17° «Ο βιος εν τη χινησει εστι» (La vie est dans le mouvement), a dit

Arislole avec raison: de même que notre vie physique consiste uniquement

dans et par un mouvement incessant, de même notre vie intérieure,

intellectuelle demande une occupation constante, une occupation avec

n'importe quoi, par l'action ou par la pensée; c'est ce que prouve déjà

cette manie des gens désœuvrés, et qui ne pensent à rien, de se mettre

immédiatement à tambouriner avec leurs doigts ou avec le premier objet

venu. C'est que l'agitation est l'essence de notre existence; une

inaction complète devient bien vite insupportable, car elle engendre le

plus horrible ennui. C'est en réglant cet instinct qu'on peut le

satisfaire méthodiquement et avec plus de fruit. L'activité est

indispensable au bonheur; il faut que l'homme agisse, fasse quelque

chose si cela lui est possible ou apprenne au moins quelque chose; ses

forces demandent leur emploi, et lui-même ne demande qu'à leur voir

produire un résultat quelconque. Sous ce rapport, sa plus grande

satisfaction consiste à faire, à confectionner quelque chose, panier ou

livre; mais ce qui donne du bonheur immédiat, c'est de voir jour par

jour croître son œuvre sous ses mains et de la voir arriver à sa

perfection. Une œuvre d'art, un écrit ou même un simple ouvrage manuel

produisent tout cet effet; bien entendu que plus la nature du travail

est noble, plus la jouissance est élevée. Les plus heureux à cet égard

sont les hommes hautement doués qui se sentent capables de produire les

œuvres les plus importantes, les plus vastes et les plus fortement

raisonnées. Cela répand sur toute leur existence un intérêt d'ordre

supérieur et lui communique un assaisonnement qui fait défaut aux

autres; aussi la vie de ceux-ci est-elle insipide auprès de la leur. En

effet, pour les hommes éminents, la vie et le monde, à côté de l'intérêt

commun, matériel, en ont encore un autre plus élevé, un intérêt formel,

en ce qu'ils contiennent l'étoile de leurs œuvres, et c'est à rassembler

ces matériaux qu'ils s'occupent activement pendant le cours de leur

existence, dès que leur part des misères terrestres leur donne un moment

de répit. Leur intellect est aussi, jusqu'à un certain point, double:

une partie est pour les affaires ordinaires (objets de la volonté) et

ressemble à celui de tout le monde; l'autre est pour la conception

purement objective des choses. Ils vivent ainsi d'une vie double,

spectateurs et acteurs à la fois, pendant que le reste n'est qu'acteurs.

Cependant il faut que tout homme s'occupe à quelque chose, dans la

mesure de ses facultés. On peut constater l'influence pernicieuse de

l'absence d'activité régulière, d'un travail quel qu'il soit, pendant

les voyages d'agrément de longue durée, où de temps en temps on se sent

assez malheureux, par la seule raison que, privé de toute occupation

réelle, on se trouve pour ainsi dire arraché à son élément naturel.

Prendre de la peine et lutter contre les résistances est un besoin pour

l'homme, comme de creuser pour la taupe. L'immobilité qu'amènerait la

satisfaction complète d'une jouissance permanente lui serait

insupportable. Vaincre des obstacles est la plénitude de la jouissance

dans l'existence humaine, que ces obstacles soient d'une nature

matérielle comme dans l'action et l'exercice, ou d'une nature

spirituelle comme dans l'étude et les recherches: c'est la lutte et la

victoire qui rendent l'homme heureux. Si l'occasion lui en manque, il se

la crée comme il peut: selon que son individualité le comporte, il

chassera ou jouera au bilboquet, ou, poussé par le penchant inconscient

de sa nature, il suscitera des querelles, ourdira des intrigues,

machinera des tromperies ou n'importe quelle autre vilenie, rien que

pour mettre un terme à l'état d'immobilité qu'il ne peut supporter.

«_Difficilis in otio quies_» (Le calme est difficile dans l'inaction).

