« _Nihil est ab omni parte beatum_,» dit Horace, et «_Point de lotus

sans tige_,» dit un proverbe indien; de même, la solitude, à côté de

tant d'avantages, a aussi ses légers inconvénients et ses petites

incommodités, mais qui sont minimes en regard de ceux de la société, à

tel point que l'homme qui a une valeur propre trouvera toujours plus

facile de se passer des autres que d'entretenir des relations avec eux.

Parmi ces inconvénients, il en est un dont on ne se rend pas aussi

facilement compte que des autres; c'est le suivant: de même qu'à force

de garder constamment la chambre notre corps devient tellement sensible

à toute impression extérieure que le moindre petit air frais l'affecte

maladivement, de même notre humeur devient tellement sensible par la

solitude et l'isolement prolongés, que nous nous sentons inquiété,

affligé ou blessé par les événements les plus insignifiants, par un mot,

par une simple mine même, tandis que celui qui est constamment dans le

tumulte ne fait pas seulement attention à ces bagatelles.

Il peut se trouver tel homme qui, notamment dans sa jeunesse, et quelque

souvent que sa juste aversion de ses semblables l'ait fait déjà fuir

dans la solitude, ne saurait à la longue en supporter le vide; je lui

conseille de s'habituer à emporter avec soi, dans la société, une partie

de sa solitude; qu'il apprenne à être seul jusqu'à un certain point même

dans le monde, par conséquent à ne pas communiquer de suite aux autres

ce qu'il pense; d'autre part, à ne pas attacher trop de valeur à ce

qu'ils disent, mais plutôt à ne pas en attendre grand'chose au moral

comme à l'intellectuel, et par suite à fortifier en soi cette

indifférence à l'égard de leurs opinions qui est le plus sûr moyen de

pratiquer constamment une louable tolérance. De cette façon, bien que

parmi eux il ne soit pas entièrement dans leur société, il aura

vis-à-vis d'eux une attitude plus purement objective, ce qui le

protégera contre un contact trop intime avec le monde, et par là contre

toute souillure, à plus forte raison contre toute lésion. Il existe une

description dramatique remarquable d'une pareille société entourée de

barrières ou de retranchements, dans la comédie _El cafe, o sea la

Comedi nueva_ de Moratin; on la trouve dans le caractère de don Pedro,

surtout aux scènes 2 et 3 du Ier acte.

Dans cet ordre d'idées, nous pouvons aussi comparer la société à un feu

auquel le sage se chauffe, mais sans y porter la main, comme le fou qui,

après s'être brûlé, fuit dans la froide solitude et gémit de ce que le

feu brûle.

10° L'_envie_ est naturelle à l'homme, et cependant elle est un vice et

un malheur tout à la fois[28]. Nous devons donc la considérer comme une

ennemie de notre bonheur et chercher à l'étouffer comme un méchant

démon. Sénèque nous le commande par ces belles paroles: «_Nostra nos

sine comparatione delectent: nunquam erit felix quem torquebit

felicior_» (_De ira_, III, 30) (Jouissons de ce que nous avons sans

faire de comparaison; il n'y aura jamais de bonheur pour celui que

tourmente un bonheur plus grand). Et ailleurs: «_Quum adspexeris quot te

antecedant, cogita quot sequantur_» (Ep. 15) (Au lieu de regarder

combien de personnes il y a au-dessus de vous, songez combien il y en a

au-dessous); il nous faut donc considérer plus souvent ceux dont la

condition est pire que ceux dont elle semble meilleure que la nôtre.

Quand des malheurs réels nous frappent, la consolation la plus efficace,

quoique dérivée de la même source que l'envie, sera la vue de

souffrances plus grandes que les nôtres, et à côté de cela la

fréquentation des personnes qui se trouvent dans notre cas, de nos

compagnons de malheur.

