À l'encontre de tout ce qui précède, il nous faut considérer d'autre

part que, par suite d'une activité prépondérante des nerfs, les grandes

facultés intellectuelles produisent une surexcitation de la faculté de

sentir la douleur sous toutes ses formes; qu'en outre le tempérament

passionné qui en est la condition, ainsi que la vivacité et la

perfection plus grandes de toute perception, qui en sont inséparables,

donnent aux émotions produites par là une violence incomparablement plus

forte; or l'on sait qu'il y a bien plus d'émotions douloureuses qu'il

n'y en a d'agréables; enfin, il faut aussi nous rappeler que les hautes

facultés intellectuelles font de celui qui les possède un homme étranger

aux autres hommes et à leurs agitations, vu que plus il possède en

lui-même, moins il peut trouver en eux. Mille objets auxquels ceux-ci

prennent un plaisir infini lui semblent insipides et répugnants.

Peut-être, de cette façon, la loi de compensation qui règne partout

domine-t-elle également ici. N'a-t-on pas prétendu bien souvent et non

sans quelque apparence de raison, qu'au fond l'homme le plus borné

d'esprit était le plus heureux? Quoi qu'il en soit, personne ne lui

enviera ce bonheur. Je ne veux pas anticiper sur le lecteur pour la

solution définitive de cette controverse, d'autant plus que Sophocle

même a émis là-dessus deux jugements diamétralement opposés:

Πολλω το φρονειν ευδαιμονιας υπαρχει.

(Le savoir est de beaucoup la portion la plus considérable du

bonheur.)--(_Antig._, 1328.)

Une autre fois, il dit:

Εν τω φρονειν γαρ μηδεν ηδιστος βιος.

(La vie du sage n'est pas la plus agréable).--(_Ajax_, 550.)

Les philosophes de l'Ancien Testament ne s'entendent pas davantage entre

eux; Jésus, fils de Sirah, a dit:

Του γαρμωρου υπερ θανατου ζων πονηρχ.

(La vie du fou est pire que la mort), (22,12).

L'Ecclésiaste au contraire (1, 18):

Ο προστιθεις γνωσιν, προσθησει αλγημα.

(Où il y beaucoup de sagesse, il y a beaucoup de douleurs.)

En attendant, je tiens à mentionner ici que ce que l'on désigne plus

particulièrement par un mot exclusivement propre à la langue allemande,

celui de _Philister_ (bourgeois, épicier, philistin), c'est précisément

l'homme qui, par suite de la mesure étroite et strictement suffisante de

ses forces intellectuelles, _n'a pas de besoins spirituels_: cette

expression appartient à la vie d'étudiants et a été employée plus tard

dans une acception plus élevée, mais analogue encore à son sens

primitif, pour qualifier celui qui est l'opposé d'un fils des Muses

(c'est-à-dire un homme qui est prosaïque). Celui-ci, en effet, est et

demeure le «αμουσος ανηρ» (l'homme vulgaire). Me plaçant à un point de

vue encore plus élevé, je voudrais définir les _philistins_ en disant

que ce sont des gens constamment occupés, et cela le plus sérieusement

du monde, d'une réalité qui n'en est pas une. Mais cette définition

d'une nature déjà transcendantale ne serait pas en harmonie avec le

point de vue populaire auquel je me suis placé, dans cette dissertation;

elle pourrait, par conséquent, ne pas être comprise par tous les

lecteurs. La première, au contraire, admet plus facilement un

commentaire spécifique et désigne suffisamment l'essence et la racine de

toutes les propriétés caractéristiques du _philistin_. C'est donc, ainsi

que nous l'avons dit, _un homme sans besoins spirituels_.

De là découlent plusieurs conséquences: la première, _par rapport à

lui-même_, c'est qu'il n'aura jamais de _jouissances spirituelles_,

d'après la maxime déjà citée _qu'il n'est de vrais plaisirs qu'avec de

vrais besoins_. Aucune aspiration à acquérir des connaissances et du

jugement pour ces choses en elles-mêmes n'anime son existence; aucune

aspiration non plus aux plaisirs esthétiques, car ces deux aspirations

sont étroitement unies. Quand la mode ou quelque autre contrainte lui

impose de ces jouissances, il s'en acquitte aussi brièvement que

possible, comme un galérien s'acquitte de son travail forcé. Les seuls

plaisirs pour lui sont les sensuels; c'est sur eux qu'il se rattrape.

