d'être constamment sous nos yeux: une année la diminue, un lustre
l'oblitère. Il n'en reste rien de distinct sans un effort de mémoire.
Puis, en vérité, la lumière reparaît pour un moment; mais qui peut être
sûr que l'imagination ne nous prête pas alors son flambeau? Qu'un homme
essaie au bout de dix ans de se rappeler les traits, ou l'esprit, ou les
paroles, ou les habitudes de son meilleur ami, ou de son _grand_ homme
(je veux dire son favori, son Bonaparte, son monsieur tel ou tel), et il
sera surpris de l'extrême confusion de ses idées. Je parle avec
assurance sur ce point, car j'ai toujours passé pour être doué d'une
bonne,--d'une excellente mémoire. J'excepte pourtant nos souvenirs de
femmes; nous n'oublions pas plus ces maudites créatures que toute époque
remarquable, comme la révolution,» ou «la peste,» ou «l'invasion,» ou
«la comète,» ou «la guerre» de telle ou telle année,--toutes dates
favorites de l'humanité, qui a tant de prospérités en partage qu'elle
les met, comme choses trop vulgaires, dans la composition de ses
calendriers. Par exemple, vous voyez: «grande sécheresse,» «Tamise
gelée,» «guerre de sept ans,» «commencement de la révolution anglaise,
française ou espagnole,--» «tremblement de terre de Lisbonne,»
«tremblement de terre de Lima,» «tremblement de terre de Calabre,»
«peste de Londres,» «_item_ de Constantinople,» «suette épidémique,»
«fièvre jaune de Philadelphie, etc., etc., etc.» Mais vous ne voyez pas:
«L'abondante moisson,» «le bel été,» «la longue paix,» «les spéculations
prospères,» «l'heureuse navigation,» dans de si emphatiques éphémérides.
A propos, il y a eu une guerre de trente ans et une guerre de
soixante-dix ans; y a-t-il eu jamais une paix de soixante-dix ou trente
ans? Y a-t-il même eu jamais une paix universelle d'un jour? Excepté
peut-être en Chine, où l'on a trouvé le misérable bonheur d'une
médiocrité stationnaire et pacifique. Et cela vient-il de l'avarice ou
de la cruauté de la nature? ou de l'ingratitude des hommes? Que les
philosophes décident. Je ne le sais pas.»
XIII.
«En général, je ne cadre pas bien avec les hommes de lettres; non pas
que je les aie en aversion, mais je n'ai jamais rien à leur dire après
avoir loué leur dernier ouvrage. Il y a plusieurs exceptions, sans aucun
doute; mais alors ce sont des hommes du monde, comme Scott, Moore, etc.;
ou des visionnaires étrangers au monde, comme Shelley, etc. Mais, pour
les autres, je ne me trouvai jamais bien dans leur compagnie, et surtout
je ne pus jamais souffrir vos littérateurs étrangers, excepté Giordani,
et--et--et--(ma foi, je ne puis en citer un autre);--il n'y en a pas un
que j'aie désiré voir deux fois, excepté peut-être Mezzophanti, qui est
un monstre de linguistique, le Briarée des parties du discours, un
polyglotte ambulant, qui aurait dû exister au tems de la Tour de Babel
pour servir d'interprète universel. Il est vraiment merveilleux,--et
pourtant modeste. Je le mis à l'épreuve dans toutes les langues dont je
connaissais le plus petit juron (ou imprécation contre postillons,
sauvages, tartares, bateliers, matelots, pilotes, gondoliers, muletiers,
chameliers, voituriers, maîtres de poste, chevaux de poste, relais de
poste, et tout ce qui concerne la poste); eh bien! il me
confondit,--même dans mon anglais.»
XIV.
