...est tout semé de douces fleurs, qui, tout humides de pleurs,
allèrent au tombeau, humides des ondées du sincère amour.
LE ROI.--Comment vous trouvez-vous, ma belle demoiselle?
OPHÉLIA.--Bien. Dieu vous assiste! Ils disent que la chouette était la
fille d'un boulanger[35]. Seigneur, nous savons ce que nous sommes,
mais nous ne savons pas ce que nous pouvons être. Que Dieu soit à votre
table!
[Note 35: C'est une légende du Gloucestershire, que N.S. Jésus-Christ
entra un jour dans la boutique d'un boulanger qui enfournait. Il demanda
un peu de pain. La femme du boulanger mit tout de suite au four un
morceau de pâte pour le lui faire cuire; mais elle fut vivement
réprimandée par sa fille qui trouvait la part trop grosse et la réduisit
presque à rien. Aussitôt la pâte se gonfla et devint un pain énorme; ce
que voyant, la fille du boulanger se mit à crier: «Heugh! heugh! heugh!»
et afin de la punir de sa méchanceté, Notre-Seigneur la changea en
chouette, parce qu'elle avait imité le cri de cet oiseau. On raconte
cette histoire aux petits enfants pour leur apprendre à être généreux
envers les pauvres.]
LE ROI.--Elle songe à son père.
OPHÉLIA.--Je vous en prie, ne disons pas un mot de cela; mais si l'on
vous demande ce que cela signifie, dites ceci:
(Elle chante.)
Bonjour! c'est le jour de Saint-Valentin[36]; tous, ce matin, sont
levés de bonne heure, et moi, jeune fille, je suis à votre fenêtre,
pour être votre Valentine. Il se leva et mit ses habits, et ouvrit
la porte de la chambre: il fit entrer la jeune fille, mais jeune
fille elle ne sortit plus.
[Note 36: La fête de saint Valentin est le 14 février. Selon la
tradition des campagnes, c'est vers ce moment de l'année que les couples
d'oiseaux se choisissent; de là vient sans doute la coutume à laquelle
Ophélia fait allusion. Dans certaines parties de l'Angleterre, la
première jeune fille qu'un jeune homme rencontrait le 14 février était
officiellement son amoureuse; en d'autres endroits, les noms des jeunes
gens étaient mis dans une urne, et les jeunes filles tiraient au sort.
C'était, disait-on, un bon présage de mariage entre ceux que le hasard
fiançait ainsi; on pourrait, même sans la chanson d'Ophélia, croire
que cette coutume naïve ne tournait pas toujours si bien. Aujourd'hui
encore, en Angleterre, les jeunes gens et les jeunes filles s'envoient
mutuellement, le 14 février, des déclarations en prose et en vers; mais
on ne les signe pas, on ne les écrit même pas, la plupart du temps; on
les achète toutes faites pour les jeter à la poste, et les vignettes
ou les dentelles du papier mignon qui sert à ces galanteries imprimées
n'ajoutent pas assez d'attrait à un témoignage banal de souvenir qu'on
ne prend pas même la peine de porter comme une carte de visite.]
LE ROI.--Ma charmante Ophélia!
OPHÉLIA.--En vérité, sans vouloir jurer, je finirai cette chanson:
Par Gis[37] et par sainte Charité! hélas! fi! quelle honte! Ainsi
font les jeunes gens quand ils peuvent le faire. Ah! Dieu! qu'ils
sont blâmables! Avant de me chiffonner, dit-elle, vous m'aviez
promis de m'épouser....
Et il répond:
Aussi l'aurais-je fait, par l'astre que voilà, si tu n'étais pas
arrivée à mon lit.
[Note 37: Gis, abréviation corrompue et populaire de Jésus, venant des
lettres J.H.S., qui servaient seules à marquer le nom de N.S. sur
les autels, sur les reliures, etc. Sainte Charité n'est pas la vertu
théologale, mais une sainte souvent invoquée, comme ici, en manière de
juron pieux, dans l'ancienne poésie anglaise, et qui a sa place dans le
martyrologe à la date du 1er août, comme ayant subi le martyre à Rome,
sous l'empereur Hadrien, avec deux autres vierges qui s'appelaient
Espérance et Foi.]
LE ROI.--Depuis combien de temps est-elle ainsi?
OPHÉLIA.--J'espère que tout ira bien. Il faut prendre patience...; mais
je ne puis m'empêcher de pleurer, en songeant qu'ils l'ont mis dans la
froide terre. Mon frère saura cela; et, sur ce, je vous remercie de vos
bons avis.... Allons, ma voiture. Bonsoir, mesdames; bonsoir, mes chères
dames; bonsoir, bonsoir.
(Elle sort.)
LE ROI.--Suivez-la de près; donnez-lui bonne garde, je vous en prie.
(_Horatio sort_.) Ah! voilà bien le poison d'une profonde douleur,
jaillissant tout entier de la mort de son père. Et maintenant regardez,
ô Gertrude, Gertrude! quand les chagrins arrivent, ils ne viennent pas
un à un comme des éclaireurs, mais par bataillons. D'abord son père tué,
puis votre fils parti--votre fils, très-violent auteur de son propre et
juste exil--le peuple, fange troublée, épaisse, exhalant de pernicieuses
pensées, et murmurant au sujet de la mort du bon Polonius; car nous
n'avons pas mûrement agi en le faisant enterrer en tapinois; puis la
pauvre Ophélia enlevée à elle-même et à cette noble raison sans laquelle
nous ne sommes que des simulacres humains ou de vraies brutes; enfin,
et cela est aussi important que tout le reste, son frère, revenu
secrètement de France, se repaît de ses cruelles surprises, s'enveloppe
de nuages, et ne manque pas de mouches bourdonnantes qui infestent ses
oreilles de discours empoisonnés sur la mort de son père; et, dans ces
discours, les exigences d'un sujet trop pauvre ne leur laisseront nul
scrupule de nous accuser en personne, d'oreille en oreille. O ma chère
Gertrude, tout ceci, comme un canon à mitraille, me frappe à bien des
places et me donne à la fois trop de morts!
