--Votre pensée, comme votre art, est parasite de nos cadavres. Ce

n'est pas Descartes, c'est Parménide qui a dit que la pensée était

identique à l'être. Ce n'est pas Kant, c'est encore Parménide qui

a dit que la pensée était identique à son objet. Et dans ces deux

phrases, les écoles modernes se pelotonnent tout entières; elles

n'en sortiront pas. Partout où votre science devient générale,

c'est-à-dire philosophique, elle se repose, encore aujourd'hui,

sur nos assises fondamentales. Les maîtres d'Euclide ont fixé

pour toujours les rapports immuables des lignes. Archimède s'est

servi du calcul intégral bien avant votre Leibnitz, qui nous

doit également sa métaphysique. Au lieu de méditer devant la

chute des pommes, Newton, que vous révérez, aurait pu se borner à

lire une page de notre Aristote, où sa théorie de la gravitation

universelle était exposée depuis deux mille ans. Sur la

constitution de la matière, qui est le problème de Dieu, Démocrite

en savait autant que lord Kelvin; son hypothèse reste seule

admise. Enfin, au moment où vous êtes sur le point de concevoir

une science universelle et centrale, dont la loi suffirait à

expliquer la totalité des phénomènes,--quelle est cette science

et quelle est cette loi? Celles dont Héraclite a donné, voici

deux mille quatre cents ans, l'expression définitive:--le feu se

transforme en mouvement; le mouvement se transforme en feu; et

c'est là le monde.

J'étais épuisé.

--O Callistô, suppliai-je, écoute mes paroles ailées; tu es

beaucoup trop savante. J'avais bien entendu dire que les

courtisanes antiques étaient des femmes de rare intellectualité,

mais ce n'est pas cela, sans doute, qui les a faites si belles.

Aujourd'hui si Mme de Pougy, malgré son beau talent littéraire,

voulait entretenir M. Boutroux des sujets qui le préoccupent, elle

ne réussirait pas à l'intéresser autant qu'une Aspasie parlant à

Xénophon. Et pourtant, je la préfère, parce qu'elle discourt plus

volontiers d'une robe que d'une loi thermodynamique, et c'est une

conversation qui sied mieux à son corps flexible. D'ailleurs le

charme d'une femme s'accroît toujours au moment où elle se tait;

mais c'est une vérité spéciale dont l'évidence n'apparaît qu'aux

hommes.

Elle attendit en silence que j'eusse terminé; puis avec un

entêtement victorieux, elle recommença:

--Quoi qu'il en soit, depuis deux mille ans vous n'avez découvert

ni...

--Nous avons découvert l'Amérique, interrompis-je patiemment.

--Cela n'est pas vrai!

--Callistô, ne dis pas d'absurdités.

--Je répète et je soutiens que l'Amérique a été découverte par

Aristote, et que ceci n'est pas une thèse paradoxale, mais un

fait historique et patent. Aristote savait que la terre était

ronde, et (tu peux le lire dans ses œuvres) il avait conseillé de

chercher le chemin des Indes «par l'occident, au-delà des colonnes

d'Héraklès». C'est le projet qu'a repris Colomb. Mais on a

toujours estimé que la gloire d'une découverte revient au cerveau

qui conçoit et non à l'ouvrier qui exécute. Quand Leverrier a

découvert Neptune...

--Eh bien! dis-je au comble de la lassitude, tu conviens donc au

moins de ceci: nous avons découvert Neptune.

--Et quand cela serait! On a découvert Neptune! Tu es étonnant!

Depuis hier, je te supplie de me révéler un plaisir nouveau, une

conquête vers le bonheur, une victoire sur les larmes. Et on a

découvert Neptune! Je rentre dans la vie après vingt siècles,

anxieuse de tout, jalouse des merveilles que je suppose inventées,

me demandant si je ne vais pas pleurer pendant ma vie d'ombre

éternelle, pour être venue au monde trop tôt: et on a découvert

Neptune! Un plaisir! un plaisir! plaisir de l'esprit, plaisir des

sens, que m'importe! Vais-je donc redescendre aux plaines Élysées

sans emporter avec moi le frisson d'une volupté nouvelle?