Manger des huîtres, avaler du vin de Champagne, voilà pour lui le

suprême de l'existence; se procurer tout ce qui contribue au bien-être

matériel, voilà le but de sa vie. Trop heureux quand ce but l'occupe

suffisamment! Car, si ces biens lui ont déjà été octroyés par avance, il

devient immédiatement la proie de l'ennui; pour le chasser, il essaye de

tout ce qu'on peut imaginer: bals, théâtres, sociétés, jeux de cartes,

jeux de hasard, chevaux, femmes, vin, voyages, etc. Et cependant tout

cela ne suffit pas quand l'absence de besoins intellectuels rend

impossibles les plaisirs intellectuels. Aussi un sérieux morne et sec,

approchant celui de l'animal, est-il propre au _philistin_ et le

caractérise-t-il. Rien ne le réjouit, rien ne l'émeut, rien n'éveille

son intérêt. Les jouissances matérielles sont vite épuisées; la société,

composée de _philistins_ comme lui, devient bientôt ennuyeuse; le jeu de

cartes finit par le fatiguer. Il lui reste à la rigueur les jouissances

de la vanité à sa façon: elles consisteront à surpasser les autres en

richesse, en rang, en influence ou en pouvoir, ce qui lui vaut alors

leur estime; ou bien encore il cherchera à frayer au moins avec ceux qui

brillent par ces avantages et à se chauffer au reflet de leur éclat (en

anglais, cela s'appelle un _snob_).

La _deuxième_ conséquence résultant de la propriété fondamentale que

nous avons reconnue au _philistin_, c'est que, _par rapport aux autres_,

comme il est privé de besoins intellectuels, et comme il est borné aux

besoins matériels, il recherchera les hommes qui pourront satisfaire ces

derniers et non pas ceux qui pourraient subvenir aux premiers. Aussi

n'est-ce rien moins que de hautes qualités intellectuelles qu'il leur

demande; bien au contraire, quand il les rencontre, elles excitent son

antipathie, voire même sa haine, car il n'éprouve en leur présence qu'un

sentiment importun d'infériorité et une envie sourde, secrète, qu'il

cache avec le plus grand soin, qu'il cherche à se dissimuler à lui-même,

mais qui par là justement grandit parfois jusqu'à une rage muette. Ce

n'est pas sur les facultés de l'esprit qu'il songe jamais à mesurer son

estime ou sa considération; il les réserve exclusivement au rang et à la

richesse, au pouvoir et à l'influence, qui passent à ses yeux pour les

seules qualités vraies, les seules où il aspirerait à exceller. Tout

cela dérive de ce que le _philistin_ est un homme _privé de besoins

intellectuels_. Son extrême souffrance vient de ce que les _idéalités_

ne lui apportent aucune récréation et que, pour échapper à l'ennui, il

doit toujours recourir aux réalités. Or celles-ci, d'une part, sont

bientôt épuisées, et alors, au lieu de divertir, elles fatiguent;

d'autre part, elles entraînent après elles des désastres de toute

espèce, tandis que les idéalités sont inépuisables et, en elles-mêmes,

innocentes.

Dans toute cette dissertation sur les conditions personnelles qui

contribuent à notre bonheur, j'ai eu en vue les qualités physiques et

principalement les qualités intellectuelles. C'est dans mon Mémoire sur

_le fondement de la morale_ (§ 22) que j'ai exposé comment la perfection

morale, à son tour, influe directement sur le bonheur: c'est à cet

ouvrage que je renvoie le lecteur[4].

CHAPITRE III

DE CE QUE L'ON A

Épicure, le grand docteur en félicité, a admirablement et judicieusement

divisé les besoins humains en trois classes. _Premièrement_, les besoins

_naturels et nécessaires_: ce sont ceux qui, non satisfaits, produisent

la douleur; ils ne comprennent donc que le «victus» et l'«amictus»

(nourriture et vêtement). Ils sont faciles à satisfaire.--_Secondement_,

les besoins _naturels mais non nécessaires_: c'est le besoin de la

satisfaction sexuelle, quoique Épicure ne l'énonce pas dans le rapport

de Laërce (du reste, je reproduis ici, en général, toute cette doctrine

légèrement modifiée et corrigée). Ce besoin est déjà plus difficile à

satisfaire.--_Troisièmement_, ceux qui ne sont _ni naturels ni

nécessaires_: ce sont les besoins du luxe, de l'abondance, du faste et

de l'éclat; leur nombre est infini et leur satisfaction très difficile

(voy. Diog. Laërce, l. X, ch. 27, § 149 et 127;--Cicéron, _De fin._,

I,13).

