d'étrangers étaient venus la voir, cette grotte dont le nom seul
m'avait secoué d'un frisson...
La jeune fille répondit tristement:
--Personne! Voyez-vous, la montagne n'est pas assez haute
pour tenter les ascensionnistes, et elle l'est trop pour les
promeneurs. Nous ne voyons jamais d'étrangers. A peine, de loin en
loin, un chasseur d'Eisenach vient déjeuner ici, ou y passer la
nuit; mais vous êtes le premier Français que j'aie vu depuis ma
naissance...
--Où est le chemin de la grotte?
--Prenez le sentier à gauche. Vous y serez dans cinq minutes.
Peut-être trouverez-vous à l'entrée un homme assis sur une pierre.
Ne faites pas attention à ce qu'il vous dira: c'est un fou.
* * * * *
Comment, il y avait une grotte de Vénus dans les flancs du
Hœrselberg! mais alors le pays de Tannhäuser avait tout conservé
de sa terrible légende!
... La grotte de la Déesse était là, en effet. Et l'homme y était
aussi.
Petite, elliptique en hauteur, couronnée de ronces brunes et
fines, elle apparaissait comme le symbole nécessaire de la
montagne, comme une autre justification du vieux conte germanique,
plus frappante encore que l'aspect charnel du Venusberg à
l'horizon... L'intérieur, où je plongeais du regard, était
obscur, étroit et bas. Des flaques d'eau, des baies ténébreuses,
se partageaient le sol indistinct. Il devait être difficile d'y
pénétrer sans être souillé par la fange, mais je ne sais quel
charme incompréhensible m'attirait dans cette nuit humide...
--Où allez-vous? dit l'homme brusquement.
--Au fond de la grotte...
--Au fond de la grotte? mais il n'y a pas de fond, Monsieur. C'est
l'Ouverture de la Terre.
--Bien, fis-je avec patience. Je n'irai pas loin... je sortirai
bientôt.
Ses longues joues creuses s'empourprèrent. Il frappa sa canne du
poing.
--Ah! vous sortirez bientôt! Ha! Ha! vous croyez qu'on peut entrer
là et en sortir à volonté! Vous prenez peut-être cette grotte pour
un but d'ascension ou pour une curiosité géologique? Êtes-vous
envoyé par une Agence Cook ou par un Musée d'histoire naturelle?
Venez-vous écrire votre nom sur la roche, ou ramasser des pierres
pour votre collection?... Vous pensez que vous allez découvrir
ici des lacs souterrains, des poissons aveugles, des stalactites
architecturales et des voûtes rocheuses couvertes de cristaux!
Vous allez étudier la spéléologie de la Venushœhle! Ha! Ha! c'est
admirable! Mais vous êtes donc un fou comme les autres! Vous ne
comprenez donc pas! Vous ne _savez_ donc pas... que Vénus est là
toute en chair et ses millions de nymphes alentour, plus vivantes
que vous, puisque immortelles!
--Monsieur, fis-je, je crois ce que vous me dites; mais vous me
connaissez bien mal si vous imaginez que la présence de Vénus
puisse me retenir d'entrer ici.
--L'Enfer! cria-t-il.
--Il ne me déplaît pas de le mériter au prix des faveurs qu'elle
décerne.
Le fou esquissa un geste qui signifiait évidemment: Vous ne me
comprenez pas du tout. Puis il se prit le front dans les mains et
continua de parler.
--Hœrselberg! Hœllenberg plutôt[2]! ils arriveront jusqu'à toi
sans avoir pressenti ton horreur éternelle, toi qui attends
les purs, toi qui punis les chastes, toi qui consumeras dans
l'éternité les mauvais avares de la chair, ô Brasier! Ils auront
vécu leur vie solitaire rebelles à la grande loi divine, et ils
ne connaîtront ton atroce brûlure que le jour où, à la force de
l'Épée, le Messager des Ames les plongera dans le gouffre. Ils
ont des yeux et ils ne voient point, ils ont des oreilles et ils
n'entendent point, ils ont des bouches et ils ne... Mon Dieu! ce
sont des fous! des fous! des fous!