Elle étendit les mains... Puis, brusquement:

--D'ailleurs, c'est Pythagore qui a découvert Neptune.

Je m'affaissai.

--Parfaitement, expliqua-t-elle inexorable. Pythagore avait trouvé

que le système solaire devait se composer de dix astres. Je ne

sais sur quoi il se fondait pour affirmer ce chiffre; mais comme

son disciple Philolaos devait discerner plus tard, sans aucun

instrument à lentille, et bien des siècles avant Copernic, le

double mouvement de la terre autour de son axe et autour du feu

central; comme sans doute il ne t'est pas possible de comprendre

comment une pareille découverte a été établie avec le seul secours

du raisonnement, tu n'as pas le droit de préjuger que l'hypothèse

de Pythagore ait été avancée témérairement et se soit confirmée

par hasard. J'ai dit.

Je ne luttais plus.

--Veux-tu une cigarette? demandai-je.

--Comment?

--Je dis: Veux-tu une cigarette? Sans doute, cela aussi nous vient

de la Grèce, puisque c'est Aristote qui a...

--Non. Je ne vais pas jusque-là. J'avoue que nous ignorions cette

inepte habitude, qui consiste à s'emplir la bouche avec de la

fumée de feuilles. Mais je pense que tu ne prétends pas m'offrir

ceci comme un plaisir?

--Qui sait? As-tu essayé?

--Jamais! Comment, tu es de ceux qui se livrent à cet exercice

ridicule?

--Soixante fois par jour. C'est même la seule occupation régulière

dont j'aie consenti à charger ma vie.

--Et elle te plaît?

--Je crois véritablement que je me résignerais à ne pas toucher

la main d'une femme pendant une semaine tout entière, plutôt que

de me voir séparé de mes cigarettes pendant le même laps.

--Tu exagères.

--Presque pas.

Elle était devenue rêveuse.

--Eh bien! donne-moi une cigarette.

--Je te l'offrais.

--Allume-la. Comment fait-on? On aspire?

--Les jeunes filles soufflent dedans; mais ce n'est pas le

meilleur moyen. Il vaut mieux aspirer, en effet. Prends une

bouffée. Ferme les yeux. Une autre...

En quelques minutes, Callistô avait mis en cendres son petit

rouleau de feuilles orientales. Elle en jeta le bout à demi

consumé, où le fard de ses lèvres avait laissé du rouge.

Il y eut un silence.

Elle évitait même de me regarder. Elle avait pris le paquet carré

dans sa main, qui me parut agitée comme par une légère émotion,

et après qu'elle l'eut examiné sur les quatre faces, je vis

qu'elle ne me le rendait pas.

Lente, avec le soin qu'on apporte aux objets les plus précieux,

elle le posa près du cendrier, sur le bord d'un divan clair où

elle étendit son long corps foncé.

1898.

ESCALE EN RADE DE NEMOURS

M. Walter H..., dont le nom est aujourd'hui trop célèbre pour

qu'il soit nécessaire de l'écrire en toutes lettres, a été mon ami

pendant vingt-quatre heures, un jour où nous avons failli périr

ensemble.

Lui et moi, nous étions montés, sans nous connaître, sur un

transatlantique de cabotage, la _Ville-de-Barcelone_, qui faisait

le service des ports entre la blanche Tanger, Gibraltar et Oran.

Tempête sur toute la mer. Les journaux espagnols achetés à Malaga,

racontaient l'engloutissement du plus beau croiseur de la flotte,

la _Reina-Regente_, coulé bas sous une trombe de vent, avec

quatre cent cinquante-cinq officiers et matelots, dans les mêmes

parages. Je revois encore l'aspect de ces journaux funèbres et la

liste immense des morts emplissant la première page noire, depuis

l'amiral commandant jusqu'aux laveurs de sentines.

