Arislole avec raison: de même que notre vie physique consiste uniquement
dans et par un mouvement incessant, de même notre vie intérieure,
intellectuelle demande une occupation constante, une occupation avec
n'importe quoi, par l'action ou par la pensée; c'est ce que prouve déjà
cette manie des gens désœuvrés, et qui ne pensent à rien, de se mettre
immédiatement à tambouriner avec leurs doigts ou avec le premier objet
venu. C'est que l'agitation est l'essence de notre existence; une
inaction complète devient bien vite insupportable, car elle engendre le
plus horrible ennui. C'est en réglant cet instinct qu'on peut le
satisfaire méthodiquement et avec plus de fruit. L'activité est
indispensable au bonheur; il faut que l'homme agisse, fasse quelque
chose si cela lui est possible ou apprenne au moins quelque chose; ses
forces demandent leur emploi, et lui-même ne demande qu'à leur voir
produire un résultat quelconque. Sous ce rapport, sa plus grande
satisfaction consiste à faire, à confectionner quelque chose, panier ou
livre; mais ce qui donne du bonheur immédiat, c'est de voir jour par
jour croître son œuvre sous ses mains et de la voir arriver à sa
perfection. Une œuvre d'art, un écrit ou même un simple ouvrage manuel
produisent tout cet effet; bien entendu que plus la nature du travail
est noble, plus la jouissance est élevée. Les plus heureux à cet égard
sont les hommes hautement doués qui se sentent capables de produire les
œuvres les plus importantes, les plus vastes et les plus fortement
raisonnées. Cela répand sur toute leur existence un intérêt d'ordre
supérieur et lui communique un assaisonnement qui fait défaut aux
autres; aussi la vie de ceux-ci est-elle insipide auprès de la leur. En
effet, pour les hommes éminents, la vie et le monde, à côté de l'intérêt
commun, matériel, en ont encore un autre plus élevé, un intérêt formel,
en ce qu'ils contiennent l'étoile de leurs œuvres, et c'est à rassembler
ces matériaux qu'ils s'occupent activement pendant le cours de leur
existence, dès que leur part des misères terrestres leur donne un moment
de répit. Leur intellect est aussi, jusqu'à un certain point, double:
une partie est pour les affaires ordinaires (objets de la volonté) et
ressemble à celui de tout le monde; l'autre est pour la conception
purement objective des choses. Ils vivent ainsi d'une vie double,
spectateurs et acteurs à la fois, pendant que le reste n'est qu'acteurs.
Cependant il faut que tout homme s'occupe à quelque chose, dans la
mesure de ses facultés. On peut constater l'influence pernicieuse de
l'absence d'activité régulière, d'un travail quel qu'il soit, pendant
les voyages d'agrément de longue durée, où de temps en temps on se sent
assez malheureux, par la seule raison que, privé de toute occupation
réelle, on se trouve pour ainsi dire arraché à son élément naturel.
Prendre de la peine et lutter contre les résistances est un besoin pour
l'homme, comme de creuser pour la taupe. L'immobilité qu'amènerait la
satisfaction complète d'une jouissance permanente lui serait
insupportable. Vaincre des obstacles est la plénitude de la jouissance
dans l'existence humaine, que ces obstacles soient d'une nature
matérielle comme dans l'action et l'exercice, ou d'une nature
spirituelle comme dans l'étude et les recherches: c'est la lutte et la
victoire qui rendent l'homme heureux. Si l'occasion lui en manque, il se
la crée comme il peut: selon que son individualité le comporte, il
chassera ou jouera au bilboquet, ou, poussé par le penchant inconscient
de sa nature, il suscitera des querelles, ourdira des intrigues,
machinera des tromperies ou n'importe quelle autre vilenie, rien que
pour mettre un terme à l'état d'immobilité qu'il ne peut supporter.
«_Difficilis in otio quies_» (Le calme est difficile dans l'inaction).