[Note 2: _Hœllenberg_: Montagne d'enfer.]
Tout à coup, se tournant vers moi, il hurla:
--Comment pouvez-vous rêver que le Venusberg puisse devenir un
motif de damnation, puisque _le Venusberg est l'Enfer lui-même_!
Je fis un mouvement.
--Hélas! gémit-il. Hélas! mon Dieu! (et ses mains descendaient de
ses yeux sur sa barbe). Hélas? serai-je le seul vivant à connaître
la Vérité, la Vérité, la Vérité.. Ce sera donc en vain que tous
les Patriarches auront placé Vénus en regard de Dieu comme son
antithèse effrayante, et personne n'aura su qu'elle était Satan?
Ce sera donc en vain que la tradition antique aura dépeint les
Satyres avec ces cornes, cette queue noire, ces jambes de bouc,
ces pieds fourchus: personne n'aura deviné qu'ils étaient les
Démons. Et quant aux flammes éternelles, personne au monde n'aura
compris qu'elles sont les milliards de femmes nues qui dansent
là...
Il frappa la terre.
--... là! sous nos pieds!
Il tremblait jusqu'à la nuque.
--Depuis que l'homme pense, depuis que l'homme écrit et enseigne,
il dit, il répète, il crie qu'il n'est pire torture que d'aimer.
Comment n'a-t-il pas pressenti que dans le monde de l'éternelle
torture, cette torture-là seule lui serait infligée! Et quelle
autre imaginerait-il qui fût plus épouvantable!
Il prit alors une posture de voyant et sa main s'agita au milieu
de son regard:
--Oui, dit-il, c'est là... c'est là... Du jour où nous ne serons
plus que des cadavres pourrissants et des âmes affolées d'effroi,
c'est là que nous irons en foule, nous, nous tous, nous tous
les pécheurs, brûler de l'horrible feu qui est la Convoitise.
A chaque jour et à chaque heure nous désirerons, jusqu'à la
souffrance, des femmes plus belles que les femmes, et à l'instant
de la possession nous les verrons, comme sur terre, s'évanouir
en vaines fumées. Mais ce qui est ici un spasme, une transe, un
cri, un sanglot,--ce qui suffit à préparer la malédiction d'une
vie humaine par l'enfantement du souvenir futur,--sera là-bas
le perpétuel frisson, l'angoisse ininterrompue, le supplice des
années, et des siècles des siècles... Ah! Dieu!... Tel est le
destin qui m'attend.
Ses yeux se fixèrent sur une pierre du sol. Hochant la tête il
reprit, d'une voix affreusement altérée:
--J'ai mal vécu, Monsieur; voici comment.
«Je suis né de parents protestants, dans la montagne de la
Wartburg, là même où Luther, voici plus de trois siècles, édifia
sa mauvaise doctrine. Ma jeunesse fut pieuse, ma vie austère et
noble. Pourtant dès ma quatorzième année je ne pouvais regarder
une femme sans être assailli de désirs terribles. Je les matai.
C'étaient des luttes atroces qui me laissaient, au matin, le
front trempé de sueur et les mâchoires tremblantes. Je croyais
rester pur en vivant sans amour, insensé que j'étais, aveugle
sur moi-même! Pour rester pur je me serais tué de ma main avant
d'accomplir le péché. Jamais ceux qui n'ont pas connu ces combats
nocturnes entre un devoir religieux et la volonté forcenée du
corps, jamais ceux-là n'ont connu la douleur!--Et je luttais
ainsi pour une ombre, et je sais maintenant que je luttais contre
Dieu!--Plus tard je me suis marié, Monsieur, mais marié envers
le monde. Cette femme et moi nous nous étions juré de ne laisser
s'unir que nos âmes, afin de les conserver, pensions-nous,
supérieures. C'est de la sorte que peu à peu je me suis damné par
ma faute en mentant chaque jour à la loi de la vie; et désormais
_il n'est plus temps_ pour moi de suivre le droit chemin de ma
jeunesse perdue. Je suis vierge. Ah! malheur aux vierges! car
l'amour qu'ils ont repoussé pendant leur existence brève les
suppliciera justement dans l'infini des peines futures!