Nous partîmes le même jour, au milieu d'une fausse accalmie qui

ne dura pas une demi-heure. Sitôt que le navire eut franchi la

ligne vert sombre de la pleine mer, il bondit, plongea, rebondit

plus haut, se coucha sur le flanc droit et frémit de toutes ses

membrures comme un petit oiseau terrifié sous l'explosion de

l'ouragan.

Une vague passa par-dessus le vaisseau et s'abattit sur lui de

toute sa masse. Une autre en fit le tour. Une autre et cent

autres. Toute la nuit, nous entendîmes l'effondrement des flots

pesants sur le pont et ses planches plaintives. Quelquefois

nous sautions sur le faîte d'une lame comme un œuf vide dans le

panache d'un jet d'eau, et alors l'hélice émergée tourbillonnait

en l'air avec un bruit strident qui sifflait la sirène au milieu

de l'orage. Par moments, entre deux minutes assourdissantes, nous

traversions de si profonds silences que nous pensions avoir _déjà_

coulé. Heures incomparables de grandeur et de beauté tragique.

Le lendemain matin, quand je montai sur le pont, à la fin de la

tempête, un grand Marocain brun, drapé d'un burnous blanc dont les

plis s'enfuyaient au fil de la rafale, s'approcha du capitaine.

--Quand c'est n's arrivons Melilla? dit-il.

--A Melilla? fit le commandant. Pas de sitôt, mon ami. Dans une

quinzaine. Au prochain voyage.

--Qu'est-ce tu dis, dans une quinzaine? Je vais Melilla, jord'hui.

--Oui. Eh bien! tu iras de Nemours. Nous avons filé devant Melilla

sans relâche. J'aurais coulé mon bâtiment si j'avais abordé cette

nuit, par le temps que nous avons eu.

L'Arabe, de fureur, claqua des dents. Il grogna un _Yekreb beïtak_

où toute sa colère était grondante; puis il s'éloigna sur le pont

en se tenant aux bastingages et en promenant son regard noir sur

la côte de sa patrie qui fermait l'horizon à l'est.

* * * * *

La salle à manger dont je poussai la porte restait vide, ou

à peu près. Deux autres passagers, sur cinquante, avaient pu

quitter leur cabine. C'était d'abord une vaillante voyageuse, la

vieille marquise de S..., mère d'un député français que M. Jaurès

combattait déjà. C'était ensuite M. Walter H... Celui-ci m'adressa

la parole, avec la bonne humeur joyeuse qui succède aux mauvaises

nuits de mer et qui ressemble au sourire de la convalescence.

--Je viens de passer cinq ans au Maroc, me dit-il, et je vais

en Perse, par Marseille, Constantinople et Batoum. Dites-moi,

aimez-vous les Arabes?

Sur ce mot, nous fûmes en sympathie.

Walter H... avait alors vingt-neuf ans. Son visage était bruni par

le soleil d'Afrique et rasé comme à Oxford, mais assez français de

ligne et d'expression. Il avait couru toutes les routes du Maroc

et même un peu du Sahara. Il parlait la langue arabe avec une

telle perfection que je le vis un jour, dans les faubourgs d'Oran,

cerné par un groupe d'indigènes qui le prenaient pour un musulman

costumé en roumi.

--Ah! disait-il, vous ne connaîtrez les vrais Arabes que le jour

où vous irez là-bas, entre Fez et Marrakech, sous le Djebel

Aïachin. Partout ailleurs, sujet des Turcs, sujet des Français,

des Anglais, l'Arabe a déjà perdu la noblesse de son caractère

avec son indépendance. Tripolitains négociants, Tunisiens adoucis

et revêtus de soies bleuâtres, Algérois fonctionnaires ou rentiers

pacifiques, les premiers de la race sont courbés sous la servitude

de l'Europe; et autour de ceux-là grouille la foule pauvre et

craintive, qui se soulèverait sans doute à la bonne occasion,

mais qui, jusque-là, tend la main.

--Tandis qu'au Maroc...