«Nul homme ne voudrait vivre de nouveau sa vie[110],» est un ancien et
véritable dicton que chacun peut résoudre pour son propre compte. En
même tems, il y a probablement dans la vie de la plupart des hommes
certains momens pour lesquels ils consentiraient à revivre? Autrement,
pourquoi vivons-nous? Parce que l'espérance a recours à la mémoire, et
l'une et l'autre sont fausses;--mais--mais--mais--mais,--et ce _mais_
nous traîne jusque--à quoi? Je ne sais; et qui le sait? «Celui qui
mourut mercredi.»
[Note 110: No man would _live_ his _life_ over again.]
* * * * *
En plaçant devant les yeux du lecteur ces derniers extraits des papiers
que je possède, je devrais peut-être dire quelque chose,--en addition à
ce que j'ai déjà émis sur le sujet,--concernant ces _Mémoires_, qu'en
vertu du pouvoir discrétionnaire à moi confié par mon noble ami, je mis,
peu de tems après sa mort, à la disposition de sa soeur et de son
exécuteur testamentaire, et qu'un sentiment de respect pour sa mémoire
fit livrer aux flammes. Toutefois, comme les circonstances liées à la
reddition de ce manuscrit,--exigeant d'ailleurs beaucoup plus de détails
que mes bornes ne me permettent,--ne concernent, sous aucun rapport,
le caractère de Lord Byron, mais touchent uniquement le mien, ce n'est
pas ici du moins que je me crois appelé à entrer en explication. Le
monde continuera, sans doute, à juger de cette mesure comme il lui
plaira; mais, après tout, c'est de notre propre opinion sur nos actions
que notre bonheur dépend principalement, et je ne puis que dire que, si
j'étais de nouveau placé dans les mêmes circonstances, je me
déciderais,--dussé-je décupler le sacrifice pécuniaire que ma conduite
me coûta,--à agir précisément de la même manière.
Pour la satisfaction de ceux dont le regret naît d'un meilleur motif que
le simple désappointement d'une vaine curiosité, j'ajouterai ici que,
sur la mystérieuse cause de la séparation, le manuscrit perdu
n'apportait aucune espèce de lumière;--que bon nombre des détails qu'il
contenait n'aurait jamais pu être publié[111], et que la plupart, sinon
la totalité, des personnalités n'auraient pu paraître que long-tems
après la mort des individus intéressés;--que d'ailleurs tout ce qui
concernait réellement Lord Byron se trouvait (comme je le savais quand
je fis ce sacrifice) répété dans les divers journaux et _memoranda_,
qui, sans être tous mis à contribution, furent, comme le lecteur l'a vu
dans cet ouvrage, tous exactement conservés.
[Note 111: Cette réflexion ne s'applique qu'à la seconde partie des
_Mémoires_, car il n'y avait que peu de chose à publier dans la première
partie, qui fut lue, comme on sait, par plusieurs amis du noble auteur.
(_Note de Moore_.)]
En vérité, si la suppression est blâmable, j'ai, dans le cours de mon
travail, plus d'une fois encouru ce blâme; car, comme le lecteur a dû
s'en apercevoir, j'ai omis une portion considérable de matériaux,
auxquels Lord Byron, sans doute, dans son insouciance complète des
conséquences, aurait désiré donner la publicité, mais qui, suivant les
plus grandes probabilités, ne verront jamais le jour.
Il ne me reste que peu de chose à ajouter. Lord Orford[112] a remarqué,
comme «chose étrange, qu'en général le biographe devenait partisan fou
de l'homme dont il écrivait la vie, tandis qu'on devrait naturellement
penser que plus on étudie minutieusement la vie d'un homme, moins il
doit paraître digne d'amour ou d'admiration.» Au contraire, ne
pourrions-nous pas dire plus légitimement que, puisque le savoir est
toujours la source de la tolérance, plus nous découvrons les motifs des
actions d'un homme, les circonstances particulières dans lesquelles il
fut placé, et les tentations sous l'influence desquelles il agit, plus
nous sommes disposés à être indulgens pour ses erreurs, et forcés
d'accorder notre approbation à ses vertus?
[Note 112: En parlant de la _Vie de Henri VIII_ de lord Herbert de
Cherbury. (_Note de Moore_.)]
