réciproque, un tempérament: aussi, plus elle est nombreuse, plus elle
devient fade. On ne peut être _vraiment soi_ qu'aussi longtemps qu'on
est seul; qui n'aime donc pas la solitude n'aime pas la liberté, car on
n'est libre qu'étant seul. Toute société a pour compagne inséparable la
contrainte et réclame des sacrifices qui coûtent d'autant plus cher que
la propre individualité est plus marquante. Par conséquent, chacun
fuira, supportera ou chérira la solitude en proportion exacte de la
valeur de son propre moi. Car c'est là que le mesquin sent toute sa
mesquinerie et le grand esprit toute sa grandeur; bref, chacun s'y pèse
à sa vraie valeur. En outre un homme est d'autant plus essentiellement
et nécessairement isolé, qu'il occupe un rang plus élevé dans le
nobiliaire de la nature. C'est alors une véritable jouissance pour un
tel homme, que l'isolement physique soit en rapport avec son isolement
intellectuel: si cela ne peut pas être, le fréquent entourage d'êtres
hétérogènes le trouble; il lui devient même funeste, car il lui dérobe
son moi et n'a rien à lui offrir en compensation. De plus, pendant que
la nature a mis la plus grande dissemblance, au moral comme à
l'intellectuel, entre les hommes, la société, n'en tenant aucun compte,
les fait tous égaux, ou plutôt, à cette inégalité naturelle, elle
substitue les distinctions et les degrés artificiels de la condition et
du rang qui vont souvent diamétralement à l'encontre de cette liste par
rang telle que l'a établie la nature. Ceux que la nature a placés bas se
trouvent très bien de cet arrangement social, mais le petit nombre de
ceux qu'elle a placés haut n'ont pas leur compte; aussi se dérobent-ils
d'ordinaire à la société: d'où il résulte que le vulgaire y domine dès
qu'elle devient nombreuse. Ce qui dégoûte de la société les grands
esprits, c'est l'égalité des droits et des prétentions qui en dérivent,
en regard de l'inégalité des facultés et des productions (sociales) des
autres. La soi-disant bonne société apprécie les mérites de toute
espèce, sauf les mérites intellectuels; ceux-ci y sont même de la
contrebande. Elle impose le devoir de témoigner une patience sans bornes
pour toute sottise, toute folie, toute absurdité, pour toute stupidité;
les mérites personnels, au contraire, sont tenus de mendier leur pardon
ou de se cacher, car la supériorité intellectuelle, sans aucun concours
de la volonté, blesse par sa seule existence. En outre, cette prétendue
bonne société n'a pas seulement l'inconvénient de nous mettre en contact
avec des gens que nous ne pouvons ni approuver ni aimer, mais encore
elle ne nous permet pas d'être nous-mêmes, d'être tel qu'il convient à
notre nature; elle nous oblige plutôt, afin de nous mettre au diapason
des autres, à nous ratatiner pour ainsi dire, voire même à nous
difformer. Des discours spirituels ou des saillies ne sont de mise que
dans une société spirituelle; dans la société ordinaire, ils sont tout
bonnement détestés, car pour plaire dans celle-ci il faut absolument
être plat et borné. Dans de pareilles réunions, on doit, avec une
pénible abnégation de soi-même, abandonner les trois quarts de sa
personnalité pour s'assimiler aux autres. Il est vrai qu'en retour on
gagne ces autres; mais plus on a de valeur propre, plus on verra qu'ici
le gain ne couvre pas la perte et que le marché aboutit à notre
détriment, car les gens sont d'ordinaire insolvables, c'est-à-dire
qu'ils n'ont rien dans leur commerce qui puisse nous indemniser de
l'ennui, des fatigues et des désagréments qu'ils procurent ni du
sacrifice de soi-même qu'ils imposent: d'où il résulte que presque toute
société est de telle qualité que celui qui la troque contre la solitude
fait un bon marché. À cela vient encore s'ajouter que la société, en vue
de suppléer à la supériorité véritable, c'est-à-dire à l'intellectuelle
qu'elle ne supporte pas et qui est rare, a adopté sans motifs une
supériorité fausse, conventionnelle, basée sur des lois arbitraires, se
propageant par tradition parmi les classes élevées et, en même temps,
variant comme un mot d'ordre; c'est celle que l'on appelle le _bon ton_,
«_fashionableness_». Toutefois, quand il arrive que cette espèce de
supériorité entre en collision avec la véritable, la faiblesse de la
première ne tarde pas à se montrer. En outre, «quand le bon ton arrive,
le bon sens se retire[25].»
