Comme de la joie, ainsi de la tristesse. De quelle allure mélancolique

s'avance ce long et lent convoi! La file des voitures est interminable.

Mais regardez un peu à l'intérieur: elles sont toutes vides, et le

défunt n'est, en réalité, conduit au cimetière que par tous les cochers

de la ville. Parlante image de l'amitié et de la considération en ce

monde! Voilà ce que j'appelle la fausseté, l'inanité et l'hypocrisie de

la conduite humaine. Nous en avons encore un exemple dans les réceptions

solennelles avec les nombreux invités en habits de fête; ceux-ci sont

l'enseigne de la noble et haute société: mais, à sa place, c'est la

peine, la contrainte et l'ennui qui sont venus: car où il y a beaucoup

de convives il y a beaucoup de racaille, eussent-ils tous des crachats

sur la poitrine. En effet, la véritable bonne société est partout et

nécessairement très restreinte. En général, ces fêtes et ces

réjouissances portent toujours en elles quelque chose qui sonne creux

ou, pour mieux dire, qui sonne faux, précisément parce qu'elles

contrastent avec la misère et l'indigence de notre existence, et que

toute opposition fait mieux ressortir la vérité. Mais, vu du dehors,

tout ça fait de l'effet; et c'est là le but. Chamfort dit d'une manière

charmante: «_La société, les cercles, les salons, ce qu'on appelle le

monde est une pièce misérable, un mauvais opéra, sans intérêt, qui se

soutient un peu par les machines, les costumes et les décorations._» Les

académies et les chaires de philosophie sont également l'enseigne, le

simulacre extérieur de la sagesse; mais elle aussi s'abstient le plus

souvent d'être de la fête, et c'est ailleurs qu'on la trouverait. Les

sonneries de cloches, les vêtements sacerdotaux, le maintien pieux, les

simagrées, sont l'enseigne, le faux semblant de la dévotion, et ainsi de

suite. C'est ainsi que presque toutes choses en ce monde peuvent être

dites des noisettes creuses; le noyau est rare par lui-même, et plus

rarement encore est-il logé dans la coque. Il faut le chercher toute

autre part, et on ne le rencontre d'ordinaire que par un hasard.

2° Quand on veut évaluer la condition d'un homme au point de vue de sa

félicité, ce n'est pas de ce qui le divertit, mais de ce qui l'attriste

qu'on doit s'informer; car, plus ce qui l'afflige sera insignifiant en

soi, plus l'homme sera heureux; il faut un certain état de bien-être

pour être sensible à des bagatelles; dans le malheur, on ne les sent pas

du tout.

3° Il faut se garder d'asseoir la félicité de sa vie sur une _base

large_ en élevant de nombreuses prétentions au bonheur: établi sur un

tel fondement, il croule plus facilement, car il donne infailliblement

alors naissance à plus de désastres. L'édifice du bonheur se comporte

donc sous ce rapport au rebours de tous les autres, qui sont d'autant

plus solides que leur base est plus large. Placer ses prétentions le

plus bas possible, en proportion de ses ressources de toute espèce,

voilà la voie la plus sûre pour éviter de grands malheurs.