Voilà pour le côté actif de l'envie. Pour le côté passif, il y a à

observer que nulle haine n'est aussi implacable que l'envie; aussi, au

lieu d'être sans cesse occupé avec ardeur à exciter celle-ci,

ferions-nous mieux de nous refuser cette jouissance, comme bien d'autres

plaisirs, vu ses funestes conséquences.

Il existe _trois aristocraties_: 1° celle de la naissance et du rang, 2°

celle de l'argent, 3° celle de l'esprit. Cette dernière est en réalité

la plus distinguée et se fait aussi reconnaître pour telle, pourvu qu'on

lui en laisse le temps: Frédéric le Grand n'a-t-il pas dit lui-même:

«_Les âmes privilégiées rangent à l'égal des souverains_?» Il adressait

ces paroles à son maréchal de la cour, qui se trouvait choqué de ce que

Voltaire était appelé à prendre place à une table réservée uniquement

aux souverains et aux princes du sang, pendant que ministres et généraux

dînaient à celle du maréchal. Chacune de ces aristocraties est entourée

d'une _armée spéciale d'envieux_, secrètement aigris contre chacun de

ses membres, et occupés, lorsqu'ils croient n'avoir pas à le redouter, à

lui faire entendre de mille manières: «Tu n'es rien de plus que nous.»

Mais ces efforts trahissent précisément leur conviction du contraire. La

conduite à tenir par les _enviés_, consiste à conserver à distance tous

ceux qui composent ces bandes et à éviter tout contact avec eux, de

façon à en rester séparés par un large abîme; quand la chose n'est pas

faisable, ils doivent supporter avec un calme extrême les efforts de

l'envie, dont la source se trouvera ainsi tarie. C'est ce que nous

voyons aussi appliquer constamment. En revanche, les membres de l'une

des aristocraties s'entendront d'ordinaire fort bien et sans éprouver

d'envie avec les personnes faisant partie de chacune des deux autres, et

cela parce que chacun met dans la balance son mérite comme équivalent de

celui des autres.

11° Il faut mûrement et à plusieurs reprises méditer un projet avant de

le mettre en œuvre, et même, après l'avoir pesé scrupuleusement, faut-il

encore faire la part de l'insuffisance de toute science humaine; vu les

bornes de nos connaissances, il peut toujours y avoir encore des

circonstances qu'il a été impossible de scruter ou de prévoir et qui

pourraient venir fausser le résultat de toute notre spéculation. Cette

réflexion mettra toujours un poids dans le plateau négatif de la balance

et nous portera, dans les affaires importantes, à ne rien mouvoir sans

nécessité: «_Quieta non movere_.» Mais, une fois la décision prise et la

main mise à l'œuvre, quand tout peut suivre son cours et que nous

n'avons plus qu'à attendre l'issue, il ne faut plus se tourmenter par

des réflexions réitérées sur ce qui est fait et par des inquiétudes

toujours renaissantes sur le danger possible: il faut au contraire se

décharger entièrement l'esprit de cette affaire, clore tout ce

compartiment de la pensée et se tranquilliser par la conviction d'avoir

tout pesé mûrement en son temps. C'est ce que conseille aussi de faire

ce proverbe italien: «_Legala pene, e poi lascia la andare_» (Sangle

ferme, puis laisse courir). Si, malgré tout, l'issue tourne à mal, c'est

que toutes choses humaines sont soumises à la chance et à l'erreur.

Socrate, le plus sage des hommes, avait besoin d'un _démon_ tutélaire

pour voir le vrai, ou au moins éviter les faux pas dans ses propres

affaires personnelles; cela ne prouve-t-il pas que la raison humaine n'y

suffit point? Aussi cette sentence, attribuée à un pape, que nous sommes

nous-mêmes, en partie au moins, coupables des malheurs qui nous

frappent, n'est pas vraie sans réserve et toujours, quoiqu'elle le soit

dans la plupart des cas. C'est ce sentiment qui semble faire que les

hommes cachent autant que possible leur malheur et qu'ils cherchent,

aussi bien qu'ils y peuvent réussir, à se composer une mine satisfaite.

Ils craignent qu'on ne conclue du malheur à la culpabilité.

