idées, doivent avoir remarqué que, si une pensée ou un sentiment
quelconque se présente à leur esprit, le sentiment ou la pensée
contraire s'éveille au même instant:--à côté du sublime, le ridicule,
qui en est le voisin, apparaît constamment;--à une vue brillante du
présent ou de l'avenir, une vue sombre mêle ses nuages;--et, même dans
les questions relatives à la morale et à la conduite, tous les motifs et
tous les raisonnemens qui engagent à l'adoption de l'un des deux partis
contraires seront, dans de tels esprits, contrebalancés sur-le-champ par
un groupe de motifs et de raisonnemens équivalens. Un esprit de ce
genre,--et tels sont, plus ou moins, tous les esprits chez lesquels le
raisonnement est subordonné à l'imagination,--tout capable qu'il est,
par cette rapide association d'idées, de multiplier ses ressources sans
fin, a besoin du contrôle d'un jugement exercé pour conserver ses
pensées pures et nettes entre les contrastes qu'il appelle ainsi
simultanément; car il y a danger que, en matière d'art, l'habitude de
former des rapprochemens incongrus,--par exemple, entre le burlesque et
le sublime,--ne finisse par corrompre le goût de l'esprit pour le plus
noble et le plus haut point de vue; et que, dans les questions de morale
encore plus importantes, la facilité de trouver le pour et le contre
n'aboutisse, sinon à un mauvais choix, du moins à une indifférence
sceptique.
Lorsqu'on se représente un événement aussi terrible qu'un naufrage, une
scène d'horreur et de péril s'offre seule aux imaginations ordinaires;
mais la vive et versatile imagination de Byron y vit encore autre chose,
et aux circonstances les plus horribles et les plus épouvantables, mêla
tout ce qu'il y a de plus ridicule et de plus bas. Mais dans ce
douloureux mélange il ne fut que trop fidèle peintre de la nature
humaine, si l'on en croit le témoignage du cardinal de Retz, témoin
oculaire d'un tel événement:--«Vous ne pouvez vous imaginer, dit le
cardinal, l'horreur d'une grande tempête;--vous en pouvez imaginer aussi
peu le ridicule.» Mais assurément, un poète moins entraîné par la
variété de son talent, et moins désireux d'en faire parade, se serait
arrêté avant de confondre, par une si cruelle ironie, la dégradation et
les souffrances de l'humanité, et, content d'éprouver notre coeur par le
tableau des misères de nos semblables, se serait abstenu de nous
arracher, un instant après, un sourire amer à la vue de leur bassesse.
Les résultats de ce genre d'esprit sont si dangereux pour le sens moral,
qu'on risquerait peut-être de trop généraliser en affirmant que partout
où existe une grande versatilité d'imagination, on trouvera aussi une
tendance prononcée à la versatilité de principes. Le poète Chatterton,
dans l'ame duquel les germes de tout ce qu'il y a de bon et de mauvais
dans le génie mûrirent si prématurément, disait, dans l'orgueilleuse
conscience de ce multiple talent, que «il avait le plus profond mépris
pour l'homme qui ne pouvait écrire le pour et le contre,» et ce fut en
agissant lui-même conformément à ce principe, qu'il souilla son nom de
quelques taches durant la vie si courte que le destin lui accorda.
Mirabeau aussi, quand dans le cours des hostilités légales de son père
et de sa mère, il mit la main aux plaidoyers de l'un et de l'autre, fut,
sans aucun doute, moins influencé par le plaisir du mal que par la
piquante vanité de cette souplesse de talent, et fut aveuglé sur la
révoltante perfidie de son travail, par l'habileté avec laquelle il
l'exécutait.
