Mon amour... Le soir monte, et la lumière s'en va, comme un être

ailé, vers le ciel... La terre est déjà noire. On ne voit plus au

loin que la longue voie lactée du ruisseau qui scintille comme

un fleuve d'étoiles autour de notre champ... Mais c'est trop de

clarté...

MELITTA

Oui, c'est trop... conduis-moi.

ARCAS

Viens... Le bois où nous nous glissons entre les branches

caressantes est si profond que, même le jour, les divinités en

ont peur. On ne voit jamais dans les sentiers les doubles sabots

des satyres suivre les pieds légers des nymphes. On n'y voit pas

entre les feuilles les yeux verts des hamadryades fixer les yeux

craintifs des hommes. Mais nous n'aurons pas peur puisque nous

sommes ensemble, tous les deux, toi, et moi...

MELITTA

Non. Je pleure malgré moi, mais je t'aime et je te suis. Un dieu

est dans mon cœur! Parle-moi! Parle encore! Un dieu est dans ta

voix.

ARCAS

Mets tes cheveux autour de mon cou, ton bras autour de ma ceinture

et ta joue contre ma joue. Prends garde, voici des pierres. Baisse

les yeux, voici des racines. La mousse glisse sous nos pieds nus,

et la terre est fraîche... Mais ton sein est chaud sous ma main.

MELITTA

Ne le cherche pas. Il est petit, il est jeune, il n'est pas

beau. L'automne dernier je n'en avais pas plus qu'au jour de ma

naissance. Mes amies se moquaient de moi. C'est au printemps que

je l'ai vu croître, avec les bourgeons sur les arbres... Ne le

caresse pas ainsi... Je ne peux plus marcher.

ARCAS

Viens pourtant... Ici nous sommes dans les ténèbres. Je ne vois

plus ton visage. Nous ne sommes ni toi ni moi. Ne me donne plus

tes lèvres: je veux revoir tes yeux. Viens jusqu'au vieil arbre

là-bas, qui est devant le clair de lune. Sa grande ombre rampe

jusqu'à nous, suis-la...

MELITTA

Il est grand comme un palais...

ARCAS

Le palais de tes noces, qui s'ouvre pour nous deux au fond de la

nuit sacrée...

MELITTA

J'entends du bruit... Ce sont les palmes...

ARCAS

Les palmes bruissantes du cortège nuptial.

MELITTA

Ces étoiles...

ARCAS

Ce sont les torches.

MELITTA

Et ces voix...

ARCAS

Ce sont les dieux.

MELITTA

O chevrier, je suis entrée ici, vierge comme Artémis qui nous

éclaire de loin à travers les branches noires, et qui, peut-être,

écoute mon serment. Je ne sais pas si j'ai bien fait de te suivre

où je t'ai suivie, mais un souffle était en moi, un esprit que

ta voix a fait naître... et tu m'as donné le bonheur, comme un

immortel, en me donnant la main.

ARCAS

Jeune fille aux yeux noirs, ni ton père ni mon père n'ont préparé

notre union devant l'autel de leurs foyers en échangeant ta

richesse et la mienne. Nous sommes pauvres, donc nous sommes

libres. Si quelqu'un nous marie ce soir, lève les yeux: ce sont

les Olympiens protecteurs des bergers.

MELITTA

Mon époux, quel est ton nom?

ARCAS

ARCAS. Et le tien?

MELITTA

MELITTA.

Biarritz, 1903.

UNE VOLUPTÉ NOUVELLE

I

Il y a quatre ans, peut-être cinq, j'habitais plusieurs jours par

semaine un rez-de-chaussée incommode, mais clandestin et costumé,

dans une rue qui communiquait par une de ses extrémités avec le

petit parc Monceau: détail sans intérêt pour moi, car la grille

en était fermée tous les soirs avant minuit, de sorte que je n'y

pouvais passer précisément à l'heure où j'apprécie la marche en

plein air.

Une nuit, comme je me trouvais là, en conversation silencieuse

avec deux chats de faïence bleue accroupis sur une table blanche,

j'hésitais à choisir entre deux passe-temps de solitude: écrire un

sonnet régulier en fumant des cigarettes, ou fumer des cigarettes

en regardant le tapis du plafond.

