès que cela lui

convient mieux, et l'ignore sans plus de façon. Plus un homme a de

valeur personnelle, moins ce classement pourra lui convenir; aussi

cherchera-t-il à s'y soustraire. Remarquons cependant que cette manière

de procéder est basée sur ce que dans ce monde, où la misère et

l'indigence règnent, les ressources qui servent à les écarter sont la

chose essentielle et nécessairement prédominante.

33° De même que le papier-monnaie circule en place d'argent, de même, au

lieu de l'estime et de l'amitié véritables, ce sont leurs démonstrations

et leurs allures imitées le plus naturellement possible qui ont cours

dans le monde. On pourrait, il est vrai, se demander s'il y a vraiment

des gens qui méritent l'estime et l'amitié sincères. Quoi qu'il en soit,

j'ai plus de confiance dans un brave chien, quand il remue la queue, que

dans toutes ces démonstrations et ces façons.

La vraie, la sincère amitié présuppose que l'un prend une part

énergique, purement objective et tout à fait désintéressée au bonheur et

au malheur de l'autre, et cette participation suppose à son tour une

véritable identification de l'ami avec son ami. L'égoïsme de la nature

humaine est tellement opposé à ce sentiment que l'amitié vraie fait

partie de ces choses dont on ignore, comme du grand serpent de mer, si

elles appartiennent à la fable ou si elles existent en quelque lieu.

Cependant il se rencontre parfois entre les hommes certaines relations

qui, bien que reposant essentiellement sur des motifs secrètement

égoïstes et de natures différentes, sont additionnées néanmoins d'un

grain de cette amitié véritable et sincère, ce qui suffit à leur donner

un tel cachet de noblesse qu'elles peuvent, en ce monde des

imperfections, porter avec quelque droit le nom d'amitié. Elles

s'élèvent haut au-dessus des liaisons de tous les jours; celles-ci sont

à vrai dire de telle nature que nous n'adresserions plus la parole à la

plupart de nos bonnes connaissances, si nous entendions comment elles

parlent de nous en notre absence.

À côté des cas où l'on a besoin de secours sérieux et de sacrifices

considérables, la meilleure occasion pour éprouver la sincérité d'un

ami, c'est le moment où vous lui annoncez un malheur qui vient de vous

frapper. Vous verrez alors se peindre sur ses traits une affliction

vraie, profonde et sans mélange, ou au contraire, par son calme

imperturbable, par un trait se dessinant fugitivement, il confirmera la

maxime de La Rochefoucauld: «_Dans l'adversité de nos meilleurs amis,

nous trouvons toujours[36] quelque chose qui ne nous déplaît pas._» Ceux

qu'on appelle habituellement des amis peuvent à peine, dans ces

occasions, réprimer le petit frémissement, le léger sourire de la

satisfaction. Il y a peu de choses qui mettent les gens aussi sûrement

en bonne humeur que le récit de quelque calamité dont on a été récemment

frappé, ou encore l'aveu sincère qu'on leur fait de quelque faiblesse

personnelle. C'est vraiment caractéristique.

L'éloignement et la longue absence nuisent à toute amitié, quoiqu'on ne

l'avoue pas volontiers. Les gens que nous ne voyons pas seraient-ils nos

plus chers amis, insensiblement avec la marche du temps s'évaporent

jusqu'à l'état de notions abstraites, ce qui fait que notre intérêt pour

eux devient de plus en plus une affaire de raison, pour ainsi dire de

tradition; le sentiment vif et profond demeure réservé à ceux que nous

avons sous les yeux, même quand ceux-là ne seraient que des animaux que

nous aimons. Tellement la nature humaine est guidée par les sens. Ici

encore, Gœthe a raison de dire:

Die Gegenwart ist eine mächtige Göttin.

(_Tasso_, acte 4, sc. 4.)

(Le présent est une puissante divinité.)

Les _amis de la maison_ sont ordinairement bien nommés de ce nom, car

ils sont plus attachés à la maison qu'au maître; ils ressemblent aux

chats plus qu'aux chiens.

Les amis se disent sincères; ce sont les ennemis qui le sont; aussi

devrait-on, pour apprendre à se connaître soi-même, prendre leur blâme

comme on prendrait une médecine amère.

Comment peut-on prétendre que les amis sont rares, dans le besoin? Mais

c'est le contraire. À peine a-t-on fait amitié avec un homme, que le

voilà aussitôt dans le besoin et qu'il vous emprunte de l'argent.