En thèse générale, on ne peut être à l'unisson parfait qu'avec soi-même;
on ne peut pas l'être avec son ami, on ne peut pas l'être avec la femme
aimée, car les différences de l'individualité et de l'humeur produisent
toujours une dissonnance, quelque faible qu'elle soit. Aussi la paix du
cœur véritable et profonde et la parfaite tranquillité de l'esprit, ces
biens suprêmes sur terre après la santé, ne se trouvent que dans la
solitude et, pour être permanents, que dans la retraite absolue. Quand
alors le moi est grand et riche, on goûte la condition la plus heureuse
qui soit à trouver en ce pauvre bas monde. Oui, disons-le ouvertement:
quelque étroitement que l'amitié, l'amour et le mariage unissent les
humains, on ne veut, entièrement et de bonne foi, de bien qu'à soi seul,
ou tout au plus encore à son enfant. Moins on aura besoin, par suite de
conditions objectives ou subjectives, de se mettre en contact avec les
hommes, mieux on s'en trouvera. La solitude, le désert permettent
d'embrasser d'un seul regard tous ses maux, sinon de les éprouver d'un
seul coup; la société, au contraire, est _insidieuse;_ elle cache des
maux immenses, souvent irréparables, derrière une apparence de
passe-temps, de causeries, d'amusements de société et autres semblables.
Une étude importante pour les hommes serait d'apprendre de bonne heure à
supporter la solitude, cette source de félicité et de tranquillité
intellectuelle.
De tout ce que nous venons d'exposer il résulte que celui-là est le
mieux partagé qui n'a compté que sur lui-même et qui peut en tout être
tout à lui-même. Cicéron a dit: «_Nemo potest non beatissimus esse, qui
est totus aptus ex sese, quique in se uno ponit omnia_» (Parad. II)
(Celui qui ne relève que de lui-même et met en lui tous ses biens doit
nécessairement être le plus heureux des hommes). En outre, plus l'homme
a en soi, moins les autres peuvent lui être de quelque chose. C'est ce
certain sentiment, de pouvoir se suffire entièrement, qui empêche
l'homme de valeur et riche à l'intérieur d'apporter à la vie en commun
les grands sacrifices qu'elle exige et bien moins encore de la
rechercher au prix d'une notable abnégation de soi-même. C'est le
sentiment opposé qui rend les hommes ordinaires si sociables et si
accommodants; il leur est, en effet, plus facile de supporter les autres
qu'eux-mêmes. Notons encore ici que ce qui a une valeur réelle n'est pas
apprécié dans le monde, et que ce qui est apprécié n'a pas de valeur.
Nous en trouvons la preuve et le résultat dans la vie retirée de tout
homme de mérite et de distinction. Il s'ensuit que ce sera pour l'homme
éminent faire acte positif de sagesse que de restreindre, s'il le faut,
ses besoins, rien que pour pouvoir garder ou étendre sa liberté, et de
se contenter du moins possible pour sa personne, quand le contact avec
les hommes est inévitable.
