En me proposant de montrer que les attributs distinctifs de Lord Byron,

comme homme et comme écrivain, naissaient de ces deux grandes sources,

savoir, l'incomparable versatilité de ses sentimens, et la facilité avec

laquelle il obéissait à leurs doubles inspirations, j'avais l'intention

de l'étudier sous ce point de vue, encore plus en détail, et de chercher

à suivre dans les sublimités et dans les fautes de sa poésie et de sa

vie l'action incessante de ces deux qualités dominantes de sa nature.

«Personne» dit Cowper, en parlant des esprits doués de cette

versatilité, «n'est plus propre à nous tenir agréable compagnie ici-bas

que les hommes de ce caractère. Toutes les scènes de la vie ont deux

côtés, un côté sombre et un côté brillant; et l'esprit qui a un mélange

égal de mélancolie et de vivacité est le plus propre à contempler l'un

et l'autre côté.» Il ne serait pas difficile de montrer qu'à cette

facilité de réfléchir toutes les nuances de l'ombre ou de la lumière qui

tour-à-tour bigarrent l'existence humaine, Lord Byron dut non-seulement

l'immense étendue de son influence comme poète, mais cette puissance de

fascination qu'il possédait comme homme. En effet, cette susceptibilité

si rapide des impressions immédiates lui prêtait, dans ses relations

sociales, le charme le plus attrayant de tous, en permettant à ceux qui

étaient présens dans le moment, d'exercer sur lui un tel ascendant

qu'ils occupaient seuls alors toutes ses pensées et tous ses sentimens,

et mettaient en jeu les ressorts qui leur convenaient le plus[99].

Cette mobilité,--cette faculté d'être «plus vivement impressionné par ce

qui touche plus immédiatement[100],» était chez lui portée à un si haut

point, que, même auprès des personnes avec lesquelles le hasard du

moment le mettait en relation, il avait, comme on dit, le coeur sur la

main,[101] et qu'il ne dépendait que d'elles de devenir les dépositaires

de tous ses secrets;--si toutefois l'on peut se servir d'une telle

expression. Que dans cette convergence de toutes les facultés pour

plaire aux objets présens, les absens soient quelquefois oubliés, ou,

qui pis est, sacrifiés au désir dominant du moment, c'est là un des

défauts inhérens aux personnes de ce caractère, défaut qui rend leur

fidélité, comme amans ou comme confidens, excessivement précaire. Mais

le charme qu'une telle disposition répand dans les manières ne peut

guère être révoqué en doute,--et surtout par ceux qui en ont éprouvé

toute la magie en Lord Byron. D'ailleurs, les conversations indiscrètes

dans lesquelles il révéla ce qui lui avait été confié verbalement ou par

écrit, ne doivent pas toutes être attribuées à cet imprudent épanchement

du moment. C'était aussi dans sa franchise et dans son horreur pour la

feinte que cette coutume, si pleine qu'elle fût d'inconvénient, et

quelquefois même de danger, tirait en grande partie son origine. Il se

faisait un plaisir, dans de telles circonstances, de confronter l'accusé

avec l'accusateur,--non-seulement pour se venger d'avoir écouté comme

tiers ce que deux hommes n'osaient se dire ouvertement l'un à l'autre,

mais encore pour satisfaire cette espiéglerie malicieuse qu'il avait

montrée dès son enfance, et qui trouvait toujours un amusement

immanquable dans la confusion que de telles indiscrétions amenaient.

Comme ses amis connaissaient bien cette mauvaise habitude, leur prudence

mettait leur sincérité en garde contre lui, et on lui épargnait la peine

d'entendre ce qu'il n'aurait pu répéter sans faire encore plus de mal.

[Note 99: Relativement à cette facilité de s'adapter à toutes sortes

de sociétés, et à prendre tous les rôles, je trouve dans les premières

lettres que je lui ai écrites (d'Irlande) un passage qui, bien qu'il ne

soit peut-être pas de fort bon goût, mérite d'être cité comme expression

de la vérité:--«Quoique je ne vous aie point écrit, j'ai rarement cessé

de penser à vous, car vous êtes une espèce d'être que tout remet en

tête. Que je sois avec les sages ou avec les fous, parmi les poètes ou

parmi les boxeurs; que j'aie en main un livre ou une bouteille: je me

rappelle votre universelle supériorité, et ma mémoire vous voit venir

«armé pour toute sorte d'arène.» (_Note de Moore_.)]

