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Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
PARERGA ET PARALIPOMENA
APHORISMES SUR LA SAGESSE DANS LA VIE
ARTHUR SCHOPENHAUER
TRADUIT EN FRANÇAIS POUR LA PREMIÈRE FOIS
Par J.-A. CANTACUZÈNE
«Le bonheur n'est pas chose aisée: il est très difficile de le
trouver en nous, et impossible de le trouver ailleurs.»
CHAMFORT.
TROISIÈME ÉDITION
PARIS
FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR
1887
TABLE DES MATIÈRES
INTRODUCTION
CHAPITRE Ier.--Division fondamentale.
CHAPITRE II.--De ce que l'on est.
I.--La santé de l'esprit et du corps.
II.--La beauté.
III.--La douleur et l'ennui.--L'intelligence.
CHAPITRE III.--De ce que l'on a.
CHAPITRE IV.--De ce que l'on représente.
I.--De l'opinion d'autrui.
II.--Le rang.
III.--L'honneur.
IV.--La gloire.
CHAPITRE V.--Parénèses et maximes.
I.--Maximes générales.
II.--Concernant notre conduite envers nous même.
III.--Concernant notre conduite envers les autres.
IV.--Concernant notre conduite en face de la marche du monde et en face
du sort.
CHAPITRE VI.--De la différence des âges de la vie.
INTRODUCTION
Je prends ici la notion de la sagesse dans la vie dans son acception
immanente, c'est-à-dire que j'entends par là l'art de rendre la vie
aussi agréable et aussi heureuse que possible. Cette étude pourrait
s'appeler également l'Eudémonologie; ce serait donc un traité de la vie
heureuse. Celle-ci pourrait à son tour être définie une existence qui,
considérée au point de vue purement extérieur ou plutôt (comme il s'agit
ici d'une appréciation subjective) qui, après froide et mûre réflexion,
est préférable à la non-existence. La vie heureuse, ainsi définie, nous
attacherait à elle par elle-même et pas seulement par la crainte de la
mort; il en résulterait en outre que nous désirerions la voir durer
indéfiniment. Si la vie humaine correspond ou peut seulement
correspondre à la notion d'une pareille existence, c'est là une question
à laquelle on sait que j'ai répondu par la négative dans ma
_Philosophie_; l'eudémonologie, au contraire, présuppose une réponse
affirmative. Celle-ci, en effet, repose sur cette erreur innée que j'ai
combattue au commencement du chapitre XLIX, vol. II, de mon grand
ouvrage[1]. Par conséquent, pour pouvoir néanmoins traiter la question,
j'ai dû m'éloigner entièrement du point de vue élevé, métaphysique et
moral auquel conduit ma véritable philosophie. Tous les développements
qui vont suivre sont donc fondés, dans une certaine mesure, sur un
accommodement, en ce sens qu'ils se placent au point de vue habituel,
empirique et en conservent l'erreur. Leur valeur aussi ne peut être que
conditionnelle, du moment que le mot d'eudémonologie n'est lui-même
qu'un euphémisme. Ils n'ont en outre aucune prétention à être complets,
soit parce que le thème est inépuisable, soit parce que j'aurais dû
répéter ce que d'autres ont déjà dit.
Je ne me rappelle que le livre de Cardan: _De utilitate ex adversis
capienda_, ouvrage digne d'être lu, qui traite de la même matière que
les présents aphorismes; il pourra servir à compléter ce que j'offre
ici. Aristote, il est vrai, a intercalé une courte eudémonologie dans le
chapitre V du livre I de sa _Rhétorique_; mais il n'a produit qu'une
œuvre bien maigre. Je n'ai pas eu recours à ces devanciers; compiler
n'est pas mon fait; d'autant moins l'ai-je fait que l'on perd par là
cette unité de vue qui est l'âme des œuvres de cette espèce. En somme,
certainement les sages de tous les temps ont toujours dit la même chose,
et les sots, c'est-à-dire l'incommensurable majorité de tous les temps,
ont toujours fait la même chose, savoir le contraire, et il en sera
toujours ainsi. Aussi Voltaire dit-il: _Nous laisserons ce monde-ci
aussi sot et aussi méchant que nous l'avons trouvé en y arrivant_.
APHORISMES SUR LA SAGESSE DANS LA VIE
CHAPITRE PREMIER
DIVISION FONDAMENTALE
Aristote (_Morale à Nicomaque_, I, 8) a divisé les biens de la vie
humaine en trois classes, les biens extérieurs, ceux de l'âme et ceux du
corps. Ne conservant que la division en trois, je dis que ce qui
différencie le sort des mortels peut être ramené à trois conditions
fondamentales. Ce sont:
1° Ce qu'on _est_: donc la personnalité, dans son sens le plus étendu.
Par conséquent, on comprend ici la santé, la force, la beauté, le
tempérament, le caractère moral, l'intelligence et son développement.
2° Ce qu'on _a_: donc propriété et avoir de toute nature.
3° Ce qu'on _représente_: on sait que par cette expression l'on entend
la manière dont les autres se représentent un individu, par conséquent
ce qu'il est dans leur représentation. Cela consiste donc dans leur
opinion à son égard et se divise en honneur, rang et gloire.