12° En présence d'un événement malheureux, déjà accompli, auquel par

conséquent on ne peut rien changer, il ne faut pas s'abandonner même à

la pensée qu'il pourrait en être autrement, et encore moins réfléchir à

ce qui aurait pu le détourner; car c'est là ce qui porte la gradation de

la douleur jusqu'au point où elle devient insupportable et fait de

l'homme un «εαυτονιμορουμενος»? Faisons plutôt comme le roi David, qui

assiégeait sans relâche Jéhovah de ses prières et de ses supplications

pendant la maladie de son fils et qui, dès que celui-ci fut mort, fit

une pirouette en claquant des doigts et n'y pensa plus du tout. Celui

qui n'est pas assez léger d'esprit pour se conduire de même, doit se

réfugier sur le terrain du fatalisme et se pénétrer de cette haute

vérité que tout ce qui arrive, arrive négligemment, donc inévitablement.

Toutefois cette règle n'a de valeur que dans un sens. Elle est valable

pour nous soulager et nous calmer immédiatement dans un cas de malheur;

mais lorsque, ainsi qu'il arrive le plus souvent, la faute en est, au

moins en partie, à notre propre négligence ou à notre propre témérité,

alors la méditation répétée et douloureuse des moyens qui auraient pu

prévenir le funeste événement est une mortification salutaire, propre à

nous servir de leçon et d'amendement pour l'avenir. Surtout ne faut-il

pas chercher à excuser, à colorer, ou à amoindrir à ses propres yeux les

fautes dont on est évidemment coupable; il faut se les avouer et se les

représenter dans toute leur étendue, afin de pouvoir prendre la ferme

décision de les éviter à l'avenir. Il est vrai qu'on se procure ainsi le

très douloureux sentiment du mécontentement de soi-même, mais «ο μη

δαρει ςανθρωπος ου παιδευεναι» (l'homme non puni ne s'instruit pas).

13° En tout ce qui concerne notre bonheur ou notre malheur, _il faut

tenir la bride à notre fantaisie_: ainsi, avant tout, ne pas bâtir des

châteaux en l'air; ils nous coûtent trop cher, car il nous faut,

immédiatement après, les démolir, avec force soupirs. Mais nous devons

nous garder bien plus encore de nous donner des angoisses de cœur en

nous représentant vivement des malheurs qui ne sont que possibles. Car,

si ceux-ci étaient complètement imaginaires ou du moins pris dans une

éventualité très éloignée, nous saurions immédiatement, à notre réveil

d'un pareil songe, que tout cela n'était qu'illusion; par conséquent,

nous nous sentirions d'autant plus réjouis par la réalité qui se trouve

être meilleure, et nous en retirerions peut-être un avertissement contre

des accidents fort éloignés, quoique possibles. Seulement notre

fantaisie ne joue pas facilement avec de pareilles images; elle ne bâtit

guère, par pur amusement, que des perspectives riantes. L'étoffe de ses

rêves sombres, ce sont des malheurs qui, bien qu'éloignés, nous menacent

effectivement dans une certaine mesure; voilà les objets qu'elle

grossit, dont elle rapproche la possibilité en deçà de la vérité, et

qu'elle peint des couleurs les plus effrayantes. Au réveil, nous ne

pouvons pas secouer un semblable rêve comme nous le faisons d'un songe

agréable, car ce dernier est démenti sans délai par la réalité, et ne

laisse tout au plus après soi qu'un faible espoir de réalisation. En

revanche, quand nous nous abandonnons à des idées noires (_blue

devils_), nous rapprochons des images qui ne s'éloignent plus aussi

facilement: car la possibilité de l'événement, d'une manière générale,

est avérée, et nous ne sommes pas toujours en état d'en mesurer

exactement le degré; elle se transforme alors bien vite en probabilité,

et nous voilà ainsi en proie à l'anxiété. C'est pourquoi nous ne devons

considérer ce qui intéresse notre bonheur ou notre malheur qu'avec les

yeux de la raison et du jugement; il faut d'abord réfléchir sèchement et

froidement, puis après n'opérer purement qu'avec des notions et _in

abstracto_. L'imagination doit rester hors de jeu, car elle ne sait pas

juger; elle ne peut que présenter aux yeux des images qui émeuvent l'âme

gratuitement et souvent très douloureusement. C'est le soir que cette

règle devrait être le plus strictement observée. Car, si l'obscurité

nous rend peureux et nous fait voir partout des figures effrayantes,

l'indécision des idées, qui lui est analogue, produit le même résultat;