Ce qui d'autre part rend encore les hommes sociables, c'est qu'ils sont
incapables de supporter la solitude et de se supporter eux-mêmes quand
ils sont seuls. C'est leur vide intérieur et leur fatigue d'eux-mêmes
qui les poussent à chercher la société, à courir les pays étrangers et à
entreprendre des voyages. Leur esprit, manquant du ressort nécessaire
pour s'imprimer du mouvement propre, cherche à l'accroître par le vin,
et beaucoup d'entre eux finissent ainsi par devenir des ivrognes. C'est
dans ce même but qu'ils ont besoin de l'excitation continue venant du
dehors et notamment de celle produite par des êtres de leur espèce, car
c'est la plus énergique de toutes. A défaut de cette irritation
extérieure, leur esprit s'affaisse sous son propre poids et tombe dans
une léthargie écrasante[26]. On pourrait dire également que chacun d'eux
n'est qu'une petite fraction de l'idée de l'humanité, ayant besoin
d'être additionné de beaucoup de ses semblables pour constituer en
quelque sorte une conscience humaine entière; par contre, celui qui est
un homme complet, un homme _par excellence_, celui-là n'est pas une
fraction; il représente une unité entière et se suffit par conséquent à
lui-même. On peut, dans ce sens, comparer la société ordinaire à cet
orchestre russe composé exclusivement de cors et dans lequel chaque
instrument n'a qu'une note; ce n'est que par leur coïncidence exacte que
l'harmonie musicale se produit. En effet, l'esprit de la plupart des
gens est monotone comme ce cor qui n'émet lui aussi qu'un son: ils
semblent réellement n'avoir jamais qu'un seul et même sujet de pensée,
et être incapables d'en avoir un autre. Ceci explique donc à la fois
comment il se fait qu'ils soient si ennuyeux et si sociables, et
pourquoi ils vont le plus volontiers par troupeau: «_The gregariousness
of mankind._» C'est la monotonie de leur propre être qui est
insupportable à chacun d'entre eux: «_Omnis stultitia laborat fastidio
sui_» (Toute sottise est accablée par le dégoût d'elle-même). Ce n'est
que réunis et par leur réunion qu'ils sont quelque chose, tout comme ces
sonneurs de cor. L'homme intelligent au contraire est comparable à un
virtuose qui exécute son concert _à lui seul_, ou bien encore à un
piano. Pareil à ce dernier, qui est à lui tout seul un petit orchestre,
il est un petit monde, et ce que les autres ne sont que par une action
d'ensemble, lui l'offre dans l'unité d'une seule conscience. Ainsi que
le piano, il n'est pas une partie de la symphonie, il est fait pour le
solo et pour la solitude; quand il doit prendre part au concert avec les
autres, cela ne peut être que comme voix principale avec accompagnement,
encore comme le piano, ou pour donner le ton dans la musique vocale,
toujours comme le piano. Celui qui aime de temps en temps à aller dans
le monde, pourra tirer de la comparaison précédente cette règle que ce
qui manque en qualité aux gens avec lesquels il est en relation, doit
être suppléé jusqu'à un certain point par la quantité. Le commerce d'un
seul homme intelligent pourrait lui suffire; mais, s'il ne trouve que de
la marchandise de qualité ordinaire, il sera bon d'en avoir à foison,
pour que la variété et l'action combinées produisent quelque effet, par
analogie avec l'orchestre de cors russes, déjà mentionné: et que le Ciel
lui accorde la patience qu'il lui faudra!
C'est encore à ce vide intérieur et à cette nullité des gens qu'il faut
attribuer ce fait que, lorsque des hommes d'une étoffe meilleure se
groupent en vue d'un but noble et idéal, le résultat sera presque
toujours le suivant: il se trouvera quelques membres de ce _plebs_ de
l'humanité qui, pareil à la vermine, pullule et envahit toute chose en
tout lieu, toujours prêt à s'emparer de tout indistinctement pour
soulager son ennui ou d'autres fois son indigence,--il s'en trouvera,
dis-je, qui s'insinueront dans l'assemblée ou s'y introduiront à force
d'importunité, et alors ou bien ils détruiront bientôt toute l'œuvre, ou
bien ils la modifieront au point que l'issue en sera à peu près l'opposé
du but primitif.