C'est en général une folie des plus grandes et des plus répandues que de

prendre, de quelque façon que ce soit, de _vastes dispositions_ pour sa

vie. Car d'abord, pour le faire, on compte sur une vie d'homme pleine et

entière, à laquelle cependant arrivent peu de gens. En outre, quand même

on vivrait une existence aussi longue, elle ne se trouverait pas moins

être trop courte pour les plans conçus; leur exécution réclame toujours

plus de temps qu'on ne supposait; ils sont de plus exposés, comme toutes

choses humaines, à tant d'échecs et à tant d'obstacles de toute nature,

qu'on peut rarement les mener jusqu'à leur terme. Finalement, alors même

qu'on a réussi à tout obtenir, on s'aperçoit qu'on a négligé de tenir

compte des modifications que le temps produit en _nous-mêmes_; on n'a

pas réfléchi que, ni pour créer ni pour jouir, nos facultés ne restent

invariables dans la vie entière. Il en résulte que nous travaillons

souvent à acquérir des choses qui, une fois obtenues, ne se trouvent

plus être à notre taille; il arrive encore que nous employons aux

travaux préparatoires d'un ouvrage, des années qui, dans l'entre-temps,

nous enlèvent insensiblement les forces nécessaires à son achèvement. De

même, des richesses acquises au prix de longues fatigues et de nombreux

dangers ne peuvent souvent plus nous servir, et nous nous trouvons avoir

travaillé pour les autres; il en résulte encore que nous ne sommes plus

en état d'occuper un poste enfin obtenu après l'avoir poursuivi et

ambitionné pendant de longues années. Les choses sont arrivées trop tard

pour nous, ou, à l'inverse, c'est nous qui arrivons trop tard pour les

choses, alors surtout qu'il s'agit d'œuvres ou de productions; le goût

de l'époque a changé; une nouvelle génération a grandi qui ne prend

aucun intérêt à ces matières; ou bien d'autres nous ont devancés par des

chemins plus courts, et ainsi de suite. Tout ce que nous avons exposé

dans ce paragraphe 3, Horace l'a eu en vue dans les vers suivants:

Quid æternis minorem

Consiliis animum fatigas?

(L. II, Ode 11, v. 11 et 12.)

(Pourquoi fatiguer d'éternels projets un esprit débile?)

Cette méprise si commune est déterminée par l'inévitable illusion

d'optique des yeux de l'esprit, qui nous fait apparaître la vie comme

infinie ou comme très courte, selon que nous la voyons de l'entrée ou du

terme de notre carrière. Cette illusion a cependant son bon côté; sans

elle, nous produirions difficilement quelque chose de grand.

Mais il nous arrive en général dans la vie ce qui arrive au voyageur: à

mesure qu'il avance, les objets prennent des formes différentes de

celles qu'ils montraient de loin et ils se modifient pour ainsi dire à

mesure qu'on s'en rapproche. Il en advient ainsi principalement de nos

désirs. Nous trouvons souvent autre chose, parfois même mieux que ce que

nous cherchions; souvent aussi ce que nous cherchons, nous le trouvons

par une toute autre voie que celle vainement suivie jusque-là. D'autres

fois, là où nous pensions trouver un plaisir, un bonheur, une joie,

c'est, à leur place, un enseignement, une explication, une connaissance,

c'est-à-dire un bien durable et réel en place d'un bien passager et

trompeur, qui s'offre à nous. C'est cette pensée qui court, comme une

base fondamentale, à travers tout le livre de Wilhelm Meister; c'est un

roman intellectuel et par cela même d'une qualité supérieure à tous les

autres, même à ceux de Walter Scott, qui ne sont tous que des œuvres

morales, c'est-à-dire qui n'envisagent la nature humaine que par le côté

de la volonté! Dans _La flûte enchantée_, hiéroglyphe grotesque, mais

expressif et significatif, nous trouvons également cette même pensée

fondamentale symbolisée en grands et gros traits comme ceux des

décorations de théâtre; la symbolisation serait même parfaite si, au

dénouement, Tamino, ramené par le désir de posséder Tamina, au lieu de

celle-ci, ne demandait et n'obtenait que l'initiation dans le temple de

la Sagesse; en revanche, Papagéno, l'opposé nécessaire de Tamino,

obtiendra sa Papagéna. Les hommes supérieurs et nobles saisissent vite

cet enseignement du destin et s'y prêtent avec soumission et

reconnaissance: ils comprennent que dans ce monde on peut bien trouver

l'instruction, mais non le bonheur; ils s'habituent à échanger des

espérances contre des connaissances; ils s'en contentent et disent

finalement avec Pétrarque:

Altro diletto, che'mparar non provo.

Ils peuvent même en arriver à ne plus suivre leurs désirs et leurs

aspirations qu'en apparence pour ainsi dire et comme un badinage, tandis

qu'en réalité et dans le sérieux de leur for intérieur ils n'attendent

que de l'instruction; ce qui les revêt alors d'une teinte méditative,

géniale et élevée. Dans ce sens, on peut dire, aussi qu'il en est de

nous comme des alchimistes, qui, pendant qu'ils ne cherchaient que de

l'or, ont trouvé la poudre à canon, la porcelaine, des médicaments et

jusqu'à des lois naturelles.