La limite de nos désirs raisonnables se rapportant à la fortune est

difficile, sinon impossible à déterminer. Car le contentement de chacun

à cet égard ne repose pas sur une quantité absolue, mais relative,

savoir sur le rapport entre ses souhaits et sa fortune; aussi cette

dernière, considérée en elle-même, est-elle aussi dépourvue de sens que

le numérateur d'une fraction sans dénominateur. L'absence des biens

auxquels un homme n'a jamais songé à aspirer ne peut nullement le

priver, il sera parfaitement satisfait sans ces biens, tandis que tel

autre qui possède cent fois plus que le premier se sentira malheureux,

parce qu'il lui manque un seul objet qu'il convoite. Chacun a aussi, à

l'égard des biens qu'il lui est permis d'atteindre, un horizon propre,

et ses prétentions ne vont que jusqu'aux limites de cet horizon.

Lorsqu'un objet, situé en dedans de ces limites, se présente à lui de

telle façon qu'il puisse être certain de l'atteindre, il se sentira

heureux; il se sentira malheureux, au contraire, si, des obstacles

survenant, cette perspective lui est enlevée. Ce qui est placé au delà

n'a aucune action sur lui. C'est pourquoi la grande fortune du riche ne

trouble pas le pauvre, et c'est pour cela aussi, d'autre part, que

toutes les richesses qu'il possède déjà ne consolent pas le riche quand

il est déçu dans une attente (La richesse est comme l'eau salée: plus on

en boit, plus elle altère; il en est de même aussi de la gloire).

Ce fait qu'après la perte de la richesse ou de l'aisance, et aussitôt la

première douleur surmontée, notre humeur habituelle ne différera pas

beaucoup de celle qui nous était propre auparavant, s'explique par là

que, le facteur de notre avoir ayant été diminué par le sort, nous

réduisons aussitôt après, de nous-mêmes, considérablement le facteur de

nos prétentions. C'est là ce qu'il y a de proprement douloureux dans un

malheur; cette opération une fois accomplie, la douleur devient de moins

en moins sensible et finit par disparaître; la blessure se cicatrise.

Dans l'ordre inverse, en présence d'un événement heureux, la charge qui

comprime nos prétentions remonte et leur permet de se dilater: c'est en

cela que consiste le plaisir. Mais celui-ci également ne dure que le

temps nécessaire pour que cette opération s'achève; nous nous habituons

à l'échelle ainsi augmentée des prétentions, et nous devenons

indifférents à la possession correspondante de richesses. C'est là ce

qu'exprime un passage d'Homère (_Od._, XVIII, 130-137) dont voici les

deux derniers vers:

Τοιος γαρ νοος εστιν επιχθονιων ανθρωπων

Ο:ον εφ' ημαρ αγει πατηρ ανδρων τε, θεων τε.

(Tel est l'esprit des hommes terrestres, semblables aux jours changeants

qu'amène le Père des hommes et des dieux.)--(Tr. Leconte de Lisle.)

La source de nos mécontentements est dans nos efforts toujours

renouvelés pour élever le facteur des prétentions pendant que l'autre

facteur s'y oppose par son immobilité.

Il ne faut pas s'étonner de voir, dans l'espèce humaine pauvre et

remplie de besoins, la richesse plus hautement et plus sincèrement

prisée, vénérée même, que toute autre chose; le pouvoir lui-même n'est

considéré que parce qu'il conduit à la fortune; il ne faut pas être

surpris non plus de voir les hommes passer à côté ou par-dessus toute

autre considération quand il s'agit d'acquérir des richesses, de voir

par exemple les professeurs de philosophie faire bon marché de la

philosophie pour gagner de l'argent. On reproche fréquemment aux hommes

de tourner leurs vœux principalement vers l'argent et de l'aimer plus

que tout au monde. Pourtant il est bien naturel, presque inévitable

d'aimer ce qui, pareil à un protée infatigable, est prêt à tout instant

à prendre la forme de l'objet actuel de nos souhaits si mobiles ou de

nos besoins si divers. Tout autre bien, en effet, ne peut satisfaire

qu'un seul désir, qu'un seul besoin: les aliments ne valent que pour

celui qui a faim, le vin pour le bien portant, les médicaments pour le

malade, une fourrure pendant l'hiver, les femmes pour la jeunesse, etc.

