«Je suis venue. En vérité, je ne sais pas ce que je fais ici, mais

je suis venue... Mina le voulait pour mon honneur. Elle m'a dit

qu'il était encore temps d'agir pour éviter un mal plus grave...

Si du moins elle m'accompagnait, si je pouvais faire avec elle

cette visite qui m'épouvante... Mais je suis seule ici dans cette

ville, où mon nom, depuis six mois, est un nom infâme...»

III

13 avril.

«Où demeure M. de Balzac? Comment me renseigner? Je suis entrée ce

matin chez son éditeur et j'ai posé la question. Un employé m'a

dit: «Qui êtes vous?» et comme je n'osais pas me nommer, il m'a

répondu grossièrement:

«--Ah? alors, une créancière? Eh bien! si on vous demande

l'adresse de Balzac, vous direz que vous ne la savez pas.

«Je suis partie... A mon hôtel on ne connaît pas même le nom de ce

monsieur. Il n'est pas si célèbre que Mina me l'avait dit.

«Et cependant ses romans sont chez tous les libraires. J'ai vu,

ce soir, la _Torpille_ au Palais-Royal et je me suis enfuie en me

cachant. Il me semble toujours que les passants me dévisagent,

qu'ils me reconnaissent dans les rues...»

IV

15 avril.

«Enfin je sais. M. de Balzac: aux Jardies, Sèvres, sur la route de

Ville-d'Avray, après l'arcade du chemin de fer.

«J'irai demain matin de bonne heure, pour être certaine de le

trouver chez lui.

«Ah! aurai-je assez de courage?»

V

16 avril, midi.

«Je ne crois pas que l'on se soit moqué de moi, mais quel homme

singulier que cet écrivain!...

«A sept heures, j'avais pris au Carrousel l'omnibus de Sèvres et

je m'étais fait arrêter à l'arcade de Ville-d'Avray.

«J'ai trouvé sans peine la maison. Elle est située à mi-côte d'une

colline, sous un parc, en plein midi, devant une admirable vue.

Partout des bois, des forêts, des vallons. La brume du matin était

si fraîche et si douce autour de moi que je me sentais pleine de

vaillance et décidée à être forte lorsque j'ai sonné à la grille.

«Un domestique m'ouvre:

«--Monsieur de Balzac?

«--Monsieur vient de se coucher.

«--Il est souffrant?

«--Non, madame. Monsieur se couche tous les jours vers huit heures

du matin. Monsieur travaille la nuit.

«Vraiment, je ne crois pas qu'il se soit moqué de moi... A Paris,

on ne voit guère d'existences normales... Tous les Français sont

de tels originaux.

«--Madame peut revenir à six heures du soir, m'a dit le

domestique, si Madame tient à voir Monsieur.

«Je reviendrai donc, mais cette journée d'attente me fait mal aux

nerfs et m'enlève toute mon énergie. Maintenant j'ai peur, je suis

épuisée d'impatience et d'appréhensions.»

VI

16 avril, soir.

«Si cette journée n'est pas un rêve, j'en resterai folle ou j'en

mourrai. Je ne comprends pas moi-même comment j'ai le courage d'en

écrire le récit après l'avoir vécue; mais il n'importe, j'écris

machinalement, sans voir, dans un bourdonnement cérébral qui

emporte ma raison.

«Je suis entrée chez cet homme à six heures, je crois... je ne

sais plus... Ah! pourquoi Mina m'a-t-elle fait lire ces pages que

peut-être j'eusse ignorées! Pourquoi le destin s'acharne-t-il sur

ma tête! Ah! pauvre moi! pauvre moi!

«Le domestique m'avait demandé qui annoncer... J'ai donné mon nom;

j'espérais qu'ainsi M. de Balzac saurait tout de suite quel était

l'objet de ma démarche.

«Pendant cinq minutes je suis restée seule dans une antichambre

qui n'avait pas de sièges. Les quatre murs en étaient blancs, et

sur le plâtre on avait écrit au charbon: _Ici une fresque par

Delacroix... Ici un bas-relief de Rude... Ici une tapisserie des

Gobelins..._ Je ne sais quoi encore... Il me vint à l'esprit que

j'étais chez un fou... Mais non... Ce n'est pas lui qui est fou.

C'est moi qui suis folle, ce soir. Lui, il a raison, il a toujours

raison.

«On a ouvert une porte, j'ai fait trois pas, je n'ai vu

personne... Et soudain une voix terrible m'a crié du fond de la

pièce:

«--Qui vous autorise, mademoiselle, à prendre le nom d'Esther

Gobseck?»

