part que, par suite d'une activité prépondérante des nerfs, les grandes
facultés intellectuelles produisent une surexcitation de la faculté de
sentir la douleur sous toutes ses formes; qu'en outre le tempérament
passionné qui en est la condition, ainsi que la vivacité et la
perfection plus grandes de toute perception, qui en sont inséparables,
donnent aux émotions produites par là une violence incomparablement plus
forte; or l'on sait qu'il y a bien plus d'émotions douloureuses qu'il
n'y en a d'agréables; enfin, il faut aussi nous rappeler que les hautes
facultés intellectuelles font de celui qui les possède un homme étranger
aux autres hommes et à leurs agitations, vu que plus il possède en
lui-même, moins il peut trouver en eux. Mille objets auxquels ceux-ci
prennent un plaisir infini lui semblent insipides et répugnants.
Peut-être, de cette façon, la loi de compensation qui règne partout
domine-t-elle également ici. N'a-t-on pas prétendu bien souvent et non
sans quelque apparence de raison, qu'au fond l'homme le plus borné
d'esprit était le plus heureux? Quoi qu'il en soit, personne ne lui
enviera ce bonheur. Je ne veux pas anticiper sur le lecteur pour la
solution définitive de cette controverse, d'autant plus que Sophocle
même a émis là-dessus deux jugements diamétralement opposés:
Πολλω το φρονειν ευδαιμονιας υπαρχει.
(Le savoir est de beaucoup la portion la plus considérable du
bonheur.)--(_Antig._, 1328.)
Une autre fois, il dit:
Εν τω φρονειν γαρ μηδεν ηδιστος βιος.
(La vie du sage n'est pas la plus agréable).--(_Ajax_, 550.)
Les philosophes de l'Ancien Testament ne s'entendent pas davantage entre
eux; Jésus, fils de Sirah, a dit:
Του γαρμωρου υπερ θανατου ζων πονηρχ.
(La vie du fou est pire que la mort), (22,12).
L'Ecclésiaste au contraire (1, 18):
Ο προστιθεις γνωσιν, προσθησει αλγημα.
(Où il y beaucoup de sagesse, il y a beaucoup de douleurs.)
En attendant, je tiens à mentionner ici que ce que l'on désigne plus
particulièrement par un mot exclusivement propre à la langue allemande,
celui de _Philister_ (bourgeois, épicier, philistin), c'est précisément
l'homme qui, par suite de la mesure étroite et strictement suffisante de
ses forces intellectuelles, _n'a pas de besoins spirituels_: cette
expression appartient à la vie d'étudiants et a été employée plus tard
dans une acception plus élevée, mais analogue encore à son sens
primitif, pour qualifier celui qui est l'opposé d'un fils des Muses
(c'est-à-dire un homme qui est prosaïque). Celui-ci, en effet, est et
demeure le «αμουσος ανηρ» (l'homme vulgaire). Me plaçant à un point de
vue encore plus élevé, je voudrais définir les _philistins_ en disant
que ce sont des gens constamment occupés, et cela le plus sérieusement
du monde, d'une réalité qui n'en est pas une. Mais cette définition
d'une nature déjà transcendantale ne serait pas en harmonie avec le
point de vue populaire auquel je me suis placé, dans cette dissertation;
elle pourrait, par conséquent, ne pas être comprise par tous les
lecteurs. La première, au contraire, admet plus facilement un
commentaire spécifique et désigne suffisamment l'essence et la racine de
toutes les propriétés caractéristiques du _philistin_. C'est donc, ainsi
que nous l'avons dit, _un homme sans besoins spirituels_.
De là découlent plusieurs conséquences: la première, _par rapport à
lui-même_, c'est qu'il n'aura jamais de _jouissances spirituelles_,
d'après la maxime déjà citée _qu'il n'est de vrais plaisirs qu'avec de
vrais besoins_. Aucune aspiration à acquérir des connaissances et du
jugement pour ces choses en elles-mêmes n'anime son existence; aucune
aspiration non plus aux plaisirs esthétiques, car ces deux aspirations
sont étroitement unies. Quand la mode ou quelque autre contrainte lui
impose de ces jouissances, il s'en acquitte aussi brièvement que
possible, comme un galérien s'acquitte de son travail forcé. Les seuls
plaisirs pour lui sont les sensuels; c'est sur eux qu'il se rattrape.