Les différences de la première catégorie dont nous avons à nous occuper
sont celles que la nature elle-même a établies entre les hommes; d'où
l'on peut déjà inférer que leur influence sur le bonheur ou le malheur
sera plus essentielle et plus pénétrante que celle des différences
provenant des règles humaines et que nous avons mentionnées sous les
deux rubriques suivantes. Les _vrais avantages personnels_, tels qu'un
grand esprit ou un grand cœur, sont par rapport à tous les avantages du
rang, de la naissance, même royale, de la richesse et autres, ce que les
rois véritables sont aux rois de théâtre. Déjà _Métrodore_, le premier
élève d'Épicure, avait intitulé un chapitre: Περι του μειζονα ειναι την
παρ‘ ημας αιτιαν προς ενδαιμονιαν της εχ των πραγματων (_Les causes qui
viennent de nous contribuent plus au bonheur que celles qui naissent des
choses_.--Cf. Clément d'Alex., Strom., II, 21, p. 362 dans l'édition de
Wurtzbourg des _Opp. polem._)
Et, sans contredit, pour le bien-être de l'individu, même pour toute sa
manière d'être, le principal est évidemment ce qui se trouve ou se
produit en lui. C'est là, en effet, que réside immédiatement son
bien-être ou son malaise; c'est sous cette forme, en définitive, que se
manifeste tout d'abord le résultat de sa sensibilité, de sa volonté et
de sa pensée; tout ce qui se trouve en dehors n'a qu'une influence
indirecte. Aussi les mêmes circonstances, les mêmes événements
extérieurs, affectent-ils chaque individu tout différemment, et, quoique
placés dans un même milieu, chacun vit dans un monde différent. Car il
n'a directement affaire que de ses propres perceptions, de ses propres
sensations et des mouvements de sa propre volonté: les choses
extérieures n'ont d'influence sur lui qu'en tant qu'elles déterminent
ces phénomènes intérieurs. Le monde dans lequel chacun vit dépend de la
façon de le concevoir, laquelle diffère pour chaque tête; selon la
nature des intelligences, il paraîtra pauvre, insipide et plat, ou
riche, intéressant et important. Pendant que tel, par exemple, porte
envie à tel autre pour les aventures intéressantes qui lui sont arrivées
pendant sa vie, il devrait plutôt lui envier le don de conception qui a
prêté à ces événements l'importance qu'ils ont dans sa description, car
le même événement qui se présente d'une façon si intéressante dans la
tête d'un homme d'esprit, n'offrirait plus, conçu par un cerveau plat et
banal, qu'une scène insipide de la vie de tous les jours. Ceci se
manifeste au plus haut degré dans plusieurs poésies de Gœthe et de
Byron, dont le fond repose évidemment sur une donnée réelle; un sot, en
les lisant, est capable d'envier au poète l'agréable aventure, au lieu
de lui envier la puissante imagination qui, d'un événement passablement
ordinaire, a su faire quelque chose d'aussi grand et d'aussi beau.
Pareillement, le mélancolique verra une scène de tragédie là où le
sanguin ne voit qu'un conflit intéressant, et le flegmatique un fait
insignifiant.
Tout cela vient de ce que toute réalité, c'est-à-dire toute «actualité
remplie» se compose de deux moitiés, le sujet et l'objet, mais aussi
nécessairement et aussi étroitement unies que l'oxygène et l'hydrogène
dans l'eau. À moitié objective identique, la subjective étant
différente, ou réciproquement, la réalité actuelle sera tout autre; la
plus belle et la meilleure moitié objective, quand la subjective est
obtuse, de mauvaise qualité, ne fournira jamais qu'une méchante réalité
et actualité, semblable à une belle contrée vue par un mauvais temps ou
réfléchie par une mauvaise chambre obscure. Pour parler plus
vulgairement, chacun est fourré dans sa conscience comme dans sa peau et
ne vit immédiatement qu'en elle; aussi y a-t-il peu de secours à lui
apporter du dehors. À la scène, tel joue les princes, tel les
conseillers, tel autre les laquais, ou les soldats ou les généraux, et
ainsi de suite. Mais ces différences n'existent qu'à l'extérieur; à
l'intérieur, comme noyau du personnage, le même être est fourré chez
tous, savoir un pauvre comédien avec ses misères et ses soucis.
Dans la vie, il en est de même. Les différences de rang et de richesses
donnent à chacun son rôle à jouer, auquel ne correspond nullement une
différence intérieure de bonheur et de bien-être; ici aussi est logé
dans chacun le même pauvre hère, avec ses soucis et ses misères, qui
peuvent différer chez chacun pour ce qui est du fond, mais qui, pour ce
qui est de la forme, c'est-à-dire par rapport à l'être propre, sont à
peu près les mêmes chez tous; il y a certes des différences de degré,
mais elles ne dépendent pas du tout de la condition ou de la richesse,
c'est-à-dire du rôle.
Comme tout ce qui se passe, tout ce qui existe pour l'homme ne se passe
et n'existe immédiatement que dans sa conscience; c'est évidemment la
qualité de la conscience qui sera le prochainement essentiel, et dans la
plupart des cas tout dépendra de celle-là bien plus que des images qui
s'y représentent. Toute splendeur, toutes jouissances sont pauvres,
réfléchies dans la conscience terne d'un benêt, en regard de la
conscience d'un Cervantès, lorsque, dans une prison incommode, il
écrivait son _Don Quijote_.
La moitié objective de l'actualité et de la réalité est entre les mains
du sort et, par suite, changeante; la moitié subjective, c'est
nous-mêmes, elle est par conséquent immuable dans sa partie essentielle.
Aussi, malgré tous les changements extérieurs, la vie de chaque homme
porte-t-elle d'un bout à l'autre le même caractère; on peut la comparer
à une suite de variations sur un même _thème_. Personne ne peut sortir
de son individualité. Il en est de l'homme comme de l'animal; celui-ci,
quelles que soient les conditions dans lesquelles on le place, demeure
confiné dans le cercle étroit que la nature a irrévocablement tracé
autour de son être, ce qui explique pourquoi, par exemple, tous nos
efforts pour faire le bonheur d'un animal que nous aimons doivent se
maintenir forcément dans des limites très restreintes, précisément à
cause de ces bornes de son être et de sa conscience; pareillement,
l'individualité de l'homme a fixé par avance la mesure de son bonheur
possible. Ce sont spécialement les limites de ses forces intellectuelles
qui ont déterminé une fois pour toutes son aptitude aux jouissances
élevées. Si elles sont étroites, tous les efforts extérieurs, tout ce
que les hommes ou la fortune feront pour lui, tout cela sera impuissant
à le transporter par delà la mesure du bonheur et du bien-être humain
ordinaire, à demi animal: il devra se contenter des jouissances
sensuelles, d'une vie intime et gaie dans sa famille, d'une société de
bas aloi ou de passe-temps vulgaires. L'instruction même, quoiqu'elle
ait une certaine action, ne saurait en somme élargir de beaucoup ce
cercle, car les jouissances les plus élevées, les plus variées et les
plus durables sont celles de l'esprit, quelque fausse que puisse être
pendant la jeunesse notre opinion à cet égard; et ces jouissances
dépendent surtout de la force intellectuelle. Il est donc facile de voir
clairement combien notre bonheur dépend de ce que nous _sommes_, de
notre individualité, tandis qu'on ne tient compte le plus souvent que de
ce que nous _avons_ ou de ce que nous _représentons_. Mais le sort peut
s'améliorer; en outre, celui qui possède la richesse intérieure ne lui
demandera pas grand'chose; mais un benêt restera benêt, un lourdaud
restera lourdaud, jusqu'à sa fin, fût-il en paradis et entouré de
houris. Gœthe dit:
Volk und Knecht und Ueberwinder,
Sie gestehn, zu jeder Zeit,
Höchstes Glück der Erdenkinder
Sei nur die Persönlichkeit.
