SANGUINES
ŒUVRES DE PIERRE LOUŸS
ASTARTÉ, poèmes.--1892 épuisé.
LES CHANSONS DE BILITIS.--1894 1 vol.
APHRODITE.--1896 1 vol.
LA FEMME ET LE PANTIN.--1898 1 vol.
LES AVENTURES DU ROI PAUSOLE.--1901 1 vol.
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
50 exemplaires numérotés sur papier de Hollande.
15 exemplaires numérotés sur papier du Japon.
15 exemplaires numérotés sur papier Whatmann.
PIERRE LOUŸS
SANGUINES
ONZIÈME MILLE
PARIS
BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11
1903
Tous droits réservés.
A MON FRÈRE
L'HOMME DE POURPRE
I
Dans les jardins verts de la blanche Ephèse, nous étions deux
jeunes apprentis avec le vieillard Bryaxis.
Lui, venait de s'asseoir dans un siège de pierre aussi pâle que
son visage. Il ne parlait point. Il grattait la terre du bout de
son bâton usé.
Nous, par respect pour son grand âge et pour sa grande gloire
plus vénérable encore, nous nous tenions debout en face de sa
personne, adossés à deux cyprès noirs et n'osant ouvrir la bouche
alors qu'il ne disait rien.
Immobiles, nous le considérions avec une sorte de piété dont il
semblait avoir conscience. Nous lui savions gré de survivre à
tous ceux que nous aurions voulu connaître; nous l'aimions de se
montrer à nous, simples enfants nés trop tard pour entendre les
voix héroïques; et, pressentant les jours prochains où personne
ne le verrait plus, nous cherchions en silence les invisibles
liens qui l'unissaient à son œuvre éclatante. Ce front avait
conçu, ce pouce avait modelé dans l'argile de l'ébauche, une frise
et douze statues pour le tombeau de Mausole, les cinq colosses
dressés devant la ville de Rhodes, le Taureau de Pasiphaé qui fait
rêver les yeux des femmes, le formidable Apollon de bronze et le
Séleucos Triomphant de la nouvelle capitale... Plus je contemplais
leur auteur, et plus il me paraissait que les dieux avaient dû
façonner de leurs mains ce sculpteur de la lumière, avant de
descendre jusqu'à lui pour qu'il les révélât aux hommes.
Tout à coup, un pas de course, un sifflet, un cri de gaieté: le
petit Ophélion bondit entre nous.
--Bryaxis! fit-il. Ecoute ce que toute la ville sait déjà. Si je
suis le premier à te l'apprendre, je déposerai une fève devant
l'Artémis... Mais d'abord, salut! J'avais oublié.
Vite, il nous fit du coin de l'œil un clignement qui pouvait
passer aussi pour un salut, à moins que cela ne voulût dire:
préparez-vous bien. Et aussitôt, il commença:
--Tu savais, mon bon vieux, que Clésidès faisait le portrait de la
Reine?
--On m'en avait parlé.
--Mais la fin de l'histoire, on te l'a dite aussi?
--Il y a donc une histoire?
--S'il y en a une! Tu ne sais rien! Clésidès était venu tout
exprès d'Athènes, il y a huit jours. On l'amène au palais, la
Reine n'était pas prête! elle se permettait d'être en retard.
Enfin elle se montre, salue à peine son peintre, et pose... si
l'on peut appeler cela poser. Il paraît qu'elle remuait tout le
temps, sous prétexte que l'amour lui avait donné des crampes.
Clésidès dessinait tant bien que mal, au vol des gestes, et de
très méchante humeur, comme tu peux l'imaginer. Son esquisse même
n'était pas faite, quand voici la Reine qui se retourne et déclare
qu'elle veut poser de dos!
--Sans raison?
--Parce que son dos, disait-elle, est aussi parfait que le reste
et doit figurer dans le tableau. Clésidès a beau protester qu'il
est peintre et non statuaire, qu'on ne tourne pas derrière un
panneau et qu'on ne peut dessiner une femme vue de tous les côtés
sur la même planche, elle répond que c'est sa volonté, que les
lois de l'art ne sont pas les siennes, qu'elle a vu le portrait
de sa sœur en Perséphone, de sa mère en Dêmêtêr, et qu'elle,
Stratonice, à elle toute seule, posera pour les Trois Grâces.
--Ce n'est pas bête, dit Bryaxis.
Notre camarade s'offusqua.
--Pourtant si Clésidès avait répondu non? Il en était libre, je
pense. On ne donne pas d'ordres à un artiste. Cette petite en use
avec nous d'une façon que nous ne supporterons pas. Jamais son
père n'aurait fait cela! Lorsqu'il mit le siège devant Rhodes où
Protogène travaillait son Iasyle...
--Je sais, dit Bryaxis. Continue.
--Bref. Clésidès était fort en colère, encore qu'il n'en montrât
rien. Il termine son étude de dos, la Reine se lève, lui demande
de revenir le lendemain, il accepte et la quitte. Bon.
Ophélion se croisa les bras.
--Le lendemain, savez-vous qui l'attendait? Une servante sur un
tabouret.
--Stratonice, dit-elle, est fatiguée, ce matin. Elle ne posera
plus, mon maître, et c'est moi qui la remplacerai tant que son
portrait ne sera pas fini. Ainsi en a-t-elle décidé.
Nous éclatâmes de rire et Bryaxis lui-même ne s'en défendit point.
Ophélion poursuivait gaiement:
--L'esclave n'était pas mal faite. Clésidès poussa les scrupules
jusqu'à lui donner les crampes de rigueur afin qu'elle ressemblât
ainsi de plus près à sa maîtresse. Puis il expliqua d'un ton sec
qu'il n'avait plus besoin d'elle, et rentra chez lui avec ses
dessins.
--Cette fois, il a eu raison! m'écriai-je. La Reine se moquait,
vraiment.
--En chemin, comme il passait le long du port marchand, il aperçut
un marinier dont quelqu'un lui avait dit qu'il voyait la Reine
en secret, bien que personne n'en eût la preuve. C'est Glaucon,
vous le connaissez bien. Clésidès le manda chez lui, le paya, le
fit poser et quatre jours plus tard il avait terminé deux petits
tableaux injurieux qui représentaient la Reine entre les bras de
cet homme, d'abord de face et ensuite de dos...
--Comme elle l'avait désiré, interrompis-je.
--A peu près. La nuit dernière (à quelle heure? on n'en sait
rien), il a fixé les deux planches peintes au mur du palais de
Seleucos: sans doute il a pu s'enfuir sur une barque après sa
vengeance publiée, car on ne trouve sa trace nulle part.
Nous nous récriâmes:
--La Reine va en mourir de rage!