18° Ce ne sont pas les _images de la fantaisie_ mais des _notions
nettement conçues_ qu'il faut prendre pour guide de ses travaux. Le
contraire arrive le plus souvent. En bien examinant, on trouve que ce
qui, dans nos déterminations, vient en dernière instance rendre l'arrêt
décisif, ce ne sont pas ordinairement des notions et des jugements, mais
c'est une image de la fantaisie qui les représente et s'y substitue. Je
ne sais plus dans quel roman de Voltaire ou de Diderot la vertu apparaît
toujours au héros placé comme l'Hercule adolescent au carrefour de la
vie, sous les traits de son vieux gouverneur tenant de la main gauche sa
tabatière, de la droite une prise de tabac et moralisant; le vice, en
revanche, sous ceux de la femme de chambre de sa mère. C'est
particulièrement pendant la jeunesse que le but de notre bonheur se fixe
sous la forme de certaines images qui planent devant nous et qui
persistent souvent pendant la moitié, quelquefois même pendant la
totalité de la vie. Ce sont là de vrais lutins qui nous harcèlent; à
peine atteints, ils s'évanouissent, et l'expérience vient nous apprendre
qu'ils ne tiennent rien de ce qu'ils promettaient. De ce genre sont les
scènes particulières de la vie domestique, civile, sociale ou rurale,
les images de l'habitation et de notre entourage, les insignes
honorifiques, les témoignages du respect, etc., etc.; «_chaque fou a sa
marotte_[29];» l'image de la bien-aimée en est une aussi. Il est bien
naturel qu'il en soi ainsi; car ce que l'on voit, étant l'immédiat, agit
aussi plus immédiatement sur notre volonté que la notion, la pensée
abstraite, qui ne donne que le _général_ sans le _particulier_; or c'est
ce dernier qui contient précisément la réalité: la notion ne peut donc
agir que médialement sur la volonté. Et cependant il n'y a que la notion
qui tienne parole: aussi est-ce un témoignage de culture intellectuelle
que de mettre en elle seule toute sa foi. Par moments, le besoin se fera
certainement sentir d'expliquer ou de paraphraser au moyen de quelques
images, seulement «_cum granosalis_».
19° La règle précédente rentre dans cette autre maxime plus générale,
qu'il faut toujours maîtriser l'impression de tout ce qui est présent et
visible. Cela, en regard de la simple pensée, de la connaissance pure,
est incomparablement plus énergique, non en vertu de sa matière et de sa
valeur, qui sont souvent très insignifiantes, mais en vertu de sa forme,
c'est-à-dire de la visibilité et de la présence directe, qui pénètre
l'esprit dont elle trouble le repos ou ébranle les desseins. Car ce qui
est présent, ce qui est visible, pouvant facilement être embrassé d'un
regard, agit toujours d'un seul coup et avec toute sa puissance; par
contre, les pensées et les raisons, devant être méditées pièce à pièce,
demandent du temps et de la tranquillité et ne peuvent donc être à tout
moment et entièrement présentes à l'esprit. C'est pour cela qu'une chose
agréable à. laquelle la réflexion nous a fait renoncer nous charme
encore par sa vue; de même, une opinion dont nous connaissons cependant
l'entière incompétence nous blesse; une offense nous irrite; bien que
nous sachions qu'elle ne mérite que le mépris; de même encore, dix
raisons contre l'existence d'un danger sont renversées par la fausse
apparence de sa présence réelle, etc. Dans toutes ces circonstances,
c'est la déraison originelle de notre être qui prévaut. Les femmes sont
fréquemment sujettes à de pareilles impressions, et peu d'hommes ont une
raison assez prépondérante pour n'avoir pas à souffrir de leurs effets.
Lorsque nous ne pouvons pas les maîtriser entièrement par la pensée
seule, ce que nous avons de mieux à faire alors est de neutraliser une
impression par l'impression contraire: par exemple, l'impression d'une
offense par des visites chez les gens qui nous estiment, l'impression
d'un danger qui nous menace par la vue réelle des moyens propres à
l'écarter. Un Italien, dont Leibnitz nous raconte l'histoire (_Nouv.
Essais_, liv. I, ch. II, § 11), réussit même à résister aux douleurs de
la torture: pour cela, par une résolution prise d'avance, il imposa à
son imagination de ne pas perdre de vue un seul instant l'image de la
potence à laquelle l'aurait fait condamner un aveu; aussi criait-il de
temps en temps: «_Io ti vedo_,» paroles qu'il expliqua plus tard comme
se rapportant au gibet. Pour la même raison, quand tous autour de nous
sont d'une opinion différente de la nôtre et se conduisent en
conséquence, il est très difficile de ne pas se laisser ébranler, quand
même on serait convaincu qu'ils sont dans l'erreur. Pour un roi fugitif,
poursuivi et voyageant sérieusement _incognito_, le cérémonial de
subordination que son compagnon et confident observera quand ils sont
entre quatre yeux doit être un cordial presque indispensable pour que
l'infortuné n'arrive pas à douter de sa propre existence.