(Peuple et laquais et conquérant,--en tout temps reconnaissent--que le
suprême bien des fils de la terre--est seulement la personnalité. Gœthe,
_Divan Or. Occ._, ZULECKA).
Que le _subjectif_ soit incomparablement plus essentiel à notre bonheur
et à nos jouissances que l'_objectif_, cela se confirme en tout, par la
faim, qui est le meilleur cuisinier, jusqu'au vieillard regardant avec
indifférence la déesse que le jeune homme idolâtre, et tout au sommet,
nous trouvons la vie de l'homme de génie et du saint. La santé
par-dessus tout l'emporte tellement sur les biens extérieurs qu'en
vérité un mendiant bien portant est plus heureux qu'un roi malade. Un
tempérament calme et enjoué, provenant d'une santé parfaite et d'une
heureuse organisation, une raison lucide, vive, pénétrante et concevant
juste, une volonté modérée et douce, et comme résultat une bonne
conscience, voilà des avantages que nul rang, nulle richesse ne
sauraient remplacer. Ce qu'un homme est en soi-même, ce qui l'accompagne
dans la solitude et ce que nul ne saurait lui donner ni lui prendre, est
évidemment plus essentiel pour lui que tout ce qu'il peut posséder ou ce
qu'il peut être aux yeux d'autrui. Un homme d'esprit, dans la solitude
la plus absolue, trouve dans ses propres pensées et dans sa propre
fantaisie de quoi se divertir agréablement, tandis que l'être borné aura
beau varier sans cesse les fêtes, les spectacles, les promenades et les
amusements, il ne parviendra pas à écarter l'ennui qui le torture. Un
bon caractère, modéré et doux, pourra être content dans l'indigence,
pendant que toutes les richesses ne sauraient satisfaire un caractère
avide, envieux et méchant. Quant à l'homme doué en permanence d'une
individualité extraordinaire, intellectuellement supérieure, celui-là
alors peut se passer de la plupart de ces jouissances auxquelles le
monde aspire généralement; bien plus, elles ne sont pour lui qu'un
dérangement et un fardeau. Horace dit en parlant de lui-même:
Gemmas, marmor, ebur, Tyrrhena sigilla, tabellas,
Argentum, vestes Gaetulo murice tinctas,
Sunt qui habeant, est qui non curat habere.
(Il en est qui n'ont ni pierres précieuses, ni marbre, ni ivoire, ni
statuettes tyrrhéniennes, ni tableaux, ni argent, ni robes teintes de
pourpre gaétulienne; il en est un qui ne se soucie pas d'en
avoir.--Horace, Ep. II, L. II, vers 180 et suiv.)
Et Socrate, à la vue d'objets de luxe exposés pour la vente, s'écriait:
«Combien il y a de choses dont je n'ai pas besoin!»
Ainsi, la condition première et la plus essentielle pour le bonheur de
la vie, c'est ce que nous _sommes_, c'est notre personnalité; quand ce
ne serait déjà que parce qu'elle agit constamment et en toutes
circonstances, cela suffirait à l'expliquer, mais en outre, elle n'est
pas soumise à la chance comme les biens des deux autres catégories, et
ne peut pas nous être ravie. En ce sens, sa valeur peut passer pour
absolue, par opposition à la valeur seulement relative des deux autres.
Il en résulte que l'homme est bien moins susceptible d'être modifié par
le monde extérieur qu'on ne le suppose volontiers. Seul le temps, dans
son pouvoir souverain, exerce également ici son droit; les qualités
physiques et intellectuelles succombent insensiblement sous ses
atteintes; le caractère moral seul lui demeure inaccessible.
Sous ce rapport, les biens des deux dernières catégories auraient un
avantage sur ceux de la première, comme étant de ceux que le temps
n'emporte pas directement. Un second avantage serait que, étant placés
en dehors de nous, ils sont accessibles de leur nature, et que chacun a
pour le moins la possibilité de les acquérir, tandis que ce qui est en
nous, le subjectif, est soustrait à notre pouvoir établi _jure divino_,
il se maintient invariable pendant toute la vie. Aussi les vers suivants
contiennent-ils une inexorable vérité:
Wie an dem Tag, der dich der Welt verliehen,
Die Sonne stand zum Grusze der Planeten,
Bist alsobald und fort und fort gedichen,
Nach dem Gesetz, wonach du angetreten.
So muszt du seyn, dir kannst du nicht entfliehen,
So sagten schon Svbillen, so Propheten;
Und keine Zeit und keine Macht zerstückelt
Geprügte Form, die lebend sien entwickelt.
(Gœthe.)
(Comme, dans le jour qui t'a donné au monde, le soleil était là pour
saluer les planètes, tu as aussi grandi sans cesse, d'après la loi selon
laquelle tu as commencé. Telle est ta destinée; tu ne peux t'échapper à
toi-même; ainsi parlaient déjà les sibylles; ainsi les prophètes; aucun
temps, aucune puissance ne brise la forme empreinte qui se développe
dans le cours de la vie.--_Poésies_, trad. Porchat, vol. I, p. 312.)
Tout ce que nous pouvons faire à cet égard, c'est d'employer cette
personnalité, telle qu'elle nous a été donnée, à notre plus grand
profit; par suite, ne poursuivre que les aspirations qui lui
correspondent, ne rechercher que le développement qui lui est approprié
en évitant tout autre, ne choisir, par conséquent, que l'état,
l'occupation, le genre de vie qui lui conviennent.