Cette qualité, que j'ai nommée ici versatilité, en tant qu'elle concerne
l'imagination, Lord Byron l'a lui-même désignée par le nom français de
_mobilité_, en tant qu'elle concerne les sentimens et la conduite; et
dans un des chants de _Don Juan_, il en a heureusement esquissé quelques
traits. Après nous avoir dit que son héros avait commencé d'après la
grande prédominance de cette qualité chez Adeline, «à douter un peu de
la _réalité_ de ses perfections», il dit:--
Tant elle faisait preuve tour-à-tour, et à l'égard de chaque
convive, de cette brillante versatilité que bien des gens
confondent avec la sécheresse de coeur. Ils se trompent,--c'est
tout simplement ce qu'on appelle mobilité, un effet, non de
l'art, mais du caractère, que l'on suppose affecté, parce qu'il
semble banal; trompeur, bien qu'il soit plein de franchise; car,
certes, il y a de la franchise à se montrer plus vivement
impressionné par ce qui touche plus immédiatement[92].
[Note 92: _Don Juan_, ch. XVI, st. 97.]
Nous avons à peine besoin de la note où Lord Byron, à propos de ce
passage, qualifie cette mobilité de «malheureux don», pour voir combien
il sentait la prééminence de cette qualité en lui-même, et le danger qui
en résultait pour son caractère. La conscience de sa tendance naturelle
à céder ainsi à toute impression fortuite, et à varier suivant mille
impulsions passagères, non-seulement fut toujours présente à son esprit,
mais encore comme il savait bien que le monde attache un soupçon de
faiblesse à la rétractation ou à l'abandon d'opinions long-tems
professées,--elle eut l'effet de le maintenir, sur certains points
importans, dans une ligne générale d'uniformité, que, malgré quelques
fluctuations et contradictions accidentelles dans les détails, il
continua à garder toute sa vie. Un passage d'un de ses manuscrits
montrera avec quelle sagacité il aperçut la nécessité de se prémunir
contre son instabilité sous ce rapport. «Le monde traite un changement
de système politique ou de religion avec un blâme plus sévère qu'une
pure différence d'opinion ne me semblerait le mériter. Mais il doit y
avoir une raison de ce sentiment;--et c'est, je crois, parce qu'on a vu
cet abandon des premières idées inspirées à notre enfance, et de la
ligne de conduite par nous choisie lors de notre première entrée dans la
vie publique, produire plus de mauvais résultats pour la société, et
prouver plus de faiblesse d'esprit que d'autres actions en elles-mêmes
plus immorales». Ce peu de confiance en sa stabilité, tenant ainsi Byron
toujours en éveil, ne concourut point peu, sans aucun doute, avec la
bonté naturelle de son coeur, à donner tant de solidité et de durée à la
plupart de ses attachemens,--dont quelques-uns, comme son amitié pour sa
mère, durent évidemment à un sentiment de devoir, plutôt qu'à une
affection réelle, la constance si honorable avec laquelle il les
conserva.
Mais tandis que, sous ces rapports comme dans la persévérance avec
laquelle il s'attacha aux habitudes et aux amusemens de la jeunesse, il
réussit à vaincre sa variabilité et son inconstance naturelles,--dans
toutes les autres applications de son esprit, dans toutes les excursions
de sa raison ou de son imagination, il s'abandonna à cette humeur
versatile sans scrupule et sans frein, prit toutes les formes sous
lesquelles le génie pouvait se manifester, et se transporta dans toutes
les régions intellectuelles où de nouvelles conquêtes pouvaient être
accomplies.
Il était impossible qu'il n'abusât pas d'une telle puissance de volonté
et de talent. Il était impossible que, parmi les esprits qu'il invoquait
de tous côtés, les esprits de ténèbres n'apparussent pas, à son ordre,
avec les esprits de lumière. Et ici les dangers d'une activité si
multipliée, se complaisant ainsi dans ses transformations, se montrent
d'eux-mêmes. Devant ce grand et unique objet, le déploiement d'une
imagination variée, splendide, et propre à tout embellir,--toute autre
considération et tout autre devoir ne pouvaient qu'être sacrifiés. Il
faut que l'avocat déploie son éloquence et son art, n'importe pour
quelle cause;--il faut que le talent grave partout son empreinte,
n'importe avec quel sceau. Pouvait-on espérer que dans une telle
carrière il ne surviendrait rien de mal, et qu'au milieu de ces éclairs
d'imagination, la lumière morale demeurerait pure? Doit-on donc
s'étonner que dans les oeuvres d'un homme ainsi entraîné par ses
brillantes qualités, nous trouvions,--certes, sans aucun dessein de
corruption de sa part,--le vice embelli d'un éclat trompeur et d'un faux
air de vertu, et le mal trop souvent investi d'une grandeur qui
n'appartient essentiellement qu'au bien?
