--Au retour, continua l'abbé de Couézy imperturbable, la situation

se maintient, plus dissimulée sans doute (car la jeune fille

a encore sa mère), mais jamais interrompue. Sous prétexte de

longues promenades côte à côte, les coupables vont cacher leurs

erreurs dans un appartement loué. Je passe, bien entendu, sur

le détail de ces fautes, encore que la pénitente ne m'ait fait

grâce d'aucune explication. Mais, tout à coup, le père meurt...

Pendant les deux années qui suivent, la santé morale de la

jeune fille s'altère gravement. Ses sens, éveillés à l'extrême,

se contiennent mal sous la surveillance maternelle. Plusieurs

mariages projetés échouent. Des troubles nerveux interviennent,

accompagnés et suivis de souffrances. Une nuit, incapable de

résister davantage à la tentation du péché, elle se lève, pénètre

dans la chambre de son jeune frère qui a quatorze ans, et, sans

ruse, sans prétexte, muette et folle, le prend dans son lit.

Elle m'a conté cette terrible scène dont elle avait encore la

violence dans la voix, disant tout, luttes, refus, prières, et

la résistance chrétienne de l'enfant, lequel ne peut toutefois

commander à son corps et finit par être surmonté. Pendant quinze

jours elle le garde à elle, moins hostile mais de plus en plus

tourmenté par le remords, et enfin la première confession du petit

le lui arrache pour jamais. Plus elle le prie, plus il s'obstine,

s'enferme à clef, menace de tout dire. Alors, messieurs, elle

l'empoisonne... Instruite par un procédé qu'elle trouve dans un

feuilleton populaire, elle se procure un poison lent, sans traces

ni douleurs, mais qui tue peu à peu. Elle voit sa victime dépérir

et s'éteindre sous ses yeux qui ne lui pardonnent point. Chaque

jour elle lui laisse mentalement à choisir entre le crime et le

tombeau, sans démasquer la main qui soulève la pierre et enfin la

laisse retomber.

* * * * *

L'œil du prêtre nous parcourut avec un éclair tragique, resta

quelque temps allumé d'horreur et, nous regardant toujours en

face, prit un sourire de franche gaieté.

Pour nous, en écoutant cette histoire, nous avions oublié jusqu'au

bout qu'il s'agissait d'une confession suspecte. Le ton du

narrateur était si formellement affirmatif que nous avions perdu

de vue l'occasion, l'objet du récit.

--Qu'y a-t-il de vrai dans tout cela? demanda quelqu'un.

--Pas un mot. Rien, mais rien, pas une scène, pas un détail, pas

un personnage, pas un fait, rien, littéralement rien, ce qui

s'appelle rien... Six mois après avoir reçu cette confession, je

changeais de paroisse; la mère de la jeune fille devenait ma

pénitente et moi le familier de sa maison. Il y a de ces hasards,

n'est-ce pas? J'appris successivement que jamais Mlle X...

n'avait voyagé en Italie; que son père était mort lorsqu'elle

avait deux ans; qu'elle avait toujours été fille unique, et enfin

que sa réputation restait inattaquable. Ainsi, non seulement

l'histoire était fausse, mais il était matériellement impossible

qu'elle fût véritable en l'une quelconque de ses parties, puisque

les deux complices n'avaient pas existé. Ainsi tout le roman que

vous venez d'entendre,--le premier inceste, le second, l'hôtel

de Pise, l'appartement de Paris, le deuil, la scène violente, la

confession de l'enfant, la lutte, le poison,--tout cela, et les

mille détails que je ne vous ai pas dits, tout cela, je le répète,

avait pris naissance dans le cerveau d'une vierge chrétienne qui

n'allait même pas au bal tant elle fuyait les tentations.

L'abbé de Couézy se leva, et, terminant sa longue visite par un

peu de latin et un peu de malice:

--_Lasciva pagina_, dit-il, _vita proba_. Avec ces quatre mots si

clairs on ferait le portrait moral d'une petite jeune fille.