Manger des huîtres, avaler du vin de Champagne, voilà pour lui le
suprême de l'existence; se procurer tout ce qui contribue au bien-être
matériel, voilà le but de sa vie. Trop heureux quand ce but l'occupe
suffisamment! Car, si ces biens lui ont déjà été octroyés par avance, il
devient immédiatement la proie de l'ennui; pour le chasser, il essaye de
tout ce qu'on peut imaginer: bals, théâtres, sociétés, jeux de cartes,
jeux de hasard, chevaux, femmes, vin, voyages, etc. Et cependant tout
cela ne suffit pas quand l'absence de besoins intellectuels rend
impossibles les plaisirs intellectuels. Aussi un sérieux morne et sec,
approchant celui de l'animal, est-il propre au _philistin_ et le
caractérise-t-il. Rien ne le réjouit, rien ne l'émeut, rien n'éveille
son intérêt. Les jouissances matérielles sont vite épuisées; la société,
composée de _philistins_ comme lui, devient bientôt ennuyeuse; le jeu de
cartes finit par le fatiguer. Il lui reste à la rigueur les jouissances
de la vanité à sa façon: elles consisteront à surpasser les autres en
richesse, en rang, en influence ou en pouvoir, ce qui lui vaut alors
leur estime; ou bien encore il cherchera à frayer au moins avec ceux qui
brillent par ces avantages et à se chauffer au reflet de leur éclat (en
anglais, cela s'appelle un _snob_).
La _deuxième_ conséquence résultant de la propriété fondamentale que
nous avons reconnue au _philistin_, c'est que, _par rapport aux autres_,
comme il est privé de besoins intellectuels, et comme il est borné aux
besoins matériels, il recherchera les hommes qui pourront satisfaire ces
derniers et non pas ceux qui pourraient subvenir aux premiers. Aussi
n'est-ce rien moins que de hautes qualités intellectuelles qu'il leur
demande; bien au contraire, quand il les rencontre, elles excitent son
antipathie, voire même sa haine, car il n'éprouve en leur présence qu'un
sentiment importun d'infériorité et une envie sourde, secrète, qu'il
cache avec le plus grand soin, qu'il cherche à se dissimuler à lui-même,
mais qui par là justement grandit parfois jusqu'à une rage muette. Ce
n'est pas sur les facultés de l'esprit qu'il songe jamais à mesurer son
estime ou sa considération; il les réserve exclusivement au rang et à la
richesse, au pouvoir et à l'influence, qui passent à ses yeux pour les
seules qualités vraies, les seules où il aspirerait à exceller. Tout
cela dérive de ce que le _philistin_ est un homme _privé de besoins
intellectuels_. Son extrême souffrance vient de ce que les _idéalités_
ne lui apportent aucune récréation et que, pour échapper à l'ennui, il
doit toujours recourir aux réalités. Or celles-ci, d'une part, sont
bientôt épuisées, et alors, au lieu de divertir, elles fatiguent;
d'autre part, elles entraînent après elles des désastres de toute
espèce, tandis que les idéalités sont inépuisables et, en elles-mêmes,
innocentes.
Dans toute cette dissertation sur les conditions personnelles qui
contribuent à notre bonheur, j'ai eu en vue les qualités physiques et
principalement les qualités intellectuelles. C'est dans mon Mémoire sur
_le fondement de la morale_ (§ 22) que j'ai exposé comment la perfection
morale, à son tour, influe directement sur le bonheur: c'est à cet
ouvrage que je renvoie le lecteur[4].
CHAPITRE III
DE CE QUE L'ON A
Épicure, le grand docteur en félicité, a admirablement et judicieusement
divisé les besoins humains en trois classes. _Premièrement_, les besoins
_naturels et nécessaires_: ce sont ceux qui, non satisfaits, produisent
la douleur; ils ne comprennent donc que le «victus» et l'«amictus»
(nourriture et vêtement). Ils sont faciles à satisfaire.--_Secondement_,
les besoins _naturels mais non nécessaires_: c'est le besoin de la
satisfaction sexuelle, quoique Épicure ne l'énonce pas dans le rapport
de Laërce (du reste, je reproduis ici, en général, toute cette doctrine
légèrement modifiée et corrigée). Ce besoin est déjà plus difficile à
satisfaire.--_Troisièmement_, ceux qui ne sont _ni naturels ni
nécessaires_: ce sont les besoins du luxe, de l'abondance, du faste et
de l'éclat; leur nombre est infini et leur satisfaction très difficile
(voy. Diog. Laërce, l. X, ch. 27, § 149 et 127;--Cicéron, _De fin._,
I,13).