L'important est d'avoir toujours une cigarette à la main; il faut

envelopper les objets d'une nuée céleste et fine qui baigne les

lumières et les ombres, efface les angles matériels, et, par un

sortilège parfumé, impose à l'esprit qui s'agite un équilibre

variable d'où il puisse tomber dans le songe.

Ce soir-là, j'avais l'intention d'écrire et le désir de ne rien

faire; en d'autres termes, c'était une soirée qui ressemblait à

toutes les autres et allait fatalement se terminer devant une

feuille de papier vierge et un cendrier plein de cadavres, quand

je fus tout à coup tiré de mes pensées par un coup de sonnette

inattendu.

Je levai la tête. Je me persuadai que, le vendredi 9 juin, je

n'attendais personne à cette heure de nuit; mais, comme un second

coup de sonnette suivit de très près le premier, j'allai à la

porte et je tirai la serrure.

La porte ouverte, je vis une femme.

Elle se tenait enveloppée dans un manteau flottant qui était de

drap beige comme un vêtement de voyage, mais broché d'entrelacs

comme une sortie de bal. Cela se serrait autour du cou par une

chenille ronde et touffue d'où la tête émergeait à peine, toute

brune sous les cheveux teints en blond. Le visage était jeune,

sensuel, un peu railleur; deux yeux très noirs, une bouche très

rouge.

--Veux-tu bien me permettre de passer, dit-elle en penchant la

tête sur l'épaule.

Je m'effaçai, avec l'étonnement particulier d'un homme qui voit

entrer chez lui, à l'heure où l'on ne reçoit guère que les amies

les plus intimes, une femme qui ne lui rappelle pas le moindre

souvenir, et qui le tutoie dès la première phrase.

--Chère amie, lui dis-je timidement quand je l'eus suivie dans ma

chambre; chère amie, ne m'accuse pas, je te reconnais à merveille,

mais je ne sais par quelle infortune je ne puis à l'instant me

rappeler ton nom. Ne serait-ce pas Lucienne? ou Tototte?

Elle eut un sourire d'indulgence et, sans répondre, elle défit son

manteau. Sa robe était de soie vert-d'eau, ornée de gigantesques

iris tissés avec la robe elle-même et dont les tiges montaient en

fusées le long du corps jusqu'à un décolletage carré qui montrait

nu le bout des seins. Elle portait à chaque bras un petit serpent

d'or aux yeux d'émeraude. Un collier de grosses perles à deux

rangs brillaient sur sa peau foncée, en marquant la naissance du

cou qui était mobile et arrondi.

--Si tu me reconnais, dit-elle, c'est que tu m'as vue en rêve. Je

suis Callistô, fille de Lamia. Pendant dix-huit cents ans, mon

tombeau est resté en paix dans les bois fleuris de Daphné, près

des collines où fut la voluptueuse Antioche. Mais maintenant, les

tombeaux voyagent. On m'a emmenée à Paris et mon ombre suivait la

pierre qui contenait mes cendres fines. Longtemps encore, j'ai

dormi enfermée dans les caves glaciales du Louvre. J'y serais

toujours si un grand païen, un saint homme, M. Louis Ménard, le

seul qui se souvienne aujourd'hui des rites et des gestes divins,

n'avait prononcé devant ma tombe les paroles traditionnelles qui

savent rendre aux pauvres mortes une vie éphémère et nocturne.

Pendant sept heures, chaque nuit, je me promène dans ta sale

ville...

--Oh! pauvre fille! interrompis-je. Comme tu dois trouver le monde

changé!

--Oui et non. Je trouve les maisons noires; les costumes laids et

le ciel lugubre (quelle singulière idée vous avez eue de venir

habiter sous un pareil climat!) Je trouve que la vie est plus

sotte et que les gens ont l'air moins heureux; mais si j'ai une

stupéfaction, c'est bien de revoir à chaque pas toutes les choses

que j'ai connues. Comment! en dix-huit cents ans vous n'avez fait

que cela! Rien de plus nouveau? Rien de mieux, vraiment? Ce que

j'ai vu dans vos rues, dans vos champs, dans vos maisons, c'est

tout, c'est bien tout?... Quelle misère, mon ami!