18° Ce ne sont pas les _images de la fantaisie_ mais des _notions

nettement conçues_ qu'il faut prendre pour guide de ses travaux. Le

contraire arrive le plus souvent. En bien examinant, on trouve que ce

qui, dans nos déterminations, vient en dernière instance rendre l'arrêt

décisif, ce ne sont pas ordinairement des notions et des jugements, mais

c'est une image de la fantaisie qui les représente et s'y substitue. Je

ne sais plus dans quel roman de Voltaire ou de Diderot la vertu apparaît

toujours au héros placé comme l'Hercule adolescent au carrefour de la

vie, sous les traits de son vieux gouverneur tenant de la main gauche sa

tabatière, de la droite une prise de tabac et moralisant; le vice, en

revanche, sous ceux de la femme de chambre de sa mère. C'est

particulièrement pendant la jeunesse que le but de notre bonheur se fixe

sous la forme de certaines images qui planent devant nous et qui

persistent souvent pendant la moitié, quelquefois même pendant la

totalité de la vie. Ce sont là de vrais lutins qui nous harcèlent; à

peine atteints, ils s'évanouissent, et l'expérience vient nous apprendre

qu'ils ne tiennent rien de ce qu'ils promettaient. De ce genre sont les

scènes particulières de la vie domestique, civile, sociale ou rurale,

les images de l'habitation et de notre entourage, les insignes

honorifiques, les témoignages du respect, etc., etc.; «_chaque fou a sa

marotte_[29];» l'image de la bien-aimée en est une aussi. Il est bien

naturel qu'il en soi ainsi; car ce que l'on voit, étant l'immédiat, agit

aussi plus immédiatement sur notre volonté que la notion, la pensée

abstraite, qui ne donne que le _général_ sans le _particulier_; or c'est

ce dernier qui contient précisément la réalité: la notion ne peut donc

agir que médialement sur la volonté. Et cependant il n'y a que la notion

qui tienne parole: aussi est-ce un témoignage de culture intellectuelle

que de mettre en elle seule toute sa foi. Par moments, le besoin se fera

certainement sentir d'expliquer ou de paraphraser au moyen de quelques

images, seulement «_cum granosalis_».

19° La règle précédente rentre dans cette autre maxime plus générale,

qu'il faut toujours maîtriser l'impression de tout ce qui est présent et

visible. Cela, en regard de la simple pensée, de la connaissance pure,

est incomparablement plus énergique, non en vertu de sa matière et de sa

valeur, qui sont souvent très insignifiantes, mais en vertu de sa forme,

c'est-à-dire de la visibilité et de la présence directe, qui pénètre

l'esprit dont elle trouble le repos ou ébranle les desseins. Car ce qui

est présent, ce qui est visible, pouvant facilement être embrassé d'un

regard, agit toujours d'un seul coup et avec toute sa puissance; par

contre, les pensées et les raisons, devant être méditées pièce à pièce,

demandent du temps et de la tranquillité et ne peuvent donc être à tout

moment et entièrement présentes à l'esprit. C'est pour cela qu'une chose

agréable à. laquelle la réflexion nous a fait renoncer nous charme

encore par sa vue; de même, une opinion dont nous connaissons cependant

l'entière incompétence nous blesse; une offense nous irrite; bien que

nous sachions qu'elle ne mérite que le mépris; de même encore, dix

raisons contre l'existence d'un danger sont renversées par la fausse

apparence de sa présence réelle, etc. Dans toutes ces circonstances,

c'est la déraison originelle de notre être qui prévaut. Les femmes sont

fréquemment sujettes à de pareilles impressions, et peu d'hommes ont une

raison assez prépondérante pour n'avoir pas à souffrir de leurs effets.

Lorsque nous ne pouvons pas les maîtriser entièrement par la pensée

seule, ce que nous avons de mieux à faire alors est de neutraliser une

impression par l'impression contraire: par exemple, l'impression d'une

offense par des visites chez les gens qui nous estiment, l'impression

d'un danger qui nous menace par la vue réelle des moyens propres à

l'écarter. Un Italien, dont Leibnitz nous raconte l'histoire (_Nouv.

Essais_, liv. I, ch. II, § 11), réussit même à résister aux douleurs de

la torture: pour cela, par une résolution prise d'avance, il imposa à

son imagination de ne pas perdre de vue un seul instant l'image de la

potence à laquelle l'aurait fait condamner un aveu; aussi criait-il de

temps en temps: «_Io ti vedo_,» paroles qu'il expliqua plus tard comme

se rapportant au gibet. Pour la même raison, quand tous autour de nous

sont d'une opinion différente de la nôtre et se conduisent en

conséquence, il est très difficile de ne pas se laisser ébranler, quand

même on serait convaincu qu'ils sont dans l'erreur. Pour un roi fugitif,

poursuivi et voyageant sérieusement _incognito_, le cérémonial de

subordination que son compagnon et confident observera quand ils sont

entre quatre yeux doit être un cordial presque indispensable pour que

l'infortuné n'arrive pas à douter de sa propre existence.