--La Reine? Elle le sait déjà et si elle est furieuse au fond,
elle le dissimule à merveille. Pendant toute la matinée, une foule
énorme a défilé devant ces affiches à scandale. On a prévenu
Stratonice, qui a voulu voir, elle aussi. Suivie de quatre-vingts
personnes de la cour, elle s'est arrêtée devant chacun des deux
sujets, approchant et reculant pour juger tour à tour du détail
et de l'ensemble... J'étais là, et comme je la suivais des yeux
avec frisson, me demandant qui de nous elle allait mettre à mort
lorsque sa fureur éclaterait: «Je ne sais pas lequel est le
meilleur, dit-elle; mais tous deux sont excellents.»
Bryaxis, au milieu de notre exultation, leva simplement les
sourcils en donnant à son vieux visage les plis de la surprise et
de l'estime:
--Elle prouve qu'elle n'est pas moins spirituelle qu'impudente,
fit-il. L'histoire est curieuse en effet. Mais comment en
êtes-vous si fiers, mes enfants? Il me semble que le rôle de
l'artiste ne vaut pas celui du modèle, dans l'anecdote que je
viens d'entendre?
--Si la Reine avait osé, dit Ophélion, elle aurait fait poursuivre
Clésidès jusqu'au delà des mers, et tuer comme un chien. Mais
alors tout le pays grec l'aurait traitée en femme barbare, elle
qui veut se croire Athénienne par le hasard qui l'a fait naître
dans un Parthénon devenu Porneion. Stratonice tient l'Asie dans sa
main comme une mouche, et elle a reculé devant un homme qui a pour
toute arme une boulette de cire. Désormais l'Artiste est le roi
des rois, le seul être inviolable qui vive sous le soleil. Voilà
pourquoi nous sommes fiers!
Le vieillard fit une moue assez dédaigneuse:
--Tu es jeune, répliqua-t-il. De mon temps on disait déjà la même
formule, et peut-être avec plus de raisons. Lorsque Alexandre,
timidement, essayait d'expliquer «pourquoi» tel tableau lui
paraissait bon, mon ami Apelle le faisait taire en disant qu'il
prêtait à rire aux gamins qui broyaient ses couleurs. Et Alexandre
s'excusait... Eh bien! je n'ai jamais trouvé que ces sortes
d'anecdotes valussent le mal qu'on se donne pour en faire le
récit. Quels que soient le respect ou la hauteur du roi envers
les peintres contemporains, les tableaux n'en sont ni meilleurs
ni pires: tout cela est donc indifférent. Au contraire, il peut
être bon et même grand, qu'un artiste ose et puisse se mettre, non
pas au-dessus du roi quelconque dont l'armée passe le long de ses
murs, mais plus haut que les lois humaines, et plus haut que les
lois divines, le jour où ses muses lui commandent de fouler aux
pieds tout ce qui n'est pas elles.
Bryaxis s'était dressé.
Nous murmurâmes:
--Qui a fait cela?
--Personne, peut-être, dit le vieillard avec un songe dans les
yeux. Personne... si ce n'est Parrhasios... Et encore fit-il
bien?... Je le croyais autrefois. Aujourd'hui, je ne sais plus que
penser.
Ophélion me jeta un regard étonné. Mais je ne pouvais rien lui
apprendre.
--Nous ne te comprenons pas, dis-je à Bryaxis.
Il pensa nous mettre sur la voie.
--Le Prométhée... fit-il tout bas.
--Eh bien?
--Vous ne savez pas?... Vous ne savez pas comment Parrhasios a
peint le Prométhée de l'Acropole?
--On ne nous l'a pas dit.
--Vous ne connaissez pas cette horrible scène? la tragédie de mort
et de hurlements d'où ce tableau est sorti dans le sang comme
l'enfant d'une accouchée?
--Parle... Dis-nous toute la scène; nous n'en savons rien.
Un instant, Bryaxis suspendit son regard sur nos jeunes têtes
comme s'il hésitait à nous plonger de force un pareil souvenir
dans l'âme...
Puis il se détermina:
--Eh bien! oui. Je vous la dirai.
II
Ce que je vous raconte, mes enfants, s'est passé la dernière année
de la cent septième Olympiade, l'année même où Platon mourut: il y
a bien cinquante ans de cela.
J'étais alors dans Halicarnasse et je venais d'achever ma part
de labeur au tombeau de Mausole le Chevelu: part ingrate s'il
en fut jamais. Scopas qui nous dirigeait avait trouvé bon de
décorer tout seul la façade orientale du monument, c'est-à-dire
qu'à l'heure du matin où se font les sacrifices, les marbres de
notre maître resplendissaient en pleine lumière, et, vraiment, on
ne voyait qu'eux. A son camarade Timothée, il avait attribué la
face latérale sud, un peu moins intéressante et deux fois plus
étendue. Leokharès s'était chargé du fronton occidental; quant
à moi, j'avais pris ce dont personne ne voulait, le côté nord,
travail énorme et perpétuellement dans l'ombre. Pendant cinq ans,
je sculptai ainsi des Victoires et des Amazones qui vivaient au
soleil comme des femmes, mais chaque fois qu'il me fallait en
fixer une pour toujours dans la zone obscure du mausolée, il me
semblait la voir mourir, et je pleurais, mes petits enfants.
Enfin, ma tâche vint à son terme. Je me préoccupai de rentrer en
Attique. Cette année-là, comme aujourd'hui, la mer Egée était
peu sûre. Guerre partout. Haines de ville à ville. Athènes,
d'ailleurs, était vaincue. Le jour où je voulus partir, je ne
trouvai pas d'armateur qui se souciât d'aller au Pirée. Les
Cariens, en bons négociants, se retournaient vers le vainqueur,
et dès que la prise d'Olynthe eut fait tomber Khalkis dans les
mains du Macédonien, tous les marchands d'Halicarnasse gonflèrent
leurs voiles vers l'Eubée pour y vendre des robes de Cos avec des
courtisanes de Cnide.
Moi aussi, je partis pour Khalkis. L'Euripe, me disais-je, n'est
pas large, et d'Aulis, par Tanagre et la route d'Akharnées,
j'aurai bientôt gagné Athènes. Ce voyage sur mer fut désagréable;
on me traita fort mal dans mon coin, où pourtant je tenais peu
de place. Mon nom alors n'avait pas le même son qu'aujourd'hui
sans doute, et le Mausolée était trop neuf pour mériter qu'on
l'estimât. Les autres passagers se contentaient de savoir que
j'étais citoyen d'Athènes, et cela suffisait bien pour qu'ils se
moquassent, puisque Athènes était malheureuse.
Un matin, le soleil avait déjà passé les cimes des hauteurs
orientales, lorsque nous abordâmes à Khalkis au milieu d'une foule
immense. Je m'y perdis avec plaisir.
En interrogeant quelqu'un, j'appris qu'il y avait hors des portes
un extraordinaire marché. Philippe, à la chute d'Olynthe, après
avoir rasé la ville, avait emmené en esclavage la population tout
entière: environ quatre-vingt mille têtes. La vente avait lieu
depuis deux jours. On comptait qu'elle durerait trois mois.