Entre autres maux moins sérieux, nés de cet abus d'une riche et
versatile imagination,--plus spécialement développés dans l'oeuvre la
plus caractéristique de Lord Byron, dans _Don Juan_,--on trouvera que
l'impression même d'une poésie vigoureuse est quelquefois fort affaiblie
par ces saillies capricieuses et folâtres, où cette souplesse d'essor
entraîne le poète. En vérité, tous ceux qui lisent cet ouvrage, et
surtout ceux qui, ne possédant eux-mêmes qu'à une faible dose une telle
flexibilité, sont incapables de suivre toutes ces brusques digressions,
doivent sentir que la soudaineté avec laquelle Byron passe d'un ton à un
autre,--du bouffon au mélancolique, du comique au tendre,--produit un
manque de foi dans la sincérité de l'un ou l'autre, ou même de l'un et
l'autre sentiment, et partant diminue, ou même refroidit tout-à-fait, la
sympathie qu'une transition plus naturelle inspirerait. En général, un
tel soupçon serait injuste envers Lord Byron; car, parmi les singulières
combinaisons que son esprit présentait, celle de la versatilité et de la
profondeur de sentiment n'était pas la moins remarquable. Mais, en
somme, quelque favorable que fût cette vivacité et cette variété
d'association à l'étendue de son essor poétique, on peut mettre en
question si une concentration plus judicieuse de ses talens n'aurait pas
produit un résultat encore plus grand et plus précieux. Si l'esprit de
Milton et celui du Tasse avaient été ainsi ouverts aux incursions de
frivoles et burlesques conceptions, qui peut douter que ces majestueux
sanctuaires du génie n'eussent souffert autant de dommage que de
profanation?--Et l'on peut au moins se demander si Lord Byron, moins
versatile, moins dominé par n'eût pas été moins étonnant, peut-être,
mais plus grand.
Une imagination libre comme l'air
Et pleine de mobilité[93],
[Note 93:
A fancy, like the air, most free,
And full of mutability.]
Et ce ne fut pas seulement dans ses créations poétiques que cet amour de
la nouveauté et de la variété se déploya;--une des plus remarquables
faiblesses de sa vie peut être rapportée à cette fertile source.
L'orgueilleux désir de jouer toute espèce de rôle, bon ou mauvais,
n'influença que trop, comme nous l'avons vu, son ambition et même sa
conduite, et, comme en poésie, son expérience personnelle des mauvais
effets des passions lui servit à fournir des matériaux aux oeuvres de son
imagination; ainsi, en retour, son imagination lui prêta ces sombres
couleurs sous lesquelles il déguisa si souvent son véritable aspect aux
yeux du monde. En vérité, il porta à un tel degré de déraison cette
fantaisie de se décrier soi-même, que s'il y eut jamais en lui (comme il
se l'imaginait quelquefois dans ses momens de spleen), une tendance au
dérangement des facultés mentales[94], c'est sous ce seul point de vue
qu'elle pourrait être reconnue pour s'être quelque peu manifestée[95].
Dans les premiers tems de ma liaison avec lui, lorsqu'il se laissait le
plus aller à cette fantaisie,--(car on put depuis observer qu'alors que
la mauvaise opinion qu'il avait de lui-même fut partagée par le monde,
il fut disposé à ne point faire écho),--je le vis plus d'une fois, quand
nous étions assis ensemble après le dîner, et qu'il était alors
peut-être un peu sous l'influence du vin, se livrer sérieusement à cette
humeur noire, se décrier lui-même, et jeter maintes allusions sur sa vie
passée, avec un air de mélancolie et de mystère évidemment calculé pour
éveiller la curiosité et l'intérêt. Il était, toutefois, trop
promptement sensible aux moindres atteintes du ridicule pour ne pas
s'apercevoir, en ces occasions, que la gravité de son auditeur ne se
soutenait que par un effort de politesse; aussi ne renouvela-t-il plus
sur moi l'épreuve de cette romanesque mystification. Mais, d'après ce
que j'ai su de ses expériences sur des auditeurs plus impressionnables,
je ne doute guère que pour produire de l'effet dans le moment, il n'y
ait de crime si noir ni si désespéré dont il ne se fût laissé supposer
coupable, dans l'espoir enivrant d'agir ainsi sur les imaginations; et
j'ai quelquefois eu idée que la cause secrète de la séparation de sa
femme d'avec lui, cause sur laquelle lady Byron et son conseil légal ont
jeté un si formidable mystère, peut après tout n'avoir pas été autre
chose qu'une imposture de ce genre, un obscur demi-aveu d'horreurs
indéterminées, qui, racontées pour mystifier et pour surprendre, furent
prises au sérieux par celle qui en entendait le récit.