34° Comme il faut être novice pour croire que montrer de l'esprit et de

la raison est un moyen de se faire bien venir dans la société! Bien au

contraire, cela éveille chez la plupart des gens un sentiment de haine

et de rancune, d'autant plus amer que celui qui l'éprouve n'est pas

autorisé à en déclarer le motif; bien plus, il se le dissimule à

lui-même. Voici en détail comment cela se passe: de deux interlocuteurs,

dès que l'un remarque et constate une grande supériorité chez l'autre,

il en conclut tacitement, et sans en avoir la conscience bien exacte,

que cet autre remarque et constate au même degré l'infériorité et

l'esprit borné du premier. Cette opposition excite sa haine, sa rancune,

sa rage la plus amère. Aussi Gracian dit-il avec raison: «_Para ser bien

quisto, el unico medio vestirse la piel del mas simple de los brutos_»

(Pour être bien tranquille, le seul moyen est de revêtir la peau du plus

simple des animaux). Mettre au jour de l'esprit et du jugement, n'est-ce

pas une manière détournée de reprocher aux autres leur incapacité et

leur bêtise? Une nature vulgaire se révolte à l'aspect d'une nature

opposée; le fauteur secret de la révolte, c'est l'envie. Car satisfaire

sa vanité est, ainsi qu'on peut le voir à tout moment, une jouissance

qui, chez les hommes, passe avant toute autre, mais qui n'est possible

qu'en vertu d'une comparaison entre eux-mêmes et les autres. Mais il

n'est pas de mérites dont ils soient plus fiers que de ceux de

l'intelligence, vu que c'est sur ceux-là que se fonde leur supériorité à

l'égard des animaux. Il est donc de la plus grande témérité de leur

montrer une supériorité intellectuelle marquée, surtout devant témoins.

Cela provoque leur vengeance, et d'ordinaire ils chercheront à l'exercer

par des injures, car ils passent ainsi du domaine de l'intelligence à

celui de la volonté, sur lequel nous sommes tous égaux. Si donc la

position et la richesse peuvent toujours compter sur la considération

dans la société, les qualités intellectuelles ne doivent nullement s'y

attendre; ce qui peut leur arriver de plus heureux, c'est qu'on n'y

fasse pas attention; mais, autrement, on les envisage comme une espèce

d'impertinence, ou comme un bien que son propriétaire a acquis par des

voies illicites et dont il a l'audace de se targuer; aussi chacun se

propose-t-il en silence de lui infliger ultérieurement quelque

humiliation à ce sujet, et l'on n'attend pour cela qu'une occasion

favorable. C'est à peine si, par une attitude des plus humbles, on

réussira à arracher le pardon de sa supériorité d'esprit, comme on

arrache une aumône. Saadi dit dans le Gulistan: «_Sachez qu'il se trouve

chez l'homme irraisonnable cent fois plus d'aversion pour le raisonnable

que celui-ci n'en ressent pour le premier._» Par contre, l'infériorité

intellectuelle équivaut à un véritable titre de recommandation. Car le

sentiment bienfaisant de la supériorité est pour l'esprit ce que la

chaleur est pour le corps; chacun se rapproche de l'individu qui lui

procure cette sensation, par le même instinct qui le pousse à

s'approcher du poêle ou à aller se mettre au soleil. Or il n'y a pour

cela uniquement que l'être décidément inférieur, en facultés

intellectuelles pour les hommes, en beauté pour les femmes. Il faut

avouer que, pour laisser paraître de l'infériorité non simulée, en

présence de bien des gens, il faut en posséder une dose respectable. En

revanche, voyez avec quelle cordiale amabilité une jeune fille

médiocrement jolie va à la rencontre de celle qui est foncièrement

laide. Le sexe masculin n'attache pas grande valeur aux avantages

physiques, bien que l'on préfère se trouver à côté d'un plus petit que

d'un plus grand que soi. En conséquence, parmi les hommes, ce sont les

bêtes et les ignorants qui sont agréés et recherchés partout; parmi les

femmes, les laides; on leur fait immédiatement la réputation d'avoir un

cœur excellent, vu que chacun a besoin d'un prétexte pour justifier sa

sympathie, à ses yeux et à ceux des autres. Pour la même raison, toute

supériorité d'esprit a la propriété d'isoler: on la fuit, on la hait, et

pour avoir un prétexte on prête à celui qui la possède des défauts de

toute sorte[37]. La beauté produit exactement le même effet parmi les

femmes; les jeunes filles, quand elles sont très belles, ne trouvent pas

d'amies, pas même de compagnes. Qu'elles ne s'avisent pas de se

présenter quelque part pour une place de demoiselle de compagnie; dès

qu'elles paraîtront, le visage de la dame chez qui elles espèrent entrer

s'assombrira; car, soit pour son propre compte, soit pour celui de ses

filles, elle n'a nullement besoin d'une jolie figure pour doublure. Il

en est tout autrement, en revanche, quand il s'agit des avantages du

rang, car ceux-ci n'agissent pas, comme les mérites personnels, par

effet de contraste et de relief, mais par voie de réflexion, comme les

couleurs environnantes quand elles se réfléchissent sur le visage.

