audace; mais elle ne se hasarda point à transporter une si lourde
charge. Toujours avec les deux mains, elle fit tourner le premier
plat sur ses gonds comme une porte sourde, et elle recula de
quelques pas.
L'obscurité augmentait autour d'elle. Le jour baissait, baissait
rapidement. Un long rayon, descendu d'un vitrail bleuâtre,
frappait le frontispice noir du livre qu'elle venait d'ouvrir.
Une sainte espagnole y était gravée en costume de carmélite,
devant un paysage vaguement africain. Elle tenait un fouet d'une
main, et de l'autre un grand cœur qui dégouttait de sang.
Cile, effrayée, recula encore.
Bientôt, il n'y eut plus rien d'éclairé dans la vaste salle, que
le fantôme triste et pâle de la Sainte; mais plus les alentours
s'obscurcissaient de noir, plus elle-même s'illuminait de blanc.
Elle paraissait grandir, bouger, remuer les yeux.
Un souffle d'air venait du paysage animer les plis de ses
vêtements.
Elle penchait la tête.
Elle parla enfin.
--Cécile...
La pauvre petite, presque morte d'effroi, tomba sur les genoux.
--Madame... dit-elle.
Puis, se reprenant comme une enfant sage, et pensant, à propos,
qu'il fallait dire «ma sœur» à toutes les religieuses, elle
murmura poliment:
--Ma Sainte...
L'apparition répondit:
--Ne crains pas.
--Oh! je n'ai pas peur, dit Cile, toute blanche, mais je suis bien
intimidée... Pardonnez-moi, ma Sainte.
Tout en parlant, elle considérait le costume flottant de
l'immortelle, la tunique brune, le scapulaire, les pieds nus dans
les sandales, et, par-dessus toute la stature, le vaste manteau
blanc comme une lumière.
--Viens plus près, dit la Sainte, plus près. Que puis-je pour toi?
As-tu quelque chose à me dire, ou plutôt, à me demander?
Cile s'enhardit:
--Plutôt à vous demander, ma Sainte. Il y a tant de choses que je
voudrais savoir! Et vous devez savoir tout, puisque vous venez du
ciel.
--Eh bien, je te permets de me poser trois questions. Trois, pas
une de plus. Je t'écoute. Et je te répondrai, mon enfant.
Tout de suite, l'enfant posa la première:
--Pourquoi me défend-on de venir ici?
La Sainte lentement répondit:
--Parce que les poutres, et les planches, et les feuilles, et les
gravures de toute cette bibliothèque sont le tronc et les branches
et les feuilles et les fleurs de l'Arbre de la Science du Bien et
du Mal.
--La Science du Bien et du Mal, répéta l'enfant. Qu'est-ce que
c'est?
--C'est la connaissance de la vie.
--La Vie... répéta-t-elle encore. Oh! qu'est-ce que sera ma vie?
La Sainte frissonna imperceptiblement.
--Ce serait ta dernière question, petite Cile, réfléchis bien!
N'aimerais-tu pas mieux m'en poser une autre?
Mais la petite, peu à peu rassurée, insistait:
--Non! non! c'est tout ce que je veux savoir.
--Si je te réponds, tu regretteras de m'avoir interrogée.
Cile hésita, pâlit de nouveau, et reprit d'une voix très douce:
--Ma Sainte, répondez-moi, vous me l'avez promis.
Alors l'apparition éleva vers le ciel sa main qui tenait un grand
cœur de pourpre, et les gouttes de sang se mirent à tomber,
d'abord une à une, comme des larmes, puis par ruisseaux, comme des
sanglots.
--Je pourrais, dit-elle sourdement, ouvrir le livre de ta
vie, savoir comment... de quel côté... sous quelle forme...
et les circonstances... A quoi bon? Toutes les vies humaines
sont nivelées sous le même rouleau et, quelle que soit ta vie,
elle sera la Vie... Écoute-moi bien, ma pauvre enfant. Tu vis
d'illusion et d'espoirs: ton illusion s'évanouira; tous tes
espoirs seront fauchés; jamais! jamais tu n'obtiendras ni de
conserver ce que tu chéris, ni de posséder ce que tu désires,
ni de réaliser ce que tu rêves. Tu poursuivras le bonheur d'une
poursuite insensée; tu le verras partout à portée de la main, et
toujours ta main retombera sur le vide, tes genoux sur la terre,
et ton front sur tes genoux avec tant de sanglots que tu te
croiras mourir... Tu mourras cent fois avec tes cent rêves; ton
dernier jour n'est pas le plus noir de ceux qui te restent à vivre.
Un flot de sang ruissela du cœur suspendu.
--Écoute-moi bien... Tu aimeras. Un sentiment nouveau, étrange,
inexprimablement lumineux et tendre envahira ton âme crédule, qui
le prendra pour le bonheur, et plus il t'aura promis d'allégresse,
plus il flagellera ton corps et ton esprit avec son triple fouet
d'horreur, de désespoir et de dégoût. Quel que soit ton amour, il
mourra dans les larmes et tes douleurs seront telles que tu ne
peux pas les imaginer...
Le cœur se gonfla plusieurs fois à toute violence. Le sang rouge
en ruisselait toujours.