[Note 94: Nous avons vu combien de fois, dans ses Journaux et dans
ses lettres, il exprime ce soupçon sur la solidité de son état mental.
Une crainte semblable paraît s'être aussi emparée du vigoureux esprit de
Johnson, qui, comme Byron, était disposé à attribuer à une constitution
héréditaire cette mélancolie, qui, dit-il, «le rendit fou toute sa vie,
ou du moins peu sage.» Ce trait particulier du caractère de Johnson a
donné lieu, dans l'édition que Boswell donne de la _Vie_ de ce
littérateur, à des remarques qui toutes ont été inspirées par la
sagacité connue de l'éditeur, et qui, relatives à un point si important
dans l'histoire de l'intelligence humaine, seront jugées dignes de la
plus grande attention.
Dans une des nombreuses lettres que Lord Byron m'a écrites, et que j'ai
jugé à propos d'omettre, je trouve qu'il attribue ce trouble supposé de
ses facultés au mariage de miss Chaworth,--«mariage, dit il, auquel elle
sacrifia les projets de deux anciennes familles, un coeur qui était à
elle depuis dix ans, et une tête qui n'a plus été dès-lors entièrement
saine.» (_Note de Moore_.)]
[Note 95: Dans son Journal de 1814, il y a un passage que j'avais
conservé dans l'unique but de jeter du jour sur ce travers de son
esprit, avec l'intention d'y ajouter une note explicative. Mais, par
inadvertance, la note a été omise; et ce passage, ainsi livré à
lui-même, a, je le vois, parfaitement réussi à mystifier les lecteurs
français. Il n'y a pas de sorte de meurtre imaginable que les enfans de
la nouvelle école romantique n'aient travaillé à extraire du mystère de
ce passage. (_Note de Moore_.)]
Cette étrange propension en vertu de laquelle l'homme en Byron, fut,
pour ainsi dire, inoculé par le poète, réagit sur sa poésie, de manière
à produire, dans le portrait de quelques-uns de ses personnages, cette
contradiction qui a été fréquemment signalée par ses critiques,--je
veux dire, l'union d'une ou deux vertus sublimes et brillantes avec «un
millier de crimes» tout-à-fait incompatibles avec elles; or, en vérité,
cette anomalie s'explique par les deux différentes sortes d'ambition qui
l'animaient,--l'une, très-naturelle, celle d'imprimer à ses personnages
ces hautes et bonnes qualités qu'il sentait en lui-même,--l'autre,
purement artificielle, celle de leur prêter ces crimes que par un
véritable enfantillage il souhaitait lui être attribués par le monde.
