ailé, vers le ciel... La terre est déjà noire. On ne voit plus au
loin que la longue voie lactée du ruisseau qui scintille comme
un fleuve d'étoiles autour de notre champ... Mais c'est trop de
clarté...
MELITTA
Oui, c'est trop... conduis-moi.
ARCAS
Viens... Le bois où nous nous glissons entre les branches
caressantes est si profond que, même le jour, les divinités en
ont peur. On ne voit jamais dans les sentiers les doubles sabots
des satyres suivre les pieds légers des nymphes. On n'y voit pas
entre les feuilles les yeux verts des hamadryades fixer les yeux
craintifs des hommes. Mais nous n'aurons pas peur puisque nous
sommes ensemble, tous les deux, toi, et moi...
MELITTA
Non. Je pleure malgré moi, mais je t'aime et je te suis. Un dieu
est dans mon cœur! Parle-moi! Parle encore! Un dieu est dans ta
voix.
ARCAS
Mets tes cheveux autour de mon cou, ton bras autour de ma ceinture
et ta joue contre ma joue. Prends garde, voici des pierres. Baisse
les yeux, voici des racines. La mousse glisse sous nos pieds nus,
et la terre est fraîche... Mais ton sein est chaud sous ma main.
MELITTA
Ne le cherche pas. Il est petit, il est jeune, il n'est pas
beau. L'automne dernier je n'en avais pas plus qu'au jour de ma
naissance. Mes amies se moquaient de moi. C'est au printemps que
je l'ai vu croître, avec les bourgeons sur les arbres... Ne le
caresse pas ainsi... Je ne peux plus marcher.
ARCAS
Viens pourtant... Ici nous sommes dans les ténèbres. Je ne vois
plus ton visage. Nous ne sommes ni toi ni moi. Ne me donne plus
tes lèvres: je veux revoir tes yeux. Viens jusqu'au vieil arbre
là-bas, qui est devant le clair de lune. Sa grande ombre rampe
jusqu'à nous, suis-la...
MELITTA
Il est grand comme un palais...
ARCAS
Le palais de tes noces, qui s'ouvre pour nous deux au fond de la
nuit sacrée...
MELITTA
J'entends du bruit... Ce sont les palmes...
ARCAS
Les palmes bruissantes du cortège nuptial.
MELITTA
Ces étoiles...
ARCAS
Ce sont les torches.
MELITTA
Et ces voix...
ARCAS
Ce sont les dieux.
MELITTA
O chevrier, je suis entrée ici, vierge comme Artémis qui nous
éclaire de loin à travers les branches noires, et qui, peut-être,
écoute mon serment. Je ne sais pas si j'ai bien fait de te suivre
où je t'ai suivie, mais un souffle était en moi, un esprit que
ta voix a fait naître... et tu m'as donné le bonheur, comme un
immortel, en me donnant la main.
ARCAS
Jeune fille aux yeux noirs, ni ton père ni mon père n'ont préparé
notre union devant l'autel de leurs foyers en échangeant ta
richesse et la mienne. Nous sommes pauvres, donc nous sommes
libres. Si quelqu'un nous marie ce soir, lève les yeux: ce sont
les Olympiens protecteurs des bergers.
MELITTA
Mon époux, quel est ton nom?
ARCAS
ARCAS. Et le tien?
MELITTA
MELITTA.
Biarritz, 1903.
UNE VOLUPTÉ NOUVELLE
I
Il y a quatre ans, peut-être cinq, j'habitais plusieurs jours par
semaine un rez-de-chaussée incommode, mais clandestin et costumé,
dans une rue qui communiquait par une de ses extrémités avec le
petit parc Monceau: détail sans intérêt pour moi, car la grille
en était fermée tous les soirs avant minuit, de sorte que je n'y
pouvais passer précisément à l'heure où j'apprécie la marche en
plein air.
Une nuit, comme je me trouvais là, en conversation silencieuse
avec deux chats de faïence bleue accroupis sur une table blanche,
j'hésitais à choisir entre deux passe-temps de solitude: écrire un
sonnet régulier en fumant des cigarettes, ou fumer des cigarettes
en regardant le tapis du plafond.
L'important est d'avoir toujours une cigarette à la main; il faut
envelopper les objets d'une nuée céleste et fine qui baigne les
lumières et les ombres, efface les angles matériels, et, par un
sortilège parfumé, impose à l'esprit qui s'agite un équilibre
variable d'où il puisse tomber dans le songe.
