Quand, au contraire, l'admiration même est l'objet principal, c'est que

le sujet n'en est pas digne. Tel est en effet le cas pour la fausse

gloire, c'est-à-dire la gloire non méritée. Celui qui la possède doit

s'en contenter pour tout aliment, puisqu'il n'a pas les qualités dont

cette gloire ne doit être que le symptôme, le simple reflet. Mais il se

dégoûtera souvent de cette gloire même: il arrive un moment où, en dépit

de l'illusion sur son propre compte que la vanité lui procure, il sera

pris de vertige sur ces hauteurs qu'il n'est pas fait pour habiter, ou

bien il s'éveille en lui un vague soupçon de n'être que du cuivre doré;

il est saisi de la crainte d'être dévoilé et humilié comme il le mérite,

surtout alors qu'il peut lire déjà sur le front des sages le jugement de

la postérité. Il ressemble à un homme possédant un héritage en vertu

d'un faux testament. Le retentissement de la gloire vraie, de celle qui

vivra à travers les âges futurs, n'arrive jamais aux oreilles de celui

qui en est l'objet, et pourtant on le tient pour heureux. C'est que ce

sont les hautes facultés auxquelles il doit sa gloire, c'est le loisir

de les développer, c'est-à-dire d'agir en conformité de sa nature, c'est

d'avoir pu ne s'occuper que des sujets qu'il aimait ou qui l'amusaient,

c'est là ce qui l'a rendu heureux; ce n'est aussi que dans ces

conditions que se produisent les œuvres qui iront à la gloire. C'est

donc sa grande âme, c'est la richesse de son intelligence, dont

l'empreinte dans ses œuvres force l'admiration des temps à venir, qui

sont la base de son bonheur; ce sont encore ses pensées dont la

méditation fera l'étude et les délices des plus nobles esprits à travers

d'innombrables siècles. Avoir mérité la gloire, voilà ce qui en fait la

valeur comme aussi la propre récompense. Que des travaux appelés à la

gloire éternelle l'aient parfois obtenue déjà des contemporains, c'est

là un fait dû à des circonstances fortuites et qui n'a pas grande

importance. Car les hommes manquent d'ordinaire de jugement propre, et

surtout ils n'ont pas les facultés voulues pour apprécier les

productions d'un ordre élevé et difficile; aussi suivent-ils toujours

sur ces matières l'autorité d'autrui, et la gloire suprême est accordée

de pure confiance par quatre-vingt-dix-neuf admirateurs sur cent. C'est

pourquoi l'approbation des contemporains, quelque nombreuses que soient

leurs voix, n'a que peu de prix pour le penseur; il n'y distingue

toujours que l'écho de quelques voix peu nombreuses qui ne sont

elles-mêmes parfois qu'un effet du moment. Un virtuose se sentirait-il

bien flatté par les applaudissements approbatifs de son public s'il

apprenait que, sauf un ou deux individus, l'auditoire est composé en

entier de sourds qui, pour dissimuler mutuellement leur infirmité,

applaudissent bruyamment dès qu'ils voient remuer les mains du seul qui

entend? Que serait-ce donc s'il apprenait aussi que ces chefs de claque

ont souvent été achetés pour procurer le plus éclatant succès au plus

misérable racleur! Ceci nous explique pourquoi la gloire contemporaine

subit si rarement la métamorphose en gloire immortelle; d'Alembert rend

la même pensée dans sa magnifique description du temple de la gloire

littéraire: «_L'intérieur du temple n'est habité que par des morts qui

n'y étaient pas de leur vivant, et par quelques vivants que l'on met à

la porte, pour la plupart, dès qu'ils sont morts._»