La biographie de Byron est une tâche ardue que je n'ai pas, du moins, de
moi-même entreprise: mon ami avait plus d'une fois exprimé le désir que
je me chargeasse de cet office, à une époque où lui seul pressentait que
j'eusse une grande chance d'avoir ce triste honneur. Si dans quelques
cas j'ai consulté plutôt l'esprit que la lettre de ses injonctions, ç'a
été dans l'unique but d'être plus juste envers lui qu'il ne l'a été
lui-même; car il n'y avait point de mains entre lesquelles son caractère
pût être plus compromis qu'entre les siennes, ni on ne pouvait faire
plus de tort à sa mémoire qu'en substituant ce qu'il affectait d'être à
ce qu'il était réellement. Je ne crois point, toutefois, avoir poussé la
partialité au-delà du degré que notre amitié mutuelle explique et
justifie; et, en vérité, il ne serait pas possible à l'ami le plus
partial d'alléguer rien de plus convaincant en faveur de son caractère
que la simple énonciation des faits par lesquels je conclurais--durant
sa vie, malgré toutes ses fautes, il ne perdit jamais un ami;--ceux qui
l'entourèrent dans sa jeunesse, comme camarades, professeurs ou
domestiques, lui demeurèrent attachés jusqu'au dernier moment;--la femme
à qui il accorda son amour dans la maturité de l'âge, l'idolâtre encore;
et, à une malheureuse exception près, on citerait à peine l'exemple
d'une seule personne qui, après avoir eu les plus courtes relations
d'amitié avec lui, n'ait pas éprouvé pour lui un sentiment de
bienveillance, et gardé de lui un doux souvenir.
J'ai maintenant terminé mon sujet, et je ne serai pas aisément amené à y
remettre la main. Toutes les erreurs qui me seront démontrées seront
corrigées;--tous les faits nouveaux que d'autres pourront produire
parleront d'eux-mêmes. Quant aux pures opinions, je n'y ferai aucune
attention,--et encore moins aux insinuations mystérieuses. J'ai dit ce
que je sais et pense sur mon ami, et j'abandonne maintenant son
caractère moral et littéraire au jugement du monde.
FIN.
APPENDICE.
DEUX ÉPITRES TRADUITES DE L'ARMÉNIEN.
ÉPITRE DES CORINTHIENS A L'APÔTRE SAINT PAUL.
1. «Étienne, et avec lui les anciens de l'église corinthienne, Numène,
Eubule, Théophile et Xinon, à Paul, notre père, notre évangéliste et
fidèle maître en Jésus-Christ, salut.
2.»Il est venu à Corinthe deux hommes, nommés Simon et Cléobe, qui
ébranlent dangereusement la foi de quelques-uns de nos frères par des
paroles trompeuses et corrompues;
3.»Desquelles paroles il faut t'instruire:
4.»Car nous n'avons point entendu de telles paroles, ni de toi ni des
autres apôtres;
5.»Mais nous savons seulement ce que nous avons entendu de toi et d'eux;
et nous l'avons fermement gardé.
6.»Mais notre Seigneur a eu compassion de nous, en ceci surtout que,
tandis que tu es encore avec nous en chair, nous pouvons encore entendre
de toi la parole divine.
7.»Écris-nous donc, ou viens toi-même bientôt parmi nous.
8.»Nous croyons dans le Seigneur qui, comme il fut révélé à Théonas,
t'a délivré des mains des infidèles.
9.»Mais voici les paroles criminelles de ces hommes impurs. Ils disent
et enseignent:
10.»Qu'il convient de ne point admettre l'autorité des prophètes.
11.»Ils n'affirment pas non plus l'omnipotence de Dieu;
12.»Ils n'affirment pas non plus la résurrection de la chair;
13.»Ils n'affirment pas non plus que l'homme fut créé par Dieu;
14.»Ils n'affirment pas non plus que Jésus-Christ fut incarné dans le
sein de la Vierge Marie;
15.»Ils disent aussi que le monde ne fut pas l'ouvrage de Dieu, mais
d'un ange.