* * * * *
Il me saisit le bras:
--Écoutez!... le soleil descend... Voici l'heure... Tous les soirs
je viens ici et doucement la Déesse chante... Elle m'appelle de
loin... elle m'attire... Je viens comme au jour de ma mort, comme
au jour de ma chute dans la Venushœhle... Ah! ne dites pas un mot.
_Elle va nous parler._
Je ne sais si le calme de ces dernières paroles, ou l'expression
de cet homme, ou le serrement de sa main me persuadèrent qu'il
disait vrai,--mais un frisson brusque m'enveloppa et je prêtai
l'oreille.
C'était une sensation que je ne connaissais point. J'attendais,
non pas au hasard, mais avec une absolue exactitude de prévision,
l'événement prédit par le fou.
Je ne puis mieux comparer l'état d'esprit où je me trouvais qu'à
celui d'un passant, qui, ayant vu l'éclair et connaissant la
distance de l'orage, attend le tonnerre céleste à une seconde
déterminée.
Le temps qui me séparait du prodige diminua d'abord d'un quart,
puis de moitié, puis des trois quarts et à l'instant précis où
j'en voyais la fin, une bouffée de parfums traîna jusqu'à nous
l'écho languissant d'une... Voix...
Octobre 1896.
LA PERSIENNE
Voici mon secret, me dit-elle enfin. Puisque ceci vous inquiète,
cher ami, je vous dirai ce soir pourquoi je n'ai jamais voulu me
marier.
Votre question est plus affectueuse que le silence des autres,
où je lis quelquefois tant de réticences blessantes. On n'ignore
pas, en effet, la fortune de toute ma famille, et lorsqu'une jeune
fille riche ne se marie point, c'est toujours la faute de son
orgueil, ou de son ambition, ou de sa laideur, ou de ses mœurs:
suppositions entre lesquelles le monde a le choix libre pour juger
ma vie, s'il ne les adopte à la fois, charitablement, toutes les
quatre.
Croyez-le, je n'ai pas refusé mes prétendants pour eux-mêmes.
C'est le mari, c'est l'homme, l'amant légal ou non, c'est lui
dont je me suis écartée avec une espèce de terreur qui commence à
peine à s'éteindre maintenant que la quarantaine me couvre d'une
sauvegarde... Ne devinez pas encore: mon histoire n'est pas celle
d'un amour malheureux; non, non, je n'ai jamais aimé; j'ai été
vieille trop tôt, un soir, à dix-sept ans...
Écoutez-moi. Ce ne sera pas long.
Au fait... peut-être ne comprendrez-vous guère pourquoi un
événement si banal, si connu, a dépouillé ma vie de toutes ses
joies futures. Il s'agit d'un fait-divers: vous en lisez de
semblables à la troisième page de tous les journaux, et je ne suis
même pas l'un des personnages du récit que je vais vous conter.
Si mon existence solitaire en a frissonné si longtemps, cela
tient à ce que j'ai vu cette chose, vu de mes yeux, à un pas de
ma personne. Vous qui l'entendrez comme une anecdote, vous ne
sentirez rien de ce que j'ai senti.
* * * * *
Mlle N... posa le front sur sa main et commença ainsi, le
regard fixé à terre, sans jamais lever les yeux vers moi:
--Il y a vingt-cinq ans, ma mère et moi nous habitions un vieil
hôtel particulier à l'ombre de Saint-Sulpice. Hôtel simple: ni
cour, ni communs; toutes les fenêtres sur la rue, mais la rue
calme comme une allée de forêt.
