n'a pas du tout besoin d'importation, de même est heureux l'homme à qui
suffit sa richesse intérieure et qui pour son amusement ne demande que
peu, ou même rien, au monde extérieur, attendu que pareille importation
est chère, assujettissante, dangereuse; elle expose à des désagréments
et, en définitive, n'est toujours qu'un mauvais succédané pour les
productions du sol propre. Car nous ne devons, à aucun égard, attendre
grand'chose d'autrui, et du dehors en général. Ce qu'un individu peut
être pour un autre est chose très étroitement limitée; chacun finit par
rester seul, et _qui_ est seul? devient alors la grande question. Gœthe
a dit à ce sujet, parlant d'une manière générale, qu'en toutes choses
chacun en définitive est réduit à soi-même (_Poésie et vérité_, vol.
III). Oliver Goldsmith dit également:
Still to ourselves in ev'ry place consign'd,
Our own felicity we make or find.
(_The traveller_, v. 431 et suiv.)
(Cependant, en tout lieu, réduits à nous-mêmes, c'est nous qui faisons
ou trouvons notre propre bonheur.)
Chacun doit donc être et fournir à soi-même ce qu'il y a de meilleur et
de plus important. Plus il en sera ainsi, plus, par suite, l'individu
trouvera en lui-même les sources de ses plaisirs, et plus il sera
heureux. C'est donc avec raison qu'Aristote a dit: η ευδαμονια των
αυταρχων εστι (_Mor. à Eud._, VII, 2) (Le bonheur appartient à ceux qui
se suffisent à eux-mêmes). En effet, toutes les sources extérieures du
bonheur et du plaisir sont, de leur nature, éminemment incertaines,
équivoques, fugitives, aléatoires, partant sujettes à s'arrêter
facilement même dans les circonstances les plus favorables, et c'est
même inévitable, attendu que nous ne pouvons pas les avoir toujours sous
la main. Bien plus, avec l'âge, presque toutes tarissent fatalement; car
alors amour, badinage, plaisir des voyages et de l'équitation, aptitude
à figurer dans le monde, tout cela nous abandonne; la mort nous enlève
jusqu'aux amis et parents. C'est à ce moment, plus que jamais, qu'il est
important de savoir ce qu'on a par soi-même. Il n'y a que cela, on
effet, qui résistera le plus longtemps. Cependant, à tout âge, sans
distinction, cela est et demeure la source vraie et la seule permanente
du bonheur. Car il n'y a pas beaucoup à gagner dans ce monde: la misère
et la douleur le remplissent, et, quant à ceux qui leur ont échappé,
l'ennui est là qui les guette de tous les coins. En outre, c'est
d'ordinaire la perversité qui y gouverne et la sottise qui y parle haut.
Le destin est cruel, et les hommes sont pitoyables. Dans un monde ainsi
fait, celui qui a beaucoup en lui-même est pareil à une chambre d'arbre
de Noël, éclairée, chaude, gaie, au milieu des neiges et des glaces
d'une nuit de décembre. Par conséquent, avoir une individualité riche et
supérieure et surtout beaucoup d'intelligence constitue indubitablement
sur terre le sort le plus heureux, quelque différent qu'il puisse être
du sort le plus brillant. Aussi que de sagesse dans cette opinion émise
sur Descartes par la reine Christine de Suède, âgée alors de dix-neuf
ans à peine: «_M. Descartes est le plus heureux de tous les mortels, et
sa condition me semble digne d'envie_» (_Vie de Desc._, par Baillet, l.