Pour le dire en passant, élever un monument à un homme de son vivant,

c'est déclarer que pour ce qui le concerne on ne se fie pas à la

postérité. Quand malgré tout un homme arrive pendant sa vie à une gloire

que les générations futures confirmeront, ce ne sera jamais que dans un

âge avancé: il y a bien quelques exceptions à cette règle pour les

artistes et les poètes, mais il y en a beaucoup moins pour les

philosophes. Les portraits d'hommes célèbres pour leurs œuvres, peints

généralement à une époque où leur célébrité était déjà établie,

confirment la règle précédente; ils nous les représentent d'ordinaire

vieux et tout blancs, les philosophes nommément. Au point de vue

eudémonologique, toutefois, la chose est parfaitement justifiée. Avoir

gloire et jeunesse à la fois, c'est trop pour un mortel. Notre existence

est si pauvre que ses biens doivent être répartis avec plus de

ménagement. La jeunesse a bien assez de richesse propre; elle peut s'en

contenter. C'est dans la vieillesse, quand jouissances et plaisirs sont

morts, comme les arbres pendant l'hiver, que l'arbre de la gloire vient

bourgeonner à propos, comme une verdure d'hiver; on peut encore comparer

la gloire ces poires tardives qui se développent pendant l'été, mais

qu'on ne mange qu'en hiver. Il n'y a pas de plus belle consolation pour

le vieillard que de voir toute la force de ses jeunes années

s'incorporer dans des œuvres qui ne vieilliront pas comme sa jeunesse.

Examinons maintenant de plus près la route qui conduit à la gloire par

les sciences, celles-ci étant la branche le plus à notre portée; nous

pourrons établir à leur égard la règle suivante. La supériorité

intellectuelle dont témoigne la gloire scientifique se manifeste

toujours par une combinaison neuve de certaines données. Ces dernières

peuvent être d'espèces très diverses, mais la gloire attachée à leur

combinaison sera d'autant plus grande et plus étendue qu'elles-mêmes

seront plus généralement connues et plus accessibles à chacun. Si ces

données sont, par exemple, des chiffres, des courbes, une question

spéciale de physique, de zoologie, de botanique ou d'anatomie, des

passages corrompus d'auteurs anciens, des inscriptions à demi effacées

ou dont l'alphabet nous manque, ou des points obscurs d'histoire, dans

tous ces cas la gloire qu'on acquerra à les combiner judicieusement ne

s'étendra guère plus loin que la connaissance même de ces données et par

conséquent ne dépassera pas le cercle d'un petit nombre d'hommes qui

vivent d'ordinaire dans la retraite et sont jaloux de la gloire dans

leur profession spéciale. Si, au contraire, les données sont de celles

que tout le monde connaît, si ce sont par exemple des facultés

essentielles et universelles de l'esprit ou du cœur humain, ou bien des

forces naturelles dont l'action se passe constamment sous nos yeux, ou

bien encore la marche, familière à tous, de la nature en général, alors

la gloire de les avoir mises on plus grande lumière par une combinaison

neuve, importante et évidente, se répandra avec le temps dans le sein de

l'humanité civilisée presque tout entière. Car, si les données sont

accessibles à chacun, leur combinaison généralement le sera aussi.

Néanmoins la gloire sera toujours en rapport avec la difficulté à

surmonter. En effet, plus les hommes à qui les données sont connues

seront nombreux, plus il sera difficile de les combiner d'une manière

neuve et juste à la fois, puisqu'une infinité d'esprits s'y seront déjà

essayés et auront épuisé les combinaisons possibles. En revanche, les

données inaccessibles au grand public, et dont la connaissance ne

s'acquiert que par des voies longues et laborieuses, admettront encore

le plus souvent des combinaisons nouvelles; quand on les aborde avec une

raison droite et un jugement sain, on peut aisément avoir la chance

d'arriver à une combinaison neuve et juste. Mais la gloire ainsi obtenue

aura, à peu de chose près, pour limite le cercle même de la connaissance

de ces données. Car la solution des problèmes de cette nature exige, à

la vérité, beaucoup de travail et d'étude; d'autre part, les données

pour les problèmes de la première espèce, où la gloire à acquérir est

précisément la plus élevée et la plus vaste, sont connues de tout le

monde et sans effort; mais, s'il faut peu de travail pour les connaître,

il faudra d'autant plus de talent, de génie même pour les combiner. Or

il n'y a pas de travail qui, pour la valeur propre ou pour celle qu'on

lui attribue, puisse soutenir la comparaison avec le talent ou le génie.