Une nuit, en pleine été, il faisait, dans ma chambre, une chaleur
étouffante et je ne dormais pas. Ouvrir ma fenêtre, je n'osais,
de peur de réveiller ma mère. Après une heure d'insomnie, je
me levai, chaussai des mules, et descendis en chemise le grand
escalier, jusqu'au salon du rez-de-chaussée.
Ici... comprenez bien la disposition du salon. L'hôtel avait eu
autrefois un jardin, comme lui longeant la rue. Ce terrain vendu
à des constructeurs, la Ville en avait exproprié une partie pour
l'alignement. Une fenêtre du salon s'ouvrait donc sur un coin
sombre, en retrait, mystérieux et noir, où les rayons du gaz ne
pénétraient pas.
En entrant dans la pièce, je vis qu'on n'avait pas fermé cette
fenêtre-là. Les persiennes seules étaient closes. Épuisée de
chaleur et presque suffocante, je montai sur l'appui, je me retins
du bout des doigts aux lattes obliques de la persienne et je
respirai, des pieds à la tête, la délicieuse fraîcheur nocturne.
C'est le dernier instant de plaisir sans mélange que j'aie eu dans
mon passé.
Je n'étais pas là depuis une minute lorsque, de l'autre côté, un
couple survint.
L'homme entraînait la jeune fille dans ce coin d'ombre et de
secret. Lui, c'était un faux ouvrier, un de ceux qui travaillent
trois semaines et qui chôment six mois parce que leur beauté leur
permet de mépriser le travail honnête. Elle, je la reconnus tout
de suite. C'était une fille de quinze ans à qui ma mère avait
fait beaucoup de bien et qui venait d'un patronage où, plus d'une
fois, j'étais entrée. Elle portait une jupe noire trop courte, une
camisole grise et pas de corset (d'ailleurs elle en avait à peine
besoin). La petite natte de ses cheveux était relevée par une
épingle au sommet de sa tête blonde.
Son compagnon, qui la tenait par les deux épaules, lui dit avec
hâte.
--Et ici? Veux-tu?
Elle répondit pâlement:
--Laissez-moi,... laissez-moi...
Au ton de sa voix, on sentait qu'elle avait répété cette phrase
deux cents fois depuis le restaurant.
L'homme reprit.
--Voyons, ma gosse, tu m'as dit qu'oui; c'est oui. T'as pas deux
idées comme ça. Ce qui est dit est dit, pas vrai?... On est bien
ici, pourquoi qu'tu veux pas?
--Non... pas là... pas là...
--Alors, où qu'tu veux? T'as pas le rond, moi non plus; je peux
pas te payer une chambre. Si tu viens jusqu'aux fortifs, marche,
on en a pour une heure.
Elle fit signe que non. L'homme devint nerveux.
--Titine, cause-moi en face. Me gobes-tu, oui ou non?... Parce que
si c'est non, tu sais, j'en ai d'autres...
La pauvre petite éclata en sanglots. Elle pleurait si fort contre
la persienne où j'étais appuyée que je sentais tous les sursauts
de ce pauvre jeune cœur bouleversé.
--Oui, je vous aime bien, disait-elle. Mais pas pour ça, pas
pour ça... Je ne sais pas comment dire, mais ce n'est pas ça,
l'amour... Je vous aime... parce que vous êtes doux, parce que
vous parlez autrement que les autres, parce que je suis toute
contente quand je vous vois arriver. Je vous aime pour vous
embrasser, oh! ça, tant que vous voudrez, tous les soirs, tout le
temps! Mais, depuis que vous me parlez de ces choses-là, non, vous
savez, je ne veux pas... surtout avec vous... il me semble que ça
serait mal.