Aussi la ville regorgeait-elle d'étrangers, d'acheteurs et de
curieux. Mon interlocuteur, qui était marchand de vins, ne se
plaignait pas de cette cohue; mais il me confia que son voisin,
lequel vendait à l'ordinaire des esclaves cotés fort cher, s'était
ruiné du jour au lendemain, tant la baisse avait été prompte.
J'entends encore le tavernier me dire avec de grands gestes:
--Enfin, un Thrace de vingt ans, on sait ce que cela vaut, par les
dieux! Quand on en achetait douze pour cultiver une plaine, on
comptait bien douze sacs d'or frappés à la chouette! Eh bien! va,
va marquer les prix; le cours est tombé à cinquante drachmes. Juge
par là des autres! Jamais cela ne s'est vu! Il y a trois mille
vierges au marché: on les écoule à vingt-cinq drachmes; ne crois
pas que je parle au hasard: vingt-deux, vingt-cinq, vingt-huit
drachmes lorsqu'elles ont la peau très blanche. Ah! Philippe est
un grand roi!
Cet homme me dégoûtait. Je me séparai de lui, et je suivis la
multitude jusqu'au delà des portes ouvertes, dans la vaste prairie
en pente où les Olynthiens étaient parqués.
A grand'peine je me frayais un chemin entre les groupes en
mouvement, et je ne savais plus dans quel sens diriger une marche
si contrariée, lorsque je vis passer devant moi un cortège
extravagant et majestueux devant lequel la foule s'écartait.
Six esclaves sarmates s'avançaient deux par deux, chacun portant
une charge d'or et des coutelas à la ceinture. Derrière eux, un
négrillon tenait horizontalement comme une patère à libations,
une longue crosse de cèdre rose serrée par un lacet d'or: la
canne auguste du Maître. Enfin, gigantesque et pesant, couronné
de fleurs, la barbe imprégnée de parfums, soutenu par les deux
épaules aux cous de deux jolies filles, enveloppé dans une robe de
pourpre dont la surface était énorme et repoussant les herbes avec
ses larges pieds, je vis Parrhasios lui-même, semblable au Bakkhos
indien, et ses yeux s'abaissèrent sur moi.
--Si tu n'es pas Bryaxis, me dit-il en fronçant le sourcil,
comment te permets-tu de prendre son visage?
--Et toi, si tu n'es pas le fils de Sémélé, qui t'a donné ces
vastes boucles, cette stature dionysiaque et cette robe de pourpre
tissée par les Grâces de Naxos?
Il sourit. Sans même dégager son bras du soutien charmant qui
l'élargissait, il me tendit comme un plat d'or par-dessus une
courtisane, sa grande main chargée d'anneaux, et serra la mienne
sur un sein découvert.
--Khariklo, dit-il à la jeune fille de droite, prends mon ami d'un
bras qui lui soit doux, et continuons notre promenade. Bientôt le
soleil serait trop ardent pour que ton fard n'en souffrît point.
Nous repartîmes donc tous enlacés. Parrhasios imprimait à la
marche un balancement vaste et scandé, pompeux comme un hexamètre
où le petit pas des femmes eût battu le dactyle.
En trois mots, il s'enquit de mes œuvres et de ma vie. A chacune
de mes réponses, il disait vivement: «C'est parfait», afin de
couper court aux explications. Puis il se mit à parler de lui.
--Comprends bien que je t'ai pris sous ma protection, disait-il,
car pas un citoyen d'Athènes, hors moi seul, n'est en sûreté chez
le Macédonien, et si le moindre différend t'avait conduit devant
la justice, je n'aurais pas donné deux oboles, ce matin, de ton
indépendance. Désormais, te voilà tranquille.
--Je ne suis pas, répondis-je, d'un naturel tremblant; mais je ne
doute guère qu'ici même et si tu donnais ton nom...
--C'est fait, déclara-t-il. Je me suis annoncé. Lorsque Philippe
a su que je lui faisais l'honneur de visiter sa nouvelle ville où
il n'installe que des goujats, il a dépêché sur ma route à dix
stades du pont de l'Euripe un officier de son palais. Cet homme
m'apportait des présents royaux, entre autres six colosses du Nord
et les deux belles filles que tu vois: la force pour m'ouvrir la
marche, la grâce pour fleurir ma personne.
--Des Macédoniennes? demandai-je.
--Macédoniennes de Rhodes! firent-elles en éclatant de rire.
Et Parrhasios, d'un geste généreux, conclut:
--Elles seront dans ton lit ce soir. Moi, j'en ai laissé d'autres
avec mes bagages; mais tu peux être seul, ami: accepte ces roses
de ma main. Leur jeune peau doit être éclatante sur un tapis de
pourpre sombre.
Nous approchions du grand marché. Il s'arrêta, et, me regardant:
--Au fait, tu ne me demandes pas ce que je viens chercher ici!
--Je n'osais.
--Le devines-tu?
--Non certes. Je ne pense pas que tu veuilles un esclave, puisque
Philippe te donne les siens. Ni une femme, puisque celles-ci...
--Je suis venu d'Athènes à Khalkis pour trouver un modèle, mon
petit. Te voilà tout surpris. Je m'y attendais bien.
--Un modèle? Il n'y en a donc plus entre l'Académie et le Pirée?
--Environ quatre cent quarante mille, pour moi, dit Parrhasios
orgueilleusement; la population de l'Attique. Et cependant je
cherche un modèle au marché des Olynthiens. Voici pourquoi. Tu vas
comprendre.
Il se redressa:
--Je fais, dit-il, un Prométhée.
En prononçant un pareil nom, il resta la bouche ouverte et toute
l'horreur de son sujet passa dans le pli de ses sourcils.
--Des Prométhées, tu le sais, il y en a sous tous les portiques.
Timagoras en a vendu un. Apollodore en a tenté un autre. Zeuxis a
cru pouvoir... mais pourquoi rappeler tant de piteuse peinture? On
n'a jamais fait de Prométhée.
--Je le crois, répondis-je.
--On a représenté des paysans nus attachés sur des rochers de bois
et le visage tordu par je ne sais quelle grimace qui trahit un
mal de dents; mais Prométhée Forgeron du Feu, Prométhée Créateur
de l'Homme et sa lutte avec l'Aigle-Dieu entre le Caucase et la
Foudre, ah! non! Bryaxis! on n'a pas fait cela. Ce Prométhée
grandiose, je le vois comme ta face, et je veux en clouer l'image
à la muraille du Parthénon.
Disant cela, il quitta l'appui de ses deux femmes, prit sa canne
d'or au petit porteur et traça de grands gestes dans l'air.
--Depuis deux mois j'y travaillais, j'avais trouvé des rochers
superbes dans les domaines de Kratès au promontoire d'Astypalée.