[Note 100: Citation de la stance de _Don Juan_ ci-dessus rapportée.

(_Note du Trad._)]

[Note 101: Il est curieux d'observer comme, en tout tems et en tout

pays, ce qu'on appelle le caractère poétique a produit de semblables

effets chez tous ceux qui ont été victimes de ce funeste don. Dans le

passage suivant, le biographe du Tasse a, en peignant ce poète, décrit

aussi Lord Byron: «Il y a des personnes d'une telle sensibilité que

quiconque se trouve avec elles est, dans le moment même, le monde entier

pour elles. Elles épanchent involontairement leurs coeurs; elles sont

animées par un vif désir de plaire; et elles confient ainsi leurs

sentimens à des gens qu'en réalité elles regardent avec indifférence.»

(_Note de Moore_.)]

On trouvera un exemple frappant de ce trait de caractère dans une

anecdote racontée par Parry, qui, tout en étant victime de

l'indiscrétion, eut le bon sens et le bon esprit d'apercevoir la source

à laquelle la conduite de Byron devait être rapportée. Tandis que la

flotte turque bloquait Missolonghi, sa seigneurie, un jour, s'avança

avec Parry, dans un petit esquif qu'un enfant faisait aller à la rame,

jusqu'à l'entrée du port; le prince Mavrocordato et sa suite les

accompagnaient dans une grande chaloupe. En cette situation, l'ingénieur

anglais fut saisi d'un vif sentiment de mépris et d'indignation à

l'égard de la nonchalance de leurs amis grecs, et se mit à le

communiquer à Lord Byron en termes peu mesurés. Il dit, par exemple, que

le prince Mavrocordato était «une vieille femme,» et finit, suivant son

rapport, par les paroles suivantes: «Si j'étais à leur place, la seule

pensée de mon incapacité et de mon ignorance me donnerait la fièvre, et

je brûlerais d'impatience d'entreprendre la destruction de ces coquins

de Turcs. Mais les Grecs et les Turcs sont, par leur commune imbécilité,

des adversaires dignes les uns des autres.»

«J'eus à peine fini de parler, ajoute M. Parry, que Lord Byron ordonna

de placer notre chaloupe à côté de l'autre, et rapporta de point en

point toute notre conversation au prince Mavrocordato. Tout en agissant

ainsi, il se chargea d'apaiser la colère du prince et la mienne; et,

quoique je fusse d'abord très-irrité, et que le prince fût aussi, je

crois, fort indisposé, il y réussit. Mavrocordato ne me témoigna aucune

sorte de mécontentement, et j'attachais trop de prix à la considération

de Lord Byron pour lui garder longue rancune d'un procédé qui n'était,

après tout, qu'une façon désagréable de nous réprimander tous deux».

Ce ne serait point une tâche dépourvue d'intérêt, que de suivre ainsi le

caractère de Byron dans toutes ses ramifications;--car nous sommes

certains que, même dans les pousses les plus éloignées et les plus

déliées, l'éclat et la force de la souche première se feraient

apercevoir. Mais nous en avons déjà peut-être assez dit pour mettre tous

les esprits à même de conclure le reste.--Si nous avons ouvert ici la

véritable voie d'analyse, il ne sera pas difficile d'en suivre les

conséquences ultérieures. Déjà, peut-être, quelques lecteurs m'accusent

d'avoir employé une trop considérable portion de ces pages,

non-seulement à noter minutieusement les traits et les nuances du

caractère de mon ami, mais, ce qui peut être regardé comme plus inutile

encore, à relater toutes les habitudes et toutes les bizarreries qui

distinguèrent sa vie journalière d'avec celle des autres hommes. Que

les critiques du jour obéissent au sentiment de leur propre importance,

en me blâmant de rappeler ces riens, c'est à quoi il faut naturellement

s'attendre: mais ces mêmes critiques ne peuvent douter que, dans

d'autres tems, ces minutieux détails sur un homme tel que Byron ne

soient lus avec intérêt. La démarche agitée et incertaine de Catilina

est regardée par d'habiles juges du coeur humain, comme une indication

extérieure du caractère, importante à connaître. Mais les idolâtres

adorateurs du génie se complaisent dans le souvenir de traits beaucoup

moins significatifs. Même après trois siècles, nous apprenons avec

plaisir que le Tasse aimait la malvoisie[102], et la croyait favorable à

l'inspiration poétique: et, preuve encore plus amusante de la

disposition du monde, à rappeler les petits détails relatifs aux grands

hommes, la passion extrême du poète Pétrarque pour les navets est une

des traditions conservées en si petit nombre sur son compte à Arqua.