L'homme haussa les épaules et se mit à jurer.
--Ah! sacrée maboule de gonzesse...
Beaucoup d'autres choses que je ne peux pas dire.
Puis, tirant de son gilet un couteau... un couteau... mais un
couteau de boucher... quelque chose comme une épée, il planta cela
dans la persienne, à la hauteur de ma poitrine et dit d'une voix
violente et basse:
--Maintenant, c'est à nous deux. Si tu ressautes je te pique.
La jeune fille se raidit. Il y eut une scène atroce...
La rue était absolument déserte et le silence tellement pur, que
seul, le silence des champs est aussi calme. On n'entendait même
pas la rumeur de la ville. Quelle heure était-il? Peut-être deux
heures du matin. Tout dormait dans le quartier, hors ce couple, et
moi,--spectatrice atterrée.
Si près de moi que j'aurais pu la toucher en étendant seulement
les doigts, la jeune fille résistait avec une énergie qui lui
donnait presque de la vigueur.
Elle s'était courbée en deux, la tête basse, les genoux serrés.
Elle soufflait comme une bête haletante. Dès qu'on lui maîtrisait
les bras, elle fermait ses jambes d'enfant, et dès qu'on lui
touchait les jupes, elle luttait avec les mains... Cela dura très
longtemps, plus que vous ne pouvez croire; mais, comme dans la
chanson grecque où, à la fin, Charon terrasse le berger,--à la
fin, elle fut vaincue.
Alors, elle battit l'air de ses bras, s'accrocha à quelque chose
qui était planté dans la persienne... Elle ne savait pas quoi, la
pauvre enfant; elle ne savait plus que c'était un couteau, et,
avec sa main armée par hasard, elle repoussa une fois encore
celui qui la blessait horriblement, au corps et à l'âme, pour
jamais.
Hélas! la chair humaine, ce n'est rien, c'est une boue molle et
fine qui cède au premier coup... Le couteau entra dans la gorge et
brilla de l'autre côté.
Un jet de sang...
(Ici, le long du cou, il y a deux artères énormes, d'où le sang
jaillit comme d'un cœur...)
Un jet de sang chaud fusa par la persienne fendue et vint
m'arroser la ceinture.
L'homme, étouffé par la lame, les yeux exorbités, ouvrait une
bouche effrayante d'où ne sortait pas un soupir; mais, lorsqu'il
tomba sur la face, ce fut elle, la meurtrière, qui, reculant et
sautelant comme un petit oiseau noir, poussa, dans le silence de
la rue, trois cris... trois cris d'horreur...
Ah! ces hurlements à la mort! je n'ai jamais rien entendu de plus
épouvantable.
* * * * *
Ce qui se passa ensuite... peu vous importe, n'est-ce pas? Ma
mère, éveillée en sursaut, craignant pour moi, me cherchant,
trouvant mon lit vide, appelant mon nom dans tout l'hôtel et me
découvrant, enfin, debout sur cette fenêtre, toute grasse et rouge
d'un sang qu'elle crut d'abord le mien... ce n'est pas pour cette
partie du drame que je vous ai fait un tel récit.
Le reste suffit au fond de mon souvenir. J'avais dix-sept ans. En
une demi-heure, moi qui ne savais rien des réalités, j'avais tout
appris d'elles, tous les secrets de la vie, de l'amour et de la
mort; et ce que les romans appellent le désir! et ce que c'est
qu'un homme amoureux! et ce que c'est aussi qu'un homme mort.
Si le monde ignore pourquoi j'ai voulu vivre seule, vous, du
moins, cher ami, désormais vous le saurez.
L'IN-PLANO
CONTE DE PAQUES
I
Quand la grande porte se fut refermée avec le claquement de sa
forte serrure, la petite Cile ne sut pas d'abord si elle devait
rire ou pleurer, tant elle ignorait profondément les émotions de
la solitude.