L'AVENTURE EXTRAORDINAIRE

DE MADAME ESQUOLLIER

I

Lorsqu'en sortant de l'Opéra, suivie de sa jeune sœur Armande,

Mme Esquollier se fut assise dans son coupé automobile:

--Eh bien? dit-elle. Ton impression?

--D'abord; physiquement, il est délicieux!

--Bon. Inutile de continuer. Tu es prise, ma chérie. Embrasse-moi.

C'est conclu.

Elles s'enlacèrent avec tendresse, mais Armande protesta:

--Non, non, tu vas trop vite, Madeleine. Qu'importe qu'il me

plaise? Je lui ai déplu. Il a passé une heure à me faire des

critiques, et moi, comme une sotte, à les mériter.

--Qu'est-ce que cela veut dire?

--J'ai une trop jolie robe, paraît-il. Ce n'est pas une robe de

jeune fille, c'est une robe d'actrice.

--Quel petit insolent!

--Ce n'est pas tout, ma chère. Il a trouvé singulier qu'on

me mène à l'Opéra un jour de ballet. Son père et sa mère ont

été présentés (de loin) un soir où l'on jouait _Zampa_ et les

_Rendez-vous bourgeois_, pièces convenables, à son avis. J'ai eu

le malheur de lui dire que _Zampa_ était une histoire de viols,

et il m'a regardé d'un air suffoqué. Je lui ai dit aussi que les

_Rendez-vous bourgeois_ apprenaient aux jeunes filles comment on

introduit un monsieur dans sa chambre, et il est devenu tout pâle.

--Mais aussi pourquoi...

--Je ne sais pas. J'étais énervée jusqu'au bout des ongles. Il

m'aimait, je le sentais bien. Alors je prenais plaisir à le

scandaliser pour qu'il m'aime encore avec mes défauts... Mais je

crois que j'ai été trop loin.

--Qu'est-ce que tu as pu lui dire?

--Je lui ai montré dans un coin de la scène les deux petites

Italiennes dont tu m'avais parlé l'autre jour et je lui ai

confié...

--Que c'était un ménage?

--Oui.

--Ça, par exemple, c'est une gaffe.

--N'est-ce pas? soupira la jeune fille.

--Et qu'est-ce qu'il a répondu?

--Il m'a demandé avec qui.

Madeleine éclata de rire entre ses gants, et conclut, sans égards

pour les sentiments de sa sœur:

--Mon enfant, ce garçon est une perle. Je ne te laisserai pas

manquer un pareil mari. Tu l'épouseras. Il est précieux.

Puis, sans transition:

--Ah ça! dit-elle, mais nous roulons depuis vingt minutes. Quel

chemin suivons-nous donc?

Armande effaça la buée qui embrumait la vitre, et dit:

--Je ne vois rien... Il fait noir...

--Comment, il fait noir? dans les Champs-Elysées?

A son tour elle se pencha, prolongea son regard dans les ténèbres

et aperçut vaguement le sol gris d'une route qui n'était pas

bordée de maisons.

--Je... balbutia-t-elle... je ne sais pas où nous sommes... Ce

n'est plus Paris... Alexandre est fou... Arrêtons-le...

Vivement elle toucha le bouton de la sonnette.

Mais à peine les notes claires du timbre avaient-elles tinté dans

le silence, on entendit près du siège un double déclic rapide, et

l'automobile fonça en avant, avec un vrombissement de coléoptère,

au maximum de la vitesse.

II

La secousse rejeta en arrière les deux sœurs qui, d'une seule

voix, gémirent:

--Ah! mon Dieu!

Madeleine baissa la tête et, par la glace d'avant, regarda vers le

siège:

--Mon Dieu! dit-elle encore. Ce n'est pas Alexandre...

--Tu dis?