«Ah! cette voix! elle résonne encore dans ma pauvre tête en

démence...

«J'ai levé les yeux. Un homme était devant moi, gros et laid et

cependant superbe, avec de longs cheveux droits comme j'en ai vu

porter aux étudiants prussiens. Il était debout derrière un bureau

où il y avait bien dix mille feuilles de papier, plus mêlées, plus

houleuses que les flots de la mer, et, par-dessus cet océan, il me

regardait avec des prunelles noires que je voyais luire jusqu'à

moi, bien qu'il tournât le dos à la lumière du jour.

«--Ah! monsieur», murmurai-je presque défaillante.

«Les mots mouraient sur mes lèvres.

«Il frappa du poing le bois de son bureau et répéta plusieurs fois:

«--Qui vous autorise? qui vous autorise?»

«Alors je ne sais plus comment j'en trouvai la force, mais je

réussis à murmurer:

«--Monsieur, _je suis_ Esther Gobseck.»

«Il porta tout son buste en avant, me foudroya d'un regard que je

ne pus soutenir, et partit d'un éclat de rire qui secoua les murs

comme la commotion d'une bombe.

«--Vous? dit-il. Vous!! Esther Gobseck!»

«J'inclinai la tête.

«--Mademoiselle, reprit-il plus calme, cette plaisanterie est

détestable. Si vous voulez me cacher votre identité, libre à vous.

Prenez un pseudonyme ou ne vous nommez point, mais ne ravissez pas

le nom d'une autre! Le nom est la propriété la plus sacrée que

possède la personne humaine.»

«D'une main tremblante, j'ouvris ma serviette portefeuille et je

lui tendis mon passeport où mon signalement se trouvait exposé.

«--Prenez-en connaissance, monsieur. Les pièces sont signées du

bourgmestre...»

«Il lut, relut, dit à plusieurs reprises: «Etrange... curieux...

singulier...» Puis il me considéra longuement, et, de pâle que

j'étais je devins extrêmement rouge.

«--C'est en règle, fit-il enfin. Il n'y a rien à dire. Vous êtes

Esther Gobseck... si extraordinaire que cela puisse sembler.»

«Il chiffonna un papier qu'il jeta dans une corbeille, s'assit,

et, se retournant soudain vers moi:

«--Alors vous allez me donner tout de suite un renseignement dont

j'ai besoin. De quoi se composait le mobilier de votre chambre à

coucher lorsque vous êtes entrée à l'Opéra comme petite danseuse?

«--Petite danseuse! m'écriai-je révoltée. Mais monsieur, je n'ai

jamais été petite danseuse! je suis philosophe fichtiste.

«Furieux, il frappa de nouveau le bois du meuble:

«--Mademoiselle, je vous répète que cette facétie est déplacée.

De deux choses l'une: ou bien vous n'êtes pas Esther Gobseck (et

c'est ce que j'ai cru tout d'abord), ou bien si vous êtes Esther

Gobseck, vous êtes la Torpille.

«--La Torpille, c'est moi? balbutiai-je égarée.

«--Mais bien entendu! Et la Torpille n'est pas philosophe

fichtiste!»

«Après un silence, il se leva, étendit sa main dans ma direction

et me dit les choses stupéfiantes que je vais essayer d'écrire si

j'en ai encore la force. L'autorité de sa voix était telle que je

ne l'interrompis à aucun moment.

«Vous êtes née en 1805, de Sarah van Gobseck et de père inconnu.

Votre mère, ruinée par Maxime de Trailles, est morte assassinée

par un officier dans une maison du Palais-Royal, au mois de

décembre 1818. A cette date, vous aviez treize ans et, depuis

plusieurs années déjà, guidée par votre mère Sarah, vous meniez la

triste vie des petites prostituées impubères. C'est alors que vous

êtes entrée à l'Opéra. Plusieurs habitués vous entretenaient,

parmi lesquels Clément des Lupeaulx. J'aurais bien besoin de

savoir quel fut le mobilier de votre chambre à coucher vers

cette époque; mais puisque vous ne voulez rien dire, passons.