L'étonnement qu'elle me vit prendre pouvait tenir lieu de

réplique. Elle sourit et s'expliqua:

--Tu vois comment je suis habillée? me dit-elle. J'ai la robe

qu'on a mise avec moi au tombeau. Regarde-la. De mon temps, on

s'habillait avec de la laine, du fil et de la soie. En revenant

sur terre, je croyais trouver tous ces vieux tissus disparus même

des mémoires. Je m'imaginais (pardonne-moi) qu'après de si longues

années les hommes auraient découvert des étoffes merveilleuses

comme le soleil ou la lune, et plus voluptueuses au toucher que

la peau d'une vierge ou d'un fruit. Mais non, de quoi vous

habillez-vous? de laine, de fil et de soie... Oh! je sais, vous

avez trouvé les cotonnades, et vous en enveloppez les nègres, qui

vous semblent inconvenants dans l'état où ils se promènent. C'est

peut-être extrêmement moral... Tu aimes beaucoup le coton? Tu es

fier de sa découverte? Moi, je ne peux pas même sentir sous mes

doigts cette chose qui colle et qui se défait. Enfin, avez-vous

une étoffe mieux drapée que la laine? non; plus fine que le fil de

lin? plus lumineuse que la soie... Mais réponds toi-même.

Elle poursuivit:

--De mon temps, on se chaussait avec du cuir... On connaissait

les mules, les souliers de couleur, les pantoufles fourrées, les

bottines montantes... Tiens, tes souliers de cycliste, découverts

avec une bride un peu plus haut, c'est une forme phrygienne.

Regarde maintenant les miens: ils sont en maroquin olive et dorés

aux petits fers comme une reliure. Admire-les. Tu n'en trouveras

pas d'aussi beaux chez le fournisseur de tes amies.

Elle poursuivit encore:

--De mon temps, pour faire les bijoux, on se servait de deux

métaux précieux: l'or et l'argent. En avez-vous trouvé un

troisième? On en faisait des colliers, des bagues, des bracelets,

des boucles d'oreilles, des diadèmes et des broches. J'ai retrouvé

tout cela rue de la Paix, identique. Nous connaissions les perles,

l'émeraude, le diamant, l'opale, la pierre de lune, le rubis, le

saphir et toutes les silices nuancées qui viennent de l'Arabie et

de l'Inde aujourd'hui comme autrefois. Par hasard, auriez-vous

créé une pierre précieuse en dix-huit siècles? Une seule, dis-m'en

une, je t'en prie! une pierre que je n'aie pas connue, une bague

que je n'aie pas mise à mon doigt; un bijou nouveau, même monté

en or comme les miens, puisque tu n'as pas de métal plus rare à

m'offrir, mais portant dans ses griffes une gemme inventée?

Sa voix s'était animée peu à peu jusqu'à un ton de reproche et de

dépit. Je fis un geste beaucoup plus calme.

--Callistô, répondis-je, tu me parais attacher une importance

exagérée aux ornements dont les femmes se chargent et qui n'ont

pas d'autre excuse que d'occuper, par leur choix difficile et leur

composition méticuleuse, une vie stagnante et désœuvrée. Il est

évident aujourd'hui, après dix mille ans d'efforts infructueux

chez tous les peuples, qu'une jeune fille ne saurait jamais être

plus belle par l'art du couturier, du brodeur et de l'orfèvre

qu'à l'instant où elle se montre toute nue comme les dieux l'ont

créée. Ce simple costume, je ne doute pas que les Grecs ne l'aient

connu...

--Mieux que tes compatriotes.

--Vous ne l'avez pas inventé; n'en sois pas fière. Je reconnais

que, de nos jours, on le travestit encore plus mal que du temps où

tu es née; mais du mauvais au pire la différence importe-t-elle?

On ne peut pas habiller les femmes. C'est un axiome. Nous ne le

détruirons pas. Si les vérités esthétiques pouvaient se démontrer

par théorèmes, M. Poincaré aurait déjà prouvé mathématiquement

qu'il est inutile d'exercer l'imagination humaine à la recherche

de cette découverte, aussi certainement chimérique que la

trisection des angles. Pour ma part, je ne m'afflige pas d'un

insuccès qui persiste parce qu'il est éternel; et je me contente

d'admirer la femme dans sa pureté primitive (qui, elle aussi, est

immuable) avec l'émotion antique de ceux qui touchèrent Hélène.

Elle me regarda plus fixement en penchant la tête vers moi, et me

dit avec lenteur:

--Es-tu sûr, ô présomptueux! que les femmes n'aient pas changé?