Toutes mes études étaient finies. Le fond de mon paysage: prêt.
La ligne de la figure: en place. Et tout à coup me voici barré:
je ne peux pas trouver une tête. Oh! s'il s'agissait d'un Hermès,
d'un Apollon ou d'un Pan, tous les citoyens d'Athènes seraient
fiers de poser chez moi; mais prendre pour modèle un homme dont
le génie resplendisse sur le visage et ligoter cet homme par les
pieds, par les poings, sur la charpente d'un praticable, tu le
vois bien, ce n'est pas possible. On ne peut disloquer ainsi que
les membres d'un esclave. Et ces gens ont des têtes de brutes! Ce
sont des Encelades, des Typhons; ce ne sont pas des Prométhées.
Pourquoi? parce que nous manquons d'esclaves qui aient été de
libres Hellènes. Eh bien! Philippe nous en apporte; je suis venu
les prendre où il les vend.
Je frémis.
--Un Olynthien? dis-je. Un allié vaincu? Mais où comptes-tu faire
ce tableau?
--A Athènes!
--Sur le sol d'Athènes ton esclave sera libre.
--Il sera selon ma volonté.
--Mais alors, si tu le traites en captif, n'as-tu pas peur que les
lois...?
--Les lois? dit Parrhasios avec un sourire. Les lois sont dans
ma main comme les plis de ce manteau, que je jette derrière mon
épaule.
Et d'un mouvement magnifique, il s'enveloppa de pourpre et de
soleil.
III
Le marché aux Olynthiens s'étendait devant nous.
A perte de vue, et formant en ligne droite six larges voies
parallèles, des estrades de planches étaient dressées sur des
tréteaux de hauteur médiocre qui montaient environ à mi-cuisse des
passants.
La population de toute une ville se massait là devant une seconde
foule: l'une, marchandise, et l'autre, acheteuse. Quatre-vingt
mille hommes, femmes, enfants, les mains liées derrière le dos,
les pieds entravés de cordes lâches, attendaient, la plupart
debout, le Maître inconnu qui les emmènerait vers un point
mystérieux de la terre hellène. Un soldat en gardait quarante et
s'improvisait crieur d'hommes. Derrière les tables, des serviteurs
ramassés dans les faubourgs, faisaient circuler l'eau et le pain
nécessaires à la nourriture de cette multitude asservie, et un
grand bruit s'élevait toujours, comme la voix perpétuelle d'une
fête.
Parrhasios pénétra dans la rue principale où s'exposaient à droite
et à gauche, nus comme un peuple de marbre, les jeunes gens et
les jeunes filles qui avaient paru valoir les hauts prix. A mon
étonnement, je ne surpris rien de morne dans leurs regards plutôt
curieux. La douleur humaine a son terme que la jeunesse voit venir
bientôt. Depuis la ruine de leurs maisons, ces beaux êtres avaient
usé jusqu'au bout tout ce qu'ils pouvaient donner de jours et de
nuits à l'appréhension ou au désespoir: rien n'en paraissait plus
sur leurs physionomies. Les jeunes gens sans doute avaient repris
confiance dans leur évasion future. Peut-être les jeunes filles
songeaient-elles à l'amour dont on allait combler leur couche et
qu'elles méconnaissaient assez pour le convoiter, quel qu'il fût.
Bref, par inconscience ou par bravade, ils affectaient une bonne
humeur.
La foule autour d'eux se poussait, empressée à l'examen, plus
indécise devant l'achat. Peu d'hommes se décidaient vite au milieu
d'une telle mise en vente. On touchait beaucoup aux esclaves.
Des mains éprouvaient les muscles d'une jambe, la délicatesse
d'une peau, la fermeté d'un sein tendu, la carrure d'un poing
viril. Et puis ces gens passaient à l'estrade voisine, espérant
trouver mieux encore. Parrhasios fit halte un instant aux pieds
d'une adolescente élancée, dont la longue forme blanche était une
harmonie.
--Voilà, dit-il, une belle enfant.
Aussitôt le vendeur se précipita:
--C'est la plus belle du marché, seigneur. Vois comme elle est
droite! et comme elle est blanche! Seize ans depuis hier...
--Dix-huit, rectifia la jeune fille elle-même.
--Tu mens, par Dzeus! Elle n'en a que seize, seigneur, il ne faut
pas la croire. Regarde ses cheveux noirs relevés par le peigne.
Quand elle les dénoue, ils lui tombent aux jarrets. Regarde ses
mains, ses longs doigts qui n'ont pas même touché la quenouille.
Elle est fille d'un sénateur...
--Ne parle pas de mon père, fit-elle très gravement.
--Quand je ne le dirais pas, cela se verrait, affirma le vendeur.
Elle est belle comme une Néréide, souple comme une épée, douce
comme une biche au bois,--enfin voici qui vaut tout le reste:
vierge comme à sa naissance.
Et la brusquant de ses mains cyniques, il nous en découvrit la
preuve.
Parrhasios battait le sol sec du bout de sa canne sonore.
--Vierge, dit-il, je n'y tenais pas. Il me suffisait qu'elle fût
belle. Ote-lui ces entraves qui nuisent à sa grâce, et, vite,
qu'elle remette son vêtement. Je l'achète. Quel est son nom?
--Artémidora, dit-elle.
--Eh bien, Artémidora, sache que tu es désormais à la suite de
Parrhasios.
Elle ouvrit de grands yeux, hésita naïvement:
--Tu es... tu serais le Parrhasios que...
--Je le suis, répondit son maître.
Et la remettant à la garde des gens qui l'accompagnaient, il
reprit sa marche en avant.
Puis il daigna m'expliquer:
--Ecartelée sur le Caucase, cette jeune fille offrirait un
charmant spectacle. Cependant je ne l'ai pas prise à dessein
d'achever avec elle le Prométhée dont je t'ai parlé. Elle me
servira de modèle pour certains petits tableaux obscènes, auxquels
je délasse mon esprit pendant mes heures de loisir, et qui sont
loin d'être, tu le sais, la moins noble partie de mon œuvre.
Nous marchâmes longtemps devant les tréteaux. La foule avait
encore grossi. Le soleil devenait plus difficilement tolérable
dans cette vaste plaine sans ombre, au milieu d'un peuple houleux.
Artémidora s'était ornée d'abord de sa tunique blanche, puis de
la ceinture des vierges remontée au-dessous des seins, et ses
cheveux disparaissaient dans le sommet d'un voile bleuâtre qui
enveloppait tout son corps. Elle se retournait souvent pour nous
voir; et je m'aperçus alors qu'en s'habillant soudain elle avait
revêtu presque une âme nouvelle. Son visage s'était métamorphosé.