Toutes ces choses ne sont donc que αγαθα προς τι, c'est-à-dire

relativement bonnes. L'argent seul est le bon absolu, car il ne pourvoit

pas uniquement à _un seul besoin_ «_in concreto_», mais _au besoin_ en

général, «_in abstracto_».

_La fortune dont on dispose_ doit être considérée comme un rempart

contre le grand nombre des maux et des malheurs possibles, et non comme

une permission et encore moins comme une obligation d'avoir à se

procurer les plaisirs du monde. Les gens qui, sans avoir de fortune

patrimoniale, arrivent par leurs talents, quels qu'ils soient, en

position de gagner beaucoup d'argent, tombent presque toujours dans

cette illusion de croire que leur talent est un capital stable et que

l'argent que leur rapporte ce talent est par conséquent l'intérêt dudit

capital. Aussi ne réservent-ils rien de ce qu'ils gagnent pour en

constituer un capital à demeure, mais ils dépensent dans la même mesure

qu'ils acquièrent. Il s'ensuit qu'ils tombent d'ordinaire dans la

pauvreté, lorsque leurs gains s'arrêtent ou cessent complètement; en

effet, leur talent lui-même, passager de sa nature comme l'est par

exemple le talent pour presque tous les beaux-arts, s'épuise, ou bien

encore les circonstances spéciales ou les conjonctures qui le rendaient

productif ont disparu. Des artisans peuvent à la rigueur mener cette

existence, car les capacités exigées pour leur métier ne se perdent pas

facilement ou peuvent être suppléées par le travail de leurs ouvriers;

de plus, leurs produits sont des objets de nécessité dont l'écoulement

est toujours assuré; un proverbe allemand dit avec raison: «Ein Handwerk

hat einen goldenen Boden,» c'est-à-dire un bon métier vaut de l'or.

Il n'en est pas de même des artistes et des _virtuosi_ de toute espèce.

C'est justement pour cela qu'on les paye si cher, mais aussi et par la

même raison devraient-ils placer en capital l'argent qu'ils gagnent;

dans leur présomption, ils le considèrent comme n'en étant que les

intérêts et courent ainsi à leur perte.

En revanche, les gens qui possèdent une fortune patrimoniale savent très

bien, dès le principe, distinguer entre un capital et des intérêts.

Aussi la plupart chercheront à placer sûrement leur capital, ne

l'entameront en aucun cas et réserveront même, si possible, un huitième

au moins sur les intérêts, pour obvier à une crise éventuelle. Ils se

maintiennent ainsi le plus souvent dans l'aisance. Rien de tout ce que

nous venons de dire ne s'applique aux commerçants; pour eux, l'argent

est en lui-même l'instrument du gain, l'outil professionnel pour ainsi

dire: d'où il suit que, même alors qu'ils l'ont acquis par leur propre

travail, ils chercheront dans son emploi les moyens de le conserver ou

de l'augmenter. Aussi la richesse est habituelle dans cette classe plus

que dans aucune autre.

En général, on trouvera que, d'ordinaire, ceux qui se sont déjà colletés

avec la vraie misère et le besoin, les redoutent incomparablement moins

et sont plus enclins à la dissipation que ceux qui ne connaissent ces

maux que par ouï-dire. À la première catégorie appartiennent tous ceux

qui, par n'importe quel coup de fortune ou par des talents spéciaux

quelconques, ont passé rapidement de la pauvreté à l'aisance; à l'autre,

ceux qui sont nés avec de la fortune et qui l'ont conservée. Tous

ceux-ci s'inquiètent plus de l'avenir que les premiers et sont plus

économes. On pourrait en conclure que le besoin n'est pas une aussi

mauvaise chose qu'il paraît l'être, vu de loin. Cependant la véritable

raison doit être plutôt la suivante: c'est que pour l'homme né avec une

fortune patrimoniale la richesse apparaît comme quelque chose

d'indispensable, comme l'élément de la seule existence possible, au même

titre que l'air; aussi la soignera-t-il comme sa propre vie et sera-t-il

généralement rangé, prévoyant et économe. Au contraire, pour celui qui

dès sa naissance a vécu dans la pauvreté, c'est celle-ci qui semblera la

condition naturelle; la richesse, qui, par n'importe quelle voie, pourra

lui échoir plus tard, lui paraîtra un superflu, bon seulement pour en

jouir et la gaspiller; il se dit que, lorsqu'elle aura disparu de

nouveau, il saura se tirer d'affaire sans elle tout comme auparavant, et

que, de plus, il sera délivré d'un souci. C'est le cas de dire avec

Shakespeare:

The adage must be verified,

That beggars mounted run their horse to death.