Il résulte de là que ceux qui se savent doués d'une raison solide et

d'un jugement droit, sans avoir pourtant le sentiment de posséder une

intelligence hors ligne, ne doivent pas reculer devant les longues

études et les recherches laborieuses; ils pourront s'élever par là

au-dessus des hommes à la portée desquels se trouvent les données

universellement connues, et atteindre des régions écartées, accessibles

seulement à l'activité du savant. Car ici le nombre des concurrents est

infiniment moindre, et un esprit quelque peu supérieur trouvera bientôt

l'occasion d'une combinaison neuve et juste; le mérite de sa découverte

pourra même s'appuyer en même temps sur la difficulté d'arriver à la

connaissance des données. Mais la multitude ne percevra que de loin le

bruit des applaudissements que ces travaux vaudront à leur auteur de la

part de ses confrères en science, seuls connaisseurs en la matière. En

poursuivant jusqu'à son terme la route ici indiquée, on peut même

déterminer le point où les données, par leur extrême difficulté

d'acquisition, suffisent à elles seules, en dehors de toute combinaison,

pour fonder une gloire. Tels sont les voyages dans les pays très

éloignés et peu visités; on devient célèbre par ce qu'on a vu, non par

ce qu'on a pensé. Ce système a encore ce grand avantage qu'il est plus

facile de communiquer aux autres les choses qu'on a vues que celles

qu'on a pensées, de même que le public comprend plus aisément les

premières que les secondes; on trouve aussi de cette façon plus de

lecteurs. Car, ainsi qu'Asmus l'a déjà dit:

Wenn jemand eine Reise thut,

So kann er was erzählen.

(Après un grand voyage, on a bien des choses à raconter.)

Mais il en résulte aussi que, lorsqu'on fait la connaissance personnelle

d'hommes célèbres de cette espèce, on se rappelle souvent l'observation

d'Horace:

Cœlum, non animum, mutant, qui trans mare currunt.

(Ep. I, 11, t. 27.)

(C'est changer de climat, ce n'est pas changer d'humeur, que de courir

au delà des mers.)

En ce qui concerne maintenant l'homme doué de hautes facultés, celui qui

seul peut oser aborder la solution de ces grands et difficiles problèmes

traitant des choses générales et universelles, celui-là fera bien d'une

part d'élargir le plus possible son horizon, mais d'autre part il devra

l'étendre également dans toutes les directions, sans s'égarer trop

profondément dans quelqu'une de ces régions plus spéciales, connues

seulement de peu d'individus; en d'autres mots, sans pénétrer trop avant

dans les détails spéciaux d'une seule science, et bien moins encore

faire de la micrologie, dans quelque branche que ce soit. Car il n'a pas

besoin de s'adonner aux choses difficilement accessibles pour échapper à

la foule des concurrents; ce qui est à la portée de tous lui fournira

précisément matière à des combinaisons neuves, importantes et vraies.

Mais, par là même, son mérite pourra être apprécié par tous ceux qui

connaissent les données, et c'est la plus grande partie du genre humain.

Voilà la raison de l'immense différence entre la gloire réservée aux

poètes et aux philosophes et celle accessible aux physiciens, chimistes,

anatomistes, minéralogues, zoologues, philologues, historiens et autres.