Elle nous observait avec inquiétude, comme si elle avait cherché
à savoir lequel de tous ces hommes allait lui faire outrage, et
oubliant déjà dans quelle nudité nous avions connu sa personne,
elle repoussait son voile plissé avec ce joli mouvement du coude
gauche en arrière qui veut dissimuler le globe de la croupe.
Déjà nous avions parcouru la moitié de la rue principale, quand
Parrhasios s'arrêta.
--Non, me dit-il, ce que je cherche n'est pas ici. La jeunesse du
corps et la beauté du front ne se rencontrent point ensemble.
Aussi bien Prométhée n'est-il pas un éphèbe. Coupons court vers
la droite; suivons au hasard: j'ai plus de chances de trouver mon
homme parmi les esclaves de second prix.
A peine avions-nous fait trois pas dans la deuxième allée à
droite, il étendit les mains et cria:
--Le voici!
Je m'approchai avec curiosité.
L'homme qu'il me désignait ainsi touchait à la cinquantaine.
De très haute taille et de proportions excellentes, il avait
le front large, l'arcade sourcilière puissante et musclée, le
nez robuste et géométrique, les narines épanouies, les oreilles
profondes. Ses cheveux étaient gris, sa barbe encore brune, courte
et roulée en boucles rondes aussi expressives que ses traits. Les
fortes attaches de son cou formaient une sorte de piédestal, qui
donnait, par un singulier rapport, une autorité plus grande à
l'intelligence de ses yeux.
Parrhasios l'interpella:
--Comment t'appelles-tu?
--Outis.
--Je ne te demande pas de littérature, mon brave, mais le nom que
tu as reçu de ton père, et tu me répondras, je pense?
--Depuis un mois je m'appelle Outis. Si j'ai porté un nom ancien,
il ne me plaît pas de te dire lequel.
--Pourquoi?
--Ni de te dire pourquoi, fils de chien.
Parrhasios, hors de lui-même, devint plus rouge que son manteau.
Le vendeur, tout alarmé, avança des bras suppliants.
--Ne l'écoute pas, seigneur, il parle comme un insensé. Et c'est
pure malice de sa part, car il a plus de cervelle que moi. Il est
médecin. Pour la science comme pour l'habileté, il n'avait pas son
pareil dans Olynthe. Je te dis là ce que tout le monde répète, car
il était célèbre jusqu'en Macédoine. On m'a dit que depuis trente
ans il a guéri plus d'Olynthiens que nous n'avons pu en tuer le
jour où nous avons pris la ville. Ce sera un esclave précieux
dès que tu l'auras mis à la chaîne et qu'il aura senti le bâton;
car il fait encore l'insolent, mais il changera de ton comme les
autres. Alors, si tu sais le mener, tu ne connaîtras pas la mort
avant ton centième hiver. Donne-moi trente drachmes et Nicostrate
sera ta chose pour toujours.
--Nicostrate? répéta Parrhasios vers moi. En effet. Je connais ce
nom. Mon indifférence est totale envers sa science de médecin.
Toutes mes drogues sont dans ma cave et l'une me guérit fort bien
des indigestions que l'autre donne. Quand parfois je suis enrhumé,
je ne m'applique pas d'autre emplâtre qu'une belle fille aux seins
brûlants sur ma poitrine étendue, et je compte bien vivre cent ans
sans l'aide de cet apothicaire.
Se tournant vers le vendeur, il ordonna:
--Ote-lui ses vêtements.
Nicostrate se laissa faire, impuissant et dédaigneux.
Parrhasios continua de commander.
--Mets-le de face, et les bras tombants. Bien... De côté... De
dos... A droite maintenant... Encore de face... Marché conclu.
Il claqua légèrement de la main mon épaule et me dit à mi-voix:
--Superbe! mon petit.
Et je ne lui répondis point, car je me sentais secoué d'un frisson
qui était presque de l'envie.
Cinquante ans sont passés; l'espace d'une vie humaine. J'ai vu des
milliers de modèles: jamais un qui fût comparable à ce Nicostrate
d'Olynthe.
Il était la statue de l'Homme dans toute sa grandeur, à l'âge où
la force devient de la puissance. Parrhasios le nommait Prométhée;
mais n'importe quel nom éternel n'eût pas été moins digne de son
nouvel esclave. Cet homme dans mon atelier pendant un an de mon
travail, et j'eusse fait assez d'ébauches pour emplir toute ma
carrière de Dzeus, de Ploutons, de Poseidons, des quinze dieux à
barbe grise qu'on appelle les Dominateurs. Il évoquait l'Olympe à
ses pieds. Quand il allongeait le bras, on y voyait le Trident,
et quand il le haussait, on y voyait la Foudre. Les lignes de ses
pectoraux s'unissaient à ses épaules avec un air de majesté qui
divinisait tous les gestes.
Ah! pensai-je, Parrhasios songe à me donner des femmes, comme
si j'allais passer mes soirs entre les stèles du Céramique, et
certes, il ne comprend pas que je renoncerais à l'amour lui-même
en échange de son Nicostrate. Les dieux lui inspireront-ils de me
l'envoyer jamais, fût-ce pour une journée?
Ainsi je remuais en mon cœur des malaises de jalousie; et puis je
me consolais à demi en sachant que, si ce n'était le marbre, au
moins la cire allait fixer de sa matière presque aussi pure tout
ce qui brillait là d'immortel.
En effet, Nicostrate fut perdu pour le marbre.
Je ne l'eus jamais pour modèle.
Le malheureux ne posa qu'une fois, et vous allez savoir comment.
IV
Je revins seul, à cheval, à travers l'Attique. Pendant mes cinq
années d'absence, des créanciers avaient vendu le peu de bien
que je possédais, et je descendis simplement dans une hôtellerie
d'Athènes pour les longues semaines nécessaires à ma nouvelle
installation.
Parrhasios m'avait suivi à quelques jours d'intervalle. Apprenant
dans quel lieu modeste j'avais fait porter mes bagages, il ne
voulut point que j'acceptasse d'autre hospitalité que la sienne et
me fit dire qu'il m'attendait.
Le lendemain, je me rendis chez lui, seul, et pour décliner son
offre.
Il habitait, à mi-chemin entre le Céramique et l'Académie, un
palais de marbre et d'airain, près de la maisonnette où vivait
Platon. Ses jardins s'étendaient très bas jusqu'aux rives bleues
du Cyclobore, et de l'autre côté, remontant vers la route, ils
entouraient l'édifice blanc d'arbres inutiles et fastueux.
Par une faiblesse inattendue chez un homme de sa valeur,
Parrhasios aimait à donner l'ostentation de la richesse. Sa
fortune était immense: il faisait qu'on n'en doutât point. Et
d'ailleurs, prenant leur part de plaisir à toutes les voluptés
offertes, il voulait éprouver sans cesse le marbre frais, les
soies fines, la peau plus douce encore des vierges, la pourpre
seyant au visage, l'or inaltérable et solaire. C'est pourquoi sa
maison ressemblait au palais d'Artaxercès.