II

Ce qu'elle fit immédiatement après avoir dit ces mots, je ne sais

si je l'ai vu, dans le trouble où j'étais.

Comment elle quitta ses bagues, fit glisser quatre bracelets,

ouvrit son collier, laissa tomber ses vêtements en même temps que

ses lourds cheveux, je ne pourrais le dire. Ce fut si rapide et

si éclatant qu'il m'en est resté dans la mémoire un éblouissement

plein d'ombres.

Jusque-là, je n'avais pas cru avec certitude à la réalité de

l'aventure. Les apparitions longtemps prises pour surnaturelles,

et désormais tenues plus volontiers comme obéissant aux lois

d'une nature profonde et mal connue, se présentent parfois avec

les caractères d'une matérialité qui n'est démentie par aucun de

nos sens et qui peut égarer un esprit incrédule ou simplement

prévenu contre l'invraisemblance.

Je me demandais depuis une heure si je n'étais pas mystifié par

une lectrice extravagante: quelque étrangère, pensais-je, assez

immodeste et assez délibérée pour se rendre la nuit dans une

chambre à coucher où on ne l'invite point, veut sans doute faire

oublier le dessein banal qui l'entraîne, en considération du soin

qu'elle apporte à le dissimuler dans une robe de théâtre. J'avais

répondu dans le sens où elle me conduisait elle-même, avec la

réserve d'un interlocuteur complaisant qui, par déférence ou par

curiosité, ne veut pas déchirer trop tôt le tissu d'une comédie

laborieuse et intéressante.

Mais dès qu'elle fut nue, je compris qu'elle venait à moi du fond

du passé...

Je me souviens très bien qu'au moment où j'en eus la certitude,

j'ébauchai, si je n'achevai pas, tous les mouvements qu'un

instinct religieux m'inspirait invinciblement. Je me retins à

ma chaise pour ne pas me mettre à genoux et je la regardais, en

inclinant le front, avec un sentiment de sacrilège, comme si une

personne aussi miraculeuse ne devait pas être contemplée avec les

mêmes yeux qui voyaient les femmes vivantes.

Callistô était grande. Elle avait le torse étroit et rond, la

taille haut placée, les jambes très longues. Ses articulations

fines étaient d'une fragilité qui me ravissait; et même dans ses

cuisses musclées on devinait des os délicats. Épilée, mais pure

et sans fards, sa peau luisait comme au sortir du bain, brune

d'un léger ton uniforme, presque noire au bout des seins, au bord

allongé des paupières et dans la ligne courte du sexe. Je ne

saurais expliquer comment sa beauté ne pouvait s'être accomplie ni

sous notre climat, ni même dans notre temps, car cette évidence

ne naissait d'aucun détail, mais seulement d'une harmonie et

peut-être d'une clarté. Pour affirmer une différence entre elle

et les femmes de mon époque, j'étais obligé de croire sans autre

preuve à mon discernement, comme un collectionneur distingue le

vrai du faux sans que parfois il puisse démontrer qu'il se fonde

sur un indice particulier pour établir sa conviction.

Comme pour se mettre à ma portée, elle s'étendit sur une chaise

longue.

--Vous auriez pu au moins perfectionner les femmes, reprit-elle

en souriant. Et, tu le vois, les races ont perdu. Vos médecins,

qui méprisent les nôtres, pourquoi laissent-ils aujourd'hui tes

maîtresses moins belles que mes sœurs? La terre où nous vécûmes

ne s'est pas engloutie. L'Oronte descend toujours du fond des

montagnes de cèdres. Smyrne survit. Sparte est morte, mais Athènes

est ressuscitée. Siècle vaniteux et débile, pourquoi remplaces-tu

les Ioniennes par le mélange des Levantines, et que n'as-tu créé

des sélections de femmes, comme tu crées des familles de roses? Tu

ne peux pas. Ton effort est celui d'un enfant. Le nôtre fut celui

des dieux.

Pendant qu'elle me parlait (je n'étais guère en esprit de discuter

contre elle), une terreur comme on n'en a guère que dans le

frisson du demi-sommeil, m'étreignait les tempes. Je tremblais

qu'elle ne me quittât tout à coup, comme un être fluide, un

néant de lumière, et je me demandais si mes yeux seuls auraient

l'illusion de sa présence charnelle; si je pourrais, du bout du

doigt, sur la peau tendre de sa hanche, la toucher.