20° Après avoir fait ressortir, dès le 2e chapitre, la haute valeur de
la santé comme condition première et la plus importante de notre
bonheur, je veux indiquer ici quelques règles très générales de
conduite, pour la fortifier et la conserver.
Pour s'endurcir, il faut, tant qu'on est en bonne santé, soumettre le
corps dans son ensemble, comme dans chacune de ses parties, à beaucoup
d'effort et de fatigue, et s'habituer à résister à tout ce qui peut
l'affecter, quelque rudement que ce soit. Dès qu'il se manifeste, au
contraire, un état morbide soit du tout, soit d'une partie, on devra
recourir immédiatement au procédé contraire, c'est-à-dire ménager et
soigner de toute façon le corps ou sa partie malade: car ce qui est
souffrant et affaibli n'est pas susceptible d'endurcissement.
Les muscles se fortifient; les nerfs, au contraire, s'affaiblissent par
un fort usage. Il convient donc d'exercer les premiers par tous les
efforts convenables et d'épargner au contraire tout effort aux seconds;
par conséquent, gardons nos yeux contre toute lumière trop vive, surtout
quand elle est réfléchie, contre tout effort pendant le demi-jour,
contre la fatigue de regarder longtemps de trop petits objets;
préservons nos oreilles également des bruits trop forts, mais surtout
évitons à notre cerveau toute contention forcée, trop soutenue ou
intempestive; conséquemment, il faut le laisser reposer pendant la
digestion, car à ce moment cette même force vitale qui, dans le cerveau,
forme les pensées, travaille de tous ses efforts dans l'estomac et les
intestins, à préparer le chyme et le chyle; il doit également reposer
pendant et après un travail musculaire considérable. Car, pour les nerfs
moteurs, comme pour les nerfs sensitifs, les choses se passent de la
même manière, et, de même que la douleur ressentie dans un membre lésé a
son véritable siège dans le cerveau, de même ce ne sont pas les bras et
les jambes qui se meurent et travaillent, mais le cerveau, c'est-à-dire
cette portion du cerveau qui, par l'intermédiaire de la moelle allongée
et de la moelle épinière, excite les nerfs de ces membres et les fait
ainsi se mouvoir. Par suite aussi, la fatigue que nous éprouvons dans
les jambes ou les bras a son siège réel dans le cerveau; c'est pourquoi
les membres dont le mouvement est soumis à la volonté, c'est-à-dire part
du cerveau, sont les seuls qui se fatiguent, tandis que ceux dont le
travail est involontaire, comme le cœur, par exemple, sont infatigables.
Évidemment alors, c'est nuire au cerveau que d'exiger de lui de
l'activité musculaire énergique et de la tension d'esprit, que ce soit
simultanément ou même seulement après un trop court intervalle. Ceci
n'est nullement en contradiction avec le fait qu'au début d'une
promenade, ou en général pendant de courtes marches, on éprouve une
activité renforcée de l'esprit; car dans ce dernier cas il n'y a pas
encore de fatigue des parties respectives du cerveau, et d'autre part
cette légère activité musculaire, en accélérant la respiration, porte le
sang artériel, mieux oxygéné aussi, à monter vers le cerveau. Mais il
faut surtout donner au cerveau la pleine mesure de sommeil nécessaire à
sa réfection, car le sommeil est pour l'ensemble de l'homme ce que le
remontage est à la pendule (Voy. _Le monde comme Volonté et comme
Repr_., vol. II). Cette mesure devra être d'autant plus grande que le
cerveau sera plus développé et plus actif; cependant l'outrepasser
serait un pur gaspillage de temps, car le sommeil perd alors en
intensité ce qu'il gagne en extension (Voy. _Le monde c. V. et c. R._,
vol. II)[30]. En général, pénétrons-nous bien de ce fait que notre
_penser_ n'est autre chose que la fonction organique du cerveau, et
partant se comporte, pour ce qui regarde la fatigue et le repos, d'une
manière analogue à celle de toute autre activité organique. Un effort
excessif fatigue le cerveau comme il fatigue les yeux. On a dit avec
raison: Le cerveau pense comme l'estomac digère. L'idée d'une âme
immatérielle, simple, essentiellement et constamment pensante, partant
infatigable, qui ne serait là que comme logée en quartier dans le
cerveau et n'aurait besoin de rien au monde, a certainement poussé plus
d'un homme à une conduite insensée qui a émoussé ses forces
intellectuelles; Frédéric le Grand, par exemple, n'a-t-il pas essayé une
fois de se déshabituer totalement du sommeil? Les professeurs de
philosophie devraient bien ne pas encourager une pareille illusion,
nuisible même en pratique, par leur philosophie orthodoxe de vieilles
femmes (_Katechismusgerechtseynwollende Rocken-Philosophie_). Il faut
apprendre à considérer les forces intellectuelles comme étant absolument
des fonctions physiologiques, afin de savoir les manier, les ménager ou
les fatiguer en conséquence; on doit se rappeler que toute souffrance,
toute incommodité, tout désordre dans une partie quelconque du corps,
affecte l'esprit. Pour bien se pénétrer de cette vérité, il faut lire
Cabanis: _Des rapports du physique et du moral de l'homme_.