Il m'accueillit au seuil de la grande cour intérieure qui lui
servait d'atelier.
Debout, toujours drapé de soie rouge et la bandelette au front
comme un dieu olympien, il m'ouvrit ses larges bras. Puis je
pénétrai à ses côtés dans l'illustre salle, matrice de chefs
d'œuvre, où je fus ému de me retrouver.
--Mon Prométhée? répondit-il à ma question. Non. Je ne le sens pas
mûr encore. Ce Nicostrate a besoin d'être médité quelque temps,
et je pressens que ma première conception du sujet va éclater en
morceaux dès que j'y ferai entrer sa personne. Dans quelques jours
nous verrons bien.
Je lui demandai s'il se reposait, mais c'était mal le connaître.
La peinture était sa vie même. Revenu de voyage au milieu de la
nuit, il avait commencé un tableau le matin.
--Viens, me dit-il brusquement. Je suis content que tu puisses le
voir: cette petite chose est une merveille. Je n'ai jamais rien
fait de plus beau.
C'était encore un trait de son caractère, que d'estimer ses œuvres
à leur valeur suprême et de comprendre l'admiration que tout le
peuple grec vouait à son grand nom.
Le panneau commencé reposait obliquement sur un chevalet
de bois de sycomore dont les deux montants, prêts à se
rejoindre, se recourbaient en cols de cygnes d'or. Je me penchai
respectueusement et vis un singulier sujet qui, pourtant, ne
me surprit point dans l'atelier de Parrhasios. Son tableau
représentait un paysage sylvestre et frais à voir, où s'allongeait
sur le côté une nymphe endormie, ses flèches à la main. Un satyre,
penché devant elle, lui soulevait la tunique jusqu'à la ceinture
avec une expression de gourmandise bestiale. Derrière, un deuxième
satyre à genoux assaillait la vierge directement, sans troubler
son jeune sommeil qui devait être bien profond. C'était tout.
Mais comme je relevais les yeux, j'aperçus à quelques pas, étendue
sur une banquette, la confuse Artémidora entre les deux barbares
Sarmates qui venaient de poser avec elle le mouvement de cette
rouge esquisse.
Et Parrhasios m'expliqua:
--Oui. J'aime ces tableaux de vie intense, et je ne montre
le Désir de l'Homme qu'à l'instant de son paroxysme et de sa
réalisation. Socrate, qui avait commencé par être un mauvais
sculpteur avant de devenir un bon philosophe, voulait me voir
peindre l'amour avec des regards et des pensées. C'était d'une
absurde critique. La peinture est dessin et couleur: sa langue ne
parle que par gestes, et le geste le plus expressif est celui par
quoi elle triomphe. J'ai peint Akhilleus à l'instant où il tue. Sa
colère immobile, je la laisse au poète. Mais en voilà assez, nous
nous comprenons.
Il s'assit devant son chevalet et commanda:
--Reprenez la pose.
Alors Artémidora leva ses yeux noirs vers nous et d'une voix qui
me laissa troublé elle murmura:
--Devant lui?
Mais Parrhasios n'entendait point. Parrhasios chantait déjà. Avec
son pinceau fin dont le manche était d'ivoire et creusé en roseau,
il ajouta les derniers traits à l'esquisse afin d'en accentuer
encore l'impeccable et pur dessin. Puis deux de ses jeunes
apprentis lui apportèrent ses instruments.
--Tu le vois, me dit-il en souriant, j'ai cessé de peindre à la
détrempe. Voilà de la cire et des fers selon le procédé nouveau.
Ces jeunes gens de l'Ecole de Sikyone, je les battrai sur leur
terrain!
On eût dit, en effet, à le voir, qu'il avait toujours employé ce
procédé de Polygnote récemment remis à la mode. Ses petites boîtes
à cire étaient disposées dans un coffret déjà maculé par l'usage.
Il y plongeait avec mesure le fin cautère chauffé au fourneau, en
retirait une gouttelette de cire colorée, la posait à sa place
et la mêlait aux autres avec une sûreté de main qui m'arrachait
parfois un sourire d'enthousiasme.
Tout en peignant, il m'apprenait comment on mêlait la cire aux
couleurs et quelles couleurs étaient les bonnes, à l'exclusion
de toutes les autres. Son blanc venait de l'île de Mélos, celui
de Samos étant trop gras. Il aimait le cinabre indien, plus
solide que le cinabre d'Ephèse, plus coûteux aussi, d'ailleurs.
La sandaraque couleur de flamme et l'arménion d'un bleu si pâle,
convenaient aux vêtements féminins. Il estimait le noir d'ivoire
que le jeune Apelle venait d'inventer, mais il s'en tenait pour sa
part au noir plus docile aux mélanges, fabriqué (lorsqu'on peut
en prendre) avec les os calcinés des morts et ravis aux tombeaux
anciens.
Ainsi se passa la journée sans que je sentisse la fuite des
heures, sinon quand Parrhasios commandait: «Reposez-vous!» et
qu'Artémidora toujours plus rougissante, cachait son visage dans
ses mains.
Vers la fin du jour, il se leva, criant aux apprentis:
--Faites chauffer la plaque!
Et se retournant vers moi, il me dit:
--C'est fini.
On lui apporta la plaque rouge qui lançait des étincelles. Il la
saisit par le piton avec des tenailles à longues branches. Il la
promena très lentement devant le tableau horizontal, où la cire
montait à la surface en fixant au bois sec son âme multicolore.
Et voilà comment fut achevée, entre l'aube d'un jour et le
crépuscule, la «Nymphe surprise» de Parrhasios, qui est maintenant
à Syracuse.
Parrhasios regarda son œuvre avec une négligente complaisance,
et secouant sa belle main expressive, il cria comme pour cent
personnes:
--Oui. C'est un exercice avant la bataille.
Distrait, je demandai:
--Quelle bataille?
Il parut s'étonner que je n'eusse pas compris. A grands pas, il
traversa la pièce, ouvrit une porte: Nicostrate à la chaîne leva
les yeux sur nous. Parrhasios se haussa devant lui, et, les doigts
passés dans la barbe, il murmura comme pour lui seul:
--Ma bataille de dieu contre cet être humain.
V
Je restai un mois entier occupé dans Athènes à des affaires
personnelles, qui ne me permettaient pas de retourner chez
Parrhasios.
Athènes était vraiment en deuil depuis la chute des Olynthiens. Le
marché de Khalkis, la vente d'un peuple allié,--ce scandale et cet
affront aux portes mêmes de l'Attique,--était le sujet de tous les
discours, le songe de tous les silences.