35° La paresse, l'égoïsme et la vanité ont très souvent la plus grande

part dans la confiance que nous montrons à autrui: paresse, lorsque,

pour ne pas examiner, soigner, faire par nous-mêmes, nous préférons nous

confier à un autre; égoïsme, lorsque le besoin de parler de nos affaires

nous porte à lui en faire quelque confidence; vanité, quand ces affaires

sont de nature à nous en rendre glorieux. Mais nous n'en exigeons pas

moins que l'on apprécie notre confiance.

Nous ne devrions jamais, au contraire, être irrités par la méfiance, car

elle renferme un compliment à l'adresse de la probité, et c'est l'aveu

sincère de son extrême rareté qui fait qu'elle appartient à ces choses

dont on met l'existence en doute.

36° J'ai exposé dans ma _Morale_ l'une des bases de la _politesse_,

cette vertu cardinale chez les Chinois; l'autre est la suivante. La

politesse repose sur une convention tacite de ne pas remarquer les uns

chez les autres la misère morale et intellectuelle de la condition

humaine, et de ne pas se la reprocher mutuellement; d'où il résulte, au

bénéfice des deux parties, qu'elle apparaît moins facilement.

Politesse est prudence; impolitesse est donc niaiserie: se faire, par sa

grossièreté, des ennemis, sans nécessité et de gaieté de cœur, c'est de

la démence; c'est comme si l'on mettait le feu à sa maison. Car la

politesse est, comme les jetons, une monnaie notoirement fausse:

l'épargner prouve de la déraison; en user avec libéralité, de la raison.

Toutes les nations terminent leurs lettres par cette formule: «_Votre

très humble serviteur_», «_Your most obedient servant_,» «_Suo

devotissimo servo_». Les Allemands seuls suppriment le «_Diener_»

(serviteur), car ce n'est pas vrai, disent-ils. Celui, au contraire, qui

pousse la politesse jusqu'au sacrifice d'intérêts réels, ressemble à un

homme qui donnerait des pièces d'or en place de jetons. De même que la

cire, dure et cassante de sa nature, devient moyennant un peu de chaleur

si malléable qu'elle prend toutes les formes qu'il plaira de lui donner,

on peut, par un peu de politesse et d'amabilité, rendre souples et

complaisants jusqu'à des hommes revêches et hostiles. La politesse est

donc à l'homme ce que la chaleur est à la cire.

Il est vrai de dire qu'elle est une rude tâche, en ce sens qu'elle nous

impose des témoignages de considération pour tous, alors que la plupart

n'en méritent aucune; en outre, elle exige que nous feignions le plus

vif intérêt, quand nous devons nous sentir heureux de ne leur en porter

nullement. Allier la politesse à la dignité est un coup de maître.

Les offenses, consistant toujours au fond dans des manifestations de

manque de considération, ne nous mettraient pas si facilement hors de

nous si, d'une part, nous ne nourrissions pas une opinion très exagérée

de notre haute valeur et de notre dignité, ce qui est de l'orgueil

démesuré, et si, d'autre part, nous nous étions bien rendu compte de ce

que d'ordinaire, au fond de son cœur, chacun croit et pense à l'égard

des autres. Quel criant contraste pourtant entre la susceptibilité de la

plupart des gens pour la plus légère allusion critique dirigée contre

eux et ce qu'ils auraient à entendre s'ils pouvaient surprendre ce que

disent d'eux leurs connaissances! Nous ferions mieux de toujours nous

souvenir que la politesse n'est qu'un masque ricaneur; de cette façon,

nous ne nous mettrions pas à pousser des cris de paon, toutes les fois

que le masque se dérange un peu ou qu'il est déposé pour un instant.

Quand un individu devient ouvertement grossier, c'est comme s'il se

dépouillait de ses vêtements et se présentait _in puris naturalibus_. Il

faut avouer qu'il se montre fort laid ainsi, comme la plupart des gens

dans cet état.