Indépendamment de ces efforts pour noircir son propre nom, et même après
qu'une amère expérience lui eût appris l'imprudente folie d'un tel
système, il y eut toujours, dans la sincérité et la franchise outrée de
son ame, et dans cet abandon facile avec lequel il exprimait toutes les
impressions passagères de son esprit et de son coeur, plus qu'il n'en
fallait pour exposer son caractère sous les aspects les moins favorables
aux yeux de tout le monde. Quel homme, en vérité, pourrait supporter
l'épreuve d'être jugé même d'après les meilleures de ces innombrables
pensées qui se succèdent les unes aux autres, comme les vagues de la
mer, dans l'intérieur de nos esprits, et passent sans être émises au
dehors, sans même être pour la plupart, avouées de
nous-mêmes?--Cependant, voilà l'épreuve que Byron subit durant sa vie
entière. Tant par cette précipitation avec laquelle il céda à la
moindre impulsion, que par la passion qu'il avait de rappeler ses
impressions, toutes ces pensées, fantaisies et envies hétérogènes, qui
dans les esprits des autres hommes, «surviennent comme des ombres, et
comme elles s'évanouissent,» étaient par lui fixées et personnifiées à
mesure qu'elles se présentaient, et, prenant soudain une forme
reconnaissable, soit dans ses actions ou ses paroles, soit dans la
rapide lettre du moment ou dans le poème destiné à l'immortalité, elles
offraient au jugement de l'opinion publique un cercle de points
vulnérables que nul individu, peut-être, ne présenta jusqu'ici.
Avec une telle abondance et une telle variété d'élémens pour composer un
portrait, on peut aisément concevoir comment deux peintres avoués de
Lord Byron, l'un par trop partial, et l'autre plein de méchanceté, ont
pu:--le premier, en choisissant exclusivement les plus beaux traits, et
le second les plus sombres,--produire deux portraits aussi différens
l'un de l'autre qu'ils ressemblent peu, somme toute, à l'original.
Pour montrer l'excessive indiscrétion avec laquelle il énonçait toutes
ses pensées et toutes ses impressions,--surtout si elles avaient trait à
sa propre personne,--sans qu'il eût même un seul instant la prudence
presque instinctive de considérer si, par de telles confessions, il
n'allait pas laisser une opinion calomnieuse de lui-même,--je saurais à
peine donner un exemple plus frappant que la conversation que M.
Trelawney rapporte avoir eue avec lui pendant qu'il faisaient route
ensemble pour la Grèce. Après quelques remarques sur l'état de sa santé
mentale et corporelle[96], Byron dit: «Je ne sais comment, mais je suis
quelquefois si poltron, que ce matin, si vous m'aviez donné des coups de
cravache, je m'y serais soumis sans opposition. Qu'est-ce que cela veut
dire? Si un tel accès de poltronnerie s'empare de moi en Grèce, que
ferai-je?»--Je lui répondis (continue M. Trelawney) que c'était
l'excessive faiblesse de ses nerfs.--«Oui, répliqua-t-il, et de ma tête
aussi. J'étais un héros à mon départ de Gênes, mais je sens mon courage
s'écouler peu à peu.»
[Note 96: «Il disait souvent (dit M. Trelawney) qu'il ne croyait pas
avoir beaucoup d'années à vivre, et qu'il mourrait en Grèce. Il me le
dit à Céphalonie. Il ne me parut jamais ému en ces occasions; mais,
parfaitement indifférent sur l'époque plus ou moins prochaine de sa
mort, il déclarait seulement qu'il n'était point capable de supporter la
douleur. Dans notre voyage, nous avions lu avec une grande attention la
vie et les lettres de Swift, publiées par W. Scott, et nous en parlions
presque journellement; et plus d'une fois il exprima combien il avait
horreur d'une telle existence, et témoigna quelque crainte que ce ne fût
son destin.» (_Note de Moore_.)]
Ceux qui ont quelque connaissance de la nature humaine, n'oseront nier
que de tels découragemens n'aient, sous l'influence d'un semblable
abattement des esprits vitaux, passé dans la tête des hommes les plus
braves qui aient jamais vécu ici-bas;--mais alors, loin d'être avoués,
oubliés même par celui qui les éprouvait, ils s'évanouissaient avec
l'indisposition passagère qui les avait produits, et ne donnaient lieu
ni à la vérité de les mentionner comme preuves d'un défaut de santé, ni
à la calomnie d'en inférer le soupçon d'un défaut de bravoure. On
pourrait affirmer que tous les hommes sont naturellement poltrons, en
appuyant cette assertion sur la facilité avec laquelle la plupart des
hommes croient que les autres le sont. «J'ai vécu, dit le prince de
Ligne, pour entendre appeler Voltaire un sot, et le grand Frédéric un
poltron.» Le duc de Marlborough[97], dans son tems, et Napoléon dans le
nôtre, ont été en butte à la même accusation, et, qui plus est, il s'est
trouvé des gens pour y ajouter foi. Après de si éclatans exemples de la
tendance de certains esprits à ne voir la grandeur qu'à travers un
prisme qui en renverse l'image, nous ne nous étonnerons pas que la
conduite de Lord Byron en Grèce ait, d'après le même principe, engendré
une semblable insinuation contre lui; et je n'aurais pas même mentionné
cette impuissante calomnie, si elle ne m'eût fourni l'occasion d'essayer
de déterminer le genre particulier de courage par lequel, en toutes les
occasions nécessaires, Lord Byron se distingua avec tant d'éclat.