Ce soir-là, j'avais l'intention d'écrire et le désir de ne rien
faire; en d'autres termes, c'était une soirée qui ressemblait à
toutes les autres et allait fatalement se terminer devant une
feuille de papier vierge et un cendrier plein de cadavres, quand
je fus tout à coup tiré de mes pensées par un coup de sonnette
inattendu.
Je levai la tête. Je me persuadai que, le vendredi 9 juin, je
n'attendais personne à cette heure de nuit; mais, comme un second
coup de sonnette suivit de très près le premier, j'allai à la
porte et je tirai la serrure.
La porte ouverte, je vis une femme.
Elle se tenait enveloppée dans un manteau flottant qui était de
drap beige comme un vêtement de voyage, mais broché d'entrelacs
comme une sortie de bal. Cela se serrait autour du cou par une
chenille ronde et touffue d'où la tête émergeait à peine, toute
brune sous les cheveux teints en blond. Le visage était jeune,
sensuel, un peu railleur; deux yeux très noirs, une bouche très
rouge.
--Veux-tu bien me permettre de passer, dit-elle en penchant la
tête sur l'épaule.
Je m'effaçai, avec l'étonnement particulier d'un homme qui voit
entrer chez lui, à l'heure où l'on ne reçoit guère que les amies
les plus intimes, une femme qui ne lui rappelle pas le moindre
souvenir, et qui le tutoie dès la première phrase.
--Chère amie, lui dis-je timidement quand je l'eus suivie dans ma
chambre; chère amie, ne m'accuse pas, je te reconnais à merveille,
mais je ne sais par quelle infortune je ne puis à l'instant me
rappeler ton nom. Ne serait-ce pas Lucienne? ou Tototte?
Elle eut un sourire d'indulgence et, sans répondre, elle défit son
manteau. Sa robe était de soie vert-d'eau, ornée de gigantesques
iris tissés avec la robe elle-même et dont les tiges montaient en
fusées le long du corps jusqu'à un décolletage carré qui montrait
nu le bout des seins. Elle portait à chaque bras un petit serpent
d'or aux yeux d'émeraude. Un collier de grosses perles à deux
rangs brillaient sur sa peau foncée, en marquant la naissance du
cou qui était mobile et arrondi.
--Si tu me reconnais, dit-elle, c'est que tu m'as vue en rêve. Je
suis Callistô, fille de Lamia. Pendant dix-huit cents ans, mon
tombeau est resté en paix dans les bois fleuris de Daphné, près
des collines où fut la voluptueuse Antioche. Mais maintenant, les
tombeaux voyagent. On m'a emmenée à Paris et mon ombre suivait la
pierre qui contenait mes cendres fines. Longtemps encore, j'ai
dormi enfermée dans les caves glaciales du Louvre. J'y serais
toujours si un grand païen, un saint homme, M. Louis Ménard, le
seul qui se souvienne aujourd'hui des rites et des gestes divins,
n'avait prononcé devant ma tombe les paroles traditionnelles qui
savent rendre aux pauvres mortes une vie éphémère et nocturne.
Pendant sept heures, chaque nuit, je me promène dans ta sale
ville...
--Oh! pauvre fille! interrompis-je. Comme tu dois trouver le monde
changé!
--Oui et non. Je trouve les maisons noires; les costumes laids et
le ciel lugubre (quelle singulière idée vous avez eue de venir
habiter sous un pareil climat!) Je trouve que la vie est plus
sotte et que les gens ont l'air moins heureux; mais si j'ai une
stupéfaction, c'est bien de revoir à chaque pas toutes les choses
que j'ai connues. Comment! en dix-huit cents ans vous n'avez fait
que cela! Rien de plus nouveau? Rien de mieux, vraiment? Ce que
j'ai vu dans vos rues, dans vos champs, dans vos maisons, c'est
tout, c'est bien tout?... Quelle misère, mon ami!