Contre Philippe, on ne pouvait rien. Kratès ne voulait pas la
guerre, et Démosthéne lui-même ne la demandait plus. Mais Eschine,
en revenant du Péloponèse, avait rencontré sur sa route des
troupeaux d'Olynthiens conduits comme des bêtes, et il lui avait
suffi de raconter ce passage d'esclaves, pour soulever à sa voix
l'indignation du peuple contre les cités coupables.
Un jour, ce fut pis encore: on apprit que dans la ville même, un
citoyen traitait en femme captive une malheureuse Olynthienne.
L'homme fut arrêté, jugé, condamné à mort sur-le-champ.
Alarmé, je vis Parrhasios menacé d'un sort semblable et laissant
là toute affaire, je descendis jusqu'à son palais, afin de
l'avertir s'il en était temps.
Portes et rideaux étaient fermés lorsque je parvins à son mur.
L'esclave ne voulait pas me laisser franchir le seuil. Il me
fallut insister, montrer mon angoisse, affirmer qu'il y allait de
la vie de son maître. Je passai enfin, et suivant en courant la
grande galerie vide, je soulevai la portière.
Je n'oublierai jamais le regard lent et grave que me jeta
Parrhasios lorsqu'il me vit entrer. Il peignait debout,
gigantesque devant un panneau de bois noir qui était presque de sa
taille. Le ciel vaguement orageux donnait à sa haute stature une
apparence extra-humaine. La sérénité de son visage était telle,
que les traits n'y paraissaient plus: les rides mêmes s'étaient
effacées, ainsi qu'il arrive aux cadavres des grands vieillards
couchés dans la paix des morts.
Il ne me parla point. Il ne me regarda plus. La tige chaude entre
les doigts, il portait les larmes de cire entre la boîte et le
panneau droit, d'une main aussi sûre et aussi tranquille que s'il
avait créé le monde avec des gouttes de couleur.
C'est alors que, suivant son œil fixé tour à tour sur son œuvre
et sur un point de la vaste salle, j'aperçus, tumultueux et nu,
écartelé des quatre membres à la croupe d'une roche véritable,
Nicostrate qui tirait, couvert de tous ses muscles, sur quatre
cordes retordues.
Longtemps, je restai immobile, retenant mon souffle, ne sachant
plus ce que j'étais venu faire et dire. Mon cerveau nageait tout
entier dans les merveilles de la vue. Mes autres sens ne me
parlaient plus et j'avais moins de pensée qu'on n'en a en songe.
* * * * *
Tout à coup, Parrhasios prononça un mot... Du moins, il me sembla
l'entendre.
Et ce mot, c'était:
--Crie!
Et sa voix était calme comme son geste et son front.
--Crie! répéta Parrhasios.
Nicostrate poussa violemment un éclat de rire forcé qui remua la
salle. Et il dit qu'il ne crierait point! qu'il était maître de
son visage! qu'on n'attacherait pas ses traits, comme ses membres,
avec des câbles à la roche! qu'il empêcherait bien ce tableau
de se faire! puis il vomit l'écume de sa rage avec des éclats
d'injures.
La face de Parrhasios ne s'altéra pas d'une ligne. Il posa le
cautère qu'il tenait à la main, en prit lentement un autre qui
chauffait à blanc dans le fourneau voisin, et, mesurant la
place exacte où le vautour de son tableau fouillait le foie de
Prométhée, il dit à un esclave sarmate:
--Tiens. A droite. Sous la dernière côte. Touche légèrement, sans
pénétrer.
Nicostrate vit cet homme s'avancer jusqu'à lui. Il gardait un
sourire très pâle et la chair grésilla sans qu'il eût dit un mot.
Mais, bientôt, ses yeux défaillirent. Une sueur atroce coula de
ses tempes. Il se mit à hurler d'abord, puis à gémir d'une voix
secouée comme un sanglot de petit enfant.
Parrhasios, impassible, observait son visage.
* * * * *
Combien de temps ceci dura-t-il? Je ne sais plus. Jusqu'au soir,
je pense. Je ne sais pas davantage à quelle heure j'eus la force
de me traîner hors de cette salle, car je défaillais de la tête
aux pieds. Au moment où je passais la porte, j'entendis un silence
soudain, puis une voix dans l'éloignement:
--L'imbécile! criait Parrhasios. Il est mort un instant trop tôt!
* * * * *
Lorsqu'on sut le lendemain dans Athènes, comment Parrhasios avait
accompli le «Prométhée enchaîné» qu'il destinait au Parthénon, il
n'y eut dans toute la ville qu'un seul cri d'horreur.
Le peuple se porta en foule sur la route du Cyclobore et vint
assaillir la maison du peintre, dont les portes étaient fermées.
--Un Olynthien! Un homme libre! Un vaincu du Macédonien!
--Le poison pour son meurtrier!
Je me mêlai à cette foule hostile, non pas pour sauver mon ami,
car moi aussi je pensais alors qu'il méritait tous les supplices,
et les hurlements de Nicostrate grondaient toujours dans mes
oreilles. Mais j'allai, suivant la cohue, poussé par le mouvement
du peuple, et je parvins avec le troupeau sous les murailles
assiégées.
La foule cria longtemps. La maison semblait morte. Pas un esclave
sur le seuil. Pas une voix derrière les rideaux qui pendaient
entre les colonnes, immobiles et refermés.
Enfin Parrhasios lui-même, entre deux rideaux qui s'ouvrirent,
apparut au premier étage, les bras croisés dans sa robe royale et
le front toujours ceint de la bandelette sacrée.
Une tempête de cris monta jusqu'à lui:
--Assassin! Barbare! Allié de Philippe! criait la foule. Où
est-il, cet Olynthien? Nous lui ferons des funérailles comme à un
général vainqueur. Et le poison pour toi! le poison pour toi!
Parrhasios laissa cette colère se déchaîner et se ralentir.
Puis, saisissant à ses pieds, par les deux côtés du panneau, le
«Prométhée» qu'il venait de peindre, il le souleva lentement et
comme religieusement, d'abord au-dessus de la balustrade, puis
au-dessus même de son front, si bien qu'il fut caché par lui, et
l'Œuvre apparut à la place de l'Homme.
Une brusque secousse ébranla cette foule qui s'approcha encore. Un
prodige lui apparaissait: le tableau de la douleur humaine et de
l'éternelle défaite par la souffrance et par la mort, palpitait
au-dessus de ses têtes. Devant ses innombrables yeux, le sommet
de la grandeur tragique se découvrait là pour la première fois.
Elle frémit. Quelques hommes pleurèrent. Un silence de temple se
répandit jusqu'aux dernières bouches de la multitude, et comme des
huées essayaient de renaître, une acclamation tonnante les étouffa
dans le bruit de la Gloire.
Le Caire, 1901.
DIALOGUE AU SOLEIL COUCHANT
ARCAS
Jeune fille aux yeux noirs...
MELITTA
Ne me touche pas!