Un homme herculéen, doué d'une force musculaire extraordinaire, astreint
par des circonstances extérieures à s'adonner à une occupation
sédentaire, à un travail manuel, méticuleux et pénible, ou bien encore à
l'étude et à des travaux de tête, occupations réclamant des forces
toutes différentes, non développées chez lui et laissant précisément
sans emploi les forces par lesquelles il se distingue, un tel homme se
sentira malheureux toute sa vie; bien plus malheureux encore sera celui
chez lequel les forces intellectuelles l'emportent de beaucoup et qui
est obligé de les laisser sans développement et sans emploi pour
s'occuper d'une affaire vulgaire qui n'en réclame pas, ou bien encore et
surtout d'un travail corporel pour lequel sa force physique n'est pas
suffisante. Ici toutefois, principalement pendant la jeunesse, il faut
éviter recueil de la présomption et ne pas s'attribuer un excès de
forces que l'on n'a pas.
De la prépondérance bien établie de notre première catégorie sur les
deux autres, il résulte encore qu'il est plus sage de travailler à
conserver sa santé et à développer ses facultés qu'à acquérir des
richesses, ce qu'il ne faut pas interpréter en ce sens qu'il faille
négliger l'acquisition du nécessaire et du convenable. Mais la richesse
proprement dite, c'est-à-dire un grand superflu, contribue peu à notre
bonheur; aussi beaucoup de riches se sentent-ils malheureux, parce
qu'ils sont dépourvus de culture réelle de l'esprit, de connaissances
et, par suite, de tout intérêt objectif qui pourrait les rendre aptes à
une occupation intellectuelle. Car ce que la richesse peut fournir au
delà, de la satisfaction des besoins réels et naturels a une minime
influence sur notre véritable bien-être; celui-ci est plutôt troublé par
les nombreux et inévitables soucis qu'amène après soi la conservation
d'une grande fortune. Cependant les hommes sont mille fois plus occupés
à acquérir la richesse que la culture intellectuelle, quoique
certainement ce qu'on _est_ contribue bien plus à notre bonheur que ce
qu'on _a_.
Combien n'en voyons-nous pas, diligents comme des fourmis et occupés du
matin au soir à accroître une richesse déjà acquise! Ils ne connaissent
rien par delà l'étroit horizon qui renferme les moyens d'y parvenir;
leur esprit est vide et par suite inaccessible à toute autre occupation.
Les jouissances les plus élevées, les jouissances intellectuelles sont
inabordables pour eux; c'est en vain qu'ils cherchent à les remplacer
par des jouissances fugitives, sensuelles, promptes, mais coûteuses à
acquérir, qu'ils se permettent entre temps. Au terme de leur vie, ils se
trouvent avoir comme résultat, quand la fortune leur a été favorable, un
gros monceau d'argent devant eux, qu'ils laissent alors à leurs
héritiers le soin d'augmenter ou aussi de dissiper. Une pareille
existence, bien que menée avec apparence très sérieuse et très
importante, est donc tout aussi insensée que telle autre qui arborerait
carrément pour symbole une marotte.
Ainsi, l'essentiel pour le bonheur de la vie, c'est ce que l'on _a en
soi-même_. C'est uniquement parce que la dose en est d'ordinaire si
petite que la plupart de ceux qui sont sortis déjà victorieux de la
lutte contre le besoin se sentent au fond tout aussi malheureux que ceux
qui sont encore dans la mêlée. Le vide de leur intérieur, l'insipidité
de leur intelligence, la pauvreté de leur esprit les poussent à
rechercher la compagnie, mais une compagnie composée de leurs pareils,
car _similis simili gaudet_. Alors commence en commun la chasse au
passe-temps et à l'amusement, qu'ils cherchent d'abord dans les
jouissances sensuelles, dans les plaisirs de toute espèce et finalement
dans la débauche. La source de cette funeste dissipation, qui, en un
temps souvent incroyablement court, fait dépenser de gros héritages à
tant de fils de famille entrés riches dans la vie, n'est autre en vérité
que l'ennui résultant de cette pauvreté et de ce vide de l'esprit que
nous venons de dépeindre. Un jeune homme ainsi lancé dans le monde,
riche en dehors, mais pauvre en dedans, s'efforce vainement de remplacer
la richesse intérieure par l'extérieure; il veut tout recevoir du
_dehors_, semblable à ces vieillards qui cherchent à puiser de nouvelles
forces dans l'haleine des jeunes filles. De cette façon, la pauvreté
intérieure a fini par amener aussi la pauvreté extérieure.
Je n'ai pas besoin de relever l'importance des deux autres catégories de
biens de la vie humaine, car la fortune est aujourd'hui trop
universellement appréciée pour avoir besoin d'être recommandée. La
troisième catégorie est même d'une nature très éthérée, comparée à la
seconde, vu qu'elle ne consiste que dans l'opinion des autres. Toutefois
chacun est tenu d'aspirer à l'_honneur_, c'est-à-dire à un bon renom; à
un _rang_, ne peuvent y aspirer, uniquement, que ceux qui servent
l'État, et, pour ce qui est de la _gloire_, il n'y en a qu'infiniment
peu qui puissent y prétendre. L'honneur est considéré comme un bien
inappréciable, et la gloire comme la chose la plus exquise que l'homme
puisse acquérir; c'est la Toison d'or des élus; par contre, les sots
seuls préféreront le rang à la richesse. La seconde et la troisième
catégorie ont en outre l'une sur l'autre ce qu'on appelle une action
réciproque; aussi l'adage de Pétrone: _Habes, habeberis_ est-il vrai,
et, en sens inverse, la bonne opinion d'autrui, sous toutes ses formes,
nous aide souvent à acquérir la richesse.
CHAPITRE II
DE CE QUE L'ON EST
Nous avons déjà reconnu d'une manière générale que ce que l'on _est_
contribue plus au bonheur que ce que l'on _a_ ou ce que l'on
_représente_. Le principal est toujours ce qu'un homme est, par
conséquent ce qu'il possède en lui-même; car son individualité
l'accompagne en tout temps et en tout lieu et teinte de sa nuance tous
les événements de sa vie. En toute chose et à toute occasion, ce qui
l'affecte tout d'abord, c'est lui-même. Ceci est vrai déjà pour les
jouissances matérielles, et, à plus forte raison, pour celles de l'âme.
Aussi l'expression anglaise: _To enjoy one's self_, est-elle très bien
trouvée; on ne dit pas en anglais: «Paris lui plaît,» on dit: «Il se
plaît à Paris (_He enjoys himself at Paris_).»
I.--La santé de l'esprit et du corps.