Depuis douze ans, c'est-à-dire depuis le jour de sa naissance,
on ne l'avait jamais laissée plus de cinq minutes seule avec
elle-même. Le soir elle s'endormait dans la chambre de sa mère,
qui ne voulait pas la quitter la nuit; le matin, elle travaillait
sous le regard de sa jeune gouvernante; l'après-midi, elle
devenait le centre charmant et l'objet aimé de toute la famille.
Dix personnes autour d'elle ne l'étonnaient point; mais elle ne
connaissait pas plus la solitude que Siegfried ne connut la peur.
Et, cependant, elle était seule, tout à fait seule, pour deux
longues heures encore, elle n'en pouvait pas douter.
Son père avait quitté Paris pour la chasse. Sa mère venait de
sortir en voiture, emmenant le cocher avec le valet de pied.
La femme de chambre et son mari le valet de chambre étaient en
province, où les avait appelés l'enterrement d'un parent. Le chef
et la fille de cuisine sortaient chacun de leur côté, comme ils
en avaient le droit tous les dimanches, Mlle Cile était donc
restée sous la garde unique et peut-être un peu jeune, de sa
gouvernante madrilène, qui lui apprenait l'espagnol.
Malheureusement, Señorita (comme l'appelait sa petite élève)
semblait avoir ses raisons d'aller se promener, elle aussi. Elle
était, ce jour-là, inconcevablement distraite, et nerveuse, et
prête à pleurer. Cile l'aimait bien, et s'enquit de sa peine.
Alors, brusquement, Señorita lui dit qu'elle allait sortir,
qu'elle ne pouvait pas l'emmener, que dans deux heures, sans
faute, elle serait de retour; mais que pour rien au monde il ne
fallait le dire à Madame, et que Cile lui prouverait sa tendre
affection en restant plus sage encore, toute seule, qu'elle ne
l'aurait été devant sa maîtresse.
Cile promit, sans savoir ce qu'elle promettait puisque la solitude
et elle ne s'étaient jamais rencontrées. Señorita piqua une grande
épingle dans son chapeau noir, embrassa vivement la petite fille
immobile, et les deux portes s'étaient refermées avant que Cile
eût rien compris à ce qui venait de lui arriver.
Mélancolique, elle s'assit doucement sur la chaise qui se
trouvait derrière elle, et poussa un gros soupir.
Tout le monde l'avait abandonnée.
Ainsi, des cent personnes qui l'aimaient tant et le lui répétaient
sans cesse, parents, grands-parents, domestiques, gouvernante,
oncles, tantes, cousines, amies, pas une âme n'était restée là
pour avoir l'honneur de lui faire sa cour. Tout le monde aimait
donc «ailleurs», et comment expliquer cela? Cile n'avait jamais
prévu la détresse d'une situation pareille.
Elle se leva sur la pointe du pied, alla de chambre en chambre, et
de salon en salon. Le vaste hôtel où elle était née l'intimidait
pour la première fois. Après avoir beaucoup réfléchi, Cile observa
que la maison déserte avait reçu en plein jour le silence de la
nuit, et rien n'est plus mystérieux que certains bouleversements
des heures par les ténèbres du son comme par celles de la lumière.
Sans doute, le soleil était vif au dehors, mais dans le calme
soudain des choses autour d'elle, Cile tremblait comme sous une
éclipse.
Elle se mit lentement, sagement, au piano, ouvrit le premier
tome de Schumann à la corne qui marquait son morceau le plus
facile: «Retour du théâtre», et elle voulut jouer. Mais l'éclat du
premier accord la fit sauter de son tabouret par terre, tant il se
répercuta violemment sur les quatre murs, et elle jugea prudent de
ne pas continuer.