II.--Concernant notre conduite envers nous-mêmes.

4° Le manœuvre qui aide à élever un édifice, n'en connaît pas le plan

d'ensemble, ou ne l'a pas toujours sous les yeux; telle est aussi la

position de l'homme, pendant qu'il est occupé à dévider un à un les

jours et les heures de son existence, par rapport à l'ensemble de sa vie

et au caractère total de celle-ci. Plus ce caractère est digne,

considérable, significatif et individuel, plus il est nécessaire et

bienfaisant pour l'individu de jeter de temps en temps un regard sur le

plan réduit de sa vie. Il est vrai que pour cela il lui faut avoir fait

déjà un premier pas dans le «γνώθι σαυτόν» (connais-toi toi-même): il

doit donc savoir ce qu'il veut réellement, principalement et avant tout;

il doit connaître ce qui est essentiel à son bonheur, et ce qui ne vient

qu'en seconde, puis en troisième ligne; il faut qu'il se rende compte,

en gros, de sa vocation, de son rôle et de ses rapports avec le monde.

Si tout cela est important et élevé, alors l'aspect du plan réduit de sa

vie le fortifiera, le soutiendra, relèvera plus que toute autre chose;

cet examen l'encouragera au travail et le détournera des sentiers qui

pourraient l'égarer.

Le voyageur, alors seulement qu'il arrive sur une éminence, embrasse

d'un coup d'œil et reconnaît l'ensemble du chemin parcouru, avec ses

détours et ses courbes; de même aussi, ce n'est qu'au terme d'une

période de notre existence, parfois de la vie entière, que nous

reconnaissons la véritable connexion de nos actions, de nos œuvres et de

nos productions, leur liaison précise, leur enchaînement et leur valeur.

En effet tant que nous sommes plongés dans notre activité, nous

n'agissons que selon les propriétés inébranlables de notre caractère,

sous l'influence des motifs et dans la mesure de nos facultés,

c'est-à-dire par une nécessité absolue; nous ne faisons à un moment

donné que ce qui à ce moment-là nous semble juste et convenable. La

suite seule nous permet d'apprécier le résultat, et le regard jeté en

arrière sur l'ensemble nous montre seul le _comment_ et le _par quoi_.

Aussi, au moment où nous accomplissons les plus grandes actions, où nous

créons des œuvres immortelles, nous n'avons pas la conscience de leur

vraie nature: elles ne nous semblent que ce qu'il y a de plus approprié

à notre but présent et de mieux correspondant à nos intentions; nous

n'avons d'autre impression que d'avoir fait précisément ce qu'il fallait

faire actuellement; ce n'est que plus tard, de l'ensemble et de son

enchaînement, que notre caractère et nos facultés ressortent en pleine

lumière; par les détails, nous voyons alors comment nous avons pris la

seule route vraie parmi tant de chemins détournés, comme par inspiration

et guidés par notre génie. Tout ce que nous venons de dire est vrai en

théorie comme en pratique et s'applique également aux faits inverses,

c'est-à-dire au mauvais et au faux.

5° Un point important pour la sagesse dans la vie, c'est la proportion

dans laquelle nous consacrons une part de notre attention au présent et

l'autre à l'avenir, afin que l'un ne nous gâte pas l'autre. Il y a

beaucoup de gens qui vivent trop dans le présent: ce sont les frivoles;