C'est pour avoir négligé de suivre ce conseil que bien des grands
esprits et bien des grands savants sont tombés, sur leurs vieux jours,
dans l'imbécillité, dans l'enfance et jusque dans la folie. Si, par
exemple, de célèbres poètes anglais de notre siècle, tels que Walter
Scott, Wordsworth, Southey et plusieurs autres, arrivés à la vieillesse
et même dès leur soixantaine sont devenus intellectuellement obtus et
incapables, même imbéciles, il faut sans doute l'attribuer à ce que,
séduits par des honoraires élevés, ils ont tous exercé la littérature
comme un métier, en écrivant pour de l'argent. Ce métier entraîne à une
fatigue contre nature: quiconque attelle son Pégase au joug et pousse sa
Muse du fouet aura à l'expier de la même manière que celui qui a rendu à
Vénus un culte forcé. Je soupçonne que Kant lui-même, dans un âge
avancé, devenu déjà célèbre, s'est livré à un travail excessif et a
provoqué par là cette seconde enfance dans laquelle il a vécu ses quatre
dernières années.
Chaque mois de l'année a une influence spéciale et directe, c'est-à-dire
indépendante des conditions météorologiques, sur notre santé, sur l'état
général de notre corps, et même sur l'état de notre esprit.
III.--Concernant notre conduite envers les autres.
21° Pour se pousser à travers le monde, il est utile d'emporter avec soi
une ample provision de _circonspection_ et d'_indulgence;_ la première
nous garantit contre les préjudices et les pertes, la seconde nous met à
l'abri de disputes et de querelles.
Qui est appelé à vivre parmi les hommes ne doit repousser d'une manière
absolue aucune individualité, du moment qu'elle est déjà déterminée et
donnée par la nature, l'individualité fût-elle la plus méchante, la plus
pitoyable ou la plus ridicule. Il doit plutôt l'accepter comme étant
quelque chose d'immuable et qui, en vertu d'un principe éternel et
métaphysique, doit être telle qu'elle est; au pis-aller, il devra se
dire: «Il faut bien qu'il y en ait de cette espèce-là aussi.» S'il prend
la chose autrement, il commet une injustice et provoque l'autre à un
combat à la vie et à la mort. Car nul ne peut modifier son individualité
propre, c'est-à-dire son caractère moral, ses facultés intellectuelles,
son tempérament, sa physionomie, etc. Si donc nous condamnons son être
sans réserve, il ne lui restera plus qu'à combattre en nous un ennemi
mortel, du moment où nous ne voulons lui reconnaître le droit d'exister
qu'à la condition de devenir un autre que celui qu'il est immuablement.