20° Après avoir fait ressortir, dès le 2e chapitre, la haute valeur de

la santé comme condition première et la plus importante de notre

bonheur, je veux indiquer ici quelques règles très générales de

conduite, pour la fortifier et la conserver.

Pour s'endurcir, il faut, tant qu'on est en bonne santé, soumettre le

corps dans son ensemble, comme dans chacune de ses parties, à beaucoup

d'effort et de fatigue, et s'habituer à résister à tout ce qui peut

l'affecter, quelque rudement que ce soit. Dès qu'il se manifeste, au

contraire, un état morbide soit du tout, soit d'une partie, on devra

recourir immédiatement au procédé contraire, c'est-à-dire ménager et

soigner de toute façon le corps ou sa partie malade: car ce qui est

souffrant et affaibli n'est pas susceptible d'endurcissement.

Les muscles se fortifient; les nerfs, au contraire, s'affaiblissent par

un fort usage. Il convient donc d'exercer les premiers par tous les

efforts convenables et d'épargner au contraire tout effort aux seconds;

par conséquent, gardons nos yeux contre toute lumière trop vive, surtout

quand elle est réfléchie, contre tout effort pendant le demi-jour,

contre la fatigue de regarder longtemps de trop petits objets;

préservons nos oreilles également des bruits trop forts, mais surtout

évitons à notre cerveau toute contention forcée, trop soutenue ou

intempestive; conséquemment, il faut le laisser reposer pendant la

digestion, car à ce moment cette même force vitale qui, dans le cerveau,

forme les pensées, travaille de tous ses efforts dans l'estomac et les

intestins, à préparer le chyme et le chyle; il doit également reposer

pendant et après un travail musculaire considérable. Car, pour les nerfs

moteurs, comme pour les nerfs sensitifs, les choses se passent de la

même manière, et, de même que la douleur ressentie dans un membre lésé a

son véritable siège dans le cerveau, de même ce ne sont pas les bras et

les jambes qui se meurent et travaillent, mais le cerveau, c'est-à-dire

cette portion du cerveau qui, par l'intermédiaire de la moelle allongée

et de la moelle épinière, excite les nerfs de ces membres et les fait

ainsi se mouvoir. Par suite aussi, la fatigue que nous éprouvons dans

les jambes ou les bras a son siège réel dans le cerveau; c'est pourquoi

les membres dont le mouvement est soumis à la volonté, c'est-à-dire part

du cerveau, sont les seuls qui se fatiguent, tandis que ceux dont le

travail est involontaire, comme le cœur, par exemple, sont infatigables.