[Note 102: Vin qu'on prépare avec le moût de raisins muscats, cuit

jusqu'à la diminution de deux tiers, écumé avec soin, puis fortement

agité, jusqu'à ce qu'il soit refroidi. C'est un vin extrêmement doux et

sucré. On le tirait originairement de Grèce, par exemple, de Candie et

de Chio. Mais on prépare maintenant, en Languedoc et en Provence, des

malvoisies[C] qui sont transportées et débitées à Paris sous le nom de

divers vins étrangers. (_Note du Trad._)]

[Note C: L'Académie donne à ce mot le genre féminin. (_Note du

Trad._)]

La personne de Lord Byron a été si fréquemment représentée par la plume

et par le pinceau, que je serais dispensé de la décrire, si un biographe

n'était strictement obligé d'ébaucher au moins cette tâche.

La figure de Byron offrait le plus haut degré de beauté; car elle

unissait à-la-fois la régularité des traits à l'expression la plus

variée et la plus vive. En effet, la versatilité remarquable de son ame

se trahissait dans le libre jeu de sa physionomie, qui s'obscurcissait

ou brillait tour-à-tour sous la passagère influence des diverses pensées

du moment.

Ses yeux, quoique d'un gris clair, étaient capables d'exprimer tous les

sentimens, depuis la plus extrême hilarité jusqu'à la tristesse la plus

profonde, depuis la bienveillance la plus tendre jusqu'aux plus sombres

mouvemens de dédain ou de colère. J'eus l'occasion de voir avec quelle

terrible énergie ils annonçaient cette dernière passion, un jour que je

lui rapportai, assez indiscrètement, qu'une personne m'avait dit:

«Défiez-vous de Lord Byron; il fera quelque jour un méchant

trait.»--Est-ce un homme ou une femme qui vous a dit cela,»

s'écria-t-il, en tournant soudain sur moi un regard de colère, qui, tout

momentané qu'il fut, laissa en moi un souvenir durable, et dont je ne

puis donner une exacte idée qu'en me servant des termes mêmes de

l'écrivain, qui dit de Chatterton que «des flammes roulaient au fond de

ses yeux.»

Mais c'était dans la bouche et dans le menton que résidaient la grande

beauté et l'expression de la physionomie de Byron.--«On a fait de lui

(dit une femme) plusieurs bustes ou portraits, avec un succès plus ou

moins grand; mais l'extrême beauté de ses lèvres a échappé à tous les

peintres et à tous les sculpteurs. Dans leur infatigable jeu, elles

représentaient toutes ses émotions,--sa colère par leur pâleur, son

dédain par leur moue, sa joie par leur sourire, son espiéglerie et son

amour par leurs gracieuses fossettes.» Je croirais faire une injustice

aux lecteurs, si je ne leur offrais encore quelques touches du même

pinceau. «Cette extrême mobilité d'expression était quelquefois pénible

à voir; car j'ai vu Lord Byron avoir l'air absolument laid;--je l'ai vu

avoir l'air si dur et si froid, qu'il paraissait haïssable; puis, en un

moment, plus radieux que le soleil, il avait une si aimable douceur dans

son air, faisait briller une affection si empressée dans ses regards,

donnait à ses lèvres un épanouissement si supérieur au sourire, qu'on

oubliait l'homme,--Lord Byron,--dans l'image de beauté offerte à nos

yeux, et contemplée avec une vive curiosité.--J'allais presque dire que

tel dut apparaître le dieu de la poésie, le dieu du Vatican, lorsqu'il

conversait avec les fils et les filles des hommes.»