16.»Hâte-toi donc de venir parmi nous,
17.»Afin que cette cité des Corinthiens demeure sans scandale,
18.»Et que la folie de ces hommes devienne manifeste par une claire
réfutation. Adieu.»
* * * * *
Les diacres Thérepte et Tique reçurent et portèrent cette épître à la
cité des Philippiens.
Lorsque Paul reçut l'épître, quoiqu'il fût alors dans les fers à cause
de Stratonice, femme d'Apollophane, cependant, oubliant pour ainsi dire
ses chaînes, il fut affligé de ces paroles, et dit en pleurant: «Mieux
vaudrait pour moi être mort, et avec le Seigneur; car tandis que je
suis dans ce corps, et que j'entends les abominables paroles d'une si
fausse doctrine, voyez, j'éprouve douleur sur douleur; et mon affliction
ajoute un poids à mes fers, quand je vois cette calamité, et ce progrès
des machinations de Satan qui cherche à nuire.»
Et ainsi, dans une profonde affliction, Paul composa sa réponse à
l'épître.
ÉPITRE DE PAUL AUX CORINTHIENS.
1. «Paul, emprisonné pour Jésus-Christ, et troublé par diverses
douleurs, à ses frères Corinthiens, salut.
2.»Je ne m'étonne pas que les prédicateurs du mal aient fait ce progrès.
3.»Car, comme le Seigneur Jésus est près d'accomplir sa venue, c'est
pour cela même que certains hommes altèrent et méprisent ces paroles.
4.»Mais, en vérité, je vous ai, dès le principe, enseigné ce que
j'appris des premiers apôtres, qui demeurèrent toujours avec le Seigneur
Jésus-Christ.
5.»Et je vous dis maintenant que le Seigneur Jésus-Christ naquit de la
Vierge Marie, qui était de la race de David.
6.»Conformément à l'annonciation du Saint-Esprit, à elle envoyé par
notre Père du haut des cieux;
7.»Afin que Jésus fut introduit dans le monde, et délivrât notre chair
par sa chair, et qu'il nous ressuscitât d'entre les morts;
8.»Comme il en a été lui-même un exemple;
9.»Afin qu'il fût manifeste que l'homme a été créé par le Père céleste;
10.»Il n'a pas été abandonné dans la perdition;
11.»Mais il est recherché pour être revivifié par l'adoption.
12.»Car Dieu, qui est le Seigneur tout-puissant, le père de notre
Seigneur Jésus-Christ, et qui créa le ciel et la terre, envoya d'abord
les prophètes aux Juifs;
13.»Afin qu'il les purifiât de leurs péchés, et les amenât à son
jugement.
14.»Parce qu'il désirait sauver, d'abord, la maison d'Israël, il donna
et inspira son esprit aux prophètes;
15.»Afin qu'ils prêchassent pendant long-tems le culte de Dieu, et la
nativité du Christ.
16.»Mais celui qui fut le prince du mal, quand il désira se faire dieu
lui-même, mit sa main sur eux;
17. Et retint tous les hommes dans le péché.
18.»Car le jugement du monde approchait.
19.»Mais le Tout-Puissant, quand il voulut juger, n'abandonna pas
volontiers sa créature;
20.»Mais quand il vit son affliction, il eut compassion d'elle:
21.»Et à la fin du tems, il envoya le Saint-Esprit dans la Vierge
annoncée par les prophètes.
22.»Laquelle, ferme dans sa foi, fut rendue digne de concevoir et
d'enfanter notre Seigneur Jésus-Christ.
23.»Afin que le malin esprit fût chassé de ce corps périssable, où il
s'était glorifié, et qu'il devînt manifeste.
24.»Qu'il n'était point Dieu: car Jésus-Christ, par sa chair, avait
sauvé cette périssable chair, et l'avait appelée à la vie éternelle par
la foi.
25.»Car dans son corps il préparait un pur temple de justice pour tous
les âges;
26.»Et c'est en lui que, quand nous croyons, nous sommes sauvés.