--Nous sommes enlevées... Ce n'est pas Alexandre qui conduit.

--Je vais sauter...

--Armande, tu es folle!... nous faisons du quarante; tu sauterais

à la mort!

Si elles n'avaient été ensemble, chacune d'elles eût pourtant

sauté; mais par un sentiment analogue à celui que nous éprouvons

au bord d'un gouffre lorsque le péril de nos compagnons nous donne

plus de vertige que notre danger, Armande et Madeleine pensèrent

en même temps: «_Moi_, je pourrais sauter, mais _elle_ se tuerait.»

Leurs mains qui tremblaient se cherchèrent, se prirent et se

maintinrent serrées sur le cuir des coussins.

La vitesse du coupé restait excessive. Au passage d'un petit

caniveau, un choc brusque plaqua les ressorts, souleva deux roues

qui tourbillonnèrent à vide, et tout fléchit, rebondit, frissonna

pendant une courte minute; puis la course reprit, unie et rapide,

comme une rivière qui file par delà le brisant.

Immobiles au fond de la voiture, les deux sœurs, froides

d'épouvante, s'étaient tues. Madeleine, en femme qui a tout connu

de la vie et des hommes, songeait:

--Si ce n'était que _cela_! S'ils ne nous tuaient point!

Armande ne s'attachait même pas au pis aller de cette espérance.

Elle n'était pas assez ingénue pour ignorer rien de ce qui

l'attendait, et la pauvre petite devenait folle d'horreur. Hélas!

elle s'était fait de son premier amour futur une idée si lyrique

et si précise à la fois! elle avait rêvé tant de nuits à ce

qu'elle entendait qu'il fût pour rester digne de sa petite âme

orgueilleuse et sentimentale! tant de nuits elle s'était juré de

ménager au moins celui-là, quitte à faire mépris des autres! déjà

elle l'entrevoyait dans la brume blanche d'un songe heureux à la

veille de ses fiançailles, et tout allait sombrer au fond de cette

aventure...

--Ah! cria-t-elle tout à coup, Madeleine! j'aime mieux sauter...

c'est une meilleure fin...

Mais au même instant l'automobile s'arrêta presque, tourna,

franchit un porche, parcourut une grande cour déserte et stoppa

devant un perron.

Madeleine murmura:

--Il est trop tard, ma petite.

Un homme d'une quarantaine d'années, chauve, élégant et obséquieux

venait d'ouvrir la portière, et saluait.

Armande poussa un cri:

--Monsieur, tuez-moi! tuez-moi!--et naïvement elle ajouta:--Mais

ne m'approchez point!

--Mademoiselle, fit l'inconnu, je ne vous approcherai en aucune

façon, mais veuillez me suivre, le temps presse. Il est inutile de

crier: la maison est seule au milieu des bois.

Madeleine descendit la première. Armande suivit, mais si

défaillante qu'elle manqua le marchepied. On la soutint. Un léger

clair de lune qui venait d'apparaître argenta les sorties de

bal, les deux profils livides, les cheveux très coiffés. Elles

entrèrent, par le perron.

Toute la maison était éclairée. L'inconnu, précédant ses victimes,

traversa un vestibule dallé, deux salons et une petite pièce.

Il chemina dans un corridor qui paraissait faire tout le tour du

château et qui déroutait les orientations. Enfin il ouvrit une

dernière porte, fit passer devant lui les deux jeunes femmes et

les enferma sans les accompagner.

Dans la pièce où elles pénétrèrent, une vieille personne était

debout, qui salua, elle aussi, tout de noir vêtue.

--Madame... Mademoiselle...

Puis, sans autre préambule, sa voix sèche articula:

--Veuillez me permettre de vous déshabiller.

--De nous... de nous... bégaya Madeleine.