VII, ch. 10). Descartes vivait à cette époque depuis vingt ans en
Hollande, dans la plus profonde solitude, et la reine ne le connaissait
que par ce qu'on lui en avait raconté et pour avoir lu un seul de ses
ouvrages. Il faut seulement, et c'était précisément le cas chez
Descartes, que les circonstances extérieures soient assez favorables
pour permettre de se _posséder_ et d'être content de soi-même; c'est
pourquoi l'_Ecclésiaste_ (7, 12) disait déjà: «_La sagesse est bonne
avec un patrimoine et nous aide à nous réjouir de la vue du soleil._»
L'homme à qui, par une faveur de la nature et du destin, ce sort a été
accordé, veillera avec un soin jaloux à ce que la source intérieure de
son bonheur lui demeure toujours accessible; il faut pour cela
indépendance et loisirs. Il les acquerra donc volontiers par la
modération et l'épargne; et d'autant plus facilement qu'il n'en est pas
réduit, comme les autres hommes, aux sources extérieures des
jouissances. C'est pourquoi la perspective des fonctions, de l'or, de la
faveur, et l'approbation du monde ne l'induiront pas à renoncer à
lui-même pour s'accommoder aux vues mesquines ou au mauvais goût des
hommes. Le cas échéant, il fera comme Horace dans son épître à Mécène
(livre I, ép. 7). C'est une grande folie que de perdre _à l'intérieur_
pour gagner _à l'extérieur_, en d'autres termes, de livrer, en totalité
ou en partie, son repos, son loisir et son indépendance contre l'éclat,
le sang, la pompe, les titres et les honneurs. Gœthe l'a fait cependant.
Quant à moi, mon génie m'a entraîné énergiquement dans la voie opposée.
Cette vérité, examinée ici, que la source principale du bonheur humain
vient de l'intérieur, se trouve confirmée par la juste remarque
d'Aristote dans sa _Morale à Nicomaque_ (I, 7; et VII, 13, 14); il dit
que toute jouissance suppose une activité, par conséquent l'emploi d'une
force, et ne peut exister sans elle. Cette doctrine aristotélicienne de
faire consister le bonheur de l'homme dans le libre exercice de ses
facultés saillantes est reproduite également par Stobée dans son _Exposé
de la morale péripatéticienne_ (_Ecl. éth_. II, ch. 7); en voici un
passage: Ενεργειαν ειναι την ευδαιμονιαν χατ' αρετην, εν πραξεσι
προηγουμεναις χατ' ευχην (Le bonheur consiste à exercer ses facultés par
des travaux capables de résultat); il explique aussi que αρετη désigne
toute faculté hors ligne. Or la destination primitive des forces dont la
nature a muni l'homme, c'est la lutte contre la nécessité qui l'opprime
de toutes parts. Quand la lutte fait trêve un moment, les forces sans
emploi deviennent un fardeau pour lui; il doit alors _jouer_ avec elles,
c'est-à-dire les employer sans but; sinon il s'expose à l'autre source
des malheurs humains, à l'ennui. Aussi est-ce l'ennui qui torture les
grands et les riches avant tous autres, et Lucrèce a fait de leur misère
un tableau dont on a chaque jour, dans les grandes villes, l'occasion de
reconnaître la frappante vérité:
Exit sæpe foras magnis ex ædibus ille,
Esse domi quem pertæsum est, subitaque reventat;
Quippe foris nihilo melius qui sentiat esse
Currit, agens mannos, ad villam præcipitanter,
Auxilium tectis quasi ferre ardentibus instans:
Oscitat exemplo, tetigit quum limina villæ;
Aut abit in somnum gravis, atque oblivia quærit;
Aut etiam properana urbem petit, atque revisit.
(L. III, v. 1073 et suiv.).
(Celui-ci quitte son riche palais pour se dérober à l'ennui; mais il y
rentre un moment après, ne se trouvant pas plus heureux ailleurs. Cet
autre se sauve à toute bride dans ses terres, on dirait qu'il court
éteindre un incendie; mais, à peine en a-t-il touché les limites, qu'il
y trouve l'ennui; il succombe au sommeil et cherche à s'oublier
lui-même: dans un moment, vous allez le voir regagner la ville avec la
même promptitude.) (Traduction de La Grange, 1821.)
Chez ces messieurs, tant qu'ils sont jeunes, les forces musculaires et
génitales doivent faire les frais. Mais plus tard il ne reste plus que
les forces intellectuelles; en leur absence ou à défaut de développement
ou de matériaux approvisionnés pour servir leur activité, la misère est
grande. La _volonté_ étant la seule force inépuisable, on cherche alors
à la stimuler en excitant les passions; on recourt, par exemple, aux
gros jeux de hasard, à ce vice dégradant en vérité.--Du reste, tout
individu désœuvré choisira, selon la nature des forces prédominantes en
lui, un amusement qui les occupe, tel que le jeu de boule ou d'échecs,
la chasse ou la peinture, les courses de chevaux ou la musique, les jeux
de cartes ou la poésie, l'héraldique ou la philosophie, etc.