En 1823, on complote de vous envoyer à Issoudun chez le vieux

Jean-Jacques Rouget sur le point d'épouser sa bonne, et que l'on

voudrait, grâce à vous, détourner de ce mariage indigne. Le

projet ne réussit pas. Je passe encore sur les embarras d'argent

qui attristèrent votre dix-huitième année, embarras qui vous

obligent à un expédient honteux. A la fin de cette année 1823,

vous rencontrez par hasard Lucien de Rubempré au théâtre, vous

le recevez dans votre appartement situé rue de Langlade. Vous

l'adorez, il vous aime, et je ne vous apprendrai point comment,

par l'entremise de Vautrin, le baron de Nucingen fait votre

fortune et celle de Lucien tout ensemble. Maintenant, écoutez-moi

bien.»

«Je l'écoutais, au comble de l'horreur.

«--Nucingen vous est odieux, ma fille. Il a trente-huit ans de

plus que vous. Il est antipathique et même répulsif. Vous le

subissez avec une aversion croissante. Ecoutez-moi bien: le 13

mai, après une soirée donnée en son honneur, vous absorberez

une perle noire contenant un topique javanais, et vous mourrez

instantanément. Tel est le sort que je vous réserve.»

«Hélas! je tremblais comme une feuille.

«--Comment le savez-vous, monsieur? bégayai-je.

«--Comment je le sais? cria-t-il. Quelle inepte question! c'est

moi qui vous ai faite!»

* * * * *

VII

17 avril.

«Ma raison revient peu à peu.

«Maintenant j'y vois clair. La situation s'illumine. C'est la

lutte de deux certitudes entre elles, et pas autre chose, pas

autre chose.

«Je crois (je crois) que j'ai vingt-sept ans, que je suis née à

Maestricht en 1812, que je porte le nom de mon père et que j'ai

toujours vécu en honnête fille; mais au fond quelle preuve ai-je

de cela? aucune.

«Je ne me fonde ni sur un principe rationnel, ni sur une vérité

d'expérience, ni sur une sensation pour affirmer que telle est

ma vie. Je ne puis donc examiner que deux représentations pour

arriver à la connaissance adéquate de mon passé: mon propre

souvenir ou le témoignage d'autrui. Or, dans le cas actuel, ce

sont des représentations antagonistes. Reste donc à déterminer

laquelle des deux primera l'autre.

«Eh bien, je me sens encore mentalement trop atteinte pour

accorder la suprématie à ma certitude personnelle. L'homme qui

m'a parlé hier me domine, je n'en puis pas douter. Considérer

son esprit comme inférieur au mien serait de ma part une insigne

niaiserie. Sa clairvoyance a été la lumière de ma raison égarée.

J'ai vécu ces jours-ci dans une hallucination dont je n'avais

pas même conscience, et qui, par un phénomène inexplicable, m'a

donné des souvenirs fictifs au moment où je perdais mes souvenirs

conformes.

«Ma personnalité s'est dédoublée si complètement que je ne puis

pas savoir à quelle date exacte s'est faite la métamorphose de

mon moi, car je ne trouve à mon service qu'une mémoire faussée

de fond en comble. Je me sens vivre dans l'état mental du rêve,

acceptant comme vraisemblables des événements chimériques et toute

une longue suite de souvenirs que M. de Balzac, par son témoignage

formel, réduit à néant.»

VIII

18 avril.

«Ainsi je suis une de ces femmes... Mon Dieu! je ne m'en doutais

guère, je ne voyais pas la vérité; mais quelle folie de la

nier; quelle folie! Ma sensation intervient pour corroborer le

témoignage. Je ne suis pas physiquement pure; ma chasteté n'est

qu'intellectuelle, j'ai les sens impérieux d'une courtisane; mon

corps est brûlé d'un feu intérieur. Comment le nier, hélas! et

toutes mes faiblesses! et toutes les faiblesses de ma volonté!»

IX

19 avril.

«Ce soir je suis sortie pour accomplir mon destin; mais quelle

étrange métamorphose est la mienne! J'ai totalement oublié mes

habitudes premières. La seule pensée d'y revenir m'effarouche et

la timidité m'étrangle au moment d'articuler un mot.

«Un inconnu que j'ai osé aborder m'a prise sans doute pour une

mendiante, car il m'a jeté cinquante centimes et ne m'a pas

invitée à le suivre. Peut-être n'ai-je pas le costume... Peut-être

aussi n'ai-je pas la voix.»

* * * * *

X

5 mai.

«La fin approche, la fin de ma pauvre destinée. Je sais bien,

quoique je n'ose pas l'écrire; je sais trop bien pourquoi le 13

mai prochain, comme l'a prédit M. de Balzac, je passerai de la vie

à la mort en avalant une perle noire...