Sa tête était remarquablement petite,[103]--au point d'offrir même un

défaut de proportion avec sa figure. Le front, quoique un peu trop

étroit, était haut, et le paraissait encore davantage, parce que Byron

rasait sa chevelure au-dessus des tempes (afin de la conserver,

disait-il); et les cheveux d'un noir luisant, qui se bouclaient par

touffes sur sa tête, en complétaient la beauté. Ajoutez à cela que son

nez, quoique beau, était peut-être un peu trop gros, que ses dents

étaient blanches et régulièrement posées, que son teint était pâle, et

vous aurez de sa physionomie la meilleure idée que les mots seuls

puissent en donner.

[Note 103: «Plusieurs d'entre nous,» dit le colonel Napier,

«essayèrent un jour son chapeau, et, sur douze ou quatorze personnes qui

étaient à dîner, il n'y en eut pas une qui pût le mettre, tant sa tête

était petite! Mon domestique, Thomas Wells, qui avait la plus petite

tête du 90e régiment (il l'avait si petite qu'il avait peine à trouver

un schako qui le coiffât), fut le seul qui pût mettre le chapeau de Lord

Byron, et il en était même très-bien coiffé. (_Note de Moore_.)]

Sa taille était, comme il l'a dit lui-même, de cinq pieds huit pouces et

demi, et c'est à la longueur de ses membres qu'il attribuait son talent

de natation. Ses mains étaient très-blanches; et,--suivant son opinion

sur la dimension des mains comme signe de noble

naissance,--aristocratiquement petites. Il boitait du pied droit[104];

mais cette infirmité, quoique contraire à la grâce de ses mouvemens, ne

diminuait que fort peu l'activité: et, eu égard à cette circonstance,

ainsi qu'à l'habileté avec laquelle le pied était caché par le moyen de

longs pantalons, il serait difficile de concevoir un défaut de ce genre

qui causât moins de difformité, tandis que le timide embarras que la

conscience continuelle de cette infirmité donnait aux premiers abords de

mon noble ami, faisait de cette infirmité même une source d'intérêt.

[Note 104: En parlant de cette infirmité au commencement de mon

ouvrage, je m'abstins, tant d'après mes propres doutes à ce sujet, que

d'après la grande variété que je trouvai dans les souvenirs des autres,

de spécifier de quel pied il boitait. En vérité, on aura peine à croire

quelle incertitude je trouvai sur ce point, même dans l'esprit des gens

qui avaient vécu dans la plus grande intimité avec lui. M. Hunt dit

dans son livre que le vice de conformation existait au pied gauche; et

cette assertion, quoique contraire à mes souvenirs, et, à ce qu'il

paraît, à la réalité, était confirmée par le dire d'autres personnes qui

avaient vécu avec Byron. En m'adressant à ses anciens amis de Southwell,

et à son cordonnier de cette ville, je les trouvai si peu préparés à

répondre avec certitude sur ce point, que ce n'est qu'en se rappelant

que le pied boiteux «était le premier en montant la rue,» qu'ils en

conclurent enfin que le membre affecté était le droit; et M. Jackson,

son professeur de pugilat, fut pareillement obligé de se rappeler si son

noble élève frappait à droite ou à gauche pour arriver à la même

conclusion. (_Note de Moore_.)]

En revoyant le Journal dont j'avais intention de donner des extraits, je

n'ai choisi que les opinions ou rêveries suivantes, relatives pour la

plupart aux croyances religieuses. J'avais avancé dans la première

partie de cet ouvrage que, «en aucun tems de sa vie, Lord Byron ne fut

un incrédule décidé.» On a objecté à cette assertion que plusieurs

passages de ses écrits prouvent directement le contraire. Mais cette

objection, ainsi que l'interprétation de la plupart des passages citée

à l'appui, se fonde, ce me semble, sur l'erreur, fort ordinaire en

conversation, qui consiste à confondre la signification des mots

incrédule et sceptique;--le premier supposant une opinion arrêtée, et le

second le doute. Je n'ai pas moi-même toujours observé scrupuleusement

cette distinction; et, dans un cas, je suis même entré par mégarde dans

les idées de ceux que je combats en représentant Byron, dans sa

jeunesse, comme «un écolier incrédule,» tandis que le mot «douteux» eût

plus exactement exprimé ma pensée. Après cette explication nécessaire,

je répéterai ici mon assertion; ou plutôt,--pour en mettre la substance

sous une différente forme,--je dirai que Lord Byron fut, jusqu'au

dernier moment, un sceptique, ce qui veut dire implicitement qu'il ne

fut jamais un incrédule décidé.