Nous pouvons même traiter cette matière avec méthode, en nous reportant
à la racine des _trois forces physiologiques fondamentales_: nous avons
donc à les étudier ici dans leur _jeu sans but_; elles se présentent
alors à nous comme la source de trois espèces de jouissances possibles,
parmi lesquelles chaque homme choisira celles, qui lui sont
proportionnées selon que l'une ou l'autre de ces forces prédomine en
lui.
Ainsi nous trouvons, premièrement, les jouissances de la _force
reproductive_: elles consistent dans le manger, le boire, la digestion,
le repos et le sommeil. Il existe des peuples entiers à qui l'on
attribue de faire glorieusement de ces jouissances des plaisirs
nationaux. Secondement, les jouissances de l'_irritabilité_: ce sont les
voyages, la lutte, le saut, la danse, l'escrime, l'équitation et les
jeux athlétiques de toute espèce, comme aussi la chasse, voire même les
combats et la guerre. Troisièmement, les jouissances de la
_sensibilité_: telles que contempler, penser, sentir, faire de la
poésie, de l'art plastique, de la musique, étudier, lire, méditer,
inventer, philosopher, etc. Il y aurait à faire bien des observations
sur la valeur, le degré et la durée de ces différentes espèces de
jouissances; nous en abandonnons le soin au lecteur. Mais tout le monde
comprendra que notre plaisir, motivé constamment par l'emploi de nos
forces propres, comme aussi notre bonheur, résultat du retour fréquent
de ce plaisir, seront d'autant plus grands que la force productrice est
de plus noble espèce. Personne ne pourra nier non plus que le premier
rang, sous ce rapport, revient à la sensibilité, dont la prédominance
décidée établit la distinction entre l'homme et les autres espèces
animales; les deux autres forces physiologiques fondamentales, qui
existent dans l'animal au même degré ou à un degré plus énergique même
que chez l'homme, ne viennent qu'en seconde ligne. À la sensibilité
appartiennent nos forces intellectuelles. C'est pourquoi sa prédominance
nous rend aptes à goûter les jouissances qui résident dans
l'_entendement_, ce qu'on appelle les plaisirs de l'_esprit_; ces
plaisirs sont d'autant plus grands que la prédominance est plus
accentuée[2]. L'homme normal, l'homme ordinaire ne peut prendre un vif
intérêt à une chose que si elle excite sa volonté, donc si elle lui
offre un intérêt personnel. Or toute excitation persistante de la
volonté est, pour le moins, d'une nature mixte, par conséquent combinée
avec de la-douleur. Les jeux de cartes, cette occupation habituelle de
la «bonne société» dans tous les pays[3], sont un moyen d'exciter
intentionnellement la volonté, et cela par des intérêts tellement
minimes qu'ils ne peuvent occasionner que des douleurs momentanées et
légères, non pas de ces douleurs permanentes et sérieuses; tellement
qu'on peut les considérer comme de simples chatouillements de la
volonté. L'homme doué des forces intellectuelles prédominantes, au
contraire, est capable de s'intéresser vivement aux choses par la voie
de l'_intelligence_ pure, sans immixtion aucune du _vouloir_; il en
éprouve le besoin même. Cet intérêt le transporte alors dans une région
à laquelle la douleur est essentiellement étrangère, pour ainsi dire,
dans l'atmosphère des dieux à la vie facile, θεων ρεια ξωοντων. Pendant
qu'ainsi l'existence du reste des hommes s'écoule dans
l'engourdissement, et que leurs rêves et leurs aspirations sont dirigés
vers les intérêts mesquins du bien-être personnel avec leurs misères de
toute sorte; pendant qu'un ennui insupportable les saisit dès qu'ils ne
sont plus occupés à poursuivre ces projets et qu'ils restent réduits à
eux-mêmes; pendant que l'ardeur sauvage de la passion peut seule remuer
cette masse inerte; l'homme, au contraire, doté de facultés
intellectuelles prépondérantes, possède une existence riche en pensées,
toujours animée et toujours importante; des objets dignes et