Toujours à petits pas, elle courut vers la fenêtre: la grande cour
pavée, les doubles communs, les hautes portes closes de la remise
et de l'écurie composaient comme d'habitude le décor trop connu et
toujours désert de ses contemplations pensives. Même la niche du
chien prenait un aspect de maison vide, depuis le départ pour la
chasse. Cile souffla sur la vitre lisse, et doucement écrivit dans
la buée blanchâtre:--Je m'ennuie.
Mais, soudain, une idée, une éclatante idée, illumina sa petite
cervelle.
L'hôtel n'avait que trois étages, et tout le troisième était
occupé par une vaste bibliothèque, interdite à la jeune Cile. En
vérité, elle n'imaginait rien de tout à fait inaccessible que deux
régions supérieures: d'abord cette bibliothèque, et, ensuite,
le firmament. Qui l'empêchait d'explorer, pendant son heure
d'indépendance, la première et la plus tentante des zones qu'elle
ne connaissait point? Qui l'empêchait? Sa conscience? Non. Cile
avait beaucoup de conscience, mais seulement à l'égard des fautes
ou des péchés dont elle comprenait la noirceur. Au troisième
étage comme au premier elle était bien résolue à ne rien faire de
condamnable. Elle y serait sage, ne casserait rien, marcherait
sur la pointe du pied, ne laisserait aucune trace de sa visite
secrète...
Un peu tremblante, elle monta.
Chaque marche nouvelle, où ses pantoufles roses n'avaient jamais
posé leur semelle flexible, l'effrayait à la fois et l'intéressait
comme une bande de terrain vierge dans un voyage de découvertes.
Il y en eut vingt-huit jusqu'au sommet. Lorsqu'elle eut atteint la
rampe horizontale, Cile se pencha tout émue avec le sentiment de
fouler la cime du monde.
Sur le palier, la double porte était restée entr'ouverte. Poussée
par l'enfant craintive, elle tourna majestueusement dans l'ombre,
telle la porte du Mystère,--et Cile entra, sur la pointe du pied.
II
Cette bibliothèque s'allongeait en forme de cathédrale, très
haute, très profonde et très sombre, avec des vitraux au-dessus
des rayons. Des multitudes de livres bruns (Cile pensa: plus
de dix millions de livres) couvraient les murs à droite et à
gauche, et même au fond, dans le lointain. Cile aimait beaucoup
les livres. Comme on devait s'amuser avec tant d'histoires! Sans
doute, elle pouvait bien se donner la permission d'en lire un peu.
D'abord on ne le saurait pas. Et puis, cela ne faisait de mal à
personne. Pourquoi le lui défendait-on?
Seulement, l'embarras était grand de choisir un volume entre dix
millions. Lequel prendre? Le plus beau. Et le plus beau, c'était
le plus grand. Il se trouva que justement devant elle, tout en bas
du plus haut meuble, se dressait le dos noir et or d'un in-plano
gigantesque.
Oh! celui-là, par exemple, ce n'était pas un livre, bien sûr. On
ne faisait pas de livres pareils.
Cile se rappela qu'on lui avait donné, autrefois, comme cadeau de
Noël, un grand jeu enfermé dans une boîte en forme de reliure.
--Si c'était un jeu! se dit-elle.
Et elle se pencha pour lire le titre.
En majuscules dorées, le titre se lisait:
HAGIOGRAPH
HISPANOR
Les connaissances bibliographiques et latines de la lectrice
étaient encore trop élémentaires pour qu'elle sût compléter la
phrase sous sa forme véritable: _Hagiographorum hispanorum opera
selectissima_.
Elle mit un doigt dans sa bouche, et se dit, après réflexion:
--Un hagiographe Hispanor... ça doit être un jeu mécanique.
Ceci décidé, sa résolution fut prise. Elle saisit avec les deux
mains l'énorme in-plano presque aussi grand qu'elle, le tira, fit
un effort qui tendit ses reins en arrière... Le volume, arraché
de sa place éternelle, glissa, bascula, oscilla et retomba tout
debout, sur la tranche.