Évidemment alors, c'est nuire au cerveau que d'exiger de lui de

l'activité musculaire énergique et de la tension d'esprit, que ce soit

simultanément ou même seulement après un trop court intervalle. Ceci

n'est nullement en contradiction avec le fait qu'au début d'une

promenade, ou en général pendant de courtes marches, on éprouve une

activité renforcée de l'esprit; car dans ce dernier cas il n'y a pas

encore de fatigue des parties respectives du cerveau, et d'autre part

cette légère activité musculaire, en accélérant la respiration, porte le

sang artériel, mieux oxygéné aussi, à monter vers le cerveau. Mais il

faut surtout donner au cerveau la pleine mesure de sommeil nécessaire à

sa réfection, car le sommeil est pour l'ensemble de l'homme ce que le

remontage est à la pendule (Voy. _Le monde comme Volonté et comme

Repr_., vol. II). Cette mesure devra être d'autant plus grande que le

cerveau sera plus développé et plus actif; cependant l'outrepasser

serait un pur gaspillage de temps, car le sommeil perd alors en

intensité ce qu'il gagne en extension (Voy. _Le monde c. V. et c. R._,

vol. II)[30]. En général, pénétrons-nous bien de ce fait que notre

_penser_ n'est autre chose que la fonction organique du cerveau, et

partant se comporte, pour ce qui regarde la fatigue et le repos, d'une

manière analogue à celle de toute autre activité organique. Un effort

excessif fatigue le cerveau comme il fatigue les yeux. On a dit avec

raison: Le cerveau pense comme l'estomac digère. L'idée d'une âme

immatérielle, simple, essentiellement et constamment pensante, partant

infatigable, qui ne serait là que comme logée en quartier dans le

cerveau et n'aurait besoin de rien au monde, a certainement poussé plus

d'un homme à une conduite insensée qui a émoussé ses forces

intellectuelles; Frédéric le Grand, par exemple, n'a-t-il pas essayé une

fois de se déshabituer totalement du sommeil? Les professeurs de

philosophie devraient bien ne pas encourager une pareille illusion,

nuisible même en pratique, par leur philosophie orthodoxe de vieilles

femmes (_Katechismusgerechtseynwollende Rocken-Philosophie_). Il faut

apprendre à considérer les forces intellectuelles comme étant absolument

des fonctions physiologiques, afin de savoir les manier, les ménager ou

les fatiguer en conséquence; on doit se rappeler que toute souffrance,

toute incommodité, tout désordre dans une partie quelconque du corps,

affecte l'esprit. Pour bien se pénétrer de cette vérité, il faut lire

Cabanis: _Des rapports du physique et du moral de l'homme_.

C'est pour avoir négligé de suivre ce conseil que bien des grands

esprits et bien des grands savants sont tombés, sur leurs vieux jours,

dans l'imbécillité, dans l'enfance et jusque dans la folie. Si, par

exemple, de célèbres poètes anglais de notre siècle, tels que Walter

Scott, Wordsworth, Southey et plusieurs autres, arrivés à la vieillesse

et même dès leur soixantaine sont devenus intellectuellement obtus et

incapables, même imbéciles, il faut sans doute l'attribuer à ce que,

séduits par des honoraires élevés, ils ont tous exercé la littérature

comme un métier, en écrivant pour de l'argent. Ce métier entraîne à une

fatigue contre nature: quiconque attelle son Pégase au joug et pousse sa

Muse du fouet aura à l'expier de la même manière que celui qui a rendu à

Vénus un culte forcé. Je soupçonne que Kant lui-même, dans un âge

avancé, devenu déjà célèbre, s'est livré à un travail excessif et a

provoqué par là cette seconde enfance dans laquelle il a vécu ses quatre

dernières années.

Chaque mois de l'année a une influence spéciale et directe, c'est-à-dire

indépendante des conditions météorologiques, sur notre santé, sur l'état

général de notre corps, et même sur l'état de notre esprit.

III.--Concernant notre conduite envers les autres.

21° Pour se pousser à travers le monde, il est utile d'emporter avec soi

une ample provision de _circonspection_ et d'_indulgence;_ la première

nous garantit contre les préjudices et les pertes, la seconde nous met à

l'abri de disputes et de querelles.

Qui est appelé à vivre parmi les hommes ne doit repousser d'une manière

absolue aucune individualité, du moment qu'elle est déjà déterminée et

donnée par la nature, l'individualité fût-elle la plus méchante, la plus

pitoyable ou la plus ridicule. Il doit plutôt l'accepter comme étant

quelque chose d'immuable et qui, en vertu d'un principe éternel et

métaphysique, doit être telle qu'elle est; au pis-aller, il devra se

dire: «Il faut bien qu'il y en ait de cette espèce-là aussi.» S'il prend

la chose autrement, il commet une injustice et provoque l'autre à un

combat à la vie et à la mort. Car nul ne peut modifier son individualité

propre, c'est-à-dire son caractère moral, ses facultés intellectuelles,

son tempérament, sa physionomie, etc. Si donc nous condamnons son être

sans réserve, il ne lui restera plus qu'à combattre en nous un ennemi

mortel, du moment où nous ne voulons lui reconnaître le droit d'exister

qu'à la condition de devenir un autre que celui qu'il est immuablement.