La limite de nos désirs raisonnables se rapportant à la fortune est
difficile, sinon impossible à déterminer. Car le contentement de chacun
à cet égard ne repose pas sur une quantité absolue, mais relative,
savoir sur le rapport entre ses souhaits et sa fortune; aussi cette
dernière, considérée en elle-même, est-elle aussi dépourvue de sens que
le numérateur d'une fraction sans dénominateur. L'absence des biens
auxquels un homme n'a jamais songé à aspirer ne peut nullement le
priver, il sera parfaitement satisfait sans ces biens, tandis que tel
autre qui possède cent fois plus que le premier se sentira malheureux,
parce qu'il lui manque un seul objet qu'il convoite. Chacun a aussi, à
l'égard des biens qu'il lui est permis d'atteindre, un horizon propre,
et ses prétentions ne vont que jusqu'aux limites de cet horizon.
Lorsqu'un objet, situé en dedans de ces limites, se présente à lui de
telle façon qu'il puisse être certain de l'atteindre, il se sentira
heureux; il se sentira malheureux, au contraire, si, des obstacles
survenant, cette perspective lui est enlevée. Ce qui est placé au delà
n'a aucune action sur lui. C'est pourquoi la grande fortune du riche ne
trouble pas le pauvre, et c'est pour cela aussi, d'autre part, que
toutes les richesses qu'il possède déjà ne consolent pas le riche quand
il est déçu dans une attente (La richesse est comme l'eau salée: plus on
en boit, plus elle altère; il en est de même aussi de la gloire).
Ce fait qu'après la perte de la richesse ou de l'aisance, et aussitôt la
première douleur surmontée, notre humeur habituelle ne différera pas
beaucoup de celle qui nous était propre auparavant, s'explique par là
que, le facteur de notre avoir ayant été diminué par le sort, nous
réduisons aussitôt après, de nous-mêmes, considérablement le facteur de
nos prétentions. C'est là ce qu'il y a de proprement douloureux dans un
malheur; cette opération une fois accomplie, la douleur devient de moins
en moins sensible et finit par disparaître; la blessure se cicatrise.
Dans l'ordre inverse, en présence d'un événement heureux, la charge qui
comprime nos prétentions remonte et leur permet de se dilater: c'est en
cela que consiste le plaisir. Mais celui-ci également ne dure que le
temps nécessaire pour que cette opération s'achève; nous nous habituons
à l'échelle ainsi augmentée des prétentions, et nous devenons
indifférents à la possession correspondante de richesses. C'est là ce
qu'exprime un passage d'Homère (_Od._, XVIII, 130-137) dont voici les
deux derniers vers:
Τοιος γαρ νοος εστιν επιχθονιων ανθρωπων
Ο:ον εφ' ημαρ αγει πατηρ ανδρων τε, θεων τε.
(Tel est l'esprit des hommes terrestres, semblables aux jours changeants
qu'amène le Père des hommes et des dieux.)--(Tr. Leconte de Lisle.)
La source de nos mécontentements est dans nos efforts toujours
renouvelés pour élever le facteur des prétentions pendant que l'autre
facteur s'y oppose par son immobilité.
Il ne faut pas s'étonner de voir, dans l'espèce humaine pauvre et
remplie de besoins, la richesse plus hautement et plus sincèrement
prisée, vénérée même, que toute autre chose; le pouvoir lui-même n'est
considéré que parce qu'il conduit à la fortune; il ne faut pas être
surpris non plus de voir les hommes passer à côté ou par-dessus toute
autre considération quand il s'agit d'acquérir des richesses, de voir
par exemple les professeurs de philosophie faire bon marché de la
philosophie pour gagner de l'argent. On reproche fréquemment aux hommes
de tourner leurs vœux principalement vers l'argent et de l'aimer plus
que tout au monde. Pourtant il est bien naturel, presque inévitable
d'aimer ce qui, pareil à un protée infatigable, est prêt à tout instant
à prendre la forme de l'objet actuel de nos souhaits si mobiles ou de
nos besoins si divers. Tout autre bien, en effet, ne peut satisfaire
qu'un seul désir, qu'un seul besoin: les aliments ne valent que pour
celui qui a faim, le vin pour le bien portant, les médicaments pour le
malade, une fourrure pendant l'hiver, les femmes pour la jeunesse, etc.