d'autres, trop dans l'avenir: ce sont les craintifs et les inquiets. On

garde rarement la juste mesure. Ces hommes qui, mus par leurs désirs et

leurs espérances, vivent uniquement dans l'avenir, les yeux toujours

dirigés en avant, qui courent avec impatience au-devant des choses

futures, car, pensent-ils, celles-là vont leur apporter tout à l'heure

le vrai bonheur, mais qui, en attendant, laissent fuir le présent qu'ils

négligent sans en jouir, ressemblent à ces ânes, en Italie, à qui l'on

fait presser le pas au moyen d'une botte de foin attachée par un bâton

devant leur tête: ils voient la botte toujours tout près devant eux et

ont toujours l'espoir de l'atteindre. De tels hommes en effet s'abusent

eux-mêmes sur toute leur existence en ne vivant perpétuellement qu'_ad

interim_, jusqu'à leur mort. Aussi, au lieu de nous occuper sans cesse

exclusivement de plans et de soins d'avenir, ou de nous livrer, à

l'inverse, aux regrets du passé, nous devrions ne jamais oublier que le

présent seul est réel, que seul il est certain, et qu'au contraire

l'avenir se présente presque toujours autre que nous ne le pensions et

que le passé lui aussi a été différent; ce qui fait que, en somme,

avenir et passé ont tous deux bien moins d'importance qu'il ne nous

semble. Car le lointain, qui rapetisse les objets pour l'œil, les

surgrossit pour la pensée. Le présent seul est vrai et effectif; il est

le temps réellement rempli, et c'est sur lui que repose exclusivement

notre existence. Aussi doit-il toujours mériter à nos yeux un accueil de

bienvenue; nous devrions goûter, avec la pleine conscience de sa valeur,

toute heure supportable et libre de contrariétés ou de douleurs

actuelles, c'est-à-dire ne pas la troubler par des visages qu'attristent

des espérances déçues dans le passé ou des appréhensions pour l'avenir.

Quoi de plus insensé que de repousser une bonne heure présente ou de se

la gâter méchamment par inquiétude de l'avenir ou par chagrin du passé!

Donnons son temps au souci, voire même au repentir; ensuite, quant aux

faits accomplis, il faut se dire:

Αλλα τα μεν προτετυχθαι εασομεν αχνυμενοι περ,

Θυμον ενι στηθεσσι φιλον θαμασαντες αναγχη.

(Donnons, bien qu'à regret, tout ce qui est passé à l'oubli; il est

nécessaire d'étouffer la colère dans notre sein.)

Quant à l'avenir:

Ητο: ταυτα θεων εν γουνασι χειται.

(Tout cela repose sur les genoux des dieux.)

En revanche, quant au présent, il faut penser comme Sénèque: «_Singulas

dies, singulas vitas puta_» (Chaque jour séparément est une vie

séparée), et se rendre ce seul temps réel aussi agréable que possible.

Les seuls maux futurs qui doivent avec raison nous alarmer sont ceux

dont l'arrivée et le moment d'arrivée sont certains. Mais il y en a bien

peu qui soient dans ce cas, car les maux sont ou simplement possibles,

tout au plus vraisemblables, ou bien ils sont certains, mais c'est

l'époque de leur arrivée qui est douteuse. Si l'on se préoccupe des deux

espèces de malheurs, on n'a plus un seul moment de repos. Par

conséquent, afin de ne pas perdre la tranquillité de notre vie pour des

maux dont l'existence ou l'époque sont indécises, il faut nous habituer

à envisager les uns comme ne devant jamais arriver, les autres comme ne

devant sûrement pas arriver de sitôt.