intéressants l'occupent dès qu'il a le loisir de s'y adonner, et il
porte en lui une source des plus nobles jouissances. L'impulsion
extérieure lui est fournie par les œuvres de la nature et par l'aspect
de l'activité humaine, et, en outre, par les productions si variées des
esprits éminents de tous les temps et de tous les pays, productions que
lui seul peut réellement goûter en entier, car lui seul est capable de
les comprendre et de les sentir entièrement. C'est donc pour lui, en
réalité, que ceux-ci ont vécu; c'est donc à lui, en fait, qu'ils se sont
adressés; tandis que les autres, comme des auditeurs d'occasion, ne
comprennent que par-ci par-là et à demi seulement. Il est certain que
par là même l'homme supérieur acquiert un besoin de plus que les autres
hommes, le besoin d'apprendre, de voir, d'étudier, de méditer,
d'exercer; le besoin aussi, par conséquent, d'avoir des loisirs
disponibles. Or, ainsi que Voltaire l'a observé justement, comme «_il
n'est de vrais plaisirs qu'avec de vrais besoins_», ce besoin de l'homme
intelligent est précisément la condition qui met à sa portée des
jouissances dont l'accès demeure à jamais interdit aux autres; pour
ceux-ci, les beautés de la nature et de l'art, les œuvres
intellectuelles de toute espèce, même lorsqu'ils s'en entourent, ne sont
au fond que ce que sont des courtisanes pour un vieillard. Un être ainsi
privilégié, à côté de sa vie personnelle, vit d'une seconde existence,
d'une existence intellectuelle qui arrive par degrés à être son
véritable but, l'autre n'étant plus considérée que comme _moyen_; pour
le reste des hommes, c'est leur existence même, insipide, creuse et
désolée, qui doit leur servir de but. La vie intellectuelle sera
l'occupation principale de l'homme supérieur; augmentant sans cesse son
trésor de jugement et de connaissance, elle acquiert aussi constamment
une liaison et une gradation, une unité et une perfection de plus en
plus prononcées, comme une œuvre d'art envoie de formation. En revanche,
quel pénible contraste fait avec celle-ci la vie des autres, purement
pratique, dirigée uniquement vers le bien-être personnel, n'ayant
d'accroissement possible qu'en longueur, sans pouvoir gagner en
profondeur, et destinée néanmoins à leur servir de but pour elle-même,
pendant que pour l'autre elle est un simple moyen.
Notre vie pratique, réelle, dès que les passions ne l'agitent pas, est
ennuyeuse et fade; quand elles l'agitent, elle devient bientôt
douloureuse; c'est pourquoi ceux-là seuls sont heureux qui ont reçu en
partage une somme d'intellect excédant la mesure que réclamé le service
de leur volonté. C'est ainsi que, à côté de leur vie effective, ils
peuvent vivre d'une vie intellectuelle qui les occupe et les divertit
sans douleur et cependant avec vivacité. Le simple _loisir_,
c'est-à-dire un _intellect non occupé au service de la volonté_, ne
suffit pas; il faut pour cela un excédant _positif de force_ qui seul
nous rend apte à une occupation purement spirituelle et non attachée au
service de la volonté. Au contraire, «_otium sine litteris mors est et
hominis vivi sepultura_» (Sénèque, Ep. 82) (Le repos sans l'étude est
une espèce de mort qui met un homme tout vivant au tombeau). Dans la
mesure de cet excédant, la vie intellectuelle existant à côté de la vie
réelle présentera d'innombrables gradations, depuis les travaux du
collectionneur décrivant les insectes, les oiseaux, les minéraux, les
monnaies, etc., jusqu'aux plus hautes productions de la poésie et de la
philosophie.
Cette vie intellectuelle protège non seulement contre l'ennui, mais
encore contre ses pernicieuses conséquences. Elle abrite en effet contre
la mauvaise compagnie et contre les nombreux dangers, les malheurs, les
pertes et les dissipations auxquels on s'expose en cherchant son bonheur
tout entier dans la vie réelle. Pour parler de moi, par exemple, ma
philosophie ne m'a rien rapporté, mais elle m'a beaucoup épargné.