L'étonnement qu'elle me vit prendre pouvait tenir lieu de
réplique. Elle sourit et s'expliqua:
--Tu vois comment je suis habillée? me dit-elle. J'ai la robe
qu'on a mise avec moi au tombeau. Regarde-la. De mon temps, on
s'habillait avec de la laine, du fil et de la soie. En revenant
sur terre, je croyais trouver tous ces vieux tissus disparus même
des mémoires. Je m'imaginais (pardonne-moi) qu'après de si longues
années les hommes auraient découvert des étoffes merveilleuses
comme le soleil ou la lune, et plus voluptueuses au toucher que
la peau d'une vierge ou d'un fruit. Mais non, de quoi vous
habillez-vous? de laine, de fil et de soie... Oh! je sais, vous
avez trouvé les cotonnades, et vous en enveloppez les nègres, qui
vous semblent inconvenants dans l'état où ils se promènent. C'est
peut-être extrêmement moral... Tu aimes beaucoup le coton? Tu es
fier de sa découverte? Moi, je ne peux pas même sentir sous mes
doigts cette chose qui colle et qui se défait. Enfin, avez-vous
une étoffe mieux drapée que la laine? non; plus fine que le fil de
lin? plus lumineuse que la soie... Mais réponds toi-même.
Elle poursuivit:
--De mon temps, on se chaussait avec du cuir... On connaissait
les mules, les souliers de couleur, les pantoufles fourrées, les
bottines montantes... Tiens, tes souliers de cycliste, découverts
avec une bride un peu plus haut, c'est une forme phrygienne.
Regarde maintenant les miens: ils sont en maroquin olive et dorés
aux petits fers comme une reliure. Admire-les. Tu n'en trouveras
pas d'aussi beaux chez le fournisseur de tes amies.
Elle poursuivit encore:
--De mon temps, pour faire les bijoux, on se servait de deux
métaux précieux: l'or et l'argent. En avez-vous trouvé un
troisième? On en faisait des colliers, des bagues, des bracelets,
des boucles d'oreilles, des diadèmes et des broches. J'ai retrouvé
tout cela rue de la Paix, identique. Nous connaissions les perles,
l'émeraude, le diamant, l'opale, la pierre de lune, le rubis, le
saphir et toutes les silices nuancées qui viennent de l'Arabie et
de l'Inde aujourd'hui comme autrefois. Par hasard, auriez-vous
créé une pierre précieuse en dix-huit siècles? Une seule, dis-m'en
une, je t'en prie! une pierre que je n'aie pas connue, une bague
que je n'aie pas mise à mon doigt; un bijou nouveau, même monté
en or comme les miens, puisque tu n'as pas de métal plus rare à
m'offrir, mais portant dans ses griffes une gemme inventée?
Sa voix s'était animée peu à peu jusqu'à un ton de reproche et de
dépit. Je fis un geste beaucoup plus calme.
--Callistô, répondis-je, tu me parais attacher une importance
exagérée aux ornements dont les femmes se chargent et qui n'ont
pas d'autre excuse que d'occuper, par leur choix difficile et leur
composition méticuleuse, une vie stagnante et désœuvrée. Il est
évident aujourd'hui, après dix mille ans d'efforts infructueux
chez tous les peuples, qu'une jeune fille ne saurait jamais être
plus belle par l'art du couturier, du brodeur et de l'orfèvre
qu'à l'instant où elle se montre toute nue comme les dieux l'ont
créée. Ce simple costume, je ne doute pas que les Grecs ne l'aient
connu...
--Mieux que tes compatriotes.
--Vous ne l'avez pas inventé; n'en sois pas fière. Je reconnais
que, de nos jours, on le travestit encore plus mal que du temps où
tu es née; mais du mauvais au pire la différence importe-t-elle?
On ne peut pas habiller les femmes. C'est un axiome. Nous ne le
détruirons pas. Si les vérités esthétiques pouvaient se démontrer
par théorèmes, M. Poincaré aurait déjà prouvé mathématiquement
qu'il est inutile d'exercer l'imagination humaine à la recherche
de cette découverte, aussi certainement chimérique que la
trisection des angles. Pour ma part, je ne m'afflige pas d'un
insuccès qui persiste parce qu'il est éternel; et je me contente
d'admirer la femme dans sa pureté primitive (qui, elle aussi, est
immuable) avec l'émotion antique de ceux qui touchèrent Hélène.
Elle me regarda plus fixement en penchant la tête vers moi, et me
dit avec lenteur:
--Es-tu sûr, ô présomptueux! que les femmes n'aient pas changé?