37° Il ne faut jamais prendre modèle sur un autre pour ce qu'on veut

faire ou ne pas faire, car les situations, les circonstances, les

relations ne sont jamais les mêmes et parce que la différence de

caractère donne aussi une tout autre teinte à l'action; c'est pourquoi

«_duo cum faciunt idem, non est idem_» (quand deux hommes font la même

chose, ce n'est pas la même chose). Il faut, après mûre réflexion, après

méditation sérieuse, agir conformément à son propre caractère.

L'originalité est donc indispensable même dans la vie pratique; sans

elle, ce qu'on fait ne s'accorde pas avec ce qu'on est.

38° Ne combattez l'opinion de personne; songez que, si l'on voulait

dissuader les gens de toutes les absurdités auxquelles ils croient, on

n'en aurait pas fini, quand on atteindrait l'âge de Mathusalem.

Abstenons-nous aussi, dans la conversation, de toute observation

critique, fût-elle faite dans la meilleure intention, car blesser les

gens est facile, les corriger difficile, sinon impossible.

Quand les absurdités d'une conversation que nous sommes dans le cas

d'écouter commencent à nous mettre en colère, il faut nous imaginer que

nous assistons à une scène de comédie entre deux fous: «_Probatum est_.»

L'homme né pour instruire le monde sur les sujets les plus importants et

les plus sérieux peut parler de sa chance quand il s'en tire sain et

sauf.

39° Celui qui veut que son opinion trouve crédit doit l'énoncer

froidement et sans passion. Car tout emportement procède de la volonté;

c'est donc à _celle-ci_ et non à la connaissance, qui est froide de sa

nature, que l'on attribuerait le jugement émis. En effet, la volonté

étant le principe radical dans l'homme, et la connaissance n'étant que

secondaire et venue accessoirement, on considérera plutôt le jugement

comme né de la volonté excitée que l'excitation de la volonté comme

produite par le jugement.

40° Il ne faut pas se laisser aller à se louer soi-même, alors même

qu'on en aurait tout le droit. Car la vanité est chose si commune, le

mérite au contraire si rare, que toutes les fois que nous semblons nous

louer, quelque indirectement que ce soit, chacun pariera cent contre un

que ce qui a parlé par notre bouche c'est la vanité, parce qu'elle n'a

pas assez de raison pour comprendre le ridicule de la vanterie.

Néanmoins, Bacon de Verulam pourrait bien n'avoir pas tout à fait tort

quand il prétend que le «_semper aliquid hæret_» (il en reste toujours

quelque chose) n'est pas vrai uniquement de la calomnie, mais aussi de

la louange de soi-même, et quand il la recommande à doses modérées[38].

41° Quand vous soupçonnez quelqu'un de mentir, feignez la crédulité;

alors il devient effronté, ment plus fort, et on le démasque. Si vous

remarquez au contraire qu'une vérité qu'il voudrait dissimuler lui

échappe en partie, faites l'incrédule, afin que, provoqué par la

contradiction, il fasse avancer toute la réserve.

42° Considérons toutes nos affaires personnelles comme des secrets; au

delà de ce que les bonnes connaissances voient de leurs propres yeux, il

faut leur rester entièrement inconnu. Car ce qu'elles sauraient touchant

les choses les plus innocentes peut, en temps et lieu, nous être

funeste. En général, il vaut mieux manifester sa raison par tout ce que

l'on tait que par ce qu'on dit. Effet de prudence dans le premier cas,

de vanité dans le second. Les occasions de se taire et celles de parler

se présentent en nombre égal, mais nous préférons souvent la fugitive

satisfaction que procurent les dernières au profit durable que nous

tirons des premières. On devrait se refuser jusqu'à ce soulagement de

cœur que l'on éprouve à se parler parfois à haute voix à soi-même, ce

qui arrive facilement aux personnes vives, pour n'en pas prendre

l'habitude; car, par là, la pensée devient à tel point l'âme et la sœur

de la parole, qu'insensiblement nous arrivons à parler aussi avec les

autres comme si nous pensions tout haut; et cependant la prudence

commande d'entretenir un large fossé toujours ouvert entre la pensée et

la parole.

Il nous semble parfois que les autres ne peuvent absolument pas croire à

une chose qui nous concerne, tandis qu'ils ne songent nullement à en

douter; s'il nous arrive cependant d'éveiller ce doute en eux, alors en

effet ils ne pourront plus y ajouter foi. Mais nous ne nous trahissons

uniquement que dans l'idée qu'il est impossible qu'on ne le remarque

pas; c'est ainsi aussi que nous nous précipitons en bas d'une hauteur

par l'effet d'un vertige, c'est-à-dire de cette pensée qu'il n'est pas

possible de rester solidement à cette place et que l'angoisse d'y rester

est si poignante qu'il vaut mieux l'abréger: cette illusion s'appelle

vertige.