Mais, si l'individualité est de mauvaise qualité, toutes les jouissances
seront comme un vin exquis dans une bouche imprégnée de fiel. Ainsi
donc, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, et sauf
l'éventualité de quelque grand malheur, ce qui arrive à un homme dans sa
vie est de moindre importance que la manière dont il le _sent_,
c'est-à-dire la nature et le degré de sa sensibilité sous tous les
rapports. Ce que nous avons en nous-mêmes et par nous-mêmes, en un mot
la personnalité et sa valeur, voilà le seul facteur immédiat de notre
bonheur et de notre bien-être. Tous les autres agissent indirectement;
aussi leur action peut-elle être annulée, mais celle de la personnalité
jamais. De là vient que l'envie la plus irréconciliable et en même temps
la plus soigneusement dissimulée est celle qui a pour objet les
avantages personnels. En outre, la qualité de la conscience est la seule
chose permanente et persistante; l'individualité agit constamment,
continuellement, et, plus ou moins, à tout instant; toutes les autres
conditions n'influent que temporairement, occasionnellement,
passagèrement, et peuvent aussi changer ou disparaître. Aristote dit: η
γαρ φυσις βεβαια, ου τα χρηματα (La nature est éternelle, non les
choses. _Mor. à Eudème_, VII, 2). C'est pourquoi nous supportons avec
plus de résignation un malheur dont la cause est tout extérieure que
celui dont nous sommes nous-mêmes coupables; car le destin peut changer,
mais notre propre qualité est immuable. Par suite, les biens subjectifs,
tels qu'un caractère noble, une tête capable, une humeur gaie, un corps
bien organisé et en parfaite santé, ou, d'une manière générale, _mens
sana in corpore sano_ (Juvénal, sat. X, 356), voilà les biens suprêmes
et les plus importants pour notre bonheur; aussi devrions-nous nous
appliquer bien plus à leur développement et à leur conservation qu'à la
possession des biens extérieurs et de l'honneur extérieur.
Mais ce qui, par-dessus tout, contribue le plus directement à notre
bonheur, c'est une humeur enjouée, car cette bonne qualité trouve tout
de suite sa récompense en elle-même. En effet, celui qui est gai a
toujours motif de l'être par cela même qu'il l'est. Rien ne peut
remplacer aussi complètement tous les autres biens que cette qualité,
pendant qu'elle-même ne peut être remplacée par rien. Qu'un homme soit
jeune, beau, riche et considéré; pour pouvoir juger de son bonheur, la
question sera de savoir si, en outre, il est gai; en revanche, est-il
gai, alors peu importe qu'il soit jeune ou vieux, bien fait ou bossu,
pauvre ou riche; il est heureux. Dans ma première jeunesse, j'ai lu un
jour dans un vieux livre la phrase suivante: _Qui rit beaucoup est
heureux et qui pleure beaucoup est malheureux_; la remarque est bien
niaise; mais, à cause de sa vérité si simple, je n'ai pu l'oublier,
quoiqu'elle soit le superlatif d'un _truism_ (en anglais, vérité
triviale). Aussi devons-nous, toutes les fois qu'elle se présente,
ouvrir à la gaieté portes et fenêtres, car elle n'arrive jamais à
contre-temps, au lieu d'hésiter, comme nous le faisons souvent, à
l'admettre, voulant nous rendre compte d'abord si nous avons bien, à
tous égards, sujet d'être contents, ou encore de peur qu'elle ne nous
dérange de méditations sérieuses ou de graves préoccupations; et
cependant il est bien incertain que celles-ci puissent améliorer notre
condition, tandis que la gaieté est un bénéfice immédiat. Elle seule
est, pour ainsi dire, l'argent comptant du bonheur; tout le reste n'en
est que le billet de banque; car seule elle nous donne le bonheur dans
un présent immédiat; aussi est-elle le bien suprême pour des êtres dont
la réalité a la forme d'une actualité indivisible entre deux temps
infinis. Nous devrions donc aspirer avant tout à acquérir et à conserver
ce bien. Il est certain d'ailleurs que rien ne contribue moins à la
gaieté que la richesse et que rien n'y contribue davantage que la santé:
c'est dans les classes inférieures, parmi les travailleurs et
particulièrement parmi les travailleurs de la terre, que l'on trouve les
visages gais et contents; chez les riches et les grands dominent les
figures chagrines. Nous devrions, par conséquent, nous attacher avant
tout à conserver cet état parfait de santé dont la gaieté apparaît comme
la floraison. Pour cela, on sait qu'il faut fuir tous excès et toutes
débauches, éviter toute émotion violente et pénible, ainsi que toute
contention d'esprit excessive ou trop prolongée; il faut encore prendre,
chaque jour, deux heures au moins d'exercice rapide au grand air, des
bains fréquents d'eau froide, et d'autres mesures diététiques de même
genre. Point de santé si l'on ne se donne tous les jours suffisamment de
mouvement; toutes les fonctions de la vie, pour s'effectuer
convenablement, demandent le mouvement des organes dans lesquels elles
s'accomplissent et de l'ensemble du corps. Aristote a dit avec raison:
«Ο βιος εν τη κινησει εστι» (La vie est dans le mouvement). La vie
consiste essentiellement dans le mouvement. À l'intérieur de tout
l'organisme règne un mouvement incessant et rapide: le cœur, dans son
double mouvement si compliqué de systole et de diastole, bat
impétueusement et infatigablement; 28 pulsations lui suffisent pour
envoyer la masse entière du sang dans le torrent de la grande et de la
petite circulation; le poumon pompe sans discontinuer comme une machine
à vapeur; les entrailles se contractent sans cesse d'un mouvement
péristaltique; toutes les glandes absorbent et sécrètent sans
interruption; le cerveau lui-même a un double mouvement pour chaque
battement du cœur et pour chaque aspiration du poumon. Si, comme il
arrive dans le genre de vie entièrement sédentaire de tant d'individus,
le mouvement extérieur manque presque totalement, il en résulte une
disproportion criante et pernicieuse entre le repos externe et le
tumulte interne. Car ce perpétuel mouvement à l'intérieur demande même à
être aidé quelque peu par celui de l'extérieur; cet état disproportionné
est analogue à celui où nous sommes tenus de ne rien laisser paraître au
dehors pendant qu'une émotion quelconque nous, fait bouillonner
intérieurement. Les arbres même, pour prospérer, ont besoin d'être
agités par le vent. C'est là une règle absolue que l'on peut énoncer de
la manière la plus concise en latin: _Omnis motus, quo celerior, eo
magis motus_ (Plus il est accéléré, plus tout mouvement est mouvement).