II
Ce qu'elle fit immédiatement après avoir dit ces mots, je ne sais
si je l'ai vu, dans le trouble où j'étais.
Comment elle quitta ses bagues, fit glisser quatre bracelets,
ouvrit son collier, laissa tomber ses vêtements en même temps que
ses lourds cheveux, je ne pourrais le dire. Ce fut si rapide et
si éclatant qu'il m'en est resté dans la mémoire un éblouissement
plein d'ombres.
Jusque-là, je n'avais pas cru avec certitude à la réalité de
l'aventure. Les apparitions longtemps prises pour surnaturelles,
et désormais tenues plus volontiers comme obéissant aux lois
d'une nature profonde et mal connue, se présentent parfois avec
les caractères d'une matérialité qui n'est démentie par aucun de
nos sens et qui peut égarer un esprit incrédule ou simplement
prévenu contre l'invraisemblance.
Je me demandais depuis une heure si je n'étais pas mystifié par
une lectrice extravagante: quelque étrangère, pensais-je, assez
immodeste et assez délibérée pour se rendre la nuit dans une
chambre à coucher où on ne l'invite point, veut sans doute faire
oublier le dessein banal qui l'entraîne, en considération du soin
qu'elle apporte à le dissimuler dans une robe de théâtre. J'avais
répondu dans le sens où elle me conduisait elle-même, avec la
réserve d'un interlocuteur complaisant qui, par déférence ou par
curiosité, ne veut pas déchirer trop tôt le tissu d'une comédie
laborieuse et intéressante.
Mais dès qu'elle fut nue, je compris qu'elle venait à moi du fond
du passé...
Je me souviens très bien qu'au moment où j'en eus la certitude,
j'ébauchai, si je n'achevai pas, tous les mouvements qu'un
instinct religieux m'inspirait invinciblement. Je me retins à
ma chaise pour ne pas me mettre à genoux et je la regardais, en
inclinant le front, avec un sentiment de sacrilège, comme si une
personne aussi miraculeuse ne devait pas être contemplée avec les
mêmes yeux qui voyaient les femmes vivantes.
Callistô était grande. Elle avait le torse étroit et rond, la
taille haut placée, les jambes très longues. Ses articulations
fines étaient d'une fragilité qui me ravissait; et même dans ses
cuisses musclées on devinait des os délicats. Épilée, mais pure
et sans fards, sa peau luisait comme au sortir du bain, brune
d'un léger ton uniforme, presque noire au bout des seins, au bord
allongé des paupières et dans la ligne courte du sexe. Je ne
saurais expliquer comment sa beauté ne pouvait s'être accomplie ni
sous notre climat, ni même dans notre temps, car cette évidence
ne naissait d'aucun détail, mais seulement d'une harmonie et
peut-être d'une clarté. Pour affirmer une différence entre elle
et les femmes de mon époque, j'étais obligé de croire sans autre
preuve à mon discernement, comme un collectionneur distingue le
vrai du faux sans que parfois il puisse démontrer qu'il se fonde
sur un indice particulier pour établir sa conviction.
Comme pour se mettre à ma portée, elle s'étendit sur une chaise
longue.
--Vous auriez pu au moins perfectionner les femmes, reprit-elle
en souriant. Et, tu le vois, les races ont perdu. Vos médecins,
qui méprisent les nôtres, pourquoi laissent-ils aujourd'hui tes
maîtresses moins belles que mes sœurs? La terre où nous vécûmes
ne s'est pas engloutie. L'Oronte descend toujours du fond des
montagnes de cèdres. Smyrne survit. Sparte est morte, mais Athènes
est ressuscitée. Siècle vaniteux et débile, pourquoi remplaces-tu
les Ioniennes par le mélange des Levantines, et que n'as-tu créé
des sélections de femmes, comme tu crées des familles de roses? Tu
ne peux pas. Ton effort est celui d'un enfant. Le nôtre fut celui
des dieux.
Pendant qu'elle me parlait (je n'étais guère en esprit de discuter
contre elle), une terreur comme on n'en a guère que dans le
frisson du demi-sommeil, m'étreignait les tempes. Je tremblais
qu'elle ne me quittât tout à coup, comme un être fluide, un
néant de lumière, et je me demandais si mes yeux seuls auraient
l'illusion de sa présence charnelle; si je pourrais, du bout du
doigt, sur la peau tendre de sa hanche, la toucher.