On peut encore envisager la sociabilité chez les hommes comme un moyen
de se réchauffer réciproquement l'esprit, analogue à la manière dont ils
se chauffent mutuellement le corps quand, par les grands froids, ils
s'entassent et se pressent les uns contre les autres. Mais qui possède
en soi-même beaucoup de calorique intellectuel n'a pas besoin de pareils
entassements. On trouvera dans le 2e volume de ce recueil, au chapitre
final, un apologue imaginé par moi à ce sujet[27]. La conséquence de
tout cela c'est que la sociabilité de chacun est en raison inverse de sa
valeur intellectuelle; dire de quelqu'un: «Il est très insociable,»
signifie à peu de chose près: «C'est un homme doué de hautes facultés.»
La solitude offre à l'homme intellectuellement haut placé un double
avantage: le premier, d'être avec soi-même, et le second de n'être pas
avec les autres. On appréciera hautement ce dernier si l'on réfléchit à
tout ce que le commerce du monde apporte avec soi de contrainte, de
peine et même de dangers. «_Tout notre mal vient de ne pouvoir être
seuls_,» a dit La Bruyère. La sociabilité appartient aux penchants
dangereux et pernicieux, car elle nous met en contact avec des êtres qui
en grande majorité sont moralement mauvais et intellectuellement bornés
ou détraqués. L'homme insociable est celui qui n'a pas besoin de tous
ces gens-là. Avoir suffisamment en soi pour pouvoir se passer de société
est déjà un grand bonheur, par là même que presque tous nos maux
dérivent du monde, et que la tranquillité d'esprit qui, après la santé,
forme l'élément le plus essentiel de notre bonheur, y est mise en péril
et ne peut exister sans de longs moments de solitude. Les philosophes
cyniques renoncèrent aux biens de toute espèce pour jouir du bonheur que
donne le calme intellectuel: renoncer à la société en vue d'arriver au
même résultat, c'est choisir le moyen le plus sage. Bernardin de
Saint-Pierre dit avec raison et d'une façon charmante: «_La diète des
aliments nous rend la santé du corps, et celle des hommes la
tranquillité de l'âme._» Aussi celui qui s'est fait de bonne heure à la
solitude et à qui elle est devenue chère a-t-il acquis une mine d'or.
Mais cela n'est pas donné à chacun. Car de même que c'est la misère qui,
d'abord, rapproche les hommes, de même plus tard, le besoin écarté,
c'est l'ennui qui les rassemble. Sans ces deux motifs, chacun resterait
probablement à l'écart, quand ce ne serait déjà que parce que dans la
solitude seule le milieu qui nous entoure correspond à cette importance
exclusive, à cette qualité de créature unique que chacun possède à ses
propres yeux, mais que le train tumultueux du monde réduit à rien, vu
que chaque pas lui donne un douloureux démenti. En ce sens, la solitude
est même l'état naturel de chacun; elle le replace, nouvel Adam, dans sa
condition primitive de bonheur, dans l'état approprié à sa nature.
Oui! mais Adam n'avait ni père ni mère! C'est pourquoi, d'un autre côté,
la solitude n'est pas naturelle à l'homme, puisqu'à son arrivée au monde
il ne se trouve pas seul, mais au milieu de parents, de frères et de
sœurs, autrement dit au sein d'une vie en commun.
Par conséquent, l'amour de la solitude ne peut pas exister comme
penchant primitif; il doit naître comme un résultat de l'expérience et
de la réflexion et se produire toujours en rapport avec le développement
de la force intellectuelle propre et en proportion des progrès de l'âge:
d'où il suit qu'en somme l'instinct social de chaque individu sera dans
le rapport inverse de son âge. Le petit enfant pousse des cris de
frayeur et se lamente dès qu'on le laisse seul, ne fût-ce qu'un moment.