Toutes ces choses ne sont donc que αγαθα προς τι, c'est-à-dire
relativement bonnes. L'argent seul est le bon absolu, car il ne pourvoit
pas uniquement à _un seul besoin_ «_in concreto_», mais _au besoin_ en
général, «_in abstracto_».
_La fortune dont on dispose_ doit être considérée comme un rempart
contre le grand nombre des maux et des malheurs possibles, et non comme
une permission et encore moins comme une obligation d'avoir à se
procurer les plaisirs du monde. Les gens qui, sans avoir de fortune
patrimoniale, arrivent par leurs talents, quels qu'ils soient, en
position de gagner beaucoup d'argent, tombent presque toujours dans
cette illusion de croire que leur talent est un capital stable et que
l'argent que leur rapporte ce talent est par conséquent l'intérêt dudit
capital. Aussi ne réservent-ils rien de ce qu'ils gagnent pour en
constituer un capital à demeure, mais ils dépensent dans la même mesure
qu'ils acquièrent. Il s'ensuit qu'ils tombent d'ordinaire dans la
pauvreté, lorsque leurs gains s'arrêtent ou cessent complètement; en
effet, leur talent lui-même, passager de sa nature comme l'est par
exemple le talent pour presque tous les beaux-arts, s'épuise, ou bien
encore les circonstances spéciales ou les conjonctures qui le rendaient
productif ont disparu. Des artisans peuvent à la rigueur mener cette
existence, car les capacités exigées pour leur métier ne se perdent pas
facilement ou peuvent être suppléées par le travail de leurs ouvriers;
de plus, leurs produits sont des objets de nécessité dont l'écoulement
est toujours assuré; un proverbe allemand dit avec raison: «Ein Handwerk
hat einen goldenen Boden,» c'est-à-dire un bon métier vaut de l'or.
Il n'en est pas de même des artistes et des _virtuosi_ de toute espèce.
C'est justement pour cela qu'on les paye si cher, mais aussi et par la
même raison devraient-ils placer en capital l'argent qu'ils gagnent;
dans leur présomption, ils le considèrent comme n'en étant que les
intérêts et courent ainsi à leur perte.
En revanche, les gens qui possèdent une fortune patrimoniale savent très
bien, dès le principe, distinguer entre un capital et des intérêts.
Aussi la plupart chercheront à placer sûrement leur capital, ne
l'entameront en aucun cas et réserveront même, si possible, un huitième
au moins sur les intérêts, pour obvier à une crise éventuelle. Ils se
maintiennent ainsi le plus souvent dans l'aisance. Rien de tout ce que
nous venons de dire ne s'applique aux commerçants; pour eux, l'argent
est en lui-même l'instrument du gain, l'outil professionnel pour ainsi
dire: d'où il suit que, même alors qu'ils l'ont acquis par leur propre
travail, ils chercheront dans son emploi les moyens de le conserver ou
de l'augmenter. Aussi la richesse est habituelle dans cette classe plus
que dans aucune autre.
En général, on trouvera que, d'ordinaire, ceux qui se sont déjà colletés
avec la vraie misère et le besoin, les redoutent incomparablement moins
et sont plus enclins à la dissipation que ceux qui ne connaissent ces
maux que par ouï-dire. À la première catégorie appartiennent tous ceux
qui, par n'importe quel coup de fortune ou par des talents spéciaux
quelconques, ont passé rapidement de la pauvreté à l'aisance; à l'autre,
ceux qui sont nés avec de la fortune et qui l'ont conservée. Tous
ceux-ci s'inquiètent plus de l'avenir que les premiers et sont plus
économes. On pourrait en conclure que le besoin n'est pas une aussi
mauvaise chose qu'il paraît l'être, vu de loin. Cependant la véritable
raison doit être plutôt la suivante: c'est que pour l'homme né avec une
fortune patrimoniale la richesse apparaît comme quelque chose
d'indispensable, comme l'élément de la seule existence possible, au même
titre que l'air; aussi la soignera-t-il comme sa propre vie et sera-t-il
généralement rangé, prévoyant et économe. Au contraire, pour celui qui
dès sa naissance a vécu dans la pauvreté, c'est celle-ci qui semblera la
condition naturelle; la richesse, qui, par n'importe quelle voie, pourra
lui échoir plus tard, lui paraîtra un superflu, bon seulement pour en
jouir et la gaspiller; il se dit que, lorsqu'elle aura disparu de
nouveau, il saura se tirer d'affaire sans elle tout comme auparavant, et
que, de plus, il sera délivré d'un souci. C'est le cas de dire avec
Shakespeare:
The adage must be verified,
That beggars mounted run their horse to death.