27.»Sachez donc que ces hommes sont, non pas les enfans de la justice,
mais les enfans de la colère;
28.»Lesquels éloignent d'eux la compassion de Dieu;
29.»Lesquels disent que ni les cieux ni la terre ne furent les oeuvres
produites par la main du père de toutes choses.
30.»Mais ces hommes maudits ont la doctrine du serpent.
31.»Mais vous, par la grâce de Dieu, retirez-vous loin d'eux, et
bannissez loin de vous la doctrine des méchans.
32.»Car vous n'êtes pas les enfans de la rebellion, mais les fils de
l'église bien-aimée.
33.»Et c'est pour cela que le tems de la résurrection est prêché à tous
les hommes.
34.»Donc ceux qui affirment qu'il n'y a pas de résurrection de la chair,
ne sont point appelés à la vie éternelle;
35.»Mais c'est pour être jugé et condamné que l'incrédule ressuscitera
en chair;
36.»Car à ce corps qui renie la résurrection du corps, la résurrection
ne sera pas accordée, puisqu'il y a des hommes qui repoussent la
résurrection.
37.»Mais vous, Corinthiens! vous avez appris, d'après l'exemple du blé
et des autres semences;
38.»Qu'un grain tombe dans la terre, et d'abord y meurt;
39.»Et puis renaît, par la volonté de Dieu, avec le même corps;
40.»Et, en vérité, il ne renaît pas qu'avec le même corps, mais il
renaît multiple, et comblé de bénédictions.
41.»Mais nous citons l'exemple, non-seulement des semences, mais des
honorables corps des hommes.
42.»Vous aussi avez entendu parler de Jonas, fils d'Amathi.
43.»Parce qu'il tarda d'aller prêcher à Ninive, il fut englouti dans le
ventre d'un poisson durant trois jours et trois nuits;
44.»Et après trois jours, Dieu entendit la supplication de Jonas, et le
retira du profond abîme;
45»Aucune partie de son corps n'était corrompue, ni son sourcil ne
s'était abaissé.
46.»Et à combien plus forte raison serez-vous ressuscités, ô hommes de
peu de foi!
47.»Si vous croyez en notre Seigneur Jésus-Christ, il vous ressuscitera,
comme il est lui-même ressuscité.
48.»Si les os du prophète Élisée ranimèrent le mort qui les toucha[113],
49.»A plus forte raison, vous, qui êtes soutenus par la chair, le sang
et l'esprit du Christ, vous vous releverez en ce grand jour avec un
corps accompli?
50.»Le prophète Élie, en embrassant le fils de la veuve[114], le
ressuscita d'entre les morts:
51.»A plus forte raison Jésus-Christ vous ranimera, en ce jour, avec un
corps accompli, comme il est lui-même ressuscité.
[Note 113: L'Écriture dit qu'un mort, ayant été jeté dans le tombeau
d'Élisée, ressuscita en touchant les os de ce prophète. (_Note du
Trad._)]
[Note 114: Élie multiplia l'huile de la veuve de Sarepta, et
ressuscita son fils. (_Note du Trad._)]
52.»Vous n'admettrez pas d'autres choses en vain.
53.»Désormais personne ne peut plus m'inquiéter, car je porte sur mon
corps ces fers;
54.»Pour obtenir le Christ; et je souffre avec patience ces afflictions,
pour devenir digne de la résurrection d'entre les morts.
55.»Et vous qui avez reçu la loi des mains des bienheureux prophètes et
du saint évangéliste, gardez-la tous fermement;
56.»Jusqu'à la fin du monde, afin que vous soyez récompensés dans la
résurrection de la chair, et dans la possession de la vie éternelle.
57.»Mais si quelqu'un de vous meurt dans l'incrédulité, il sera jugé
avec les pécheurs, et puni avec ceux qui ont une fausse foi.
58.»Car c'est une race de vipères, ce sont les enfans des dragons et des
basilics.