CHAPITRE V

PARÉNÉSES ET MAXIMES

Ici moins que partout j'ai la prétention d'être complet; sans quoi

j'aurais à répéter les nombreuses, et en partie excellentes, règles de

la vie données par les penseurs de tous les temps, depuis Theognis et le

pseudo-Salomon[23] jusqu'à La Rochefoucauld; je ne pourrais pas éviter

non plus beaucoup de lieux communs des plus rebattus. J'ai renoncé aussi

presque entièrement à tout ordre systématique. Que le lecteur s'en

console, car en pareilles matières un traité complet et systématique eût

été infailliblement ennuyeux. Je n'ai consigné que ce qui m'est venu

tout d'abord à l'esprit, ce qui m'a semblé digne d'être communiqué et ce

qui, autant que je me le rappelais, n'avait pas encore été dit, pas

aussi complètement du moins et pas sous cette même forme; je ne fais

donc que glaner dans ce vaste champ où d'autres ont récolté avant moi.

Toutefois pour apporter un peu de suite dans cette grande variété

d'opinions et de conseils relatifs à mon sujet, je les classerai en

maximes générales et en maximes concernant notre conduite envers

nous-mêmes, puis envers les autres et enfin en face de la marche des

choses et du sort en ce monde.

I.--Maximes générales.

1° Je considère comme la règle suprême de toute sagesse dans la vie la

proposition énoncée par Aristote dans sa _Morale à Nicomaque_ (VII, 12):

«ο φρονιμος το αλυπον διωχει, ου το ηδυ» ce qui peut se traduire ainsi:

_Le sage poursuit l'absence de douleur et non le plaisir._ La vérité de

cette sentence repose sur ce que tout plaisir et tout bonheur sont de

nature négative, la douleur par contre de nature positive. J'ai

développé et prouvé cette thèse dans mon ouvrage principal, vol. I, §

58. Je veux cependant l'expliquer encore par un fait d'observation

journalière. Quand notre corps tout entier est sain et intact, sauf une

petite place blessée ou douloureuse, la conscience cesse de percevoir la

santé du tout; l'attention se dirige tout entière sur la douleur de la

partie lésée, et le plaisir, déterminé par le sentiment total de

l'existence, s'efface. De même, quand toutes nos affaires marchent à

notre gré, sauf une seule qui va à rencontre, c'est celle-ci, fût-elle

de minime importance, qui nous trotte constamment par la cervelle, c'est

sur elle que se reporte toujours notre pensée et rarement sur les autres

choses, plus importantes, qui marchent à notre souhait. Dans les deux

cas, c'est la _volonté_ qui est lésée, la première fois telle qu'elle

_s'objective_ dans l'organisme, la seconde fois dans les efforts de

l'homme; nous voyons, dans les deux cas, que sa satisfaction n'agit

jamais que négativement, et que, par conséquent, elle n'est pas éprouvée

directement du tout; c'est tout au plus par voie réflexe qu'elle arrive

à la conscience. Ce qu'il y a de positif au contraire, c'est

l'empêchement de la volonté, lequel se manifeste directement aussi. Tout

plaisir consiste à supprimer cet empêchement, à s'en affranchir, et ne

saurait être, par conséquent, que de courte durée.

Voilà donc sur quoi repose l'excellente règle d'Aristote rapportée

ci-dessus, d'avoir à diriger notre attention non sur les jouissances et

les agréments de la vie, mais sur les moyens d'échapper autant qu'il est

possible aux maux innombrables dont elle est semée. Si cette voie

n'était pas la vraie, l'aphorisme de Voltaire: «_Le bonheur n'est qu'un

rêve et la douleur est réelle_,» serait aussi faux qu'il est juste en

réalité. Aussi, quand on veut arrêter le bilan de sa vie au point de vue

eudémonologique, il ne faut pas établir son compte d'après les plaisirs

qu'on a goûtés, mais d'après les maux auxquels on s'en soustrait. Bien

plus, l'eudémonologie, c'est-à-dire un traité de la vie heureuse, doit

commencer par nous enseigner que son nom même est un euphémisme, et que

par «vivre heureux» il faut entendre seulement «moins malheureux», en un

mot, supportablement. Et, de fait, la vie n'est pas là pour qu'on en

jouisse, mais pour qu'on subisse, pour qu'on s'en acquitte; c'est ce

qu'indiquent aussi bien des expressions telles que, en latin: «_degere

vitam_», «_vitam defungi_»; en italien: «_si scampa cori_»; en allemand:

«_man muss suchen, durch zukommen_», «_er wird schon durch die Welt

kommen_», et autres semblables. Oui, c'est une consolation, dans la

vieillesse, que d'avoir derrière soi le labeur de la vie. L'homme le

plus heureux est donc celui qui parcourt sa vie sans douleurs trop

grandes, soit au moral soit au physique, et non pas celui qui a eu pour

sa part les joies les plus, vives ou les jouissances les plus fortes.