--Oh! là-bas! Là-bas, il y a une race antique qui, depuis

l'origine du monde, n'a jamais été esclave. Je crois que cela est

unique chez les peuples de la terre. Là-bas survivent encore huit

millions d'hommes libres, fils des grands conquérants qui, d'une

seule chevauchée, galopèrent un jour de la mer des Indes au bassin

de la Loire, et campèrent à peu près sur leurs positions. Ce sont

les vieux Sarrasins! Allez les voir: ils sont superbes!

Cependant, le navire s'était arrêté sur ses ancres, dans une rade

aux lignes harmonieuses: le village de Nemours s'allongeait devant

la Méditerranée, Nemours, le seul point de la terre marocaine où

flotte le drapeau français, le seul vallon que le maréchal Bugeaud

sut obtenir du sultan, après la victoire de l'Isly.

Nous descendîmes dans un canot qui devait nous conduire à terre.

Le Marocain mécontent que j'avais entrevu sur le pont nous suivit

et prit place sur le banc du milieu.

Je le considérai: il avait laissé tomber le capuchon blanc de

son burnous, et sa fine tête se dressait, portée par un cou

admirable. Les traits de son visage étaient composés de tous ceux

que nous estimons nécessaires à la noblesse d'une expression. Une

majesté consciente flottait dans son sourcil et jetait son ombre à

l'œil noir. Ses lèvres minces et ses narines attestaient sa race

absolument pure.

Walter H... le fit parler. Il s'appelait El Hadj Omar ben

Abd-el-Nebi, caïd de Sidi-Mallouk.

Plusieurs fois déjà, au retour de Tanger, il avait gagné sa tribu

par l'escale de Melilla, les sentiers du Riff et les bords de la

rivière; mais, détourné de sa route habituelle, il s'inquiétait du

chemin à suivre par Nemours et Lalla-Marnia, car la grande tribu

d'Oudjda n'était point amie de la sienne.

Désignant deux pistolets qui sortaient de sa ceinture jaune, je

lui dis:

--Tu es armé.

Il eut une moue de mépris et un mouvement d'épaules.

--Des pétards, murmura-t-il.

A ce moment, nous abordâmes.

Et, quand nous fûmes tous trois à terre, en marche dans la vallée

fleurie qui monte au sortir du village, El Hadj Omar défit un pli

de son manteau blanc, prit avec précaution, presque avec respect,

le coutelas qu'il tenait caché le long de sa cuisse et le présenta

horizontalement.

--Ça, c'est une arme, dit-il.

Ce coutelas était long comme les deux tiers du bras. La poignée en

était courte, mais solide et bien en main, sans autre garde qu'une

languette de cuivre qui recouvrait le talon. La lame apparut, d'un

bleu noir, habillée par des dentelles d'or de ses damasquinures

fines, et toute nue au fil du tranchant.

El Hadj Omar pinça la nervure avec le bout du pouce et de

l'index. Sa main fila jusqu'à la pointe aiguë, et la contourna en

s'échappant, comme si elle eût passé autour du feu.

--Avec ça, dit-il encore, mon frère a tué d'un coup un homme et

une femme. D'un coup du poing. C'est un bon couteau.

Un homme et une femme? Nous voulûmes savoir l'histoire. Le

Marocain hésitait. Enfin, il se laissa prier.

Nous nous assîmes sur un talus vert, dans un tournant de la vallée

où les fleurs inondaient la terre. Une végétation prodigieuse

descendait des flancs de la montagne; térébinthes et palmiers

nains, phyllireas, micocouliers. Des buissons de myrtes et

de lentisques et de bruyères arborescentes environnaient les

jujubiers couverts de feuilles printanières. Des tamaris et des

buplèvres croissaient au bord d'une eau fuyante où frissonnaient

des lauriers-roses.

Et tel fut le récit que nous entendîmes dans cette vallée

paradisiaque:

* * * * *

El Hadj Omar avait eu un frère, Mahmoud ben Abd-el-Nebi, caïd,

avant lui, de Sidi-Mallouk.

Mahmoud était déjà mari de trois femmes et, depuis longtemps, il

ne songeait plus à de nouvelles épousailles lorsqu'il rencontra

une jeune fille errante, et devint fou d'amour pour elle, tout à

coup.