* * * * *

PENSÉES DÉTACHÉES.

I.

«Si je devais recommencer à vivre, je ne sais ce que je voudrais changer

dans ma vie, sinon vouloir n'avoir pas du tout vécu[105]. L'histoire,

l'expérience, etc., nous apprennent que le bien et le mal sont assez

également répartis dans l'existence d'ici-bas, et que ce qui est le plus

désirable est d'en sortir facilement. Peut-elle nous donner autre chose

que des années? et celles-ci n'ont guère de bon que leur fin.»

[Note 105: «Swift adopta de bonne heure (dit sir Walter-Scott) la

coutume de regarder l'anniversaire de sa naissance comme un terme, non

de joie, mais de chagrin, et de lire, à chaque retour de ce jour, ce

passage frappant de l'Écriture, dans lequel Job déplore et maudit le

jour où l'on dit dans la maison de son père «qu'un enfant était

né.»--_Vie de Swift_. (_Note de Moore_.)]

II.

«L'immortalité de l'ame me paraît peu douteuse, si nous songeons un

instant à l'action de l'esprit; il est dans une perpétuelle activité. Je

doutai autrefois, mais la réflexion m'a mieux inspiré. L'esprit agit

même indépendamment du corps,--dans les rêves, par exemple:--d'une

manière incohérente et _folle_, je l'avoue; mais enfin c'est l'esprit

qui agit, et même beaucoup plus que lorsque nous sommes éveillés. Or,

cet esprit ne peut-il agir _isolément_, aussi bien que lors de son union

avec le corps? Qui oserait nier cela? Les stoïciens, Épictète et

Marc-Aurèle nomment l'existence actuelle «l'état d'une ame qui traîne un

cadavre,»--lourde chaîne, sans aucun doute; mais toutes les chaînes, par

cela même qu'elles sont matérielles, peuvent être brisées. Jusqu'à quel

point notre vie future sera-t-elle _individuelle_; ou, pour mieux dire,

jusqu'à quel point ressemblera-t-elle à notre existence présente? C'est

une autre question; mais toujours est-il que l'éternité de l'esprit me

semble aussi probable que celle du corps l'est peu. A la vérité,

j'attaque ici la question sans recourir à la révélation, qui, après

tout, en est une solution au moins aussi rationnelle qu'aucune autre.

Une résurrection matérielle semble étrange et même absurde, excepté dans

le but de punir; et toute punition, qui doit plutôt avoir le caractère

d'une vengeance que d'une correction, est moralement mauvaise. Or, après

la fin du monde, quelle pourra être la moralité ou l'utilité de tourmens

éternels? Les passions humaines ont probablement défiguré les vérités

divines sur ce point:--mais le problème est un mystère inabordable.»

III.

«Il est inutile de me dire: «Crois, et ne raisonne pas.» Vous feriez

aussi bien de dire à un homme: «Ne veille pas, mais dors.» Puis, à quoi

bon cet épouvantail de tortures, etc.? Je ne puis m'empêcher de penser

que la menace de l'enfer fait autant de diables que les sévères codes

pénaux de l'inhumaine humanité font de scélérats.»

IV.

«L'homme est né avec des passions charnelles, mais sa patrie spirituelle

a une tendance secrète à l'amour du bien. Mais, grand Dieu! il est à

présent un triste vase d'atomes.»

V.

«La matière est éternelle, toujours changeante, mais reproduite; et,

autant que nous pouvons comprendre l'éternité, éternelle. Pourquoi

l'esprit ne le serait-il pas? Pourquoi l'esprit n'agirait-il pas avec

l'univers et sur l'univers, comme ses parcelles agissent avec et sur

l'amas de poussière appelé humanité? Voyez comme un homme agit sur

lui-même et sur les autres, ou même sur une multitude! La même action,

dans un degré plus haut et plus pur, peut s'exercer sur les étoiles,

etc, à l'infini.»

VI.