Vouloir mesurer sur celles-ci le bonheur d'une existence, c'est recourir

à une fausse échelle. Car les plaisirs sont et restent négatifs; croire

qu'ils rendent heureux est une illusion que l'envie entretient et par

laquelle elle se punit elle-même. Les douleurs au contraire sont senties

positivement, c'est leur absence qui est l'échelle du bonheur de la vie.

Si, à un état libre de douleur vient s'ajouter encore l'absence de

l'ennui, alors on atteint le bonheur sur terre dans ce qu'il a

d'essentiel, car le reste n'est plus que chimère. Il suit de là qu'il ne

faut jamais acheter de plaisirs au prix de douleurs, ni même de leur

menace seule, vu que ce serait payer du _négatif_ et du _chimérique_

avec du _positif_ et du _réel_. En revanche, il y a bénéfice à sacrifier

des plaisirs pour éviter des douleurs. Dans l'un et l'autre cas, il est

indifférent que les douleurs suivent ou précèdent les plaisirs. Il n'y a

vraiment pas de folie plus grande que de vouloir transformer ce théâtre

de misères en un lieu de plaisance, et de poursuivre des jouissances et

des joies au lieu de chercher à éviter la plus grande somme possible de

douleurs. Que de gens cependant tombent dans cette folie! L'erreur est

infiniment moindre chez celui qui, d'un œil trop sombre, considère ce

monde comme une espèce d'enfer et n'est occupé qu'à s'y procurer un

logis à l'épreuve des flammes. Le fou court après les plaisirs de la vie

et trouve la déception; le sage évite les maux. Si malgré ces efforts il

n'y parvient pas, la faute en est alors au destin et non à sa folie.

Mais pour peu qu'il y réussisse, il ne sera pas déçu, car les maux qu'il

aura écartés sont des plus réels. Dans le cas même où le détour fait

pour leur échapper eût été trop grand et où il aurait sacrifié

inutilement des plaisirs, il n'a rien perdu en réalité: car ces derniers

sont chimériques, et se désoler de leur perte serait petit ou plutôt

ridicule.

Pour avoir méconnu cette vérité à la faveur de l'optimisme, on a ouvert

la source de bien des calamités. En effet, dans les moments où nous

sommes libres de souffrances, des désirs inquiets font briller à nos

yeux les chimères d'un bonheur qui n'a pas d'existence réelle et nous

induisent à les poursuivre: par là nous attirons la douleur qui est

incontestablement réelle. Alors nous nous lamentons sur cet état exempt

de douleurs que nous avons perdu et qui se trouve maintenant derrière

nous comme un Paradis que nous avons laissé échapper à plaisir, et nous

voudrions vainement rendre non-avenu ce qui est avenu. Il semble ainsi

qu'un méchant démon soit constamment occupé, par les mirages trompeurs

de nos désirs, à nous arracher à cet état exempt de souffrances, qui est

le bonheur suprême et réel. Le jeune homme s'imagine que ce monde qu'il

n'a pas encore vu est là pour être goûté, qu'il est le siège d'un

bonheur positif qui n'échappe qu'à ceux qui n'ont pas l'adresse de s'en

emparer. Il est fortifié dans sa croyance par les romans et les poésies,

et par cette hypocrisie qui mène le monde, partout et toujours, par les

apparences extérieures. Je reviendrai tout à l'heure là-dessus.