Elle n'acheva pas. La vieille dame avait déjà décroché la boucle

du manteau, retiré les épingles de la ceinture et fait glisser la

jupe autour du premier jupon. Avec la même dextérité ses doigts

minces firent sauter les agrafes du corsage et les épaulettes

filèrent le long des faibles bras poudrés.

--Vous aussi, mademoiselle, reprit la même voix sèche.

Déjà pâle, Armande blêmit. Elle jeta un regard désespéré vers

sa sœur qui venait de se jeter sur un canapé, secouée des pieds

à la tête par une convulsion nerveuse. Sans défense, ni force,

ni courage elle s'abandonna comme une morte aux mains qui la

dépouillaient. La vieille dame prit les deux robes sur son bras

gauche, sortit vivement et, par derrière, referma la porte à clef.

La jeune fille était restée debout. Elle tomba sur les genoux

devant un fauteuil, sanglotante, et se mit à prier. Elle priait

presque à voix haute en pleurant dans ses mains jointes, avec

une ferveur épouvantée, balbutiante et lamentable. Elle invoqua

les trois saints qui l'avaient toujours protégée, promit à l'un

des cierges, à l'autre des aumônes, au troisième un vase d'autel

acheté chez un bon orfèvre. Elle jura de faire une neuvaine,

d'observer le jeûne pendant le carême sans réclamer aucune

dispense, et fit vœu, si elle se mariait, de ne pas tromper

son mari pendant toute la première année, jusqu'au trois cent

soixante-cinquième jour, quelles que fussent les circonstances...

Le temps passait. La pendule de la chambre sonna quatre heures du

matin.

Tordue sur son canapé, Madeleine agitait ses bras raidis et

donnait des coups de poings au dossier du meuble.

--J'en ai assez!! j'en ai assez!! cria-t-elle. C'est horrible,

cette attente! je serai morte de peur quand ils arriveront!... On

ne torture pas ainsi deux malheureuses femmes!... mais qu'est-ce

que ces monstres veulent donc faire de nous?... Pourquoi ne

viennent-ils pas! pourquoi ne viennent-ils pas!..

Et puis un accès de tendresse les jeta dans les bras l'une de

l'autre.

--Ma chérie! mon Armande! ma petite Armande! ma petite sœur

aimée!... ne crains rien, mon amour, je te défendrai, va!... Moi,

cela n'a pas d'importance... mais, toi, je ne veux pas qu'ils te

touchent, et ils ne te toucheront pas... je te couvrirai de mon

corps...

Un pas sonna dans le couloir sourd.

--Seigneur! mon Dieu! Les voici!

III

La clef entra dans la serrure avec un bruit si déchirant

qu'Armande poussa un cri d'angoisse comme si cela se passait déjà

dans sa petite virginité.

La porte ouverte, cependant, on ne vit dans l'entrebâillement que

la vieille dame portant sur le bras les deux robes.

Les jeunes femmes s'étaient reculées jusqu'à l'extrémité de la

pièce.

--Madame... Mademoiselle... dit la voix sèche... veuillez me

permettre de vous rhabiller.

--Hein? fit Madeleine... mais je... mais alors...

La septuagénaire ne s'arrêta point à des stupéfactions qui

vraisemblablement ne l'étonnaient pas elle-même. Merveilleusement

experte à fermer les agrafes, comme elle s'était montrée apte à

les défaire, elle remit les deux robes où elle les avait prises,

évasa le décolletage, aéra les dentelles, allongea les plis des

jupes et sortit avec un salut.

A sa place, l'inconnu rentra.

Il était en habit, le front découvert et les mains gantées...

peut-être un peu plus semblable à un maître d'hôtel qu'à un homme

du monde; mais la différence est parfois si faible! disons qu'il

avait l'aspect d'un conférencier mondain.