C'est pourquoi, quand on veut vivre parmi les hommes, il faut laisser
chacun exister et l'accepter avec l'individualité, quelle qu'elle soit,
qui lui a été départie; il faut se préoccuper uniquement de l'utiliser
autant que sa qualité et son organisation le permettent, mais sans
espérer la modifier et sans la condamner purement et simplement telle
qu'elle est. Voilà la vraie signification de ce dicton: «_Vivre et
laisser vivre._» Toutefois la tâche est moins facile qu'elle n'est
équitable, et heureux celui à qui il est donné de pouvoir à jamais
éviter certaines individualités! En attendant, pour apprendre à
supporter les hommes, il est bon d'exercer sa patience sur les objets
inanimés qui, en vertu d'une nécessité mécanique ou de toute autre
nécessité physique, contrarient obstinément notre action; nous avons
pour cela des occasions journalières. On apprend ensuite à reporter sur
les hommes, la patience ainsi acquise, et l'on se fait à cette pensée
qu'eux aussi, toutes les fois qu'ils nous sont un obstacle, le sont
forcément, en vertu d'une nécessité naturelle aussi rigoureuse que celle
avec laquelle agissent les objets inanimés; que, par conséquent, il est
aussi insensé de s'indigner de leur conduite que d'une pierre qui vient
rouler sous nos pieds. À l'égard de maint individu, le plus sage est de
se dire: »_Je ne le changerai pas, je veux donc l'utiliser._»
22° Il est surprenant de voir à quel point se manifeste dans la
conversation l'homogénéité ou l'hétérogénéité d'esprit et de caractère
entre les hommes; elle devient sensible à la moindre occasion. Entre
deux personnes de natures essentiellement dissemblables qui causeront
sur les sujets les plus indifférents, les plus étrangers, chaque phrase
de l'une déplaira plus ou moins à l'autre, un mot parfois ira jusqu'à la
mettre en colère. Quand elles se ressemblent au contraire, elles sentent
de suite et en tout un certain accord qui, lorsque l'homogénéité est
très marquée, se fond en une harmonie parfaite et peut aller jusqu'à
l'unisson. Ainsi s'explique premièrement pourquoi les individus très
ordinaires sont tellement sociables et trouvent si facilement partout de
l'excellente société, ce qu'ils appellent «d'aimables, bonnes et braves
gens.» C'est l'inverse pour les hommes qui ne sont pas ordinaires, et
ils seront d'autant moins sociables qu'ils sont plus distingués;
tellement que parfois, dans leur isolement, ils peuvent éprouver une
véritable joie à avoir découvert chez un autre une libre quelconque, si
mince qu'elle puisse être, de la même nature que la leur. Car chacun ne
peut être à un autre homme que ce que celui-ci est au premier. Comme
l'aigle, les esprits réellement supérieurs errent sur la hauteur,
solitaires. Cela explique, en second lieu, comment les hommes de même
disposition se trouvent si vite réunis, comme s'ils s'attiraient
magnétiquement: les âmes sœurs se saluent de loin. On pourra remarquer
cela le plus fréquemment chez les gens à sentiments bas ou de faible
intelligence; mais c'est seulement parce que ceux-ci s'appellent légion,
tandis que les bons et les nobles sont et s'appellent les natures rares.
C'est ainsi qu'il se fera, par exemple, que dans quelque vaste
association, fondée en vue de résultats effectifs, deux fieffés coquins
se reconnaissent mutuellement aussi vite que s'ils portaient une cocarde
et se rapprochent aussitôt pour forger quelque abus ou quelque trahison.
De même, supposons, _per impossibile_, une société nombreuse composée
entièrement d'hommes intelligents et spirituels, sauf deux imbéciles qui
en feraient partie aussi; ces deux se sentiront sympathiquement attirés
l'un vers l'autre, et bientôt chacun des deux se réjouira dans son cœur
d'avoir enfin rencontré au moins un homme raisonnable. Il est vraiment
remarquable de voir de ses yeux comment deux êtres, principalement parmi
ceux qui sont arriérés au moral et à l'intellectuel, se reconnaissent à
première vue, tendent ardemment à se rapprocher, se saluent avec amour
et joie, et courent l'un au-devant de l'autre comme d'anciennes
connaissances; cela est si frappant que l'on est tenté d'admettre, selon
la doctrine bouddhique de la métempsycose, qu'ils étaient déjà liés
d'amitié dans une vie antérieure.
Cependant il est un fait qui, même dans le cas de grande harmonie,
maintient les hommes éloignés les uns des autres et qui va jusqu'à faire
naître entre eux une dissonnance passagère: c'est la différence de la
disposition du moment qui est presque toujours autre chez chacun, selon
sa situation momentanée, l'occupation, le milieu, l'état de son corps,
le courant actuel de ses pensées, etc. C'est là ce qui produit des
dissonnances parmi les individualités qui s'accordent le mieux.