L'homme normal au contraire est limité, pour les plaisirs de la vie, aux
choses _extérieures_, telles que la richesse, le rang, la famille, les
amis, la société, etc.; c'est là-dessus qu'il fonde le bonheur de sa
vie; aussi ce bonheur s'écroule-t-il quand il les perd ou qu'il y
rencontre des déceptions. Pour désigner cet état de l'individu, nous
pouvons dire que _son centre de gravité tombe en dehors de lui_. C'est
pour cela que ses souhaits et ses caprices sont toujours changeants:
quand ses moyens le lui permettent, il achètera tantôt des villas,
tantôt des chevaux, ou bien il donnera des fêtes, puis il entreprendra
des voyages, mais surtout il mènera un train fastueux, tout cela
précisément parce qu'il cherche n'importe où une satisfaction venant _du
dehors_; tel l'homme épuisé espère trouver dans des consommés et dans
des drogues de pharmacie la santé et la vigueur dont la vraie source est
la force vitale propre. Pour ne pas passer immédiatement à l'extrême
opposé, prenons maintenant un homme doué d'une puissance intellectuelle
qui, sans être éminente, dépasse toutefois la mesure ordinaire et
strictement suffisante. Nous verrons cet homme, quand les sources
extérieures de plaisirs viennent à tarir ou ne le satisfont plus,
cultiver en amateur quelque branche des beaux-arts, ou bien quelque
science, telle que la botanique, la minéralogie, la physique,
l'astronomie, l'histoire, etc., et y trouver un grand fonds de
jouissance et de récréation. À ce titre, nous pouvons dire que _son
centre de gravité tombe déjà en partie en lui_. Mais le simple
_dilettantisme_ dans l'art est encore bien éloigné de la faculté
créatrice; d'autre part, les sciences ne dépassent pas les rapports des
phénomènes entre eux, elles ne peuvent pas absorber l'homme tout entier,
combler tout son être, ni par conséquent s'entrelacer si étroitement
dans le tissu de son existence qu'il en devienne incapable de prendre
intérêt à tout le reste. Ceci demeure réservé exclusivement à la suprême
éminence intellectuelle, à celle qu'on appelle communément le génie;
elle seule prend pour thème, entièrement et absolument, l'existence et
l'essence des choses; après quoi elle tend, selon sa direction
individuelle, à exprimer ses profondes conceptions, par l'art, la poésie
ou la philosophie.
Ce n'est que pour un homme de cette trempe que l'occupation permanente
avec soi-même, avec ses pensées et, ses œuvres est un besoin
irrésistible; pour lui, la solitude est la bienvenue, le loisir est le
bien suprême; pour le reste, il peut s'en passer, et, quand il le
possède, il lui est même souvent à charge. De cet homme-là seul nous
pouvons dire que _son centre de gravité tombe tout entier en dedans de
lui-même_. Ceci nous explique en même temps comment il se fait que ces
hommes d'une espèce aussi rare ne portent pas à leurs amis, à leur
famille, au bien public, cet intérêt intime et sans borne dont beaucoup
d'entre les autres sont capables, car ils peuvent en définitive se
passer de tout, pourvu qu'ils se possèdent eux-mêmes. Il existe donc en
eux un élément isolant en plus, dont l'action est d'autant plus
énergique que les autres hommes ne peuvent pas les satisfaire
pleinement; aussi ne sauraient-ils voir dans ces autres tout à fait des
égaux, et même, sentant constamment la dissemblance de leur nature en
tout et partout, ils s'habituent insensiblement à errer parmi les autres
humains comme des êtres d'une espèce différente, et à se servir, quand
leurs méditations se portent sur eux, de la troisième au lieu de la
première personne du pluriel.
Considéré à ce point de vue, l'homme le plus heureux sera donc celui que
la nature a richement doté sous le rapport intellectuel, tellement ce
qui est _en nous_ a plus d'importance que ce qui est en dehors; ceci,
c'est-à-dire l'objectif, de quelque façon qu'il agisse, n'agit jamais
que par l'intermédiaire de l'autre, c'est-à-dire du subjectif; l'action
de l'objectif est donc secondaire. C'est ce qu'expriment les beaux vers
suivants:
Πλουτος ο της ψυχης πλουτος μονος εστιν αληθης,
Τ' αλλα δ'εκει ατην πλειονα των κτεκνων.