en effet, l'incertitude engendre le manque de sécurité: par là, les

objets de notre méditation, quand ils concernent nos propres intérêts,

prennent facilement, le soir, une apparence menaçante et deviennent des

épouvantails; à ce moment, la fatigue a revêtu l'esprit et le jugement

d'une obscurité subjective, l'intellect est affaissé et «θορυβουμενος»

(troublé) et ne peut rien examiner à fond. Ceci arrive le plus souvent

la nuit, au lit; l'esprit étant entièrement détendu, le jugement n'a

plus sa pleine puissance d'action, mais l'imagination est encore active.

La nuit prête alors à tout être et à toute chose sa teinte noire. Aussi

nos pensées, au moment de nous endormir ou au moment où nous nous

réveillons pendant la nuit, nous font-elles voir les objets aussi

défigurés et aussi dénaturés qu'en rêve; nous les verrons d'autant plus

noirs et plus terrifiants qu'ils touchent de plus près à des

circonstances personnelles. Le matin, ces épouvantails disparaissent,

tout comme les songes: c'est ce que signifie ce proverbe espagnol:

«_Noche tinta, blanco el dia_» (La nuit est colorée, blanc est le jour).

Mais dès le soir, sitôt la bougie allumée, la raison, la raison aussi

bien que l'œil, voit moins clair que pendant le jour; aussi ce moment

n'est-il pas favorable aux méditations sur des sujets sérieux et

principalement sur des sujets désagréables. C'est le matin qui est

l'heure favorable pour cela, comme, en général, pour tout travail, sans

exception, travail d'esprit ou travail physique. Car le matin, c'est la

jeunesse du jour: tout y est gai, frais et facile; nous nous sentons

vigoureux et nous disposons de toutes nos facultés. Il ne faut pas

l'abréger en se levant lard, ni le gaspiller en occupations ou en

conversations vulgaires; au contraire, il faut le considérer comme la

quintessence de la vie et, pour ainsi dire, comme quelque chose de

sacré. En revanche, le soir est la vieillesse du jour: nous sommes

abattus, bavards et étourdis. Chaque journée est une _petite vie_,

chaque réveil et chaque lever une petite naissance, chaque frais matin

une petite jeunesse, et chaque coucher avec sa nuit de sommeil une

petite mort.

Mais, d'une manière générale, l'état de la santé, le sommeil, la

nourriture, la température, l'état du temps, les milieux, et bien

d'autres conditions extérieures influent considérablement sur notre

disposition, et celle-ci à son tour sur nos pensées. De là vient que

notre manière d'envisager les choses, de même que notre aptitude à

produire quelque œuvre, est à tel point subordonnée au temps et même au

lieu. Gœthe dit:

Nehmt die gute Stimmung wahr,

Denn sie kommt so selten.

(Saisissez la bonne disposition, car elle arrive si rarement.)

Ce n'est pas seulement pour des conceptions objectives et pour des

pensées originales qu'il nous faut attendre _si_ et _quand_ il leur

plaît de Venir, mais même la méditation approfondie d'une affaire

personnelle ne réussit jamais à une heure fixée d'avance et au moment où

nous voulons nous y livrer; elle aussi choisit elle-même son temps, et

ce n'est qu'alors que le fil convenable d'idées se développe

spontanément, et que nous pouvons le suivre avec une entière efficacité.