(_Henry VI_, P. 3, A. 1.)
(Il faut que le proverbe se vérifie: Le mendiant à cheval fait galoper
sa bête à mort.)
Ajoutons encore que ces gens-là possèdent non pas tant dans leur tête
que dans le cœur une ferme et excessive confiance d'une part dans leur
chance et d'autre part dans leurs propres ressources, qui les ont déjà
aidés à se tirer du besoin et de l'indigence; ils ne considèrent pas la
misère, ainsi que le font les riches de naissance, comme un abîme sans
fond, mais comme un bas-fond qu'il leur suffit de frapper du pied pour
remonter à la surface. C'est par cette même particularité humaine qu'on
peut expliquer comment des femmes, pauvres avant leur mariage, sont très
souvent plus exigeantes et plus dépensières que celles qui ont fourni
une grosse dot; en effet, la plupart du temps, les filles riches
n'apportent pas seulement de la fortune, mais aussi plus de zèle, pour
ainsi dire plus d'instinct héréditaire à la conserver que les pauvres.
Toutefois ceux qui voudraient soutenir la thèse contraire trouveront une
autorité dans la première satire de l'Arioste; en revanche, le docteur
Johnson se range à mon avis: «A woman of fortune being used to the
handling of money, spends it judiciously: but a woman who gets the
command of money for the first time upon her marriage, has such a gust
in spending it, that she throws it away with great profusion» (voir
Boswell, _Life of Johnson_, vol. III, p. 199, édit. 1821) (Une femme
riche, étant habituée à manier de l'argent, le dépense judicieusement;
mais celle qui par son mariage se trouve placée pour la première fois à
la tête d'une fortune, trouve tant de goût à dépenser qu'elle jette
l'argent avec une grande profusion). Je conseillerais, en tout cas, à
qui épouse une fille pauvre, de lui léguer non pas un capital, mais une
simple rente, et surtout de veiller à ce que la fortune des enfants ne
tombe pas entre ses mains.
Je ne crois nullement faire quelque chose qui soit indigne de ma plume
en recommandant ici le soin de conserver sa fortune, gagnée ou héritée;
car c'est un avantage inappréciable de posséder tout acquise une
fortune, quand elle ne suffirait même qu'à permettre de vivre aisément,
seul et sans famille, dans une véritable indépendance, c'est-à-dire sans
avoir besoin de travailler; c'est là ce qui constitue l'immunité qui
exempte des misères et des tourments attachés à la vie humaine; c'est
l'émancipation de la corvée générale qui est le destin propre des
enfants de la terre. Ce n'est que par cette faveur du sort que nous
sommes vraiment _homme né libre_; à cette seule condition, on est
réellement _sui juris_, maître de son temps et de ses forces, et l'on
dira chaque matin: «_La journée m'appartient._» Aussi, entre celui qui a
mille écus de rente et celui qui en a cent mille, la différence est-elle
infiniment moindre qu'entre le premier et celui qui n'a rien. Mais la
fortune patrimoniale atteint sa plus haute valeur lorsqu'elle échoit à
celui qui, doué de forces intellectuelles supérieures, poursuit des
dessins dont la réalisation ne s'accommode pas à un travail pour vivre:
placé dans ces conditions, cet homme est doublement doté par le sort; il
peut maintenant vivre tout à son génie, et il payera au centuple sa
dette envers l'humanité en produisant ce que nul autre ne pourrait
produire et en créant ce qui constituera le bien et en même temps
l'honneur de la communauté humaine. Tel autre, placé dans une situation
aussi favorisée, méritera bien de l'humanité par ses œuvres
philanthropiques. Quant à celui qui, possédant un patrimoine, ne produit
rien de semblable, dans quelque mesure que ce soit, fût-ce à titre
d'essai, ou qui par des études sérieuses ne se crée pas au moins la
possibilité de faire progresser une science, celui-là n'est qu'un
fainéant méprisable. Il ne sera pas heureux non plus, car le fait d’être
affranchi du besoin le transporte à l'autre pôle de la misère humaine,
l'ennui, qui le torture tellement qu'il serait bien plus heureux si le
besoin lui avait imposé une occupation. Cet ennui le fera se jeter
facilement dans des extravagances qui lui raviront cette fortune dont il
n'était pas digne. En réalité, une foule de gens ne sont dans
l'indigence que pour avoir dépensé leur argent pendant qu'ils en
avaient, afin de procurer un soulagement momentané à l'ennui qui les
oppressait.