--Viens! dit-elle en riant. Je ne suis pas une ombre. Donne-moi la

main.

Et cambrant les reins sur la chaise longue, elle passa mon bras

autour de son corps, qui pesa, voluptueux, sur mes doigts.

Puis, avec un entêtement qui ne voulait point se démentir, elle

reprit sa conférence.

--Mille ans avant que je ne fusse belle, les hommes s'unissaient

aux femmes à peu près comme les boucs aux chèvres. Tu as lu

Homère? Ni Argos, ni Troie, n'ont connu d'autres plaisirs que ceux

de l'acte sauvage dont les animaux se contentent. Même le baiser

sur la bouche était ignoré de Briséis. Jamais Andromaque ne tendit

sa poitrine à d'autres lèvres qu'à celles de son petit enfant.

Jamais autour des flancs d'Hélène, une main ouverte et légère ne

souleva le frémissement qui naît de la caresse humaine.

Elle ferma les yeux.

--Et puis, tout à coup, en un jour, l'antique Orient où je suis

née prit aux dieux, comme un feu éternellement jeune, le seul don

qui les distinguât des autres habitants de la terre: il inventa la

volupté.

» O jours de sève! jeunesse du monde! Pour la première fois,

les lèvres d'un homme et d'une femme, laissant les fruits, se

savourèrent. La grande âme brûlante d'Aphrodite inspira le corps

des amants, et chaque jour un plaisir nouveau--un plaisir nouveau,

tu m'entends?--descendait de l'Olympe bleu dans les larges lits

gémissants. Ce fut une ivresse effrénée: de Babylone au mont Eryx,

tous les parfums, toutes les soieries, les fleurs, les arts et

les femmes, formèrent le triomphe qui suivit la découverte de la

joie. Les jeunes filles enfin libérées d'une barbarie héréditaire,

conscientes de leurs sens et de leurs désirs, ouvrirent leurs

narines à la rose et leurs corps charmants à la bouche. Pendant

des siècles on augmenta le trésor des sensualités. De mon temps,

dans Antioche et dans Alexandrie, les femmes l'enrichissaient

encore. Moi-même, moi, Callistô, fille de Lamia, c'est moi qui ai

trouvé ceci...

Mais je reculai...

Elle se rit.

--Ah! tu as peur! Eh bien, parle à ton tour; voyons! Pendant les

dix-neuf cents ans de mon sommeil dans le tombeau, quelle joie

inconnue avez-vous conquise? Je te demandais tout à l'heure une

perle nouvelle. Je te demande maintenant un amour que je n'aie

pas expérimenté. Sans doute, depuis si longtemps, on a dû révéler

des jouissances toutes neuves. J'attends que tu m'invites à les

partager.

Elle se maintenait avec sécurité dans ses positions d'ironie et je

devinai bien que pendant ses longues courses nocturnes à travers

la ville, elle avait essayé en vain de compléter son éducation;

aussi ne tentai-je rien dans cette impossible voie.

--Prends patience, lui dis-je simplement. Vois-tu, nous avons

commencé par tout oublier. Et puis, nous réinventons. C'est ce

qu'on appelle l'histoire de la civilisation moderne. Il est

arrivé au monde, peu d'années après ton trépas, des calamités

sans exemple et qui auraient pu être irréparables. Ce fut d'abord

la naissance et la singulière fortune d'une religion qui, à son

origine, était moralement admirable; mais qui, dénaturée par des

israélites trop grossiers ou trop adroits, a stérilisé l'effort

de ta race et semé du sel sur les ruines d'Athènes. Ensuite, ce

furent des invasions de barbares; quand le déluge de Judée eut

pourri le bois du vaisseau, les rats y pénétrèrent et le mirent

en pièces. Cela dura jusqu'au jour nouveau où l'on vit monter

de l'Orient, comme une aurore, les livres sauvés du désastre et

revenus de Constantinople. Nous mîmes cent ans à les lire. Depuis

qu'ils sont étudiés, trois siècles à peine ont vécu. Mais le temps

est à nous, peut-être. Laisse-nous le temps, Callistô.

Elle eut un sourire de dérision.

--Trouveras-tu, répondit-elle, dans les parchemins de tes musées

la tradition de Rhodopis? Vos archéologues, qui possèdent si bien

la politique de Périclès et la stratégie d'Alexandre, ont-ils

reconstitué la science d'Aspasie et de Thaïs? Savent-ils si la

tombe où repose la poussière fine de Phryné n'a pas enfermé pour

toujours le secret d'une volupté perdue?