«Une perle noire, contenant un topique javanais... Où la trouver,

cette perle noire qui renferme l'éternité? Je vais de boutique en

boutique, chez les pharmaciens, chez les herboristes... On m'offre

des poisons, mais pas celui-là... (Oh! Dieu! l'horrible vie, et

que la mort me sera douce!)... Je veux un topique javanais, un

topique javanais dans une perle noire... M. de Balzac l'ordonne

ainsi.»

* * * * *

(Le manuscrit s'arrête là. Suivent 41 pages blanches.)

LA CONFESSION DE MLLE X

L'abbé de Couézy n'aimait pas qu'on lui fît certaines questions,

même du ton le plus honnête, sur son expérience du confessionnal.

Mais il ne se passait guère de jour où quelqu'un ne les lui posât

point.

On eût pu dire de lui qu'il était mondain, à la condition

que cette épithète n'impliquât rien de désobligeant pour son

caractère, car on le voyait presque aussi souvent à l'église que

dans les salons, et, s'il s'en fallait de quelque chose, c'est

qu'une messe est une cérémonie plus brève qu'une visite ou un

dîner. L'abbé de Couézy était religieux.

Le trait dominant de sa physionomie grasse et fine était d'abord

l'intelligence et, plus spécialement, la perspicacité. Lorsqu'il

regardait un nouveau venu, ses petits yeux faisaient lentement le

tour du personnage à découvrir; puis les paupières se refermaient

avec un singulier battement, comme des lèvres qui murmurent: «Va,

maintenant, je sais qui tu es.»

Il confessait tout Paris. Les dames le choisissaient en foule

pour directeur de leurs consciences toujours justement alarmées.

On le savait assez homme du monde pour ne pas envoyer à Rome une

pénitente paisiblement relapse dans un adultère de tout repos; et

cependant son indulgence était assez mesurée pour qu'en se jetant

à ses pieds nul repentir même éphémère n'eût la certitude absolue

d'être pardonné à l'avance. Quand les dames consentent à pécher,

on serait mal venu de leur dire que leur faute n'existe point.

Eh bien! lorsque l'abbé de Couézy en visite quittait le canapé du

salon pour le fauteuil de cuir du fumoir brumeux, lorsqu'il se

glissait avec discrétion au milieu des causeries entre hommes,

il arrivait que sa présence transformait aussitôt la forme des

discours sans en altérer le fond, sinon par réticence. On le

prenait volontiers pour informateur, encore qu'il se refusât

avec indignation à jouer ce rôle. Les habiles, tentant d'obtenir

ses confidences en les faisant dévier insensiblement du général

au particulier, débutaient par cette phrase ou quelque autre

semblable:

--Vous, monsieur l'abbé, vous qui connaissez notre époque mieux

que personne, qu'est-ce que vous pensez des mœurs?

Et lui, en agitant les mains:

--Que me demandez-vous là! s'écriait-il. Mais je ne puis rien

dire! je ne puis rien dire! Nous ne devons retenir de chaque

confession que l'expérience nécessaire à bien entendre les autres

et à acquérir par là un esprit juste, ou plutôt encore judicieux

à l'égard des cas difficiles. Mais s'il nous est défendu de

révéler une confession, même anonyme, à plus forte raison ne

devons-nous pas exposer le sommaire de tous les aveux, en tirer

la quintessence et l'offrir aux curiosités sous prétexte de

philosophie.

Le jour où je l'entendis prononcer cette phrase, quelqu'un en

releva le dernier mot:

--Si cette philosophie était salutaire?

--Elle ne peut être que funeste, monsieur, comme toute morale qui

s'appuie sur la description de la faute à éviter. L'homme n'est

complètement démoralisé que dans les pays qui souffrent d'une

surabondance de moralistes. Constater l'extension d'un vice avec

le dessein d'en inspirer l'horreur, c'est d'abord oublier que

l'auditeur retient l'exemple donné, lequel lui servira d'excuse

s'il tombe dans le même égarement. Aussi je me garderai bien de

vous dire ce que je sais des mœurs de mon temps, car les vôtres en

deviendraient pires et j'en serais plus affligé que vous.

Nous convînmes avec modestie que l'abbé de Couézy parlait d'or.

Pourtant la même voix insista:

--Tout le monde n'a pas votre réserve, monsieur l'abbé. J'ai

rencontré dernièrement un prêtre qui a été deux ans vicaire tout

près d'ici, à Sainte-Clotilde. Il est épouvanté de ce qu'il

a entendu pendant ses deux années de confession au faubourg.