Pour mieux refréner la fantaisie, ainsi que nous le recommandons, il ne

faut pas lui permettre d'évoquer et de colorer vivement des torts, des

dommages, des pertes, des offenses, des humiliations, des vexations,

etc., subis dans le passé, car par là nous agitons de nouveau

l'indignation, la colère, et tant d'autres odieuses passions, dès

longtemps assoupies, qui reviennent salir notre âme. Suivant une belle

comparaison du néo-platonicien Proclus, ainsi qu'on rencontre dans

chaque ville, à côté des nobles et des gens distingués, la populace de

toute sorte (οχλος), ainsi dans tout homme, même le plus noble et le

plus élevé, se trouve l'élément bas et vulgaire de la nature humaine, on

pourrait dire, par moments, de la nature bestiale. Cette populace ne

doit pas être excitée au tumulte; il ne faut pas lui permettre non plus

de se montrer aux fenêtres, car la vue en est fort laide. Or ces

productions de la fantaisie, dont nous parlions tout à l'heure, ce sont

les démagogues parmi cette populace. Ajoutons que la moindre

contrariété, qu'elle provienne des hommes ou des choses, si nous nous

occupons constamment à la ruminer et à nous la dépeindre sous des

couleurs voyantes et à une échelle grossie, peut grandir jusqu'à devenir

un monstre qui nous mette hors de nous. Il faut au contraire prendre

très prosaïquement et très froidement tout ce qui est désagréable, afin

de s'en tourmenter le moins possible.

De même que de petits objets, tenus tout près devant l'œil, diminuent le

champ de la vision et cachent le monde, de même les hommes et les choses

de notre entourage le plus prochain, quand ils seraient les plus

insignifiants et les plus indifférents, occuperont souvent notre

attention et nos pensées au delà de toute convenance, et écarteront des

pensées et des affaires importantes. Il faut réagir contre cette

tendance.

14° À la vue de biens que nous ne possédons pas, nous nous disons très

volontiers: «Ah! si cela m'appartenait!» et c'est cette pensée qui nous

rend la privation sensible. Au lieu de cela, nous devrions souvent nous

demander: «Comment serait-ce _si cela ne m'appartenait pas_?» J'entends

par là que nous devrions parfois nous efforcer de nous représenter les

biens que nous possédons comme ils nous apparaîtraient après les avoir

perdus; et je parle ici des biens de toute espèce: richesse, santé,

amis, maitresse, épouse, enfant, cheval et chien; car ce n'est le plus

souvent que la perte des choses qui nous en enseigne la valeur. Au

contraire, la méthode que nous recommandons ici aura pour premier

résultat de faire que leur possession nous rendra immédiatement plus

heureux qu'auparavant, et en second lieu elle fera que nous nous

précautionnerons par tous les moyens contre leur perte: ainsi nous ne

risquerons pas notre avoir, nous n'irriterons pas nos amis, nous

n'exposerons pas à la tentation la fidélité de notre femme, nous

soignerons la santé de nos enfants, et ainsi de suite. Nous cherchons

souvent à égayer la teinte morne du présent par des spéculations sur des

possibilités de chances favorables, et nous imaginons toute sorte

d'espérances chimériques dont chacune est grosse de déceptions; aussi

celles-ci ne manquent pas d'arriver dès que celles-là sont venues se

briser contre la dure réalité. Il vaudrait mieux choisir les mauvaises

chances pour thèmes de nos spéculations; cela nous porterait à prendre

des dispositions à l'effet de les écarter et nous procurerait parfois

d'agréables surprises quand ces chances ne se réaliseraient pas.

N'est-on pas bien plus gai au sortir de quelque transe? Il est même

salutaire de nous représenter à l'esprit certains grands malheurs qui

peuvent éventuellement venir nous frapper; cela nous aide à supporter

plus facilement des maux moins graves lorsqu'ils viennent effectivement

nous accabler, car nous nous consolons alors par un retour de pensée sur

ces malheurs considérables qui ne se sont pas réalisés. Mais il faut

avoir soin, tout en pratiquant cette règle, de ne pas négliger la

précédente.