--Mesdames, dit-il posément, j'avais d'abord eu dessein de vous

faire reconduire chez vous avec mes excuses laconiques, sans

donner d'autre explication aux mystères de votre enlèvement. Mais

la curiosité féminine est un élément avec lequel nul ne saurait

trop compter. Si je ne vous dis point mon secret, vous chercherez

à l'apprendre, et en vous perdant vous me perdrez moi-même. J'ai

donc intérêt à vous le dire pour que vous vous en teniez là.

Il ferma les yeux, les rouvrit, et continua en souriant:

--Vous avez cette nuit, sur vous, les deux plus jolies robes de

Paris...

--Hélas! fit Madeleine les mains sur le front, c'était donc pour

cela!

--L'une de mes clientes, une jeune étrangère, a vu ces deux robes

lundi à l'Opéra. Elle a voulu les mêmes à n'importe quel prix.

J'aurais pu, cela va sans dire, copier leur forme extérieure et ce

qui fait leur élégance propre, sans le secours d'aucun stratagème,

car le coup d'œil d'un couturier photographie un corsage avec

la sûreté d'un objectif; mais vos robes sont couvertes par

deux dessins de broderie dont la fantaisie est absolument

déconcertante, même pour un ornemaniste. On ne pouvait imiter

cela qu'à la condition de tenir la jupe et le corsage étalés,

_sans plis_, sur une table de coupeur. Il fallait donc, Mesdames,

que je me les procurasse.

Il prit une chaise par le dossier, la pencha vers lui et reprit:

--Le plus simple était de les demander à votre femme de chambre,

en la payant convenablement. J'y ai certes pensé; mais, par

malheur pour moi, cette fille est stupide. En cas de découverte,

de plainte et de procès (il faut tout prévoir), elle n'eût

jamais résisté à cinq minutes d'interrogatoire devant un juge

d'instruction. Servi par elle, j'étais pris avec elle, et c'était

une triste fin pour un artiste de mon rang. J'ai mieux aimé jouer

le tout pour le tout et faire enlever les robes avec ce qu'elles

contenaient. Cela, du moins, était digne de moi.

Les deux sœurs, hébétées devant cette audace, se regardèrent sans

dire un mot.

--J'ai donc acheté votre chauffeur et je l'ai remplacé par le

mien. L'échange s'est fait dans l'encombrement de la rue Auber

pendant un arrêt prévu qui se produit toujours aux sorties du

théâtre. Le même dévoué serviteur (c'est du mien que je parle ici)

va vous reconduire à votre hôtel. Deux dames peuvent très bien

revenir du bal à six heures du matin sans étonner personne. Vous

ne serez donc pas compromises. D'autre part, votre intérêt le plus

élémentaire est de garder un silence absolu sur cette histoire;

car je n'ai pas besoin de vous dire que, si vous la racontiez, vos

amis la répéteraient... avec un certain sourire.

Madeleine ne parut pas entendre l'insulte. Elle était toute à

sa joie d'échapper à l'affreux cauchemar et se sentait anéantie

devant l'assurance de cet homme.

Elle se pencha vers Armande:

--C'est une grâce de Dieu que mon mari ne soit pas là! Quelle

chance que ce départ pour la chasse!

--Pour la chasse? dit le couturier. Je crois que mes

renseignements sont meilleurs. Il était indispensable que monsieur

votre époux fût absent pendant la nuit de nos projets. Une

personne fort à la mode s'est éprise de passion pour lui...

--Vous dites!

Il conclut en s'inclinant:

--C'est ce qui nous coûte le plus cher.

IV

Le lendemain matin, Mme Esquollier garda le silence, en effet,

sur son aventure, car elle dormit jusqu'à deux heures, épuisée

de fatigue et d'émotions. Mais sa meilleure amie, Mme de

Lalette, ayant alors forcé sa porte, Madeleine éprouva le besoin

irrésistible de s'épancher dans sa tendresse, et elle lui révéla

le dramatique événement.