Elle se nommait Djouhera. Djouhera est un mot qui veut dire

«la perle». Elle venait des plaines de la Tunisie et portait

le costume de son village: une simple tunique rouge ouverte

sur le flanc droit et laissant voir le sein dans le bâillement

de l'étoffe. C'était une fille de berger, si toutefois sa mère

disait vrai, car on ne savait rien de clair sur elles deux, sinon

qu'elles avaient l'air de deux bohémiennes mécréantes. Mais rien,

sur terre ni dans les rêves, n'était plus beau que Djouhera.

Aussi, Mahmoud ne fut-il pas insensé, mais plutôt malheureux et

maudit, le jour où il trouva cette fille sur sa route, car elle

se promenait à visage découvert et chacun pouvait voir sa bouche,

et n'était-ce pas assez pour le malheur d'un homme? Il était tout

naturel que Mahmoud l'emmenât d'abord pour la saisir et l'épousât

ensuite pour s'en faire aimer, si Dieu le voulait bien. Mais Dieu

ne le voulut pas.

Djouhera ne donna rien à Mahmoud, que son petit corps indifférent.

En échange, elle obtint tout, même le divorce des premières femmes

et l'assentiment du cadi. Elle devint maîtresse absolue de son

mari et de la maison. Et, lorsqu'elle n'eut plus rien à vaincre,

elle porta plus loin ses désirs, voulut aussi les autres hommes.

Quels furent alors ses amants? et qui pourrait les compter? Jamais

la femme d'un caïd ne s'était ainsi débauchée. Elle montait le

soir sur les terrasses, le visage dévoilé, la robe entr'ouverte,

et si un homme l'apercevait, elle lui souriait, au lieu de

s'enfuir. Les jeunes gens de la tribu connurent l'un après l'autre

qu'elle acceptait toujours celui qui était là. Elle attirait le

premier venu près d'une porte basse au fond de son jardin, sous

les branches tombantes d'un amandier rose, et jamais on ne put la

surprendre, car elle goûtait le plaisir de sa chair avec une telle

promptitude que ses rendez-vous les plus tendres duraient l'espace

d'une étreinte.

Or, un soir, au milieu d'un de ces frissons furtifs, Djouhera

devint amoureuse.

Cela lui prit comme une puberté, tout à coup, à sa grande

surprise. Un certain Abdallah, aussi pauvre qu'elle-même l'avait

été jadis, un garçon qui dormait, l'été, sur la terre, et l'hiver,

dans la mosquée, fut celui qui la transporta depuis la volupté

jusqu'à la passion. Elle s'enfuit à cheval, avec lui.

Pendant des jours et des jours, Mahmoud chercha leur trace sans

pouvoir la trouver, car la jeune femme était partie en habits

d'homme et galopait comme un chasseur de lions. Si désespéré qu'il

fût, Mahmoud était bien décidé à lui pardonner plutôt que de la

perdre et quelque honte qu'on lui en fît, car son amour avait

dispersé dans le néant tout ce qu'il y avait en lui d'orgueil.

Mais il ne savait pas qu'il dût voir ce qu'il vit.

Lorsque au terme de sa poursuite il pénétra enfin dans la chambre

d'auberge où il retrouvait Djouhera, les deux amants étaient

si enivrés l'un de l'autre qu'ils ne l'entendirent pas entrer.

Mahmoud cria deux fois: «Djouhera!... Djouhera!...» puis, sans

savoir ce qu'il faisait, il perça d'un seul geste le jeune homme

sur la femme et la femme avec lui, et le plancher par-dessous.

L'homme mourut sur le coup. Djouhera poussa un cri faible, mais

long comme un cri d'extase. Elle ouvrit tout à fait ses yeux

d'agonisante, tourna la tête et murmura:

--O Mahmoud, c'est Dieu qui t'envoie... Je priais Dieu de me faire

mourir au milieu de ma félicité. C'est lui qui vient d'armer

ta main... Oh! Dieu! quelle belle nuit est ma dernière nuit...