59.»Retirez-vous loin d'eux, et fuyez avec l'aide de notre Seigneur
Jésus-Christ.
60.»Et la paix et la grâce du fils bien-aimé soient avec vous.
Ainsi-soit-il.»
* * * * *
_Fait en anglais par moi, en janvier-février 1817, au couvent de
San-Lazaro, à l'aide du texte arménien expliqué par le père Pascal
Aucher, moine arménien_.
BYRON.
Venise, 10 avril 1817.
_J'eus aussi le texte latin, mais il est en plusieurs endroits fort
altéré, et il y a de grandes omissions_.
LETTRE DE M. TURNER, RELATIVE A L'EXPLOIT DE LÉANDRE.
Huit mois après la publication de mon _Tour dans le Levant_, il parut
dans le _London Magazine_, puis dans la plupart des journaux, une lettre
de feu Lord Byron à M. Murray.
J'éprouvai sur-le-champ le désir de repousser une accusation d'erreur si
directement portée contre moi; mais je pensai, et les amis que je
consultai pensèrent avec moi, que je ferais mieux d'attendre une
occasion plus favorable que celle fournie par les journaux pour défendre
mon opinion, qu'une autorité aussi imposante que la lettre de Lord Byron
n'ébranlait pas, et qui, j'ose dire, reste encore inébranlable.
Je dois cependant regretter d'avoir résisté au premier mouvement qui me
portait à répondre sur le champ. Le bras de la mort a enlevé Lord Byron
de son trône littéraire et poétique, et je ne puis que me garder de
l'imputation illibérale d'attaquer les morts puissans, dont le talent
m'eût fait trembler de lutter avec eux de leur vivant, en me bornant
scrupuleusement aux faits et aux éclaircissemens qui sont strictement
nécessaires pour détruire l'accusation d'erreur, de faux rapport et de
présomption, griefs dont tout écrivain doit souhaiter de se montrer
innocent.
Lord Byron commença par dire: «_Le courant_ n'était pas en notre
faveur», et ajouta «ni moi ni personne à bord de la frégate n'avions
connaissance d'une différence de courant sur la rive asiatique; je n'en
entendis jamais parler jusqu'à ce moment». Sa seigneurie avait
probablement oublié que Strabon décrit distinctement la différence de
courant dans les termes suivans:
[Grec: «Dio kai eupetesteron ek tês Sêstou diairousi parallaxamenoi
mikron epi ton tês Erous pyrgon, kakeithen aphientes ta ploia
symprattontos tou rou pros tên peraiôsin. Tois d' ex Abydou
peraioumenois parallakteon esti epi tynantia, oktô pou stadious epi
pyrgoy tina kat' antikru tês Sêstou, epeita diairein palgion, kai mê
teleôs echousin enantion ton roun.»]--«_Ideòque_ facilius à Sesto
trajiciunt _paululùm deflexâ navigatione ad Herus turrim, atque indè_
navigia dimittentes adjuvante etiam fluxu trajectum. _Qui ab Abydo
trajiciunt, in contrariam flectunt partem ad octo stadia ad turrim
quamdam è regione Sesti: hinc_ obliquè _trajiciunt, non_ prorsùs
_contrario fluxu_[115].»
[Note 115: Strabon, liv. XIII, édition d'Oxford.]
L'auteur dit clairement que le courant assiste ceux qui partent de
Sestos, et les mots [Grec: aphientes ta ploia],--_navigia
dimittentes_:--«laissant leurs barques aller d'elles-mêmes,» montrent
combien l'assistance du courant était considérable; tandis que les mots
[Grec: plagion],--_obliquè_,--et , [Grec: teleôs]--_prorsùs_, prouvent
nettement que ceux qui venaient d'Abydos étaient obligés de traverser le
détroit dans une direction _oblique_, ou qu'ils auraient eu le courant
_tout-à-fait_ contre eux.