--Viens! dit-elle en riant. Je ne suis pas une ombre. Donne-moi la
main.
Et cambrant les reins sur la chaise longue, elle passa mon bras
autour de son corps, qui pesa, voluptueux, sur mes doigts.
Puis, avec un entêtement qui ne voulait point se démentir, elle
reprit sa conférence.
--Mille ans avant que je ne fusse belle, les hommes s'unissaient
aux femmes à peu près comme les boucs aux chèvres. Tu as lu
Homère? Ni Argos, ni Troie, n'ont connu d'autres plaisirs que ceux
de l'acte sauvage dont les animaux se contentent. Même le baiser
sur la bouche était ignoré de Briséis. Jamais Andromaque ne tendit
sa poitrine à d'autres lèvres qu'à celles de son petit enfant.
Jamais autour des flancs d'Hélène, une main ouverte et légère ne
souleva le frémissement qui naît de la caresse humaine.
Elle ferma les yeux.
--Et puis, tout à coup, en un jour, l'antique Orient où je suis
née prit aux dieux, comme un feu éternellement jeune, le seul don
qui les distinguât des autres habitants de la terre: il inventa la
volupté.
» O jours de sève! jeunesse du monde! Pour la première fois,
les lèvres d'un homme et d'une femme, laissant les fruits, se
savourèrent. La grande âme brûlante d'Aphrodite inspira le corps
des amants, et chaque jour un plaisir nouveau--un plaisir nouveau,
tu m'entends?--descendait de l'Olympe bleu dans les larges lits
gémissants. Ce fut une ivresse effrénée: de Babylone au mont Eryx,
tous les parfums, toutes les soieries, les fleurs, les arts et
les femmes, formèrent le triomphe qui suivit la découverte de la
joie. Les jeunes filles enfin libérées d'une barbarie héréditaire,
conscientes de leurs sens et de leurs désirs, ouvrirent leurs
narines à la rose et leurs corps charmants à la bouche. Pendant
des siècles on augmenta le trésor des sensualités. De mon temps,
dans Antioche et dans Alexandrie, les femmes l'enrichissaient
encore. Moi-même, moi, Callistô, fille de Lamia, c'est moi qui ai
trouvé ceci...
Mais je reculai...
Elle se rit.
--Ah! tu as peur! Eh bien, parle à ton tour; voyons! Pendant les
dix-neuf cents ans de mon sommeil dans le tombeau, quelle joie
inconnue avez-vous conquise? Je te demandais tout à l'heure une
perle nouvelle. Je te demande maintenant un amour que je n'aie
pas expérimenté. Sans doute, depuis si longtemps, on a dû révéler
des jouissances toutes neuves. J'attends que tu m'invites à les
partager.
Elle se maintenait avec sécurité dans ses positions d'ironie et je
devinai bien que pendant ses longues courses nocturnes à travers
la ville, elle avait essayé en vain de compléter son éducation;
aussi ne tentai-je rien dans cette impossible voie.
--Prends patience, lui dis-je simplement. Vois-tu, nous avons
commencé par tout oublier. Et puis, nous réinventons. C'est ce
qu'on appelle l'histoire de la civilisation moderne. Il est
arrivé au monde, peu d'années après ton trépas, des calamités
sans exemple et qui auraient pu être irréparables. Ce fut d'abord
la naissance et la singulière fortune d'une religion qui, à son
origine, était moralement admirable; mais qui, dénaturée par des
israélites trop grossiers ou trop adroits, a stérilisé l'effort
de ta race et semé du sel sur les ruines d'Athènes. Ensuite, ce
furent des invasions de barbares; quand le déluge de Judée eut
pourri le bois du vaisseau, les rats y pénétrèrent et le mirent
en pièces. Cela dura jusqu'au jour nouveau où l'on vit monter
de l'Orient, comme une aurore, les livres sauvés du désastre et
revenus de Constantinople. Nous mîmes cent ans à les lire. Depuis
qu'ils sont étudiés, trois siècles à peine ont vécu. Mais le temps
est à nous, peut-être. Laisse-nous le temps, Callistô.
Elle eut un sourire de dérision.