[Note 97: Jean Churchill, duc de Marlborough, qui fut si fatal à la
France sur la fin du règne de Louis XIV, qui gagna, avec le prince
Eugène, la bataille d'Hochstet, en 1704; celle de Ramilies, en 1706, et
celle de Malplaquet, en 1709. Il passait surtout pour conserver au
milieu des combats les plus sanglans un calme inébranlable. (_Note du
Trad._)]
Quelque prix qu'on attache au courage physique, c'est, sans aucun doute,
à ceux que la nature a doués de la plus active imagination, et qui, par
conséquent, voient le plus vivement et le plus simultanément toutes les
conséquences éloignées et possibles du danger, que doivent être
principalement accordés les éloges dus à l'exercice de cette vertu. Ce
genre de bravoure, qui vient de l'esprit plus que du tempérament,--ou,
pour mieux dire, du triomphe du premier sur le second,--se
proportionnera naturellement à l'importance de la conjoncture; et la
même personne qu'on voit reculer avec une crainte presque féminine
devant d'ignobles et quotidiens périls, peut se montrer la première dans
le fort du danger, partout où l'honneur est à défendre ou à conquérir.
Et cette remarque ne s'applique pas seulement aux hommes d'imagination,
dont je parle principalement ici. Par le même principe, on trouvera que
la plupart des hommes dont la bravoure est le résultat, non pas du
tempérament, mais de la réflexion, sont réglés dans leur audace. Le sage
de Wit[98], quoique indifférent pour sa vie dans de grandes occasions,
n'avait pas honte, dit-on, de craindre et d'éviter tout ce qui la
compromettait en d'autres circonstances.
[Note 98: Jean de Wit, grand pensionnaire de Hollande, qui brava par
patriotisme l'inimitié de Guillaume III, prince d'Orange, et périt dans
une émeute à La Haye, avec son frère Corneille de Wit, en 1672. (_Note
du Trad._)]
Or, quant à ces appréhensions qui assiégent les imaginations vives,
certes, Lord Byron en avait une part considérable, et dans tous les cas
de péril ordinaire, il s'y abandonnait sans réserve. J'ai vu peu
d'hommes, même peu de femmes, qui eussent plus de crainte en voiture;
et, lorsqu'il montait à cheval, ses précautions contre les accidens
révélaient cette même timidité nerveuse d'imagination. «Sa bride» dit
feu lord B***, qui se promenait souvent à cheval avec lui à Gênes,
«avait, outre le caveçon et la martingale, différentes rênes; et toutes
les fois que sa seigneurie approchait d'un endroit où son cheval devait
ralentir son pas, elle saisissait les susdites rênes et se fixait comme
si elle allait contre une porte barricadée.» Il n'y a sans doute qu'un
observateur très-superficiel ou très-prévenu qui puisse sérieusement,
sur ces indications d'inquiétude nerveuse, fonder quelque conclusion
contre le courage réel de celui qui les présentait. Le poète Arioste,
qui était, ce semble, victime des mêmes alarmes, qui descendait de
cheval à la moindre apparence de danger, et qui surtout avait peur de se
trouver sur l'eau,--put néanmoins, dans l'action entre les vassaux du
pape et ceux du duc de Ferrare, se battre comme un lion; et pareillement
Lord Byron, comme tous ses compagnons de péril en portent témoignage,
possédait cette noble espèce de courage qui s'élève à la hauteur des
circonstances, et qui devient d'autant plus impassible et inébranlable,
que le danger est plus imminent.