Pour les jeunes garçons, devoir rester seuls est une sévère pénitence.
Les adolescents se réunissent volontiers entre eux; il n'y a que ceux
doués d'une nature plus noble et d'un esprit plus élevé qui recherchent
déjà parfois la solitude; néanmoins passer toute une journée seuls leur
est encore difficile. Pour l'homme fait, c'est chose facile; il peut
rester longtemps isolé, et d'autant plus longtemps qu'il avance
davantage dans la vie. Quant au vieillard, unique survivant de
générations disparues, mort d'une part aux jouissances de la vie,
d'autre part élevé au-dessus d'elles, la solitude est son véritable
élément. Mais, dans chaque individu considéré séparément, les progrès du
penchant à la retraite et à l'isolement seront toujours en raison
directe de sa valeur intellectuelle. Car, ainsi que nous l'avons déjà
dit, ce n'est pas là un penchant purement naturel, provoqué directement
par la nécessité; c'est plutôt seulement l'effet de l'expérience acquise
et méditée; on y arrive surtout après s'être bien convaincu de la
misérable condition morale et intellectuelle de la plupart des hommes,
et ce qu'il y a de pire dans cette condition c'est que les imperfections
morales de l'individu conspirent avec ses imperfections intellectuelles
et s'entr'aident mutuellement; il se produit alors les phénomènes les
plus repoussants qui rendent répugnant, et même insupportable, le
commerce de la grande majorité des hommes. Et voilà comment, bien qu'il
y ait tant de mauvaises choses en ce monde, la société en est encore la
pire: Voltaire lui-même, Français sociable, a été amené à dire: «_La
terre est couverte de gens qui ne méritent pas qu'on leur parle_.» Le
tendre Pétrarque, qui a si vivement et avec tant de constance aimé la
solitude, en donne le même motif:
Cereato ho sempre solitaria vita
(Le rive il sanno, e le campagne, e i boschi),
Per fuggir quest'ingegni storli e loschi
Che la strada del ciel' hanno smarita.
(J'ai toujours recherché une vie solitaire [les rivages, et les
campagnes, et les bois le savent], pour fuir ces esprits difformes et
myopes, qui ont perdu la route du ciel).
Il donne les mêmes motifs dans son beau livre _De vita solitaria_, qui
semble avoir servi de modèle à Zimmermann pour son célèbre ouvrage
intitulé _De la solitude_. Chamfort, avec sa manière sarcastique,
exprime précisément cette origine secondaire et indirecte de
l'insociabilité, quand il dit: «_On dit quelquefois d'un homme qui vit
seul: Il n'aime pas la société. C'est souvent comme si l'on disait d'un
homme qu'il n'aime pas la promenade, sous le prétexte qu'il ne se
promène pas volontiers le soir dans ta forêt de Bondy_.» Saadi, dans le
_Gulistan_, s'exprime dans le même sens: «_Depuis ce moment, prenant
congé du monde, nous avons suivi le chemin de l'isolement; car la
sécurité est dans la solitude_.» Angélus Silesius, âme douce et
chrétienne, dit la même chose dans son langage à part et tout mystique:
Hérode est un ennemi, Joseph est la raison
À qui Dieu révèle en songe (en esprit) le danger:
Le monde est Bethléem, l'Égypte la _solitude_:
Fuis, mon finie! fuis, ou tu meurs de douleur.
Voici également comment s'exprime Jordan Bruno: «_Tanli nomini, che in
terra hanno voluto gustare vita celeste, dissero con una voce: ecce
elongavi fugiens et mansi in solitudine_.» (Tous ceux qui ont voulu
goûter sur terre la vie céleste, ont dit d'une voix: «Voici que je me
suis éloigné en courant et je suis resté dans la solitude»). Saadi, le
Persan, en parlant de lui-même, dit encore dans le _Gulistan_: «_Fatigué
de mes amis à Damas, je me retirai dans le désert auprès de Jérusalem,
pour rechercher la société des animaux_.» Bref, tous ceux que Prométhée
avait façonnés de la meilleure argile ont parlé dans le même sens.