Pour bien nous rendre compte combien notre bonheur dépend d'une
disposition gaie et celle-ci de l'état de santé, nous n'avons qu'à
comparer l'impression que produisent sur nous les mêmes circonstances
extérieures ou les mêmes événements pendant les jours de santé et de
vigueur, avec celle qui est produite lorsqu'un état de maladie nous
dispose à être maussade et inquiet. Ce n'est pas ce que sont
objectivement et en réalité les choses, c'est ce qu'elles sont pour
nous, dans notre perception, qui nous rend heureux ou malheureux. C'est
ce qu'énonce bien cette sentence d'Épictète: «Ταρατσει τους ανθωπους ου
τα πραγματα, αλλα τα περι των πραγματων δογματα. (Ce qui émeut les
hommes, ce ne sont pas les choses, mais l'opinion sur les choses).» En
thèse générale, les neuf dixièmes de notre bonheur reposent
exclusivement sur la santé. Avec elle, tout devient source de plaisir;
sans elle, au contraire, nous ne saurions goûter un bien extérieur, de
quelque nature qu'il soit; même les autres biens subjectifs, tels que
les qualités de l'intelligence, du cœur, du caractère, sont amoindris et
gâtés par l'état de maladie. Aussi n'est-ce pas sans raison que nous
nous informons mutuellement de l'état de notre santé et que nous nous
souhaitons réciproquement de nous bien porter, car c'est bien là en
réalité ce qu'il y a de plus essentiellement important pour le bonheur
humain. Il s'ensuit donc qu'il est de la plus insigne folie de sacrifier
sa santé à quoi que ce soit, richesse, carrière, études, gloire, et
surtout à la volupté et aux jouissances fugitives. Au contraire, tout
doit céder le pas à la santé.
Quelque grande que soit l'influence de la santé sur cette gaieté si
essentielle à notre bonheur, néanmoins celle-ci ne dépend pas uniquement
de la première, car, avec une santé parfaite, on peut avoir un
tempérament mélancolique et une disposition prédominante à la tristesse.
La cause en réside certainement dans la constitution originaire, par
conséquent immuable de l'organisme, et plus spécialement dans le rapport
plus ou moins normal de la sensibilité à l'irritabilité et à la
reproductivité. Une prépondérance anormale de la sensibilité produira
l'inégalité d'humeur, une gaieté périodiquement exagérée et une
prédominance de la mélancolie. Comme le génie est déterminé par un excès
de la force nerveuse, c'est-à-dire de la sensibilité, Aristote a observé
avec raison que tous les hommes illustres et éminents sont
mélancoliques: «Παντες οσοι περιττοι γεγονασιν ανδρες, η κατα
φιλοσοφιαν, η πολιτιχην, η ποιηοην, η τεχνας, φαινονται μελαγχολικοι
οντες.» (_Probl._ 30, 1.) C'est ce passage que Cicéron a eu sans doute
en vue dans ce rapport tant cité: «_Aristoteles ait, omnes ingeniosos
melancholicos esse._» (_Tusc._ I, 33) Shakspeare a très plaisamment
dépeint cette grande diversité du tempérament général:
Nature has fram'd strange fellows in her time:
Some that will evermore peep through their eyes,
And laugh, like parrots, at a bag-piper;
And others of such vinegar aspect,
That they'll not show their teeth in way of smile,
Tough Nestor swear the jest he laughable.
(_Merch. of Ven._ Scène I.)
(La nature s'amuse parfois à former de drôles de corps. Il y en a qui
sont perpétuellement à faire leurs petits yeux et qui vont rire comme un
perroquet devant un simple joueur de cornemuse; et d'autres qui ont une
telle physionomie de vinaigre qu'ils ne découvriraient pas leurs dents,
même pour sourire, quand bien même le grave Nestor jurerait qu'il vient
d'entendre une plaisanterie désopilante).--(Trad. française de
Montégut.)
C'est cette même diversité que Platon désigne par les mots de «δυσκολος»
(d'humeur difficile) et «ευκολος» (d'humeur facile). Elle peut se
ramener à la susceptibilité, très différente chez les individus
différents, pour les impressions agréables ou désagréables, par suite de
laquelle tel rit encore de ce qui met tel autre presque au désespoir. Et
même la susceptibilité pour les impressions agréables est d'ordinaire
d'autant moindre que celle pour les impressions désagréables est plus
forte, et _vice versa_. À chances égales de réussite ou d'insuccès pour
une affaire, le δυσκολος se fâchera ou se chagrinera de l'insuccès et ne
se réjouira pas de la réussite; l'ευκολος au contraire ne sera ni fâché
ni chagriné par le mauvais succès, et se réjouira du bon. Si, neuf fois
sur dix, le δυσκολος réussit dans ses projets, il ne se réjouira pas au
sujet des neuf fois où il a réussi, mais il se fâchera pour le dixième
qui a échoué; dans le cas inverse, l'ευκολος sera consolé et réjoui par
cet unique succès. Mais il n'est pas facile de trouver un mal sans
compensation aucune; aussi arrive-t-il que les δυσκολος, c'est-à-dire
les caractères sombres et inquiets, auront, à la vérité, à supporter en
somme plus de malheurs et de souffrances imaginaires, mais, en revanche,
moins de réels que les caractères gais et insouciants, car celui qui
voit tout en noir, qui appréhende toujours le pire et qui, par suite,
prend ses mesures en conséquence, n'aura pas des mécomptes aussi
fréquents que celui qui prête à toutes choses des couleurs et des
perspectives riantes.--Néanmoins, quand une affection morbide du système
nerveux ou de l'appareil digestif vient prêter la main à une δυσκολια
innée, alors celle-ci peut atteindre ce haut degré où un malaise
permanent produit le dégoût de la vie, d'où résulte le penchant au
suicide. Celui-ci peut alors être provoqué par les plus minimes
contrariétés; à un degré supérieur du mal, il n'est même plus besoin de
motif, la seule permanence du malaise suffit pour y déterminer. Le
suicide s'accomplit alors avec une réflexion si froide et une si
inflexible résolution que le malade à ce stade, placé déjà d'ordinaire
sous surveillance, l'esprit constamment fixé sur cette idée, profite du
premier moment où la surveillance se sera relâchée pour recourir, sans
hésitation, sans lutte et sans effroi, à ce moyen de soulagement pour
lui si naturel en ce moment et si bien veau. Esquirol a décrit très au
long cet état dans son _Traité des maladies mentales_. Il est certain
que l'homme le mieux portant, peut-être même le plus gai, pourra aussi,
le cas échéant, se déterminer au suicide; cela arrivera quand
l'intensité des souffrances ou d'un malheur prochain et inévitable sera
plus forte que les terreurs de la mort. Il n'y a de différence que dans
la puissance plus ou moins grande du motif déterminant, laquelle est en
rapport inverse avec la δυσκολια. Plus celle-ci est grande, plus le
motif pourra être petit, jusqu'à devenir même nul; plus, au contraire,
l'ευκολια, ainsi que la santé qui en est la base, est grande, plus il
devra être grave. Il y aura donc des degrés innombrables entre ces deux
cas extrêmes de suicide, entre celui provoqué purement par une
recrudescence maladive de la δυσκολια innée, et celui de l'homme bien
portant et gai provenant de causes tout objectives.