--Trouveras-tu, répondit-elle, dans les parchemins de tes musées
la tradition de Rhodopis? Vos archéologues, qui possèdent si bien
la politique de Périclès et la stratégie d'Alexandre, ont-ils
reconstitué la science d'Aspasie et de Thaïs? Savent-ils si la
tombe où repose la poussière fine de Phryné n'a pas enfermé pour
toujours le secret d'une volupté perdue?
» Cette tradition, je l'ai encore. Veux-tu la connaître? Je te
l'abandonne...
III
Quelles que soient les curiosités des jeunes filles qui liront
ce fragment de mémoires, je ne pousserai pas plus avant la
description de ce qui suivit; d'abord parce que j'ai déjà écrit,
sur les documents de Callistô, tout un livre qui est _Aphrodite_;
et ensuite, parce qu'une certaine réserve me retiendrait peut-être
encore, à présenter, sous une forme personnelle, le détail d'une
nuit excessive.
Callistô mit pied à terre vers midi. Elle me fit observer avec
douceur que le soleil était levé déjà, et que, par la faute d'un
éclairage perfectionné, nous ne nous en étions pas aperçus.
--Vous détruisez la Nuit; vous ne connaissez plus l'Aube,
dit-elle d'une voix triste. Autrefois, le spectacle des lueurs
du matin était la récompense des longues veilles épuisantes.
Maintenant, vous passez votre vie dans une lumière monotone et
vous ne savez même plus regarder les Ténèbres.
Je m'inquiétai.
--Midi!... mais tu m'avais parlé, pour toi, d'une vie bornée aux
heures nocturnes. Comment puis-je encore te garder ici?
--C'est affaire entre moi et Perséphone, fit-elle avec un sourire
singulier. Causons. Je n'ai pas fini d'injurier ton époque.
J'étais un peu las, et cependant nerveux.
--Assez, dis-je, je t'en prie. Parlons de nous, veux-tu? Laissons
le monde, meilleur ou pire... Toi seule m'intéresses.
--Alors, écoute-moi. Tu n'es pas convaincu. Je continuerai jusqu'à
ce que tu avoues. Vraiment, je reviens désolée de mon second
voyage sur la terre. J'aurais dû rester au tombeau, avec le rêve
d'un temps plus pur où j'avais grandi dans la joie. J'ai besoin
de dire à quelqu'un sur quelles déceptions je termine ma promenade
et que j'en veux à ton siècle pour toutes les surprises qu'il ne
m'a pas offertes. Vois-tu, le monde est un jeune homme qui donnait
des espérances et qui est en train de rater sa vie.
--Je ne sais pas... Il me semble pourtant que nous avons beaucoup
pensé, beaucoup créé depuis ta mort. Le siècle où nous vivons
n'est pas si méprisable.
--Il l'est! un peu par son impuissance et plus encore par sa
fatuité. Non! vous ne pensez pas; et vous ne créez pas! Vous êtes
des Phéniciens habiles à reproduire les modèles inventés par ma
race, mais ailleurs que chez nous vous ne les trouvez pas, et vous
n'existez que dans notre ombre.
Elle fit un geste.
--Promène-toi dans les rues de Paris. Partout notre âme éternelle
éclate à la façade des monuments, aux chapiteaux des colonnes et
sur le front des statues. Après avoir échafaudé, pendant un moyen
âge barbare et chétif, de misérables bâtisses qui s'écroulent déjà
(c'est heureux!), vous, les hommes des temps modernes, incapables
de créer, vous êtes revenus à nos ruines et depuis quatre cents
ans vous faites des mosaïques de pierre avec les morceaux de nos
temples. Une colonne trouvée en Sicile a engendré deux mille
églises et autant de gares de chemins de fer. Même à des besoins
nouveaux vous ne savez pas donner une architecture nouvelle. Avec
l'airain de vos canons vous recopiez la colonne trajane, et vous
faites des salles de quatuor qui sont du style corinthien. Après
nous qui sculptions le marbre et qui fondions le bronze au moule,
vous n'avez rien trouvé, pas une pierre naturelle, pas un alliage
chimique, plus digne de reproduire la figure humaine. Et le seul
grand de vos sculpteurs n'est devenu ce qu'il a été que parce
qu'on a trouvé sous terre un torse d'Apollonios, un débris sans
tête, sans bras et sans jambes; une ruine lamentable, mais œuvre
créée, celle-là; œuvre créatrice. Écoliers!
Elle prit deux livres dans une bibliothèque et les jeta sur le
tapis.