Mais plus la peur nous laisse de repos, plus nous sommes agiles par les

désirs, les convoitises et les prétentions. La chanson si connue de

Gœthe: «_Ich hab' mein Sach auf nichts gestellt_» (J'ai placé mon

souhait dans rien), signifie, au fond, qu'alors seulement qu'il a été

évincé de toutes ses prétentions et réduit à l'existence telle qu'elle

est, nue et dépouillée, l'homme peut acquérir ce calme de l'esprit qui

est la base du bonheur humain, car ce calme est indispensable pour jouir

du présent et par suite de la vie entière. C'est à cet effet également

que nous devrions toujours nous rappeler que le jour d'_aujourd'hui_ ne

vient qu'une seule fois et plus jamais. Mais nous nous imaginons qu'il

reviendra demain: cependant _demain_ est un autre jour qui lui aussi

n'arrive qu'une fois. Nous oublions que chaque jour est une portion

intégrante, donc irréparable, de la vie, et nous le considérons comme

contenu dans la vie de la même manière que les individus sont contenus

dans la notion de l'ensemble Nous apprécierions et nous goûterions aussi

bien mieux le présent, si, dans les jours de bien-être et de santé, nous

reconnaissions à quel point, pendant la maladie ou l'affliction, le

souvenir nous représente comme infiniment enviable chaque heure libre de

douleurs ou de privations; c'est comme un paradis perdu, comme un ami

méconnu. Mais, au contraire, nous vivons nos beaux jours sans leur

accorder d'attention, et alors seulement que les mauvais arrivent, nous

voudrions rappeler les autres. Nous laissons passer à côté de nous, sans

en jouir et sans leur accorder un sourire, mille heures sereines et

agréables, et plus tard, aux temps sombres, nous reportons vers elles

nos vaines aspirations. Au lieu d'agir ainsi, nous devrions rendre

hommage à toute actualité supportable, même la plus banale, que nous

laissons fuir avec tant d'indifférence, que nous repoussons même

impatiemment; nous devrions toujours nous rappeler que ce présent se

précipite en ce même instant dans cette apothéose du passé, où

désormais, rayonnant de la lumière de l'impérissabilité, il est conservé

par la mémoire, pour se représenter à nos yeux comme l'objet de notre

plus ardente aspiration, alors que, surtout aux heures mauvaises, le

souvenir vient lever le rideau.

6° _Se restreindre rend heureux._ Plus notre cercle de vision, d'action

et de contact est étroit, plus nous sommes heureux; plus il est vaste,

plus nous nous trouvons tourmentés ou inquiétés. Car, en même temps que

lui, grandissent et se multiplient les peines, les désirs et les

alarmes. C'est même pour ce motif que les aveugles ne sont pas aussi

malheureux que nous pourrions le croire _a priori;_ on peut en juger au

calme doux, presque enjoué de leurs traits. Cette règle nous explique

aussi en partie pourquoi la seconde moitié de notre vie est plus triste

que la première. En effet, dans le cours de l'existence, l'horizon de

nos vues et de nos relations va s'élargissant. Dans l'enfance, il est

borné à l'entourage le plus proche et aux relations les plus étroites;

dans l'adolescence, il s'étend considérablement; dans l'âge viril, il

embrasse tout le cours de notre vie et s'étend souvent même jusqu'aux

relations les plus éloignées, jusqu'aux États et aux peuples; dans la

vieillesse, il embrasse les générations futures. Toute limitation au

contraire, même dans les choses de l'esprit, profite à notre bonheur.

Car moins il y a d'excitation de la volonté, moins il y aura de

souffrance; or nous savons que la souffrance est positive et le bonheur

simplement négatif. La limitation du cercle d'action enlève à la volonté

les occasions extérieures d'excitation; la limitation de l'esprit, les

occasions intérieures. Cette dernière a seulement l'inconvénient

d'ouvrir l'accès à l'ennui qui devient la source indirecte

d'innombrables souffrances, parce qu'on recourt à tous les moyens pour

le chasser; on essaye des distractions, des réunions, du luxe, du jeu,

de la boisson, et de mille autres choses; de là dommages, ruine et

malheurs de toute sorte. _Difficilis in otio quies._ Pour montrer en

revanche combien la limitation extérieure est bienfaisante pour le

bonheur humain, autant que quelque chose peut l'être, combien elle lui

est même nécessaire, nous n'avons qu'à rappeler que le seul genre de

poème qui entreprenne de peindre des gens heureux, l'idylle, les

représente toujours placés essentiellement dans une condition et un

entourage des plus limités. Ce même sentiment produit aussi le plaisir

que nous trouvons à ce qu'on appelle des tableaux de genre. En

conséquence, nous trouverons du bonheur dans la plus grande _simplicité_

possible de nos relations et même dans l'_uniformité_ du genre de vie,

tant que cette uniformité n'engendrera pas l'ennui: c'est à cette

condition que nous porterons plus légèrement la vie et son fardeau

inséparable; l'existence s'écoulera, comme un ruisseau, sans vagues et

sans tourbillons.