II.--La beauté.
La beauté est analogue en partie à la santé. Cette qualité subjective,
bien que ne contribuant qu'indirectement au bonheur par l'impression
qu'elle produit sur les autres, a néanmoins une grande importance, même
pour le sexe masculin. La beauté est une lettre ouverte de
recommandation, qui nous gagne les cœurs à l'avance; c'est à elle
surtout que s'appliquent ces vers d'Homère:
Ουτοι αποβλητ' εστι Θεων εριχυδεα δωρχ,
'Οσσχ χεν αυτοι δωσι, εχων δ'ουχ αν τις ελοιτο.
(_Il_. III, 65.)
(Il ne faut pas dédaigner les dons glorieux des immortels, que seuls ils
peuvent donner et que personne ne peut accepter ou refuser à son gré).
III.--La douleur et l'ennui.--L'intelligence.
Un simple coup d'œil nous fait découvrir deux ennemis du bonheur humain:
ce sont la douleur et l'ennui. En outre, nous pouvons observer que, dans
la mesure où nous réussissons à nous éloigner de l'un, nous nous
rapprochons de l'autre, et réciproquement; de façon que notre vie
représente en réalité une oscillation plus ou moins forte entre les
deux. Cela provient du double antagonisme dans lequel chacun des deux se
trouve envers l'autre, un antagonisme extérieur ou objectif et un
antagonisme intérieur ou subjectif. En effet, extérieurement, le besoin
et la privation engendrent la douleur; en revanche, l'aise et
l'abondance font naître l'ennui. C'est pourquoi nous voyons la classe
inférieure du peuple luttant incessamment contre le besoin, donc contre
la douleur, et par contre la classe riche et élevée dans une lutte
permanente, souvent désespérée, contre l'ennui.
Intérieurement, ou subjectivement, l'antagonisme se fonde sur ce que
dans tout individu la facilité à être impressionné par l'un de ces maux
est en rapport inverse avec celle d'être impressionné par l'autre; car
cette susceptibilité est déterminée par la mesure des forces
intellectuelles. En effet, un esprit obtus est toujours accompagné
d'impressions obtuses et d'un manque d'irritabilité, ce qui rend
l'individu peu accessible aux douleurs et aux chagrins de toute espèce
et de tout degré; mais cette même qualité obtuse de l'intelligence
produit, d'autre part, ce _vide intérieur_ qui se peint sur tant de
visages et qui se trahit par une attention toujours en éveil sur tous
les événements, même les plus insignifiants, du monde extérieur; c'est
ce vide qui est la véritable source de l'ennui et celui qui en souffre
aspire avec avidité à des excitations extérieures, afin de parvenir à
mettre en mouvement son esprit et son cœur par n'importe quel moyen.
Aussi n'est-il pas difficile dans le choix des moyens; on le voit assez
à la piteuse mesquinerie des distractions auxquelles se livrent les
hommes, au genre de sociétés et de conversations qu'ils recherchent, non
moins qu'au grand nombre de flâneurs et de badauds qui courent le monde.
C'est principalement ce vide intérieur qui les pousse à la poursuite de
toute espèce de réunions, de divertissements, de plaisirs et de luxe,
poursuite qui conduit tant de gens à la dissipation et finalement à la
misère.
Rien ne met plus sûrement en garde contre ces égarements que la richesse
_intérieure_, la richesse de l'esprit car celui-ci laisse d'autant moins
de place à l'ennui qu'il approche davantage de la supériorité.
L'activité incessante des pensées, leur jeu toujours renouvelé en
présence des manifestations diverses du monde interne et externe, la
puissance et la capacité de combinaisons toujours variées, placent une
tête éminente, sauf les moments de fatigue, tout à fait en dehors de la
portée de l'ennui. Mais, d'autre part, une intelligence supérieure a
pour condition immédiate une sensibilité plus vive, et pour racine une
plus grande impétuosité de la volonté et, par suite, de la passion; de
l'union de ces deux conditions résulte alors une intensité plus
considérable de toutes les émotions et une sensibilité exagérée pour les
douleurs morales et même pour les douleurs physiques, comme aussi une
plus grande impatience en face de tout obstacle, d'un simple dérangement
même.