--Écoute-moi encore... Tu seras mère. Ah! cette fois tu croiras
vraiment avoir trouvé le chemin de la vie bienheureuse. Ton
enfant! Ton enfant! Comme tu le désireras! Quel avenir enchanté tu
rêveras pour toi-même et pour lui dans tes bras! Mais du jour où
Dieu te l'aura promis, tes larmes ne cesseront plus de couler sur
tes joues. Douleurs horribles pour l'obtenir, efforts et peines
de tous les jours pour le conserver à la vie, terreur s'il est
malade, déchirement inguérissable si Dieu te le reprend comme il
te l'a donné. Alors tu connaîtras que le malheur monte comme une
marée à l'assaut de la vie humaine, et sans cesse, d'année en
année, grossit ses vagues de sanglots.
Le cœur s'élargissait tel qu'un soleil du soir. On ne voyait
presque plus sa forme, car le sang débordait tout autour de lui.
--Enfin, reprit la Sainte, fais le compte aujourd'hui de tous
ceux que tu aimes et sache que pas un d'eux ne sera près de ton
chevet le jour où, vieille femme et presque une étrangère dans un
monde nouveau, tu mourras, affreusement seule. Tu verras, l'un
après l'autre, tes quatre grands-parents si bons et tant aimés
disparaître des lieux où tu les embrassais. Tu verras ta mère
expirer, peut-être après une agonie dont tu frissonneras pour
toujours. Tu mettras ton père mort dans un cercueil de chêne,
entre deux couches de sciure de bois pour que sa pourriture ne
filtre pas à terre, par les fentes de la caisse reclouée sur son
front...
--Ah!!!
Cile, au dernier degré de l'épouvante, criait, pleurait, tendait
les mains...
--Non... non... ma Sainte... non... ne me dites pas...
Elle se jeta en suppliant dans les plis du manteau de lumière;
mais à travers la vision impondérable, elle toucha l'énorme
in-plano toujours debout sur sa tranche... Le volume chancela en
arrière, s'abattit de toute sa hauteur et son bruit formidable
tonna dans la voûte retentissante, pendant qu'au sein du nuage de
poussière bleuâtre s'effaçait et fuyait sainte Thérèse de Jésus.
Au même instant la porte s'ouvrait... Brusquement quatorze jets de
foudre enflammèrent le lustre électrique, et Cile entendit la voix
de son père crier sur un ton de fureur qu'elle ne lui avait jamais
connu:
--Cécile! méchante enfant! c'est ici que je te trouve!
Ah! la pauvre petite n'était guère en état de répondre. Elle
écouta la colère paternelle avec une espèce d'égarement; elle vit
dans cet éclat de voix le commencement des malheurs de la vie, et
dans une explosion de larmes elle se coucha sur le plancher.
III
--Je veux mourir tout de suite, tout de suite; je veux mourir tout
de suite... répétait-elle.
Le père inquiet, s'approcha, la releva, la prit sur ses genoux,
l'interrogea. Que s'était-il passé? Qu'est-ce que tout cela
signifiait? Pourquoi était-elle entrée là? et pourquoi ces cris de
désespoir? Mais Cile ne voulait pas répondre. Cile ne voulait plus
que mourir.
Elle sanglota pendant une heure sans pouvoir expliquer sa peine.
Elle pleurait, la tête perdue sur l'épaule de son père, qui la
berçait un peu. Et tout à coup elle raconta ce que lui avait dit
la Sainte, avec une petite voix blanche, monotone et désespérée
comme en ont les personnes mourantes qui prononcent leurs
dernières paroles.
Son père l'écoutait parler. Il ne voulait montrer qu'une émotion
souriante; mais, malgré les efforts de toute sa volonté, il ne put
s'empêcher d'avoir les yeux en larmes et resta plus pâle que la
petite lorsqu'elle eut achevé son récit...
Alors il l'embrassa de plus près. Ses deux larges mains
affectueuses enveloppèrent des deux côtés la petite tête blonde
inondée de pleurs, et il lui dit avec une extrême tendresse:
--Mon enfant... mon petit... console-toi... Tu as été punie, tu
le vois, parce que tu m'avais désobéi. Voilà ce qui arrive aux
petites filles qui vont dans les bibliothèques. Elles lisent sur
la vie certaines choses qu'elles n'ont pas besoin de savoir...
Il reprit après une hésitation:
--... et qui ne sont pas vraies.
Cile leva ses yeux d'enfant grave:
--Pas vraies?... Comment, pas vraies?... Ce que m'a dit la Sainte
n'est pas vrai?
--La Sainte a voulu t'effrayer, pour ta pénitence, ma chérie; mais
la vie est tout le contraire du tableau qu'elle t'en a fait. La
vie est belle... La vie est douce... La vie est bonne... Tout est
bonheur.
Et, de nouveau, il s'efforça de sourire.
L'enfant le regarda longtemps... puis elle le serra de toute sa
force, en tremblant de la tête aux pieds.
TABLE
L'HOMME DE POURPRE 1
DIALOGUE AU SOLEIL COUCHANT 55
UNE VOLUPTÉ NOUVELLE 73
ESCALE EN RADE DE NEMOURS 107
LA FAUSSE ESTHER 123
LA CONFESSION DE Mlle X 161
L'AVENTURE EXTRAORDINAIRE DE MADAME
ESQUOLLIER 181
UNE ASCENSION AU VENUSBERG 205
LA PERSIENNE 223
L'IN-PLANO 235
IMPRIMÉ
PAR
PHILIPPE RENOUARD
19, rue des Saints-Pères
PARIS