Quelles jouissances peuvent en effet trouver ces êtres privilégiés dans
le commerce de créatures avec lesquelles ils ne peuvent avoir de
relations pour établir une vie en commun que par l'intermédiaire de la
plus basse et la plus vile part de leur propre nature, c'est-à-dire par
tout ce qu'il y a dans celle-ci de banal, de trivial et de vulgaire? Ces
êtres ordinaires ne peuvent s'élever à la hauteur des premiers, n'ont
d'autre ressource comme ils n'auront d'autre tâche que de les abaisser à
leur propre niveau. À ce point de vue, c'est un sentiment aristocratique
qui nourrit le penchant à l'isolement et à la solitude. Tous les gueux
sont d'un sociable à faire pitié: en revanche, à cela seul on voit qu'un
homme est de plus noble qualité, quand il ne trouve aucun agrément aux
autres, quand il préfère de plus en plus la solitude à leur société et
qu'il acquiert insensiblement, avec l'âge, la conviction que sauf de
rares exceptions il n'y a de choix dans le monde qu'entre la solitude et
la vulgarité. Cette maxime, quelque dure qu'elle semble, a été exprimée
par Angélus Silesius lui-même, malgré toute sa charité et sa tendresse
chrétiennes:
La solitude est pénible: cependant ne sois pas vulgaire, Et tu
pourras partout être dans un désert.
Pour ce qui concerne notamment les esprits éminents, il est bien naturel
que ces véritables éducateurs de tout le genre humain éprouvent aussi
peu d'inclination à se mettre en communication fréquente avec les
autres, qu'en peut ressentir le pédagogue à se mêler aux jeux bruyants
de la troupe d'enfants qui l'entourent. Car, nés pour guider les autres
hommes vers la vérité sur l'océan de leurs erreurs, pour les retirer de
l'abîme de leur grossièreté et de leur vulgarité, pour les élever vers
la lumière de la civilisation et du perfectionnement, ils doivent, il
est vrai, vivre parmi ceux-là, mais sans leur appartenir réellement; ils
se sentent, par conséquent, dès leur jeunesse, des créatures
sensiblement différentes; mais la conviction bien distincte à cet égard
ne leur arrive qu'insensiblement, à mesure qu'ils avancent en âge; alors
ils ont soin d'ajouter la distance physique à la distance intellectuelle
qui les sépare du reste des hommes, et ils veillent à ce que personne, à
moins d'être soi-même plus ou moins un affranchi de la vulgarité
générale, ne les approche de trop près.
Il ressort de tout cela que l'amour de la solitude n'apparaît pas
directement et à l'état d'instinct primitif, mais qu'il se développe
indirectement, particulièrement dans les esprits distingués, et
progressivement, non sans avoir à surmonter l'instinct naturel de la
sociabilité, et même à combattre, à l'occasion, quelque suggestion
méphistophélique:
Hor' auf, mit deinem Gram zu spielen,
Der, wie ein Geier, dir am Leben frisst:
Die schllechteste Gesellachaft lässt dich fühlen
Dass du ein Mensch mit Menschen bist.
(Cesse du jouer avec ton chagrin, qui, pareil à un vautour, te ronge
l'existence: la pire compagnie te fait sentir que tu es un homme avec
des hommes.)