De cette ancienne autorité, qui, je l'avoue, me paraît incontestable,
passons aux modernes. Le baron de Tott, qui, ayant résidé quelque tems
sur les lieux en qualité d'ingénieur pour la construction des batteries,
doit être supposé pleinement instruit sur ce point, s'est exprimé en ces
termes:--
«La surabondance des eaux que la mer Noire reçoit, et qu'elle ne peut
évaporer, versée dans la Méditerranée par le Bosphore de Thrace et la
Propontide, forme aux Dardanelles des courans si violens, que souvent
les bâtimens, toutes voiles dehors, ont peine à les vaincre. Les pilotes
doivent encore observer, lorsque le vent suffit, de diriger leur route
de manière à présenter le moins de résistance possible à l'effort des
eaux. On sent que cette étude a pour base la direction des courans, qui,
_renvoyés d'une pointe à l'autre_, forment des obstacles à la
navigation, et feraient courir les plus grands risques si l'on
négligeait ces connaissances hydrographiques».--_Mémoires de Tott_, IIIe
partie.
A ces citations j'ajouterai l'opinion de Tournefort, qui, dans sa
description du détroit, exprime avec ironie son peu de foi à la réalité
de l'exploit de Léandre; et pour montrer que les plus récens voyages
s'accordent avec les anciens, je terminerai par une phrase de M. Madden,
qui vient de revenir du lieu même. «Ce fut en partant de la rive
européenne que Lord Byron nagea _avec_ le courant, dont la vitesse est
d'environ quatre milles à l'heure. Mais je crois qu'il eût trouvé le
trajet totalement impraticable en allant d'Abydos en Europe».--_Voyages
de Madden_, vol. I.
Il y a dans la lettre de Lord Byron deux autres observations que je
crois nécessaire de rappeler.
«M. Turner dit: «_Tout ce qu'on jette dans le courant de ce point de la
côte européenne arrive nécessairement à la rive asiatique_». Cela est si
loin d'être vrai, que les objets jetés arrivent nécessairement dans
l'Archipel, s'ils sont abandonnés au courant,--quoiqu'un vent violent de
la côte d'Asie[116] puisse avoir quelquefois cet effet».
[Note 116: «C'est évidemment une méprise de l'écrivain ou de
l'imprimeur. Sa seigneurie doit avoir voulu dire un vent violent de la
côte d'Europe, puisque nul vent de la côte d'Asie ne pourrait avoir
l'effet de porter un objet à cette côte.»
Je crois qu'il est à propos de remarquer que c'est M. Turner qui a
commis ici la méprise dont il accuse autrui; les mots employés par Lord
Byron étant, non comme cite M. Turner, «de la côte d'Asie» (_from the
asiatic side_); mais «dans la direction asiatique» (_at the asiatic
direction_). (_Note de Moore_.)]
Ici Lord Byron a raison, et je n'hésite point à avouer que j'eus tort.
Mais j'eus tort selon la lettre, et non suivant l'esprit. Tout objet
jeté de la rive européenne dans le courant, serait entraîné dans
l'Archipel, parce qu'après être arrivé à une distance assez courte de la
rive asiatique pour qu'un homme pût y avoir pied ou peu s'en faut, il
serait de nouveau éloigné de la côte par le courant qui part du
promontoire asiatique. Mais ce serait chose indifférente pour un nageur,
qui, étant si près de terre, gagnerait le bord, sinon en marchant, du
moins par un léger effort.
Lord Byron ajoute, dans son _post-scriptum_: «Le détroit, toutefois,
n'est point extraordinairement large, même dans sa plus grande dimension
au-dessus et au-dessous des forts». Ici je me hasarderai à exprimer un
sentiment contraire, avec défiance toutefois, mais avec une défiance
diminuée par la facilité avec laquelle ce fait peut être vérifié. Le
détroit s'élargit si considérablement au-dessus des forts par la baie de
Maytos, et par la baie opposée sur la côte d'Asie, que l'espace à
traverser à la nage en ce sens serait, suivant mon pauvre jugement, trop
grand pour être franchi par qui que ce fût d'Asie en Europe, avec un tel
courant à vaincre.