Lorsqu'elle eut tout dit, jusqu'au dernier mot, elle prit son

amie par les deux mains, lui fit jurer de n'en parler à personne,

expliqua longuement qu'elle ne pouvait pas saisir la justice

parce que l'instruction de l'affaire la couvrirait de ridicule

assurément, et peut-être de scandale; que si elle ne poursuivait

pas, il valait mieux dissimuler tout à fait et n'instruire âme qui

vive de ce qui s'était passé, car le monde comprendrait encore

moins pourquoi elle se tenait tranquille si l'anecdote devenait

publique. Bref, elle comptait absolument sur la discrétion de sa

chère Yvonne... Mme de Lalette promit.

Malheureusement l'histoire était trop belle. Les femmes ne gardent

bien que les petites confidences, pour mériter un jour par là

de recevoir les grands aveux, et de les répandre. Le soir même,

Mme de Lalette se trouva dans un salon où elle comptait douze

amies, aussi discrètes qu'elle-même (et c'était beaucoup dire).

Sous le sceau du secret de la tombe, elle raconta le fantastique

enlèvement.

Le récit fut conduit avec beaucoup d'art. Pas un instant elle

ne laissa voir que l'aventure se terminait par un dénouement de

comédie. L'effet du début fut saisissant. Des dames criaient:

«C'est horrible!» Toutes se voyaient emportées dans l'automobile

fantôme par le chauffeur mystérieux. L'impression fut si violente

qu'elle persista jusqu'à la fin: un concert d'indignation

accueillit le dernier discours, celui de l'infâme couturier.

--Vraiment, dit une dame, il ne faut plus s'étonner de rien!

--Un enlèvement à l'Opéra!

--Paris devient inhabitable!

--Nous vivons chez les Apaches!

Une vieille fille ne manqua pas d'observer que l'heureuse

conclusion de la scène était due à un miracle; car si la petite

Armande n'avait pas fait de vœu, les choses eussent tourné tout

autrement pour elle.

Une autre protesta qu'elle n'oserait plus sortir sans un cavalier,

après le coucher du soleil, et qu'elle aurait toujours un stylet

dans le corsage, un stylet empoisonné, avec le mot _Muerte_ gravé

sur le plat, puisque le mélodrame devenait la vie réelle.

Mme de Lalette, seule, ne disait rien, n'ajoutait pas un

commentaire à son récit terminé.

--Et vous, Yvonne, qu'en pensez-vous? demanda une petite voix.

Elle fit une moue indifférente.

--Moi? oh! je pense... je pense...

--Eh bien?

--Je pense que c'est se donner beaucoup de mal pour expliquer un

retour à sept heures du matin.

Alors une explosion de joie et de gaîté transporta les douze

amies, et au milieu des cris, des rires, des caquets, des

applaudissements, on entendit la petite voix perçante qui

gazouillait avec délices:

--Ah! chérie!... Peste que vous êtes!

UNE ASCENSION AU VENUSBERG

Au mois d'août 1891, comme je venais d'entendre à Bayreuth

_Tannhäuser_, _Tristan_ et, pour la neuvième fois, _Parsifal_, je

vécus une quinzaine de jours dans le verdoyant Marienthal, près de

la vieille cité d'Eisenach.

La chambre que j'occupais s'ouvrait au couchant sur la haute

Wartburg et à l'est sur le mont Hœrsel que les prêtres et les

poètes nommèrent jadis le Venusberg. L'Etoile de Wolfram,

elle-même, apparaissait au ciel léger de ce pays wagnérien.

J'étais alors si enclin au péché qu'après m'être accoudé une fois

à la fenêtre occidentale, devant les tours de Luther, l'idée ne

me vint plus d'y retourner, même en songe. Le Venusberg m'attirait

à lui.