Les choses se passent tout autrement quand le but qu'on poursuit est de
s'élever haut dans le service de l'État; quand il s'agit, par
conséquent, d'acquérir de la faveur, des amis, des relations, au moyen
desquels on puisse monter de degré en degré et arriver peut-être un jour
aux postes les plus élevés: en pareil cas, il vaut mieux, au fond, être
venu au monde sans la moindre fortune. Pour un individu surtout qui
n'est pas de la noblesse et qui a quelque talent, être un pauvre gueux
constitue un avantage réel et une recommandation. Car ce que chacun
recherche et aime avant tout, non seulement dans la simple conversation,
mais encore, _a fortiori_ dans le service public, c'est l'infériorité de
l'autre. Or il n'y a qu'un gueux qui soit convaincu et pénétré de son
infériorité profonde, entière, indiscutable, omnilatérale, de sa totale
insignifiance et de sa nullité, au degré voulu par la circonstance. Un
gueux seul s'incline assez souvent et assez longtemps, et sait courber
son échine en révérences de 90 degrés bien comptés: lui seul endure tout
avec le sourire aux lèvres, seul il reconnaît que les mérites n'ont
aucune valeur; seul il vante comme chefs-d'œuvre, publiquement, à haute
voix ou en gros caractères d'impression, les inepties littéraires de ses
supérieurs ou des hommes influents en général; seul il s'entend à
mendier; par suite, lui seul peut être initié à temps, c'est-à-dire dès
sa jeunesse, à cette vérité cachée que Gœthe nous a dévoilée en ces
termes:
Ueber's Niederträchlige
Niemand sich beklage:
Deim es ist das Mächtige,
Wos raan dir auch sage.
(W. O., _Divan._)
(Que nul ne se plaigne de la bassesse, car c'est la puissance, quoi que
l'on vous dise.)--(Trad. Porchat.)
Celui-là, au contraire, qui tient de ses parents une fortune suffisante
pour vivre sera d'ordinaire récalcitrant; il est habitué à marcher _tête
levée_; il n'a pas appris tous ces tours de souplesse; peut-être même
s'avise-t-il de se prévaloir de certains talents qu'il possède et dont
il devrait plutôt comprendre l'insuffisance en lace de ce qui se passe
avec le _médiocre et rampant_[5]; il est capable aussi de remarquer
l'infériorité de ceux qui sont placés au-dessus de lui, et enfin, quand
les choses en arrivent à être indignes, il devient rétif et ombrageux.
On ne se pousse pas avec cela dans le monde, et il pourra lui arriver
finalement de dire avec cet impudent Voltaire: «_Nous n'avons que deux
jours à vivre; ce n'est pas la peine de les passer à ramper sous des
coquins méprisables._» Malheureusement, soit dit en passant, _coquin
méprisable_ est un _attribut_ pour lequel il existe diantrement de
_sujets_ dans ce monde. Nous pouvons donc voir que ce que dit Juvénal:
Haud facile emergunt, quorum virtutibus obstat
Res angusta domi.
(Sat. II, v. 164.)
(Difficilement le mérite se fait jour, quand il est aux prises avec le
besoin.)--(Trad. éd. Dubochet.)
s'applique plutôt à la carrière des gens éminents qu'à celle des gens du
monde.
Parmi les choses _que l'on possède_, je n'ai pas compté femme et
enfants, car on est plutôt possédé par eux. On pourrait avec plus de
raison y comprendre les amis; mais ici également le propriétaire doit,
dans la même mesure, être aussi la propriété de l'autre.
CHAPITRE IV
DE CE QUE L'ON REPRÉSENTE
I.--De l'opinion d'autrui.