» Cette tradition, je l'ai encore. Veux-tu la connaître? Je te

l'abandonne...

III

Quelles que soient les curiosités des jeunes filles qui liront

ce fragment de mémoires, je ne pousserai pas plus avant la

description de ce qui suivit; d'abord parce que j'ai déjà écrit,

sur les documents de Callistô, tout un livre qui est _Aphrodite_;

et ensuite, parce qu'une certaine réserve me retiendrait peut-être

encore, à présenter, sous une forme personnelle, le détail d'une

nuit excessive.

Callistô mit pied à terre vers midi. Elle me fit observer avec

douceur que le soleil était levé déjà, et que, par la faute d'un

éclairage perfectionné, nous ne nous en étions pas aperçus.

--Vous détruisez la Nuit; vous ne connaissez plus l'Aube,

dit-elle d'une voix triste. Autrefois, le spectacle des lueurs

du matin était la récompense des longues veilles épuisantes.

Maintenant, vous passez votre vie dans une lumière monotone et

vous ne savez même plus regarder les Ténèbres.

Je m'inquiétai.

--Midi!... mais tu m'avais parlé, pour toi, d'une vie bornée aux

heures nocturnes. Comment puis-je encore te garder ici?

--C'est affaire entre moi et Perséphone, fit-elle avec un sourire

singulier. Causons. Je n'ai pas fini d'injurier ton époque.

J'étais un peu las, et cependant nerveux.

--Assez, dis-je, je t'en prie. Parlons de nous, veux-tu? Laissons

le monde, meilleur ou pire... Toi seule m'intéresses.

--Alors, écoute-moi. Tu n'es pas convaincu. Je continuerai jusqu'à

ce que tu avoues. Vraiment, je reviens désolée de mon second

voyage sur la terre. J'aurais dû rester au tombeau, avec le rêve

d'un temps plus pur où j'avais grandi dans la joie. J'ai besoin

de dire à quelqu'un sur quelles déceptions je termine ma promenade

et que j'en veux à ton siècle pour toutes les surprises qu'il ne

m'a pas offertes. Vois-tu, le monde est un jeune homme qui donnait

des espérances et qui est en train de rater sa vie.

--Je ne sais pas... Il me semble pourtant que nous avons beaucoup

pensé, beaucoup créé depuis ta mort. Le siècle où nous vivons

n'est pas si méprisable.

--Il l'est! un peu par son impuissance et plus encore par sa

fatuité. Non! vous ne pensez pas; et vous ne créez pas! Vous êtes

des Phéniciens habiles à reproduire les modèles inventés par ma

race, mais ailleurs que chez nous vous ne les trouvez pas, et vous

n'existez que dans notre ombre.

Elle fit un geste.

--Promène-toi dans les rues de Paris. Partout notre âme éternelle

éclate à la façade des monuments, aux chapiteaux des colonnes et

sur le front des statues. Après avoir échafaudé, pendant un moyen

âge barbare et chétif, de misérables bâtisses qui s'écroulent déjà

(c'est heureux!), vous, les hommes des temps modernes, incapables

de créer, vous êtes revenus à nos ruines et depuis quatre cents

ans vous faites des mosaïques de pierre avec les morceaux de nos

temples. Une colonne trouvée en Sicile a engendré deux mille

églises et autant de gares de chemins de fer. Même à des besoins

nouveaux vous ne savez pas donner une architecture nouvelle. Avec

l'airain de vos canons vous recopiez la colonne trajane, et vous

faites des salles de quatuor qui sont du style corinthien. Après

nous qui sculptions le marbre et qui fondions le bronze au moule,

vous n'avez rien trouvé, pas une pierre naturelle, pas un alliage

chimique, plus digne de reproduire la figure humaine. Et le seul

grand de vos sculpteurs n'est devenu ce qu'il a été que parce

qu'on a trouvé sous terre un torse d'Apollonios, un débris sans

tête, sans bras et sans jambes; une ruine lamentable, mais œuvre

créée, celle-là; œuvre créatrice. Écoliers!

Elle prit deux livres dans une bibliothèque et les jeta sur le

tapis.

Sanguines · 第 2 / 7 段