Travailler sans relâche à corriger ce qui fait naître ces troubles et à
établir l'égalité de la température ambiante, serait l'effet d'une
suprême culture intellectuelle. On aura la mesure de ce que peut
produire pour la société l'égalité de sentiments, par ce fait que les
membres d'une réunion, même très nombreuse, seront portés à se
communiquer réciproquement leurs idées, à prendre sincèrement part à
l'intérêt et au sentiment général, dès que quelque chose d'extérieur, un
danger, une espérance, une nouvelle, la vue d'une chose extraordinaire,
un spectacle, de la musique, ou n'importe quoi, vient les impressionner
tous au même instant et de la même manière. Car ces motifs subjuguent
tous les intérêts particuliers et font naitre de la sorte l'unité
parfaite de disposition. À défaut d'une pareille influence objective, on
a recours d'ordinaire à quelque ressource subjective, et c'est alors la
bouteille qui est appelée habituellement à procurer une disposition,
commune à la compagnie. Le thé et le café sont également employés à cet
effet.
Mais ce même désaccord qu'amène si facilement dans toute réunion la
diversité d'humeur momentanée donne aussi l'explication partielle de ce
phénomène que chacun apparaît comme idéalisé, parfois même transfiguré
dans le souvenir, quand celui-ci n'est plus sous l'empire de cette
influence passagèrement perturbatrice ou de toute autre semblable. La
mémoire agit à la manière de la lentille convergente dans la chambre
obscure: elle réduit toutes les dimensions et produit de la sorte une
image bien plus belle que l'original. Chaque absence nous procure
partiellement l'avantage d'être vus sous cet aspect. Car bien que, pour
achever son œuvre, le souvenir idéalisateur demande un temps
considérable, néanmoins son travail commence immédiatement. C'est
pourquoi même il est sage de ne se montrer à ses connaissances et à ses
bons amis qu'à de longs intervalles; on remarquera, en se revoyant, que
le souvenir a déjà travaillé.
23° Nul ne peut voir _par-dessus soi_. Je veux dire par là qu'on ne peut
voir en autrui plus que ce qu'on est soi-même, car chacun ne peut saisir
et comprendre un autre que dans la mesure de sa propre intelligence. Si
celle-ci est de la plus basse espèce, tous les dons intellectuels les
plus élevés ne l'impressionneront nullement, et il n'apercevra dans cet
homme si hautement doué que ce qu'il y a de plus bas dans
l'individualité, savoir toutes les faiblesses et tous les défauts de
tempérament et de caractère. Voilà de quoi le grand homme sera composé
aux yeux de l'autre. Les facultés intellectuelles éminentes de l'un
existent aussi peu pour le second que les couleurs pour les aveugles.
C'est que tous les esprits sont invisibles pour qui n'a pas soi-même
d'esprit: et toute évaluation est le produit de la valeur de l'estimé
par la sphère d'appréciation de l'estimateur.
Il résulte de là que lorsqu'on cause avec quelqu'un on se met toujours à
son niveau, puisque tout ce qu'on a au delà disparaît, et même
l'abnégation de soi qu'exige ce nivellement reste parfaitement méconnue.
Si donc on réfléchit combien la plupart des hommes ont de sentiments et
de facultés de bas étage, en un mot combien ils sont _communs_, on verra
qu'il est impossible de parler avec eux sans devenir soi-même _commun_
pendant cet intervalle (par analogie avec la répartition de
l'électricité); on saisira alors la signification propre et la vérité de
cette expression allemande: «_sich gemein machen_» (se mettre de pair à
compagnon), et l'on cherchera à éviter toute compagnie avec laquelle on
ne peut communiquer que moyennant la _partie honteuse_[32] de sa propre
nature. On comprendra également qu'en présence d'imbéciles et de fous il
n'y a qu'_une seule_ manière de montrer qu'on a de la raison: c'est de
ne pas parler avec eux. Mais il est vrai qu'alors, en société, maint
homme pourra se trouver dans la situation d'un danseur, entrant dans un
bal où il n'y aurait que des perclus; avec qui dansera-t-il?