D'autre part, il faut savoir que les gens, même ceux qui ne trahissent

d'ailleurs qu'une médiocre perspicacité, sont d'excellents algébristes

quand il s'agit des affaires personnelles des autres; dans ces matières,

une seule quantité étant donnée, ils résolvent les problèmes les plus

compliqués. Si, par exemple, on leur raconte une histoire passée en

supprimant tous les noms et toutes les autres indications sur les

personnes, il faut se garder d'introduire dans la narration le moindre

détail positif et spécial, tel que la localité, ou la date, ou le nom

d'un personnage secondaire, ou quoi que ce soit qui aurait avec

l'affaire la connexion la plus éloignée, car ils y trouvent aussitôt une

grandeur donnée positivement, à l'aide de laquelle leur perspicacité

algébrique déduit tout le reste. L'exaltation de la curiosité est telle

dans ces cas, qu'avec son secours la volonté met les éperons aux flancs

de l'intellect, qui, poussé de la sorte, arrive aux résultats les plus

lointains. Car, autant les hommes ont peu d'aptitude et de curiosité

pour les vérités _générales_, autant ils sont avides des vérités

individuelles.

Voilà pourquoi le silence a été si instamment recommandé par tous les

docteurs en sagesse avec les arguments les plus divers à l'appui. Je

n'ai donc pas besoin d'en dire davantage et me contenterai de rapporter

quelques maximes arabes très énergiques et peu connues: «_Ce que ton

ennemi ne doit pas apprendre, ne le dis pas à ton ami._»--«_Faut que je

garde mon secret, il est mon prisonnier; dès que je le lâche, c'est moi

qui deviens son prisonnier._»--«_A l'arbre du silence pend son fruit, la

tranquillité._»

43° Point d'argent mieux placé que celui dont nous nous sommes laissé

voler, car il nous a immédiatement servi à acheter de la prudence.

44° Ne gardons d'animosité contre personne, autant que possible;

contentons-nous de bien noter les «procédés» de chacun, et

souvenons-nous-en, pour fixer par là la valeur de chacun au moins en ce

qui nous concerne, et pour régler en conséquence notre attitude et notre

conduite envers les gens; soyons toujours bien convaincus que le

caractère ne change jamais: oublier un vilain trait, c'est jeter par la

fenêtre de l'argent péniblement acquis. Mais, en suivant ma

recommandation, on sera protégé contre la folle confiance et contre la

folle amitié.

«_Ni aimer ni haïr_» comprend la moitié de toute sagesse; «_ne rien dire

et ne rien croire_,» voilà l'autre moitié. Il est vrai qu'on tournera

volontiers le dos à un monde qui rend nécessaires des règles comme

celles-là et comme les suivantes.

45° Montrer de la colère ou de la haine dans ses paroles ou dans ses

traits est inutile, est dangereux, imprudent, ridicule, vulgaire. On ne

doit donc témoigner de colère ou de haine que par des actes. La seconde

manière réussira d'autant plus sûrement qu'on se sera mieux gardé de la

première. Les animaux à sang froid sont les seuls venimeux.

46° «_Parler sans accent_»: cette vieille règle des gens du monde

enseigne qu'il faut laisser à l'intelligence des autres le soin de

démêler ce que vous avez dit; leur compréhension est lente, et, avant

qu'elle ait achevé, vous êtes loin. Au contraire, «_parler avec accent_»

signifie s'adresser au sentiment, et alors tout est renversé. Il est

telles gens à qui l'on peut, avec un geste poli et un ton amical, dire

en réalité des sottises sans danger immédiat.

IV.--Concernant notre conduite en face de la marche du monde et en face

du sort.

47° Quelque forme que revête l'existence humaine, les éléments en sont

toujours semblables; aussi les conditions essentielles en restent-elles

les mêmes, qu'on vive dans une cabane ou à la cour, au couvent, ou à

l'armée. Malgré leur variété, les événements, les aventures, les

accidents heureux ou malheureux de la vie rappellent les articles de

confiseur; les figures sont nombreuses et variées, il y en a de

contournées et de bigarrées; mais le tout est pétri de la même pâte, et

les incidents arrivés à l'un ressemblent à ceux survenus à l'autre bien

plus que celui-ci ne s'en doute à les entendre raconter. Les événements

de notre vie ressemblent encore aux images du kaléidoscope: à chaque

tour, nous en voyons d'autres, tandis qu'en réalité c'est toujours la

même chose que nous avons devant les yeux.

Aphorismes sur la sagesse dans la vie · 第 15 / 20 段