7° Ce qui importe, en dernière instance, à notre bonheur ou à notre

malheur, c'est ce qui remplit et occupe la conscience. Tout travail

purement intellectuel apportera, au total, plus de ressources à l'esprit

capable de s'y livrer, que la vie réelle avec ses alternatives

constantes de réussites et d'insuccès, avec ses secousses et ses

tourments. Il est vrai que cela exige déjà des dispositions d'esprit

prépondérantes. Il faut remarquer en outre que, d'une part, l'activité

extérieure de la vie nous distrait et nous détourne de l'étude et enlève

à l'esprit la tranquillité et le recueillement réclamés, et que, d'autre

part, l'occupation continue de l'esprit rend plus ou moins incapable de

se mêler au train et au tumulte de la vie réelle; il est donc sage de

suspendre une telle occupation lorsque des circonstances quelconques

nécessitent une activité pratique et énergique.

8° Pour vivre avec _prudence_ parfaite et pour retirer de sa propre

expérience tous les enseignements qu'elle contient, il est nécessaire de

se reporter souvent en arrière par la pensée et de récapituler ce qu'on

a vu, fait, appris et senti en même temps dans la vie; il faut aussi

comparer son jugement d'autrefois avec son opinion actuelle, ses projets

et ses aspirations avec leur résultat et avec la satisfaction que ce

résultat nous a donnée. L'expérience nous sert ainsi de professeur

particulier qui vient nous donner des répétitions privées. On peut aussi

la considérer comme le texte, la réflexion et les connaissances en étant

le commentaire. Beaucoup de réflexion et de connaissances avec peu

d'expérience ressemble à ces éditions dont les pages présentent deux

lignes de texte et quarante de commentaire. Beaucoup d'expérience

accompagnée de peu de réflexion et d'instruction rappelle ces éditions

de _Deux-Ponts_ qui n'ont pas de notes et laissent bien des passages

incompris dans le texte.

C'est à ces préceptes que se rapporte la maxime de Pythagore, d'avoir à

passer en revue avant de s'endormir le soir, ce qu'on a fait dans la

journée. L'homme qui s'en va vivant dans le tumulte des affaires ou des

plaisirs sans jamais ruminer son passé et qui se contente de dévider

l'écheveau de sa vie, perd toute raison claire; son esprit devient un

chaos, et dans ses pensées pénètre une certaine confusion dont témoigne

sa conversation abrupte, fragmentaire et pour ainsi dire hachée menu.

Cet état sera d'autant plus prononcé que l'agitation extérieure, la

somme des impressions sera plus grande et l'activité intérieure de

l'esprit moindre.

Observons ici qu'après un laps de temps, quand les relations et les

circonstances qui agissaient sur nous ont disparu, nous ne pouvons plus

faire revenir et revivre la disposition et la sensation produites alors

en nous; mais ce que nous pouvons bien nous rappeler, ce sont nos

_manifestations_ à cette occasion. Or celles-ci sont le résultat,

l'expression et la mesure de celles-là. Aussi la mémoire ou le papier

devraient-ils soigneusement conserver les traces des époques importantes

de notre vie. Tenir son journal est très utile pour cela.

9° Se suffire à soi-même, être tout en tout pour soi, et pouvoir dire:

«_Omnia mea mecum porto_,» voilà certainement pour notre bonheur la

condition la plus favorable; aussi ne saurait-on assez répéter la maxime

d'Aristote: «Η ευδαιμονια των αταρχων εστι» (Le bonheur est à ceux qui

se suffisent à eux-mêmes. _Mor. à Eud._, 7, 2.) [C'est au fond la même

pensée, rendue d'une manière charmante, qu'exprime la sentence de

Chamfort mise en tête de ce traité.] Car, d'une part, il ne faut compter

avec quelque assurance que sur soi-même; d'autre part, les fatigues et

les inconvénients, le danger et les peines que la société apporte avec

elle, sont innombrables et inévitables.

Il n'y a pas de voie qui nous éloigne plus du bonheur que la vie en

grand, la vie des noces et festins, celle que les Anglais appellent le

_high life_, car, en cherchant à transformer notre misérable existence

en une succession de joies, de plaisirs et de jouissances, l'on ne peut

manquer de trouver le désabusement, sans compter les mensonges

réciproques que l'on se débite dans ce monde-là et qui en sont

l'accompagnement obligé[24].

Aphorismes sur la sagesse dans la vie · 第 10 / 20 段