«J'ai souvent penché pour le matérialisme en philosophie, mais je n'ai

jamais pu en concevoir l'introduction dans le christianisme, qui me

paraît essentiellement fondé sur l'ame. Pour cette raison, le

_Matérialisme chrétien_ de Priestley me pétrifia toujours d'étonnement.

Croyez à la résurrection du corps, si vous voulez, mais non pas sans

ame. Ce serait le diable, si après avoir eu ici-bas une ame, un esprit,

une intelligence (comme il vous plaira de dire), nous devions en être

privés dans l'autre monde, même pour une matérialité immortelle. J'avoue

ma partialité pour l'esprit.»

VII.

«C'est toujours par un brillant soleil que je suis très-religieux, comme

s'il y avait une association entre un essor intérieur vers une plus

grande et plus pure clarté, et l'allumeur de cette sombre lanterne de

notre existence extérieure.»

VIII.

«La nuit offre aussi un intérêt religieux,--et elle me l'offrit surtout

quand je contemplai la lune et les étoiles à travers le télescope

d'Herschell[106], et vis que c'étaient des mondes.»

[Note 106: Astronome célèbre par la découverte de la planète

_Uranus_, et surtout par ses belles recherches en astronomie sidérale.

(_Note du Trad._)]

IX.

«Si d'après certaines considérations, vous pouviez prouver que le monde

est de plusieurs milliers d'années plus vieux que ne le fait la

chronologie mosaïque, ou si vous pouviez vous débarrasser d'Adam et

d'Ève, de la pomme et du serpent, que mettriez-vous à la place? ou

quelle difficulté se trouve levée? Les choses doivent avoir eu un

commencement, et peu importe _quand_ ou _comment_?»

X.

«Je soupçonne quelquefois que l'homme est le débris d'un être matériel

supérieur, qui, échappé au naufrage d'un monde primitif, a dégénéré

pendant une lutte dangereuse contre le chaos,--comme nous voyons les

Lapons et les Esquimaux[107], etc., inférieurs à nous dans l'état

présent, parce qu'ils sont soumis à des élémens plus inexorables. Mais

alors même, il faut admettre que cette hypothétique création d'une race

préadamite a eu une origine et un _créateur_,--car une création est plus

naturelle à concevoir qu'un fortuit concours d'atomes: toutes choses

remontent à une source, quoiqu'elles aillent se perdre dans un océan.»

[Note 107: C'est-à-dire tous les peuples que les naturalistes

groupent sous le nom de _race hyperboréenne_. (_Note du Trad._)]

XI.

«Plutarque dit, dans sa _Vie de Lysandre_, qu'Aristote remarque «qu'en

général les grands génies sont mélancoliques, et cite en exemple

Socrate, Platon, Hercule (ou Héraclite[108])--et enfin Lysandre, qui ne

fut pas mélancolique dans sa jeunesse, mais le devint en approchant de

la vieillesse.» Suis-je ou non un génie? Quoique j'aie été proclamé tel

par mes amis et par mes ennemis, en plus d'un pays et en plus d'une

langue, et même dans un espace de tems assez court, je ne puis décider

moi-même la question; mais je puis dire de ma mélancolie, que «elle

s'accroît, et pourtant devrait diminuer.» Mais comment?

«Je pense, moi, que la plupart des hommes sont au fond mélancoliques,

mais qu'on ne remarque cette disposition que chez les hommes

remarquables. La duchesse de Broglie[109], en réponse à une remarque que

j'avais faite sur les erreurs de gens d'esprit, me dit: «Ces gens-là ne

se trompent pas plus que d'autres; mais étant plus en vue, ils sont plus

observés, surtout en tout ce qui peut les rabaisser jusqu'aux autres

hommes, ou élever les autres hommes jusqu'à eux.» C'était en 1816.

[Note 108: La leçon la plus probable du texte grec est [Grec:

Erakleistos] et non [Grec: Eraklês]. (_Note du Trad._)]

»En effet (qu'on me permette la supposition), si les sottises des sots

étaient toutes consignées par écrit comme celles des sages, les sages

(qui ne paraissent aujourd'hui qu'une meilleure espèce de sots)

sembleraient presque intelligens.»

[Note 109: Fille de Mme de Staël, et femme du pair actuel. (_Note du

Trad._)]

XII.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 13 Comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 18 / 23 段