Seul, de toutes les montagnes voisines qui, vêtues de sapins noirs

ou de prairies mouillées, dessinaient une robe sur la terre,

le Venusberg était nu, et tout à fait semblable au sein gonflé

d'une femme. Parfois les crépuscules rouges faisaient nager sur

lui les pourpres de la chair. Il palpitait; vraiment il semblait

vivre à certaines heures du soir, et alors on eût dit que la

Thuringe, comme une divinité couchée dans une tunique verte et

noire, laissait monter le sang de ses désirs jusqu'au sommet de sa

poitrine nue.

Pendant de longues soirées je regardai, chaque jour, cette

transfiguration de la colline de Vénus. Je la regardais de loin.

Je ne m'approchais pas. Il me plaisait de ne pas croire à son

existence naturelle, car le plaisir est exquis de simplifier

les réalités jusqu'au pur aspect de leur symbole et de rester à

la distance où l'œil n'est pas forcé de voir les choses telles

qu'elles sont. J'avais peur qu'une fois pour toujours l'illusion

s'évanouît et ne reparût plus le jour où j'aurais touché du pied

le sol véritable de la montagne.

Cependant, un matin, je me mis en route...

Je suivis d'abord le chemin de Gotha, coupé de ponts et de

ruisseaux verts; puis un sentier dans les champs. Je n'avais pas

levé les yeux du niveau des prairies quand, trois heures plus

tard, j'arrivai au terme. Alors je regardai en avant.

Vu de près, le mont Hœrsel était roussâtre et pelé, sans terres,

sans herbes, sans eaux; brûlé par un feu intérieur comme si la

malédiction légendaire continuait d'arrêter à sa base toutes les

verdures nouvelles qui donnaient la vie aux autres montagnes. Le

sentier où je m'engageai était fait de cailloux et de lichens

morts, parfois presque indistinct dans un désert de pierre,

parfois nettement conduit entre de hautes roches rouillées. Il

s'élevait jusqu'au sommet où une petite maison grise avait

été construite, qui opposait des murailles épaisses aux libres

violences du vent.

J'entrai là, et j'appris qu'on y pouvait déjeuner. Déjeuner sur

le Venusberg! C'était le coup de grâce. Je le reçus, à ma honte,

assez volontiers, car, malgré mon désenchantement, j'avais faim.

Les deux filles de l'aubergiste absent me servirent sur une

petite table un _Wiener Schnitzl_ qui était peut-être plus saxon

que viennois, et un Niersteiner un peu aigre. J'étais en pleine

réalité. La salle propre et claire, les rideaux blancs aux

fenêtres, le carrelage fraîchement lavé, une lumineuse chambre à

coucher qu'on apercevait par une porte ouverte, tout acheva de

me persuader que je ne mangeais pas chez des sorcières, comme un

instant, hélas! je l'avais espéré. Ces deux jeunes filles étaient

des esprits sans détour, qui ne voulaient prendre aucune part à la

damnation du pays.

Il est vrai qu'à la fin du repas l'aînée se retira discrètement,

et qu'aussitôt la seconde enfant eut un sourire d'invitation qui

prouvait son bon naturel; mais, dans les auberges allemandes, les

servantes ne voient guère de limites précises aux bontés que l'on

doit avoir pour un jeune voyageur qui passe, et ordinairement cela

n'indique pas qu'elles aient pactisé dans l'ombre avec une déesse

maudite.

Nous causâmes. Elle était assez obligeante pour comprendre mon

allemand, bien que je le parlasse à peu près comme un nègre du

Kamerun. Je lui demandai un certain nombre de renseignements

topographiques sur ce que j'ignorais du pays. Elle me les donna de

fort bonne grâce.

--N'oubliez pas, dit-elle, de visiter la grotte.

--Quelle grotte?

--La Venushœhle.

--Il y a une grotte de Vénus?

--Mais oui! on l'appelle comme cela, je ne sais pas pourquoi, mais

c'est la Venushœhle; il ne faut pas que vous redescendiez de la

montagne sans avoir visité la Venushœhle.

Sanguines · 第 5 / 7 段