La solitude est le lot de tous les esprits supérieurs; il leur arrivera
parfois de s'en attrister, mais ils la choisiront toujours comme le
moindre de deux maux. Avec les progrès de l'âge néanmoins, le _sapere
aude_ devient à cet égard de plus en plus facile et naturel; vers la
soixantaine, le penchant à la solitude arrive à être tout à fait
naturel, presque instinctif. En effet, tout se réunit alors pour le
favoriser. Les ressorts qui poussent le plus énergiquement à la
sociabilité, savoir l'amour des femmes et l'instinct sexuel, n'agissent
plus à ce moment; la disparition du sexe fait même naitre chez le
vieillard une certaine capacité de se suffire à soi-même, qui peu à peu
absorbe totalement l'instinct social. On est revenu de mille déceptions
et de mille folies; la vie d'action a cessé d'ordinaire; on n'a plus
rien à attendre, plus de plans ni de projets à former; la génération à
laquelle on appartient réellement n'existe plus; entouré d'une race
étrangère, on se trouve déjà objectivement et essentiellement isolé.
Avec cela, le vol du temps s'est accéléré, et l'on voudrait l'employer
encore intellectuellement. Car à ce moment, pourvu que la tête ait
conservé ses forces, les études de toute sorte sont rendues plus faciles
et plus intéressantes que jamais par la grande somme de connaissances et
d'expérience acquise, par la méditation progressivement plus approfondie
de toute pensée, ainsi que par la grande aptitude pour l'exercice de
toutes les facultés intellectuelles. On voit clair dans maintes choses
qui autrefois étaient comme plongées dans un brouillard; on obtient des
résultats, et l'on sent entièrement sa supériorité. À la suite d'une
longue expérience, on a cessé d'attendre grand-chose des hommes,
puisque, à tout prendre, ils ne gagnent pas à être connus de plus près;
on sait plutôt que, sauf quelques rares bonnes chances, on ne
rencontrera de la nature humaine que des exemplaires très défectueux et
auxquels il vaut mieux ne pas toucher. On n'est plus exposé aux
illusions ordinaires, on voit bien vite ce que chaque homme vaut, et
l'on n'éprouvera que rarement le désir d'entrer en rapport plus intime
avec lui. Enfin, lorsque surtout on reconnaît dans la solitude une amie
de jeunesse, l'habitude de l'isolement et du commerce avec soi-même
s'est implantée, et c'est alors une seconde nature. Aussi l'amour de la
solitude, cette qualité qu'il fallait jusque-là conquérir par une lutte
contre l'instinct de sociabilité, est désormais naturel et simple; on
est à son aise dans la solitude comme le poisson dans l'eau. Aussi tout
homme supérieur, ayant une individualité qui ne ressemble pas aux
autres, et qui par conséquent occupe une place unique, se sentira
soulagé dans sa vieillesse par cette position entièrement isolée,
quoiqu'il ait pu s'en trouver accablé pendant sa jeunesse.
Certainement, chacun ne possédera sa part de ce privilège réel de l'âge
que dans la mesure de ses forces intellectuelles; c'est donc l'esprit
éminent qui l'acquerra avant tous les autres, mais, à un degré moindre,
chacun y arrivera. Il n'y a que les natures les plus pauvres et les plus
vulgaires qui seront, dans la vieillesse, aussi sociables qu'autrefois:
elles sont alors à charge à cette société, avec laquelle elles ne
cadrent plus; et tout au plus arriveront-elles à être tolérées, au lieu
d'être recherchées comme jadis.
On peut encore trouver un côté téléologique à ce rapport inverse dont
nous venons de parler, entre le nombre des années et le degré de
sociabilité. Plus l'homme est jeune, plus il a encore à apprendre dans
toutes les directions; or la nature ne lui a réservé que l'enseignement
mutuel que chacun reçoit dans le commerce de ses semblables et qui fait
qu'on pourrait appeler la société humaine une grande maison d'éducation
bell-lancastrienne, vu que les livres et les écoles sont des
institutions artificielles, bien éloignées du plan de la nature. Il est
donc très utile pour l'homme de fréquenter l'institution naturelle
d'éducation d'autant plus assidûment qu'il est plus jeune.