Désormais, sa vie est une chasse au bonheur positif, menée avec plus ou

moins de prudence; et ce bonheur positif est, à ce titre, censé composé

de plaisirs positifs. Quant aux dangers auxquels on s'expose, eh bien,

il faut en prendre son parti. Cette chasse entraîne à la poursuite d'un

gibier qui n'existe en aucune façon, et finit d'ordinaire par conduire

au malheur bien réel et bien positif. Douleurs, souffrances, maladies,

pertes, soucis, pauvreté, déshonneur et mille autres peines, voilà sous

quelles formes se présente le résultat. Le désabusement arrive trop

tard. Si au contraire on obéit à la règle ici exposée, si l'on établit

le plan de sa vie en vue d'éviter les souffrances, c'est-à-dire

d'écarter le besoin, la maladie et toute autre peine, alors le but est

réel; on pourra obtenir quelque chose, et d'autant plus que le plan aura

été moins dérangé par la poursuite de cette chimère du bonheur positif.

Ceci s'accorde avec ce que Gœthe, dans les affinités électives, fait

dire à Mittler, qui est toujours occupé du bonheur des autres: «_Celui

qui veut s'affranchir d'un mal sait toujours ce qu'il veut; celui qui

cherche mieux qu'il n'a est aussi aveugle qu'un cataracté._» Ce qui

rappelle ce bel adage français: «_le mieux est l'ennemi du bien._» C'est

de là également que l'on peut déduire l'idée fondamentale du cynisme,

tel que je l'ai exposée dans mon grand ouvrage, tome II, chap. 16.

Qu'est-ce en effet qui portait les cyniques à rejeter toutes

jouissances, si ce n'est la pensée des douleurs dont elles

s'accompagnent de près ou de loin? Éviter celles-ci leur semblait

autrement important que se procurer les premières. Profondément pénétrés

et convaincus de la condition négative de tout plaisir et positive de

toute souffrance, ils faisaient tout pour échapper aux maux, et pour

cela jugeaient nécessaire de repousser entièrement et intentionnellement

les jouissances qu'ils considéraient comme des pièges tendus pour nous

livrer à la douleur.