Épouvanté. Il ne s'en cache pas. Adultères partout, séduction des

jeunes filles, avortements, infanticides, empoisonnement du père

ou de l'époux... il se passe des choses effroyables au sein des

familles, et personne ne le sait, hors le confessionnal. Tout

scandale qui germe est écrasé dans l'œuf. D'autres sont admis,

reçus, imposés s'il le faut. On voit se multiplier partout, comme

une peste, un vice presque inconnu autrefois des hautes classes...

Vous savez lequel, monsieur l'abbé?

--Oh! il y en a beaucoup, fit doucement l'abbé de Couézy. Je ne

saurais trop celui que vous voulez désigner.

--L'inceste, mais oui, tout simplement. Qui de nous a jamais

entendu parler d'inceste il y a vingt ans? Dans ma jeunesse

on ne connaissait cela que par la Bible. Un homme qui aurait

mis à mal sa sœur ou sa fille eût été tenu pour fou et enfermé

comme tel puisque le Code pénal ne prévoit pas le cas. Et voici

qu'aujourd'hui c'est la faute à la mode. On n'entend plus que cela

au confessionnal, si mes renseignements sont bons. Le premier

amant, c'est le frère. Nous revenons aux Ptolémées. Le frère

initie, déniaise, pervertit, séduit, est aimé. Si d'aventure il

n'y a que des filles dans la chambre des enfants, leur crime se

complique ou se simplifie, je vous laisse le choix du terme...

L'abbé garda le silence.

--Enfin, dites une opinion, répéta l'interlocuteur. Suis-je bien

informé? Vous qui confessez toute la rue de Varennes, trouvez-vous

que j'aie noirci le tableau des mœurs du temps? Au sujet de

l'inceste, en particulier, ai-je calomnié les jeunes filles?

Avouent-elles, voyons, confessent-elles?

L'abbé de Couézy s'accouda au fauteuil avec un sourire très fin,

à peine dessiné sous les yeux, et qui semblait s'adresser à

lui-même... Puis il chuchota:

--Oui, mais elles se vantent.

En relevant les paupières l'abbé constata qu'on ne l'avait pas

compris. Nous faisions la mine de gens qui attendent une réponse

grave et qui reçoivent une pirouette. Il s'expliqua, un peu blessé.

--Si je parlais ici, devant des confesseurs, je n'aurais rien

de plus à dire. On aurait assez entendu ma pensée; mais il est

naturel que vous ne pressentiez pas toute l'intuition qu'il nous

faut exercer pour discerner le vrai du faux, entre les réticences

sur les faits que l'on nous cache, et les exagérations sur les

fautes que l'on nous expose.

--Exagérations?

--Très fréquentes... Comprenez bien d'abord ceci: le confessionnal

n'est un lieu mystérieux et redoutable que pour les paroissiens

qui s'en tiennent éloignés. Les fidèles qui, tous les samedis,

viennent s'agenouiller sur son petit banc finissent par y

acquérir une familiarité dont vous ne vous doutez point. Nous les

rassurons, cela est indispensable; sans nos encouragements nous

ne saurions jamais rien; mais, il arrive assez souvent que notre

affabilité dépasse le but; et vous allez savoir comment.

L'abbé de Couézy baissa la voix:

--A onze ans, les jeunes filles viennent à nous. Elles confessent

d'abord leurs petits péchés: colère, gourmandise ou paresse; puis,

tout à coup, vers treize ou quatorze ans, elles parviennent à

l'âge d'un péché nouveau dont l'aveu leur cause une honte extrême.

Quelques-unes ne peuvent jamais se résoudre à nous en parler.

Alors, comme d'une part il n'y a pas d'exemple qu'aucune d'elles

s'en soit corrigée avant son mariage; comme, d'autre part, elles

comprennent vite qu'une absolution imméritée les met dans un état

d'impénitence plus grave que l'impénitence simple, elles luttent

pendant un an ou deux, et désertent le confessionnal: celles-là

sont perdues pour l'Église... Tout à l'opposé, nous voyons des

jeunes filles s'enhardir avec une aisance qui nous confond. Au

début ce n'est pas impudeur de leur part, loin de là; c'est

piété, humilité, soumission, mortification. Mais quoi? tout cela

se métamorphose. Insensiblement l'aveu, lui aussi, devient une

habitude agréable... S'il arrive que le péché ait des complices,

s'il peut donner matière à la narration d'une aventure; si une

amie, un cousin, un danseur y est mêlé, alors ce sont des récits

qui n'en finissent point, et plus nous répétons: «Ma chère enfant,

pas de détails!» plus on nous répond: «Mon père, il faut bien que

je vous explique, sans cela vous ne comprendriez pas.»