(_Henry VI_, P. 3, A. 1.)

(Il faut que le proverbe se vérifie: Le mendiant à cheval fait galoper

sa bête à mort.)

Ajoutons encore que ces gens-là possèdent non pas tant dans leur tête

que dans le cœur une ferme et excessive confiance d'une part dans leur

chance et d'autre part dans leurs propres ressources, qui les ont déjà

aidés à se tirer du besoin et de l'indigence; ils ne considèrent pas la

misère, ainsi que le font les riches de naissance, comme un abîme sans

fond, mais comme un bas-fond qu'il leur suffit de frapper du pied pour

remonter à la surface. C'est par cette même particularité humaine qu'on

peut expliquer comment des femmes, pauvres avant leur mariage, sont très

souvent plus exigeantes et plus dépensières que celles qui ont fourni

une grosse dot; en effet, la plupart du temps, les filles riches

n'apportent pas seulement de la fortune, mais aussi plus de zèle, pour

ainsi dire plus d'instinct héréditaire à la conserver que les pauvres.

Toutefois ceux qui voudraient soutenir la thèse contraire trouveront une

autorité dans la première satire de l'Arioste; en revanche, le docteur

Johnson se range à mon avis: «A woman of fortune being used to the

handling of money, spends it judiciously: but a woman who gets the

command of money for the first time upon her marriage, has such a gust

in spending it, that she throws it away with great profusion» (voir

Boswell, _Life of Johnson_, vol. III, p. 199, édit. 1821) (Une femme

riche, étant habituée à manier de l'argent, le dépense judicieusement;

mais celle qui par son mariage se trouve placée pour la première fois à

la tête d'une fortune, trouve tant de goût à dépenser qu'elle jette

l'argent avec une grande profusion). Je conseillerais, en tout cas, à

qui épouse une fille pauvre, de lui léguer non pas un capital, mais une

simple rente, et surtout de veiller à ce que la fortune des enfants ne

tombe pas entre ses mains.

Je ne crois nullement faire quelque chose qui soit indigne de ma plume

en recommandant ici le soin de conserver sa fortune, gagnée ou héritée;

car c'est un avantage inappréciable de posséder tout acquise une

fortune, quand elle ne suffirait même qu'à permettre de vivre aisément,

seul et sans famille, dans une véritable indépendance, c'est-à-dire sans

avoir besoin de travailler; c'est là ce qui constitue l'immunité qui

exempte des misères et des tourments attachés à la vie humaine; c'est

l'émancipation de la corvée générale qui est le destin propre des

enfants de la terre. Ce n'est que par cette faveur du sort que nous

sommes vraiment _homme né libre_; à cette seule condition, on est

réellement _sui juris_, maître de son temps et de ses forces, et l'on

dira chaque matin: «_La journée m'appartient._» Aussi, entre celui qui a

mille écus de rente et celui qui en a cent mille, la différence est-elle

infiniment moindre qu'entre le premier et celui qui n'a rien. Mais la

fortune patrimoniale atteint sa plus haute valeur lorsqu'elle échoit à

celui qui, doué de forces intellectuelles supérieures, poursuit des

dessins dont la réalisation ne s'accommode pas à un travail pour vivre:

placé dans ces conditions, cet homme est doublement doté par le sort; il

peut maintenant vivre tout à son génie, et il payera au centuple sa

dette envers l'humanité en produisant ce que nul autre ne pourrait

produire et en créant ce qui constituera le bien et en même temps

l'honneur de la communauté humaine. Tel autre, placé dans une situation

aussi favorisée, méritera bien de l'humanité par ses œuvres

philanthropiques. Quant à celui qui, possédant un patrimoine, ne produit

rien de semblable, dans quelque mesure que ce soit, fût-ce à titre

d'essai, ou qui par des études sérieuses ne se crée pas au moins la

possibilité de faire progresser une science, celui-là n'est qu'un

fainéant méprisable. Il ne sera pas heureux non plus, car le fait d’être

affranchi du besoin le transporte à l'autre pôle de la misère humaine,

l'ennui, qui le torture tellement qu'il serait bien plus heureux si le

besoin lui avait imposé une occupation. Cet ennui le fera se jeter

facilement dans des extravagances qui lui raviront cette fortune dont il

n'était pas digne. En réalité, une foule de gens ne sont dans

l'indigence que pour avoir dépensé leur argent pendant qu'ils en

avaient, afin de procurer un soulagement momentané à l'ennui qui les

oppressait.