Ce qui contribue encore puissamment à tous ces effets, c'est la vivacité
produite par la force de l'imagination. Ce que nous venons de dire
s'applique, toute proportion gardée, à tous les degrés intermédiaires
qui comblent le vaste intervalle compris entre l'imbécile le plus obtus
et le plus grand génie. Par suite, objectivement aussi bien que
subjectivement, tout être se trouve d'autant plus rapproché de l'une des
sources de malheurs humains qu'il est plus éloigné de l'autre. Son
penchant naturel le portera donc, sous ce rapport, à accommoder aussi
bien que possible l'objectif avec le subjectif, c'est-à-dire à se
prémunir du mieux qu'il pourra contre celle des sources de souffrances
qui l'affecte le plus facilement. L'homme intelligent aspirera avant
tout à fuir toute douleur, toute tracasserie et à trouver le repos et
les loisirs; il recherchera donc une vie tranquille, modeste, abritée
autant que possible contre les importuns; après avoir entretenu pendant
quelque temps des relations avec ce que l'on appelle les hommes, il
préférera une existence retirée, et, si c'est un esprit tout à fait
supérieur, il choisira la solitude. Car plus un homme possède en
lui-même, moins il a besoin du monde extérieur et moins les autres
peuvent lui être utiles. Aussi la supériorité de l'intelligence
conduit-elle à l'insociabilité. Ah! si la qualité de la société pouvait
être remplacée par la quantité, cela vaudrait alors la peine de vivre
même dans le grand monde: mais, hélas! cent fous mis en un tas ne font
pas encore un homme raisonnable.--L'individu placé à l'extrême opposé,
dès que le besoin lui donne le temps de reprendre haleine, cherchera à
tout prix des passe-temps et de la société; il s'accommodera de tout, ne
fuyant rien que lui-même. C'est dans la solitude, là où chacun est
réduit à ses propres ressources, que se montre ce qu'il _a par
lui-même_; là, l'imbécile, sous la pourpre, soupire écrasé par le
fardeau éternel de sa misérable individualité, pendant que l'homme
hautement doué, peuple et anime de ses pensées la contrée la plus
déserte. Sénèque (Ép. 9) a dit avec raison: «_omnis stultitia laborat
fastidio sui_ (La sottise se déplaît à elle-même);» de même Jésus, fils
de Sirach: «_La vie du fou est pire que la mort_.» Aussi voit-on en
somme que tout individu est d'autant plus sociable qu'il est plus pauvre
d'esprit et, en général, plus vulgaire. Car dans le monde on n'a guère
le choix qu'entre l'isolement et la communauté. On prétend que les
nègres sont de tous les hommes les plus sociables, comme ils en sont
aussi sans contredit les plus arriérés intellectuellement; des rapports
envoyés de l'Amérique du Nord et publiés par des journaux français (_Le
Commerce_, 19 oct. 1837) racontent que les nègres, sans distinction de
libres ou d'esclaves, se réunissent en grand nombre dans le local le
plus étroit, car ils ne sauraient voir leurs faces noires et camardes
assez souvent répétées.
De même que le cerveau apparaît comme étant le parasite ou le
pensionnaire de l'organisme entier, de même les loisirs acquis par
chacun, en lui donnant la libre jouissance de sa conscience et de son
individualité, sont à ce titre le fruit et le revenu de toute son
existence, qui, pour le reste, n'est que peine et labeur. Mais voyons un
peu ce que produisent les loisirs de la plupart des hommes! Ennui et
maussaderie, toutes les fois qu'il ne se trouve pas des jouissances
sensuelles ou des niaiseries pour les remplir. Ce qui démontre bien que
ces loisirs-là n'ont aucune valeur, c'est la manière dont on les occupe;
ils ne sont à la lettre que le _ozio lungo d'uomini ignoranti_ dont
parle l'Arioste.
L'homme ordinaire ne se préoccupe que de _passer le temps_, l'homme de
talent que de l'_employer_. La raison pour laquelle les têtes bornées
sont tellement exposées à l'ennui, c'est que leur intellect n'est
absolument pas autre chose que l'_intermédiaire des motifs_ pour leur
volonté. Si, à un moment donné, il n'y a pas de _motifs_ à saisir, alors
la volonté se repose et l'intellect chôme, car la première, pas plus que
l'autre, ne peut entrer en activité par sa propre impulsion; le résultat
est une effroyable stagnation de toutes les forces dans l'individu
entier,--l'ennui. Pour le combattre, on insinue sournoisement à la
volonté des motifs petits, provisoires, choisis indifféremment, afin de
la stimuler et de mettre par là également en activité l'intellect qui
doit les saisir: ces motifs sont donc par rapport aux motifs réels et
naturels ce que le papier-monnaie est par rapport à l'argent, puisque
leur valeur n'est que conventionnelle. De tels motifs sont les _jeux_ de
cartes ou autres, inventés précisément dans le but que nous venons
d'indiquer. À leur défaut, l'homme borné se mettra à tambouriner sur les
vitres ou à tapoter avec tout ce qui lui tombe sous la main. Le cigare
lui aussi fournit volontiers de quoi suppléer aux pensées.
C'est pourquoi dans tous les pays les jeux de cartes sont arrivés à être
l'occupation principale dans toute société; ceci donne la mesure de ce
que valent ces réunions et constitue la banqueroute déclarée de toute
pensée. N'ayant pas d'idées à échanger, on échange des cartes et l'on
cherche à se soutirer mutuellement des florins. Ô pitoyable espèce!
Toutefois, pour ne pas être injuste même ici, je ne veux pas omettre
l'argument qu'on peut invoquer pour justifier le jeu de cartes: on peut
dire qu'il est une préparation à la vie du monde et des affaires, en ce
sens que l'on y apprend à profiter avec sagesse des circonstances
immuables, établies par le hasard (les cartes), pour en tirer tout le
parti possible; dans ce but, l'on s'habitue à garder sa contenance en
faisant bonne mine en mauvais jeu. Mais, par là même, d'autre part les
jeux de cartes exercent une influence démoralisatrice. En effet,
l'esprit du jeu consiste à soutirer à autrui ce qu'il possède, par
n'importe quel tour ou n'importe quelle ruse. Mais l'habitude de
procéder ainsi, contractée au jeu, s'enracine, empiète sur la vie
pratique, et l'on arrive insensiblement à procéder de même quand il
s'agit du tien et du mien, et à considérer comme permis tout avantage
que l'on a actuellement en main, dès qu'on peut le faire légalement, La
vie ordinaire en fournit des preuves chaque jour.
Puisque les loisirs sont, ainsi que nous l'avons dit, la fleur ou plutôt
le fruit de l'existence de chacun, en ce que, seuls, ils le mettent en
possession de son moi propre, nous devons estimer heureux ceux-là qui,
en se gagnant, gagnent quelque chose qui ait du prix, pendant que les
loisirs ne rapportent à la plupart des hommes qu'un drôle dont il n'y a
rien à faire, qui s'ennuie à périr et qui est à charge à lui-même.
Félicitons-nous donc, «_ô mes frères, d'être des enfants non d'esclaves,
mais de mères libres_.» (Ép. aux Galath., 4, 31.)