Nous nous regardâmes sans mot dire.

--Eh bien! (et c'est là que je voulais en venir) certaines jeunes

filles, nerveuses à l'excès, s'accusent sans aucune mesure. Elles

nous en disent plus qu'il n'y en a. Peut-être inconsciemment elles

regardent comme également réalisés les péchés qu'elles ont sur

le cœur et ceux qu'elles ont dans la tête. Elles s'attribuent

les vices qu'elles n'osent pas commettre. Elles nous présentent

comme s'étant déroulée sur le canapé d'un petit salon une scène

qui a véritablement commencé là, mais qui ne s'est terminée que

dans leur cerveau... Voilà ce dont il faut avertir le confesseur

débutant, sous peine de le voir juger avec trop de rigueur les

coutumes du siècle. Parmi les histoires que l'on nous raconte, les

plus vilaines sont «arrangées». Encore une fois, le confessionnal

n'est pas un lieu extra-terrestre: là, comme ailleurs, on se vante

de tout, même du mal que l'on n'a pas fait.

L'abbé se renversa dans son fauteuil en homme qui vient de

trancher un différend.

Cependant, nous n'étions pas convaincus. Le même contradicteur se

chargea de le lui dire:

--Je ne doute pas, monsieur l'abbé, que vous ne soyez un

psychologue fort expert, et plus apte qu'aucun de nous à pénétrer

les secrètes pensées. Les hommes qui savent ainsi regarder au

delà des prunelles possèdent un don inestimable autant qu'il est

rare, et pourtant ce don-là connaît des limites, même chez ceux

qui le possèdent au plus haut degré. Sur quoi vous fondez-vous

pour démasquer le mensonge? Sur votre seul jugement. Il n'y a ni

preuves, ni témoins au confessionnal. Croyez-vous être certain

que, pendant ces confessions graves auxquelles vous n'ajoutez pas

foi, votre jugement échappe à l'influence d'un optimisme préconçu?

Ne pensez-vous jamais que telle scène invraisemblable est par

conséquent apocryphe? Les médecins qui s'occupent de psychopathie

ont pour axiome que tout est possible. Vous ne paraissez pas être

de leur avis.

De la tête, l'abbé fit un geste vague qui signifiait: «Ce

n'est pas la question.» Puis, après un silence calculé, il dit

simplement:

--J'ai des preuves.

Tous nos regards les lui demandaient. Brusquement résolu, il

croisa les jambes:

--Au fait, je puis parler, dit-il. A l'instant je me retranchais

derrière des secrets inviolables. Mais j'ai reçu naguère une

confession de femme que je puis révéler sans péché, vous en

conviendrez tout à l'heure.

Il releva la tête sur le haut du dossier avec un sourire

circulaire et imperceptiblement vaniteux, qui semblait prendre

conscience des curiosités éveillées. Enfin, il commença le récit:

--A une époque que je ne précise pas, j'étais prêtre dans une

paroisse de Paris que je ne dirai pas davantage: il vous suffira

de savoir que mon église s'élevait très loin de Saint-Thomas et

que mes ouailles étaient des pauvres. Comme j'attendais, un jour,

devant le confessionnal, l'heure où mes pénitentes devaient se

présenter, je vis approcher une personne fort élégante, mais d'une

élégance sobre et qui n'était assurément pas ma paroissienne:

certains chapeaux ne se portent guère qu'entre les Invalides et

le Palais-Bourbon. Elle avait le visage et la taille d'une jeune

fille de vingt-huit ans; il est d'ailleurs inutile que je vous la

décrive. Sur mon invitation elle s'agenouilla, et voici ce que

j'appris d'elle après un préambule où elle m'avertissait que sa

confession serait grave.

» Depuis douze ans elle se tenait éloignée de la communion. A

dix-sept ans, voyageant seule avec son père dans l'intérieur de

l'Italie, elle arrive un soir à Pise dans un hôtel comble où tous

deux sont contraints d'accepter une simple chambre à deux lits:

circonstance funeste qui les égare. Désormais, dans la suite du

voyage, ils ne s'inscrivent plus sur les registres comme «Monsieur

et Mademoiselle», mais comme «Monsieur et Madame», afin de

conserver partout leur liberté d'appartement. Jusqu'à cet endroit

du récit, rien d'extraordinaire, n'est-ce pas?

Il y eut des exclamations.

Sanguines · 第 4 / 7 段