15° Les événements et les affaires qui nous concernent se produisent et

se succèdent isolément, sans ordre et sans rapport mutuel, en contraste

frappant les uns avec les autres et sans autre lien que de se rapporter

à nous; il en résulte que les pensées et les soins nécessaires devront

être tout aussi nettement séparés, afin de correspondre aux intérêts qui

les ont provoqués. En conséquence, quand nous entreprenons une chose, il

faut en finir avec elle, en faisant abstraction de toute autre affaire,

afin d'accomplir, de goûter ou de subir chaque chose en son temps, sans

souci de tout le reste; nous devons avoir, pour ainsi dire, des

compartiments pour nos pensées, et n'en ouvrir qu'un seul pendant que

tous les autres restent fermés. Nous y trouvons cet avantage de ne pas

gâter tout petit plaisir actuel et de ne pas perdre tout repos par la

préoccupation de quelque lourd souci; nous y gagnons encore cela qu'une

pensée n'en chasse pas une autre, que le soin d'une affaire importante

n'en fait pas négliger beaucoup de petites, etc. Mais surtout l'homme

capable de pensées nobles et élevées ne doit pas laisser son esprit

s'absorber par des affaires personnelles et se préoccuper de soins bas

au point de fermer l'accès à ses hautes méditations, car ce serait

vraiment «_propter vitam, vivendi perdere causas_» (pour vivre, perdre

les causes de la vie). Il est indubitable que pour faire exécuter à

notre esprit toutes ces manœuvres et contre-manœuvres, il nous faut,

comme en bien d'autres circonstances, exercer une contrainte sur

nous-mêmes; toutefois nous devrions en puiser la force dans cette

réflexion que l'homme subit du monde extérieur de nombreuses et

puissantes contraintes auxquelles nulle existence ne peut se soustraire,

mais qu'un petit effort exercé sur soi-même et appliqué au bon endroit

peut obvier souvent à une grande pression extérieure; de même, une

petite découpure dans le cercle, voisine du centre, correspond à une

ouverture parfois centuple à la périphérie. Rien ne nous soustrait mieux

à la contrainte du dehors que la contrainte de nous-mêmes: voilà la

signification de cette sentence de Sénèque: «_Si tibi vis omnia

subjicere, te subjice rationi_» (Ep. 37) (Si vous voulez que toutes

choses vous soient soumises, soumettez-vous d'abord à la raison). En

outre, cette contrainte sur nous-mêmes, nous l'avons toujours en notre

puissance, et dans un cas extrême, ou bien lorsqu'elle porte sur notre

point le plus sensible, nous avons la faculté de la relâcher un peu,

tandis que la pression extérieure est pour nous sans égards, sans

ménagement et sans pitié. C'est pourquoi il est sage de prévenir

celle-ci par l'autre.

16° Borner ses désirs, refréner ses convoitises, maîtriser sa colère, se

rappelant sans cesse que chaque individu ne peut jamais atteindre qu'une

partie infiniment petite de ce qui est désirable et qu'en revanche des

maux sans nombre doivent frapper chacun; en un mot, «απεχειν χαι

ανεχειν» (abstinere et sustinere, s'abstenir et se soutenir), voilà la

règle sans l'observation de laquelle ni richesse ni pouvoir ne pourront

nous empêcher de sentir notre misérable condition. Horace dit à ce

sujet:

Inter cuncta leges, et percontabere doctos

Qua ratione queas traducere leniter ævum;

Ne te semper inops agitet vexetque cupido,

Ne pavor et verum mediocriter utilium spes.

(Cependant, lis et cause avec les doctes; cherche ainsi à mener

doucement ta vie; sans quoi, le désir t'agite et te blesse en te

laissant toujours pauvre, sans crainte et sans l'espérance des choses

médiocrement utiles.)--(Traduction L. de Lisle, Ep. I, 18, vers 96-99.)

Aphorismes sur la sagesse dans la vie · 第 12 / 20 段