(Lucien, _Anthol._, I, 67.)
(La richesse de l'âme est la seule richesse; les autres biens sont
féconds en douleurs).--(Trad. E. Talbot. 12e épigr.)
Un homme riche ainsi à l'intérieur ne demande au monde extérieur qu'un
don négatif, à savoir du loisir pour pouvoir perfectionner et développer
les facultés de son esprit et pour pouvoir jouir de ses richesses
intérieures; il réclame donc uniquement la liberté de pouvoir, pendant
toute sa vie, tous les jours et à toute heure, être lui-même. Pour
l'homme appelé à imprimer la trace de son esprit sur l'humanité entière,
il n'existe qu'un seul bonheur et un seul malheur; c'est de pouvoir
perfectionner ses talents, et compléter ses œuvres,--ou bien d'en être
empêché. Tout le reste pour lui est insignifiant. C'est pourquoi nous
voyons les grands esprits de tous les temps attacher le plus grand prix
au loisir; car, tant vaut l'homme, tant vaut le loisir. «δοκει δε η
ευδκιμονικ εν τη οχολη ειναι» (Le bonheur est dans le loisir), dit
Aristote (_Mor. à Nic._, X, 7). Diogène Laërce (II, 5, 31) rapporte
aussi que «Σωκρατης επηνει οχολην, ως καλλιοτον κρηματων» (Socrate
vantait le loisir comme étant la plus belle des richesses). C'est encore
ce qu'entend Aristote (_Mor. à Nic._, X, 7, 8, 9) quand il déclare que
la vie la plus belle est celle du philosophe. Il dit pareillement dans
la _Politique_ (IV, 11): «Τονευδαιμοναβιον εινχι τον χατ' αρετχν
ανεμποδιστον» (exercer librement son talent, voilà le vrai bonheur).
Gœthe aussi dit dans _Wilhelm Meister_: «Wer mit einem Talent, zu einem
Talent geboren ist, findet in dem selben sein schoenstes Daseyn» (Celui
qui est né avec un talent, pour un talent, trouve en celui-là la plus
belle existence). Mais posséder du loisir n'est pas seulement en dehors
de la destinée ordinaire mais aussi de la nature ordinaire de l'homme,
car sa destination naturelle est d'employer son temps à acquérir le
nécessaire pour son existence et pour celle de sa famille. Il est
l'enfant de la misère; il n'est pas une intelligence libre. Aussi le
loisir arrive bientôt à être un fardeau, puis une torture, pour l'homme
ordinaire, dès qu'il ne peut pas le remplir par des moyens artificiels
et fictifs de toute espèce, par le jeu, par des passe-temps ou par des
dadas de toute forme. Par là même, le loisir entraîne aussi pour lui des
dangers, car on a dit avec raison: «_difficilis in otio quies_.» D'autre
part, cependant, une intelligence dépassant de beaucoup la mesure
normale est également un phénomène anormal, par suite contre nature.
Lorsque toutefois elle est donnée, l'homme qui en est doué, pour trouver
le bonheur, a précisément besoin de ce loisir qui, pour les autres, est
tantôt importun et tantôt funeste; quant à lui, sans loisir, il ne sera
qu'un Pégase sous le joug; en un mot, il sera malheureux. Si cependant
ces deux anomalies, l'une extérieure et l'autre intérieure, se
rencontrent réunies, leur union produit un cas de suprême bonheur, car
l'homme ainsi favorisé mènera alors une vie d'un ordre supérieur, la vie
d'un être soustrait aux deux sources opposées de la souffrance humaine:
le besoin et l'ennui; il est affranchi également et du soin pénible de
se démener pour subvenir à son existence et de l'incapacité à supporter
le loisir (c'est-à-dire l'existence libre proprement dite); autrement,
l'homme ne peut échapper à ces deux maux que par le fait qu'ils se
neutralisent et s'annulent réciproquement.