Certes nous naissons tous en Arcadie, comme dit Schiller, c'est-à-dire

nous abordons la vie pleins de prétentions au bonheur, au plaisir, et

nous entretenons le fol espoir d'y arriver. Mais, règle générale, arrive

bientôt le destin, qui nous empoigne rudement et nous apprend que rien

n'est _à nous_, que tout est _à lui_, en ce qu'il a un droit incontesté

non seulement sur tout ce que nous possédons et acquérons, sur femme et

enfants, mais même sur nos bras et nos jambes, sur nos yeux et nos

oreilles, et jusque sur ce nez que nous portons au milieu du visage. En

tout cas, il ne se passe pas longtemps, et l'expérience vient nous faire

comprendre que bonheur et plaisir sont une «_Fata Morgana_» qui, visible

de loin seulement, disparaît quand on s'en approche, mais qu'en revanche

souffrance et douleur ont de la réalité, qu'elles se présentent

immédiatement et par elles-mêmes, sans prêter à l'illusion ni à

l'attente. Si la leçon porte ses fruits, alors nous cessons de courir

après le bonheur et le plaisir, et nous nous attachons plutôt à fermer,

autant que possible, tout accès à la douleur et à la souffrance. Nous

reconnaissons aussi que ce que le monde peut nous offrir de mieux, c'est

une existence sans peine, tranquille, supportable, et c'est à une telle

vie que nous bornons nos exigences, afin d'en pouvoir jouir plus

sûrement. Car, pour ne pas devenir très malheureux, le moyen le plus

certain est de ne pas demander à être très heureux. C'est ce qu'a

reconnu Merck, l'ami de jeunesse de Gœthe, quand il a écrit: «_Cette

vilaine prétention à la félicité, surtout dans la mesure où nous la

rêvons, gâte tout ici-bas. Celui qui peut s'en affranchir et ne demande

que ce qu'il a devant soi, celui-là pourra se faire jour à travers la

mêlée.» (Corresp. de Merck._) Il est donc prudent d'abaisser à une

échelle très modeste ses prétentions aux plaisirs, aux richesses, au

rang, aux honneurs, etc., car ce sont elles qui nous attirent les plus

grandes infortunes; c'est cette lutte pour le bonheur, pour la splendeur

et les jouissances. Mais une telle conduite est déjà sage et avisée par

là seul qu'il est très facile d'être extrêmement malheureux et qu'il

est, non pas difficile, mais tout à fait impossible, d'être très

heureux. Le chantre de la sagesse a dit avec raison:

Auream quisquis mediocritatem

Diligit, tutus caret obsoleti

Sordibus tecti, caret invidenda

Sobrius aula.

Sævius ventis agitatur ingens

Pinus: et celsæ graviore casu

Decidunt turres: feriuntque summos

Fulgura montes.

(Horace, l. II, od. 10.)

(Celui qui aime la médiocrité, plus précieuse que l'or, ne cherche pas

le repos sous le misérable toit d'une chaumière, et, sobre en ses

désirs, fuit les palais que l'on envie. Le chêne altier est plus souvent

battu par l'orage; les hautes tours s'écroulent avec plus de fracas, et

c'est la cime des monts que va frapper la foudre.)

Quiconque, s'étant pénétré des enseignements de ma philosophie, sait que

toute notre existence est une chose qui devrait plutôt ne pas être et

que la suprême sagesse consiste à la nier et à la repousser, celui-là ne

fondera de grandes espérances sur aucune chose ni sur aucune situation,

ne poursuivra avec emportement rien au monde et n'élèvera de grandes

plaintes au sujet d'aucun mécompte, mais il reconnaîtra la vérité de ce

que dit Platon (_Rép._, X, 604): «ουτε τι των ανθρωπινων αξιον μεγαλης

σπουδης» (Rien des choses humaines n'est digne d'un grand empressement),

et cette autre vérité du poète persan:

As-tu perdu l'empire du monde?

Ne t'en afflige point; ce n'est rien.

As-tu conquis l'empire du monde?

Ne t'en: réjouis pas; ce n'est rien.

Douleurs et félicités, tout passe,

Passe à côté du monde, ce n'est rien.

(Anwari Soheili.)

(Voir l'épigraphe du _Gulistan_ de Sardi, traduit en allemand par Graf.)

Ce qui augmente particulièrement la difficulté de se pénétrer de vues

aussi sages, c'est cette hypocrisie du monde dont j'ai parlé plus haut,

et rien ne serait utile comme de la dévoiler de bonne heure à la

jeunesse. Les magnificences sont pour la plupart de pures apparences,

comme des décors de théâtre, et l'essence de la chose manque. Ainsi des

vaisseaux pavoises et fleuris, des coups de canon, des illuminations,

des timbales et des trompettes, des cris d'allégresse, etc., tout cela

est l'enseigne, l'indication, l'hiéroglyphe de la _joie;_ mais le plus

souvent la joie n'y est pas: elle seule s'est excusée de venir à la

fête. Là où réellement elle se présente, là elle arrive d'ordinaire sans

se faire inviter ni annoncer, elle vient d'elle-même et sans façons,

s'introduisant en silence, souvent pour les motifs les plus

insignifiants et les plus futiles, dans les occasions les plus

journalières, parfois même dans des circonstances qui ne sont rien moins

que brillantes ou glorieuses. Comme l'or en Australie, elle se trouve

éparpillée, çà et là, selon le caprice du hasard, sans règle ni loi, le

plus souvent en poudre fine, très rarement en grosses masses. Mais

aussi, dans toutes ces manifestations dont nous avons parlé, le seul but

est de faire accroire aux autres que la joie est de la fête;

l'intention, c'est de produire l'illusion dans la tête d'autrui.

Aphorismes sur la sagesse dans la vie · 第 9 / 20 段