Toi, Mahmoud, tu mourras dans la souffrance, dans la vieillesse

et la maladie... Et moi je m'en vais dans un évanouissement de

bonheur... Sois béni, Mahmoud; sois béni, Mahmoud; sois béni...

Et plusieurs fois, elle répéta jusqu'à sa dernière haleine:

--Sois béni, Mahmoud; sois béni, béni...

El Hadj Omar, ayant achevé son récit, tira une seconde fois du

fourreau le coutelas où je crus voir, vaguement, des reflets

rouges. Puis, nous reprîmes notre promenade le long de la vallée

fleurie. A nos pieds, un marmot arabe agaçait dans le sable sec un

petit scorpion noir, furibond et retroussé.

Biarritz, 1903.

LA FAUSSE ESTHER

Au milieu du catalogue rouge, je lus ce prodigieux article:

MANUSCRIT.--Fragment d'un journal intime (1836-1839),

par Mlle Esther van Gobseck, philosophe néerlandaise 50 fr.

Intéressant. Détails inédits sur Fichte.

Les principaux types romanesques dont le public conserve le

souvenir, acquièrent souvent une célébrité qui dépasse celle des

personnages historiques de même ordre. Si peu balzacien que puisse

être le lecteur, il me permettra de supposer qu'il n'ignore pas

Esther Gobseck. Lui-même lisant cette annonce eût manifesté une

extrême surprise, personne n'en saurait douter.

Une heure plus tard, j'étais chez le libraire et le document

m'appartenait. On voulut l'envelopper; je n'y consentis pas, et

dans la voiture qui me ramenait je commençai de l'examiner.

Mon acquisition était une sorte de registre couvert d'un papier

à fleurs. A la première page, Mlle Gobseck, ou plutôt son

homonyme, avait aquarellé d'une main timide et sage deux bouquets

de roses liés par un ruban d'azur. Une hirondelle et un papillon,

qui se trouvaient être de la même taille, volaient au-dessus de

la composition, et vers le milieu de la feuille se lisait cette

calligraphie:

_IIe CAHIER DE MON JOURNAL_

_Commencé le 5 mars 1836_ (_Anniversaire!_)

_Terminé le..._

Le catalogue avait dit vrai. Mlle Gobseck parlait de Fichte;

sinon pour l'avoir connu (puisque le grand Johann-Gottlieb était

mort depuis 1814) au moins pour avoir eu l'honneur d'entendre

parler son fils Hermann, pendant un séjour en Prusse.

De même l'annonce avait dûment traité de philosophe cette

Néerlandaise.

La philosophie et Mlle Gobseck étaient inséparables; mais au

cours de cette sympathie entre une abstraction et une réalité, la

première ne donnait guère, encore que la seconde crût recevoir

beaucoup. Le zèle de Mlle Gobseck à évoluer de la raison pure

jusqu'à la raison pratique n'avait d'égale que la résistance

sourde opposée à ses efforts par sa lente cérébralité. Les thèses

et les antithèses qui s'affrontaient dans son esprit ne se

rencontraient nulle part ailleurs dans le champ de l'intelligence

humaine, et elle en tirait des synthèses qui étaient d'abord

remarquables par la surprise qu'elles ne lui causaient pas.

Mais rien ne la décourageait. Mlle Gobseck éprouvait à l'égard

de la philosophie cette _Liebe ohne Wiederliebe_, cette passion

non partagée, que l'on s'accorde à regarder comme incomparable, en

sentiment comme en expression. Elle aimait à régler sa vie en tous

temps d'après ses principes, je veux dire d'après les principes

des maîtres. Elle se gardait de croire aux critériums trompeurs

de ses sens, aux conseils néfastes de ses goûts, aux fallacieux

bavardages de ses opinions personnelles, et rien ne lui semblait

véritable, légitime ou digne de foi, qui ne reposât d'abord sur un

enseignement. Sa paix intérieure était à ce prix.

Les années 1836 et 1837 n'amenèrent aucun événement notable dans

son existence. La petite ville, où elle passait des jours sans

tristesses ni joies et parfaitement exempts de surprises, donnait

un horizon tranquille à ses méditations régulières. En 1838, elle

fit un voyage en Prusse, voyage d'études et de perfectionnement,

au cours duquel toute aventure lui fut, semble-t-il, épargnée.