Les choses se passent tout autrement quand le but qu'on poursuit est de

s'élever haut dans le service de l'État; quand il s'agit, par

conséquent, d'acquérir de la faveur, des amis, des relations, au moyen

desquels on puisse monter de degré en degré et arriver peut-être un jour

aux postes les plus élevés: en pareil cas, il vaut mieux, au fond, être

venu au monde sans la moindre fortune. Pour un individu surtout qui

n'est pas de la noblesse et qui a quelque talent, être un pauvre gueux

constitue un avantage réel et une recommandation. Car ce que chacun

recherche et aime avant tout, non seulement dans la simple conversation,

mais encore, _a fortiori_ dans le service public, c'est l'infériorité de

l'autre. Or il n'y a qu'un gueux qui soit convaincu et pénétré de son

infériorité profonde, entière, indiscutable, omnilatérale, de sa totale

insignifiance et de sa nullité, au degré voulu par la circonstance. Un

gueux seul s'incline assez souvent et assez longtemps, et sait courber

son échine en révérences de 90 degrés bien comptés: lui seul endure tout

avec le sourire aux lèvres, seul il reconnaît que les mérites n'ont

aucune valeur; seul il vante comme chefs-d'œuvre, publiquement, à haute

voix ou en gros caractères d'impression, les inepties littéraires de ses

supérieurs ou des hommes influents en général; seul il s'entend à

mendier; par suite, lui seul peut être initié à temps, c'est-à-dire dès

sa jeunesse, à cette vérité cachée que Gœthe nous a dévoilée en ces

termes:

Ueber's Niederträchlige

Niemand sich beklage:

Deim es ist das Mächtige,

Wos raan dir auch sage.

(W. O., _Divan._)

(Que nul ne se plaigne de la bassesse, car c'est la puissance, quoi que

l'on vous dise.)--(Trad. Porchat.)

Celui-là, au contraire, qui tient de ses parents une fortune suffisante

pour vivre sera d'ordinaire récalcitrant; il est habitué à marcher _tête

levée_; il n'a pas appris tous ces tours de souplesse; peut-être même

s'avise-t-il de se prévaloir de certains talents qu'il possède et dont

il devrait plutôt comprendre l'insuffisance en lace de ce qui se passe

avec le _médiocre et rampant_[5]; il est capable aussi de remarquer

l'infériorité de ceux qui sont placés au-dessus de lui, et enfin, quand

les choses en arrivent à être indignes, il devient rétif et ombrageux.

On ne se pousse pas avec cela dans le monde, et il pourra lui arriver

finalement de dire avec cet impudent Voltaire: «_Nous n'avons que deux

jours à vivre; ce n'est pas la peine de les passer à ramper sous des

coquins méprisables._» Malheureusement, soit dit en passant, _coquin

méprisable_ est un _attribut_ pour lequel il existe diantrement de

_sujets_ dans ce monde. Nous pouvons donc voir que ce que dit Juvénal:

Haud facile emergunt, quorum virtutibus obstat

Res angusta domi.

(Sat. II, v. 164.)

(Difficilement le mérite se fait jour, quand il est aux prises avec le

besoin.)--(Trad. éd. Dubochet.)

s'applique plutôt à la carrière des gens éminents qu'à celle des gens du

monde.

Parmi les choses _que l'on possède_, je n'ai pas compté femme et

enfants, car on est plutôt possédé par eux. On pourrait avec plus de

raison y comprendre les amis; mais ici également le propriétaire doit,

dans la même mesure, être aussi la propriété de l'autre.

CHAPITRE IV

DE CE QUE L'ON REPRÉSENTE

I.--De l'opinion d'autrui.

Aphorismes sur la sagesse dans la vie · 第 3 / 20 段