Ils l'ont porté le visage nu dans la bière, tra, la, la, la! tra,
la, la, la! et sur son tombeau vinrent pleuvoir bien des larmes...
Bonsoir, mon tourtereau.
LAERTES.--Tu aurais ta raison, et tu m'exciterais à la vengeance, que
cela ne pourrait pas m'émouvoir autant.
OPHÉLIA.--Il faut que vous chantiez:
A bas! à bas! jetez-le donc à bas!
Comme la ritournelle va bien là[38]! C'est ce traître d'intendant, qui
avait ravi la fille de son maître.
[Note 38: A la scène antérieure, entre Ophélia folle et la reine de
Danemark, la première édition de Hamlet donne cette indication oubliée:
«Ophélia entre les cheveux flottants, jouant du luth et chantant.» Sans
doute il était aussi de tradition qu'elle jouât ici sur son luth cette
ritournelle qui lui plaît.]
LAERTES.--Ces non-sens sont plus que du bon sens.
OPHÉLIA, _à Laërtes_.--Voilà du romarin[39]; c'est pour le souvenir. Je
vous en prie, amour, souvenez-vous. Et voici des pensées; c'est pour
vous faire penser.
LAERTES.--Il y a un enseignement dans sa folie: les pensées et le
souvenir assemblés.
OPHÉLIA, _au roi_.--.Voilà du fenouil pour vous[40], et des
ancolies.--(_A la reine_.) Voilà de la rue pour vous[41], et il y en a
encore pour moi; nous pourrons, les dimanches, la nommer herbe de grâce;
vous pouvez porter votre bouquet de rue avec une différence. Voila aussi
une marguerite[42]; je vous donnerais bien des violettes, mais elles se
fanèrent toutes quand mon père mourut[43]..... Ils disent qu'il a fait
une bonne fin;
Car ce cher bon Robin, il fait toute ma joie....
[Note 39: Le langage emblématique des fleurs était en grande vogue au
temps de Shakspeare et tenait de près à la foi superstitieuse qu'on
avait encore en la puissance médicinale ou magique des végétaux. Ophélia
donne à chacun une fleur qui fait allusion à un événement du drame ou au
caractère connu du personnage, et elle fait son choix avec une présence
d'esprit, avec une justesse d'application, qui semblerait démentir sa
folie si quelques-unes de ces allusions, par leur justesse même et leur
imprudente vérité, ne montraient qu'Ophélia n'est plus maîtresse de sa
parole et de ses actes. Le romarin, toujours vert, était l'emblème de
la fidélité; on le portait aux funérailles et aux fiançailles; dans son
dialogue en vers entre la nature et le phénix (1601), R. Chester dit:
«Voici du romarin: les Arabes, médecins d'une habileté parfaite,
affirment qu'il reconforte le cerveau et la mémoire.» Aussi Ophélia
choisit-elle le romarin pour son frère afin qu'il se souvienne d'elle et
de leur père mort.]
[Note 40: Le fenouil qu'Ophélia donne au roi était la fleur de
la flatterie et de la dissimulation; l'ancolie était la fleur de
l'ingratitude et du délaissement. Dans le dictionnaire italien-anglais
de Florio (1598), on lit: «_Dare finnochio_, donner du fenouil, flatter,
dissimuler.» Parmi les sonnets publiés en 1584 sous le titre d'_Une
Poignée de Délices_, il y a un poëme qui s'appelle _Bouquets toujours
doux aux amants, à envoyer comme gages d'amour_, et où l'amoureux dit:
«Le fenouil est pour les flatteurs, mauvaise chose assurément, mais je
n'ai jamais eu que des intentions droites, un coeur constant et pur.»
Dans la comédie de Chapman, _Rien que des fous_ (1605), un personnage
dit: «Qu'est-ce? une ancolie?»--«Non,» répond l'interlocuteur, «cette
fleur ingrate ne pousse pas dans mon jardin.»]
[Note 41: La rue était un emblème de douleur, à cause de la ressemblance
qui existe, en anglais, entre le mot _rue_ et le mot _ruth_, chagrin.
Shakspeare, dans _Richard II_ (acte III, sc. IV), a refait le même jeu
de mots; un jardinier y dit, en parlant de la reine détrônée: «Ici elle
a laissé couler une larme; ici, à cet endroit même, je mettrai une
plate-bande de rue; et la rue, à la place du chagrin, se montrera
bientôt en souvenir d'une reine qui pleura.» La rue était aussi nommée
_herbe de grâce_, parce qu'on lui attribuait la puissance d'inspirer la
contrition et de corriger les vices, et comme telle elle était employée
dans les exorcismes. Dans une vieille ballade anglaise qui a pour titre:
_Les Conseils du docteur Bien-Faire_, la recette pour l'usage de la rue
est ainsi donnée: «Si quelqu'un a des doigts trop lestes, qu'il n'a pas
pu conjurer, des doigts qui veulent fouiller dans la poche des gens ou
faire tout autre mal de ce genre, il faut qu'il se fasse saigner, qu'il
porte son bras en écharpe, et qu'il boive une infusion d'herbe de grâce
dans un mélange tiède de lait et de vin.» Ophélia garde de la rue pour
elle-même, en symbole de sa tristesse filiale; elle veut que la reine en
porte aussi en symbole de sa tristesse maternelle; mais chaque fois que
reviendra le dimanche, le jour consacré à Dieu, Ophélia veut que la rue
reprenne son sens encore plus mystique, pour que la reine se repente
et se délivre de l'amour criminel auquel elle a vendu son âme. Voilà
pourquoi Ophélia marque une différence. Une différence, en langage
héraldique, était le signe qui faisait distinguer entre un aîné et un
cadet les armoiries de la famille; ainsi le plus jeune des Spencer
portait, comme différence, une bordure de gueules autour de son écusson
(Holinshed, _Règne du roi Richard II_, p. 443). D'après ce blason des
fleurs auquel Ophélia emprunte ses images, la rue, aux mains de la
pauvre folle innocente, ne parlera que de regrets, et se compliquant
de son autre nom, aux mains de la reine coupable, parlera à la fois de
regrets et de remords.]
[Note 42: Un des contemporains de Shakspeare, Greene, dit, dans son
_Coup de dent à un courtisan parvenu_: «...Près de là poussait la
marguerite dissimulée, pour avertir toutes ces donzelles trop promptes
à la tendresse de ne se pas fier à chaque belle promesse de tous ces
garçons amoureux.»]
[Note 43: Dans les sonnets cités tout à l'heure, la violette est ainsi
commentée: «La violette est pour la fidélité, qui demeurera toujours en
moi; et j'espère que vous, de même, vous ne la laisserez pas s'échapper
de votre coeur.» Mais ici, ce qu'il faut noter, n'est-ce pas plutôt le
dernier trait si touchant et si triste d'Ophélia qui croit les violettes
flétries par la mort de son père? Après ce cliquetis rapide d'allusions,
quand ce babil à double entente va fatiguer, quand Shakspeare a fini de
nous peindre la folle et veut nous rendre la fille, un mot jaillit, ou
pour mieux, dire une larme de pure poésie, une seule, et c'est assez,
car la sobriété même et la grâce des Grecs les plus délicats ne sont
point étrangères à cet impétueux génie du Nord. Bion avait dit, comme
Shakspeare, dans l'élégie sur la mort d'Adonis: «Et toutes avec lui,
quand il mourut, toutes les fleurs aussi se fanèrent.»]
LAERTES.--Mélancolie et abattement, désespoir, enfer même, tout en elle
tourne en charme et en grâce.