ARCAS
Non certes; je reste loin, tu le vois, sœur d'Aphrodite, jeune
fille aux cheveux bouclés comme des grappes de raisins. Je
m'arrête sur le bord de la route, et je ne peux plus m'en aller,
tu le vois, ni vers ceux qui m'attendent, ni vers ceux que j'ai
quittés.
MELITTA
Va! va! tu parles vainement, chevrier sans chèvres, coureur de
chemins vagues! Si tu ne peux plus suivre la route, va-t'en alors
à travers champs; mais n'entre pas dans ma prairie, toi que je ne
connais pas; ou j'appelle!
ARCAS
Qui donc appellerais-tu dans cette solitude?
MELITTA
Les dieux! qui m'entendront.
ARCAS
Ah! petite fille! Les dieux sont plus loin de toi que je ne suis à
présent, et fussent-ils même à tes côtés, ils ne me défendraient
pas de te dire que tu es belle, car ils sont fiers de ton visage
et ils savent bien que c'est leur chef-d'œuvre.
MELITTA
Tais-toi, chevrier. Va-t'en. Ma mère m'a défendu d'écouter aucun
homme. Je suis ici pour garder mes brebis laineuses et leur faire
brouter l'herbe jusqu'au soleil couchant. Je ne dois pas entendre
la voix des garçons qui passent sur la route avec le vent du soir
et les poussières ailées.
ARCAS
Pourquoi?
MELITTA
Je ne le sais pas. Ma mère le sait pour moi. Il n'y a pas encore
treize ans que je suis née sur son lit de feuilles, et je serais
bien imprudente si je ne faisais pas tout ce qu'elle veut
m'ordonner.
ARCAS
Tu ne l'as pas comprise, enfant, ta mère si bonne et si sage et si
belle, et si vénérable. Elle t'a parlé des hommes barbares qui
traversent parfois les campagnes, le bouclier sur le bras gauche
et l'épée dans la main droite. Ceux-là seraient méchants pour
toi, car tu es faible et ils sont forts. Dans les cités qu'ils
ont prises pendant les détestables guerres, ils ont tué beaucoup
de jeunes vierges presque aussi belles que tu l'es et ils ne
t'épargneraient pas s'ils te trouvaient sur leur chemin. Mais moi,
quel mal pourrais-je te faire? Je n'ai que ma peau de mouton sur
l'épaule et ma baguette à la main. Regarde-moi. Suis-je donc si
terrible?
MELITTA
Non, chevrier. Tes paroles sont douces et je les écouterais
longtemps... Mais les plus douces paroles sont perfides, m'a-t-on
dit, lorsque la bouche d'un jeune homme les murmure à l'une de
nous.
ARCAS
Me répondras-tu si je te pose une question?
MELITTA
Oui.
ARCAS
A quoi songeais-tu, sous l'olivier noir, lorsque j'ai passé?
MELITTA
Je ne veux pas te le dire.
ARCAS
Je le sais.
MELITTA
Dis-le-moi.
ARCAS
Si tu me permets d'approcher. Autrement je resterai muet. Je ne
puis te dire cela qu'à l'oreille puisque c'est ton secret et non
le mien. Tu veux bien que je m'approche? que je te prenne la main?
MELITTA
A quoi pensais-je?
ARCAS
A ta ceinture de noces.
MELITTA
Oh! qui t'a répété... Ai-je parlé tout haut? Es-tu dieu, chevrier,
pour lire de si loin dans les yeux des filles? Ne me regarde pas
ainsi! ne cherche pas à lire ce que je pense à l'instant...
ARCAS
Tu songeais à ta ceinture de noces et à l'inconnu qui la
dénouerait, avec quelques-unes de ces douces paroles que tu crains
autour de toi. Celles-là aussi seront-elles perfides?
MELITTA
Je ne les ai jamais entendues...
ARCAS
Mais tu entends les miennes, et tu vois mes yeux...
MELITTA
Je ne veux plus les voir...
ARCAS
Tu les vois dans ton songe.
MELITTA
O chevrier!...
ARCAS
Quand je te prends la main, pourquoi frissonnes-tu? Quand mon bras
se referme autour de ta poitrine, pourquoi t'inclines-tu? Pourquoi
ta faible tête cherche-t-elle mon épaule?...
MELITTA
O chevrier!
ARCAS
Comment serais-tu ainsi presque nue dans mes bras si je n'étais
pas déjà presque ton époux?
MELITTA
Mais non, tu ne l'es pas; laisse-moi, laisse-moi, j'ai peur,
va-t'en, je ne te connais pas; laisse-moi, tes mains me font mal,
laisse-moi, je ne te veux pas!
ARCAS
Pourquoi me parles-tu, petite fille, avec la bouche de ta mère?
MELITTA
Non, ce n'est pas elle, c'est moi qui te parle. Je suis sage;
laisse-moi, chevrier. J'aurais honte de faire comme Naïs, ou
comme Philyra ou Chloë qui n'attendirent point le jour de leurs
noces pour apprendre les secrets d'Aphrodite et enfanter
mystérieusement. Non, non, je ne te céderai pas! tu peux déchirer
ma tunique, je ne te céderai pas, chevrier! je m'étranglerais
plutôt de mes mains.
ARCAS
Pourquoi encore? Et que t'ai-je fait? J'ai touché cette tunique,
je ne l'ai pas déchirée. J'ai baisé ta ceinture, je ne l'ai pas
dénouée. Eh bien, soit! je t'abandonne, je te délivre, je te
laisse... Va-t'en!... Pourquoi ne t'en vas-tu pas?
MELITTA
Laisse-moi pleurer.
ARCAS
Crois-tu donc que je t'aime assez peu pour te ravir à toi-même?
T'aurais-je ainsi parlé depuis que tu m'entends si je ne te
demandais qu'un instant de plaisir tel que toutes les bergères
m'en pourraient donner? Est-ce que mes yeux ne t'ont pas
appris... Mais tu ne les regardes plus, mes yeux. Tu caches les
tiens, et tu pleures..
MELITTA
ARCAS
Pourtant, si tu l'avais voulu, j'aurais tant aimé passer à tes
pieds toute une vie d'amour et de tendres paroles. J'aurais mis
mes deux bras autour de ton corps, ma tête sur ton sein, ma bouche
sous la tienne, et tu aurais dénoué tes cheveux pour m'en faire
des caresses autour de nos baisers... Écoute! si tu l'avais voulu,
je t'aurais fait une hutte verte avec des branches fleuries et
des herbes fraîches, pleines encore de cigales chantantes et
de scarabées d'or, précieux comme des bijoux. C'est là que tu
m'aurais enfermé toutes les nuits, et que sur le lit blanc de mon
manteau étendu, nos deux cœurs auraient battu éternellement l'un
contre l'autre.
MELITTA
Oh! laisse-moi pleurer encore...
ARCAS
Loin de moi?
MELITTA
Dans tes bras... dans tes yeux...
ARCAS