C'est pourquoi, quand on veut vivre parmi les hommes, il faut laisser

chacun exister et l'accepter avec l'individualité, quelle qu'elle soit,

qui lui a été départie; il faut se préoccuper uniquement de l'utiliser

autant que sa qualité et son organisation le permettent, mais sans

espérer la modifier et sans la condamner purement et simplement telle

qu'elle est. Voilà la vraie signification de ce dicton: «_Vivre et

laisser vivre._» Toutefois la tâche est moins facile qu'elle n'est

équitable, et heureux celui à qui il est donné de pouvoir à jamais

éviter certaines individualités! En attendant, pour apprendre à

supporter les hommes, il est bon d'exercer sa patience sur les objets

inanimés qui, en vertu d'une nécessité mécanique ou de toute autre

nécessité physique, contrarient obstinément notre action; nous avons

pour cela des occasions journalières. On apprend ensuite à reporter sur

les hommes, la patience ainsi acquise, et l'on se fait à cette pensée

qu'eux aussi, toutes les fois qu'ils nous sont un obstacle, le sont

forcément, en vertu d'une nécessité naturelle aussi rigoureuse que celle

avec laquelle agissent les objets inanimés; que, par conséquent, il est

aussi insensé de s'indigner de leur conduite que d'une pierre qui vient

rouler sous nos pieds. À l'égard de maint individu, le plus sage est de

se dire: »_Je ne le changerai pas, je veux donc l'utiliser._»

22° Il est surprenant de voir à quel point se manifeste dans la

conversation l'homogénéité ou l'hétérogénéité d'esprit et de caractère

entre les hommes; elle devient sensible à la moindre occasion. Entre

deux personnes de natures essentiellement dissemblables qui causeront

sur les sujets les plus indifférents, les plus étrangers, chaque phrase

de l'une déplaira plus ou moins à l'autre, un mot parfois ira jusqu'à la

mettre en colère. Quand elles se ressemblent au contraire, elles sentent

de suite et en tout un certain accord qui, lorsque l'homogénéité est

très marquée, se fond en une harmonie parfaite et peut aller jusqu'à

l'unisson. Ainsi s'explique premièrement pourquoi les individus très

ordinaires sont tellement sociables et trouvent si facilement partout de

l'excellente société, ce qu'ils appellent «d'aimables, bonnes et braves

gens.» C'est l'inverse pour les hommes qui ne sont pas ordinaires, et

ils seront d'autant moins sociables qu'ils sont plus distingués;

tellement que parfois, dans leur isolement, ils peuvent éprouver une

véritable joie à avoir découvert chez un autre une libre quelconque, si

mince qu'elle puisse être, de la même nature que la leur. Car chacun ne

peut être à un autre homme que ce que celui-ci est au premier. Comme

l'aigle, les esprits réellement supérieurs errent sur la hauteur,

solitaires. Cela explique, en second lieu, comment les hommes de même

disposition se trouvent si vite réunis, comme s'ils s'attiraient

magnétiquement: les âmes sœurs se saluent de loin. On pourra remarquer

cela le plus fréquemment chez les gens à sentiments bas ou de faible

intelligence; mais c'est seulement parce que ceux-ci s'appellent légion,

tandis que les bons et les nobles sont et s'appellent les natures rares.

C'est ainsi qu'il se fera, par exemple, que dans quelque vaste

association, fondée en vue de résultats effectifs, deux fieffés coquins

se reconnaissent mutuellement aussi vite que s'ils portaient une cocarde

et se rapprochent aussitôt pour forger quelque abus ou quelque trahison.

De même, supposons, _per impossibile_, une société nombreuse composée

entièrement d'hommes intelligents et spirituels, sauf deux imbéciles qui

en feraient partie aussi; ces deux se sentiront sympathiquement attirés

l'un vers l'autre, et bientôt chacun des deux se réjouira dans son cœur

d'avoir enfin rencontré au moins un homme raisonnable. Il est vraiment

remarquable de voir de ses yeux comment deux êtres, principalement parmi

ceux qui sont arriérés au moral et à l'intellectuel, se reconnaissent à

première vue, tendent ardemment à se rapprocher, se saluent avec amour

et joie, et courent l'un au-devant de l'autre comme d'anciennes

connaissances; cela est si frappant que l'on est tenté d'admettre, selon

la doctrine bouddhique de la métempsycose, qu'ils étaient déjà liés

d'amitié dans une vie antérieure.

Cependant il est un fait qui, même dans le cas de grande harmonie,

maintient les hommes éloignés les uns des autres et qui va jusqu'à faire

naître entre eux une dissonnance passagère: c'est la différence de la

disposition du moment qui est presque toujours autre chez chacun, selon

sa situation momentanée, l'occupation, le milieu, l'état de son corps,

le courant actuel de ses pensées, etc. C'est là ce qui produit des

dissonnances parmi les individualités qui s'accordent le mieux.