Ce préambule exposé pour l'instruction du lecteur, je me

bornerai à transcrire les dernières pages du journal que j'ai

sous les yeux sans insister autrement sur ce qu'elles présentent

d'extraordinaire.

I

28 mars 1839.

«Mina est venue me voir ce matin, à cinq heures et demie.

D'habitude, je ne la vois jamais avant le lever du soleil, bien

qu'elle et moi nous travaillions de bonne heure... Je suis allée

lui ouvrir, une chandelle en main et mes cheveux sur le dos, dans

une tenue où je n'aime pas à me montrer; mais je me coiffais et je

ne l'attendais pas.

«Je lui ai dit: «Qu'y a-t-il?»

«Et elle m'a répondu: «Ah! Esther!»

«Bien inquiète, je l'ai fait asseoir, et je lui ai demandé si elle

n'était pas malade, ou si son grand-père n'était pas plus mal, ou

si peut-être la petite sœur... mais il ne s'agissait pas d'elle;

il s'agissait de moi, hélas!

«Elle tenait deux volumes à la main et elle me les tendit en

disant:

«--Lis toi-même.»

«Je lus: H. de Balzac, _la Femme supérieure_, et je repris:

«--Qu'y a-t-il là-dedans?

«--Ce qu'il y a, répondit-elle. Il y a que ces deux volumes

contiennent trois romans, et que dans le troisième il est question

de toi, sous les traits d'une fille perdue.

«Elle m'avait dit cela si brusquement... Je me trouvai mal tout de

suite et perdis conscience...

«Lorsque je fus de nouveau capable de l'entendre, Mina continuait:

«--Oui, oui, c'est affreux, mais il faut que tu lises, Esther,

il faut que tu lises. C'est une Hollandaise, te dis-je; elle

s'appelle Esther comme toi; Gobseck, comme ton père: c'est ton

nom, c'est toi enfin, à toutes les pages de cet horrible livre.

S'il continue de se vendre, ce roman de l'enfer, tu es déshonorée,

ma fille, comprends-tu; il faut agir tout de suite, aller à Paris,

parler à l'auteur...»

«Miséricorde! quel malheur sur moi! Mina m'a montré quelques

pages. Ce troisième roman s'appelle _la Torpille_[1]... Esther

Gobseck... Esther Gobseck... En effet, c'est moi, c'est le nom

de mon père... et dans quelle compagnie, Seigneur! dans quelles

maisons! Ah! mon Dieu! quel malheur sur moi! Mon Dieu! Mon Dieu!

je n'y survivrai pas! Mon Dieu! faut-il avoir vécu comme je l'ai

fait pendant vingt-sept ans selon la sagesse et parfois au prix

de quelles luttes avec mes penchants naturels! faut-il avoir

tout sacrifié aux fortifications de cette maison pure où je veux

qu'habite mon âme et se cultive mon esprit! faut-il avoir renoncé

même aux félicités du mariage pour se voir à la fin souillée

moralement, salie par un Français que je ne connais même point,

traînée sous mon propre nom dans la boue du ruisseau de Paris...

Ah! mon Dieu! quel malheur sur moi!

[Note 1: La première partie de _Splendeurs et Misères_ parut

sous ce titre en octobre 1838, en même temps que la _Femme

supérieure_ et la _Maison Nucingen_.--P. L.]

«Que faire? que faire à présent? Comment serai-je reçue par ce

romancier si j'ose me présenter à lui? Sais-je seulement si

je serai respectée chez un homme assez débauché pour écrire

ces infamies? Et puis, qui me dit que tout cela n'est pas une

vengeance, une machination ourdie contre moi? J'ai des ennemis

dans la ville, bien que je n'aie fait de mal à personne. Certains

en veulent à ma famille, d'autres à ma fortune, d'autres à mon

savoir. Et puis... et puis... le mal est fait...»

II

Paris, 12 avril.

Sanguines · 第 3 / 7 段