(Bruit derrière le théâtre.)
LA REINE.--Hélas! quel bruit est ceci?
(Un gentilhomme entre.)
LE ROI.--Holà! où sont mes Suisses? qu'ils gardent la porte.... De quoi
s'agit-il?
LE GENTILHOMME.--Sauvez-vous, mon seigneur. L'Océan, franchissant ses
barrières, ne dévore pas les plages avec une plus impétueuse hâte que le
jeune Laërtes, à la tête de la sédition, ne renverse vos officiers! La
cohue l'appelle son seigneur; et, comme si le monde n'en était qu'à
commencer aujourd'hui, l'antiquité est mise en oubli, la coutume est
méconnue, elles par qui sont ratifiés et soutenus tous les titres. Ils
crient: «Choisissons nous-mêmes! Laërtes sera roi!» Et les bonnets,
et les mains, et les langues applaudissent, jusqu'aux nues à ce cri:
«Laërtes sera notre roi! Laërtes roi!»
LA REINE.--Avec quelle joie ils s'en vont aboyant sur cette fausse
piste! Ah! vous êtes en défaut, mauvais chiens danois!
(Bruit derrière le théâtre.)
LE ROI.--Les portes sont brisées.
(Laërtes armé entre; il est suivi d'une foule de peuple.)
LAERTES.--Où est ce roi?... Messieurs, restez tous en dehors.
LE PEUPLE.--Non, entrons.
LAERTES.--Je vous en prie, laissez-moi faire.
LE PEUPLE.--Oui, oui!
(Ils se retirent hors de la porte.)
LAERTES.--Je vous remercie,... gardez la porte.... O toi, roi infâme,
rends-moi mon père!
LA REINE.--Calmez-vous, brave Laërtes.
LAERTES.--Une seule goutte de mon sang, si elle est calme, me proclame
bâtard, crie à mon père: «cocu!» et brûle, ici même, du nom de fille de
joie, le front chaste et immaculé de ma loyale mère.
LE ROI.--Quelle est la cause, Laërtes, qui fait prendre à ta rébellion
ces airs gigantesques?... Laissez-le aller, Gertrude; ne craignez pas
pour notre personne; il y a une magie divine qui entoure les rois d'une
telle haie, que la trahison peut à peine regarder à la dérobée ce
qu'elle voudrait et met en action peu de sa volonté!... Dis-moi,
Laërtes, pourquoi tu es à ce point enflammé.... Laissez-le aller,
Gertrude... Parle, ô homme!
LAERTES.--Où est mon père?
LE ROI.--Mort.
LA REINE.--Mais non par la faute du roi.
LE ROI.--Laissez-le questionner à sa suffisance.
LAERTES.--Et comment s'est-il fait qu'il soit mort? Je ne veux pas qu'on
jongle avec moi. Aux enfers la fidélité! et les serments au plus noir
des diables! au fond de l'abîme la conscience et le salut! Je brave
la damnation. Je m'en tiens à ce point: mettre en oubli ce monde et
l'autre, et advienne que pourra! Seulement, j'aurai pleine vengeance
pour mon père.
LE ROI.--Qui pourra vous arrêter?
LAERTES.--Ma volonté, non celle de l'univers entier; et pour ce qui est
de mes ressources, je les ménagerai si bien qu'avec peu elles iront
loin.
LE ROI.--Brave Laërtes, si vous désirez connaître la vérité certaine
sur la mort de votre cher père, avez-vous écrit dans votre projet de
vengeance que, d'un seul coup de rafle, vous emporterez à la fois ses
amis et ses ennemis, les coupables et les innocents?
LAERTES.--Non, ses ennemis seuls.
LE ROI.--Alors, voulez-vous les connaître?
LAERTES.--Quant à ses bons amis, voici comment je leur ouvrirai mes
bras, tout larges; et semblable au tendre pélican qui donne sa vie, je
les nourrirai de mon sang.
LE ROI.--Eh bien! maintenant vous parlez comme un bon fils et un loyal
gentilhomme. Que je ne suis pas coupable de la mort de votre père, et
que j'en ai le plus sensible chagrin, c'est ce qui pénétrera dans votre
propre raison, aussi droit que le jour pénètre dans vos yeux.
LE PEUPLE, _derrière le théâtre_.--Laissez-la entrer.
LAERTES.--Qu'est-ce donc? quel est ce bruit? (_Ophélia entre,
bizarrement ajustée avec des fleurs et des brins de paille_.) O chaleur,
dessèche mon cerveau! ô larmes sept fois salées, consumez en mes yeux
tout don de sentir et d'agir! Par le ciel, ta folie sera si bien payée
à son poids que ce sera notre plateau qui fera tourner le fléau de la
balance! O rose de mai, chère fille, bonne soeur, douce Ophélia! O ciel,
est-il possible que la raison d'une jeune fille soit aussi mortelle
que la vie d'un vieillard? La nature s'affine dans l'amour; et, ainsi
affinée, elle envoie, en témoignage d'elle-même, vers l'objet tant aimé,
quelque chose de sa précieuse essence.