Travailler sans relâche à corriger ce qui fait naître ces troubles et à

établir l'égalité de la température ambiante, serait l'effet d'une

suprême culture intellectuelle. On aura la mesure de ce que peut

produire pour la société l'égalité de sentiments, par ce fait que les

membres d'une réunion, même très nombreuse, seront portés à se

communiquer réciproquement leurs idées, à prendre sincèrement part à

l'intérêt et au sentiment général, dès que quelque chose d'extérieur, un

danger, une espérance, une nouvelle, la vue d'une chose extraordinaire,

un spectacle, de la musique, ou n'importe quoi, vient les impressionner

tous au même instant et de la même manière. Car ces motifs subjuguent

tous les intérêts particuliers et font naitre de la sorte l'unité

parfaite de disposition. À défaut d'une pareille influence objective, on

a recours d'ordinaire à quelque ressource subjective, et c'est alors la

bouteille qui est appelée habituellement à procurer une disposition,

commune à la compagnie. Le thé et le café sont également employés à cet

effet.

Mais ce même désaccord qu'amène si facilement dans toute réunion la

diversité d'humeur momentanée donne aussi l'explication partielle de ce

phénomène que chacun apparaît comme idéalisé, parfois même transfiguré

dans le souvenir, quand celui-ci n'est plus sous l'empire de cette

influence passagèrement perturbatrice ou de toute autre semblable. La

mémoire agit à la manière de la lentille convergente dans la chambre

obscure: elle réduit toutes les dimensions et produit de la sorte une

image bien plus belle que l'original. Chaque absence nous procure

partiellement l'avantage d'être vus sous cet aspect. Car bien que, pour

achever son œuvre, le souvenir idéalisateur demande un temps

considérable, néanmoins son travail commence immédiatement. C'est

pourquoi même il est sage de ne se montrer à ses connaissances et à ses

bons amis qu'à de longs intervalles; on remarquera, en se revoyant, que

le souvenir a déjà travaillé.

23° Nul ne peut voir _par-dessus soi_. Je veux dire par là qu'on ne peut

voir en autrui plus que ce qu'on est soi-même, car chacun ne peut saisir

et comprendre un autre que dans la mesure de sa propre intelligence. Si

celle-ci est de la plus basse espèce, tous les dons intellectuels les

plus élevés ne l'impressionneront nullement, et il n'apercevra dans cet

homme si hautement doué que ce qu'il y a de plus bas dans

l'individualité, savoir toutes les faiblesses et tous les défauts de

tempérament et de caractère. Voilà de quoi le grand homme sera composé

aux yeux de l'autre. Les facultés intellectuelles éminentes de l'un

existent aussi peu pour le second que les couleurs pour les aveugles.

C'est que tous les esprits sont invisibles pour qui n'a pas soi-même

d'esprit: et toute évaluation est le produit de la valeur de l'estimé

par la sphère d'appréciation de l'estimateur.

Il résulte de là que lorsqu'on cause avec quelqu'un on se met toujours à

son niveau, puisque tout ce qu'on a au delà disparaît, et même

l'abnégation de soi qu'exige ce nivellement reste parfaitement méconnue.

Si donc on réfléchit combien la plupart des hommes ont de sentiments et

de facultés de bas étage, en un mot combien ils sont _communs_, on verra

qu'il est impossible de parler avec eux sans devenir soi-même _commun_

pendant cet intervalle (par analogie avec la répartition de

l'électricité); on saisira alors la signification propre et la vérité de

cette expression allemande: «_sich gemein machen_» (se mettre de pair à

compagnon), et l'on cherchera à éviter toute compagnie avec laquelle on

ne peut communiquer que moyennant la _partie honteuse_[32] de sa propre

nature. On comprendra également qu'en présence d'imbéciles et de fous il

n'y a qu'_une seule_ manière de montrer qu'on a de la raison: c'est de

ne pas parler avec eux. Mais il est vrai qu'alors, en société, maint

homme pourra se trouver dans la situation d'un danseur, entrant dans un

bal où il n'y aurait que des perclus; avec qui dansera-t-il?

Aphorismes sur la sagesse dans la vie · 第 13 / 20 段