Si le droit de sépulture de notre Byron devait se décider de la même

manière, combien peu de ses pages, prises ainsi au hasard, ne lui

donneraient, par un noble trait de sympathie pour la vertu, par un

ardent hommage aux oeuvres brillantes de Dieu, ou par une saillie de

piété naturelle plus touchante que toute homélie, un titre à l'admission

dans le temple le plus pur dont la charité chrétienne ait jamais eu la

garde!

Toutefois, quelle qu'eût été définitivement la décision de ces

révérends personnages, c'était le désir de la plus chère parente de Lord

Byron que ces précieux restes fussent déposés dans le caveau de famille

à Hucknall, près de Newsteadt. Après avoir été débarqué de _la Floride_,

le corps avait été, sous la direction de M. Hobhouse et de M. Hanson,

exécuteurs testamentaires de sa seigneurie, transporté chez sir Édouard

Knatchbull, _great George Street_[80], à Westminster, où il demeura

exposé le vendredi et le samedi, 9 et 10 juillet. Le lundi suivant, la

procession funéraire eut lieu; partie de Westminster à onze heures du

matin, suivie par la plupart des amis personnels de sa seigneurie, et

par les voitures de plusieurs personnes de haut rang, elle se dirigea à

travers les diverses rues de la capitale, vers la route du nord. A

Pancras-Church, la cérémonie de la procession étant terminée, les

voitures s'en retournèrent, et le char funèbre continua, par petites

journées, sa route à Nottingham.

[Note 80: Mot à mot: Grande rue de Georges. (_Note du Trad._)]

Ce fut le vendredi 16 juillet que, dans la petite église villageoise de

Hucknall, les derniers devoirs furent rendus aux restes de Byron, qui

furent déposés, près de ceux de sa mère, dans le caveau de famille.

Exactement au même jour du même mois de l'année précédente, Byron, comme

on doit s'en souvenir, avait dit au comte Gamba, avec un ton de

désespoir: «Où serons-nous dans un an?» Le jeune comte à qui cette

parole de funeste présage avait été adressée, rendit une visite à

Hucknell quelques mois après l'enterrement, et en approchant du village,

fut, dit-on, extrêmement frappé de la ressemblance de ce lieu avec cette

triste Missolonghi, où son ami avait rendu le dernier soupir.

Sur une table de marbre blanc, dans le choeur de l'église de Hucknell, on

lit l'inscription suivante:

DANS LE CAVEAU CI-DESSOUS,

OU PLUSIEURS DE SES ANCÊTRES ET SA MÈRE

SONT ENTERRÉS,

REPOSENT LES RESTES DE

G E O R G E G O R D O N N O E L BYRON,

LORD BYRON, DE ROCHDALE,

DANS LE COMTÉ DE LANCASTER,

AUTEUR DU PÉLERINAGE DE CHILDE-HAROLD,

NÉ A LONDRES,

LE XXII JANVIER MDCCLXXXVIII,

MORT A MISSOLONGHI, DANS LA GRÈCE OCCIDENTALE,

LE XIX AVRIL MDCCCXXIV,

ENGAGÉ DANS LA GLORIEUSE ENTREPRISE DE RENDRE

A CETTE CONTRÉE SON ANCIENNE LIBERTÉ

ET SON ANCIENNE GLOIRE.

* * * * *

SA SOEUR, L'HONORABLE

AUGUSTA-MARIA LEIGH,

A CONSACRÉ CE MONUMENT A SA MÉMOIRE.

Parmi les tributs d'hommages qui ont été offerts, en prose et en vers,

et presque dans toutes les langues de l'Europe, à la mémoire de Lord

Byron, je choisirai deux pièces qui me paraissent dignes d'une attention

particulière, l'une,--autant que mon faible savoir classique me permet

d'en juger,--comme simple et heureuse imitation de ces inscriptions dont

la Grèce des anciens jours honorait les tombes de ses héros, et l'autre

comme production d'une plume, naguère engagée dans une controverse avec

Byron, mais non moins prompte, comme le prouvent ces vers touchans, à

déposer sur la tombe du grand homme le tribut d'une mâle douleur et

d'une profonde admiration.[81]

Eis

Ton en tê Elladi teleutgsta

Poiêtên.

Ou to zên tanaon bion euklees, oud' enaristhein

Archaias progonôn eugeneôn aretas

Ton d' eudaimonias moir' arôepei, Osper apantôn

Aien aristeuôn yignetai athanatos--

Eudeis oun ou, teknon, charistôn ear; ouk eti Thallei

Akmaios meleôn êdypnoôn setôanos;

Alla teon, tripothête, moron penthosin Athênê,

Mousai, partris, Arês, Ellas, eleutheria.

[Note 81: Par John Williams, esquire.--Moore donne en note la

traduction de ces distiques grecs en vers anglais, faite par un H.H.

Joy. Nous donnons ici la version littérale du texte grec:

SUR LE POÈTE MORT EN GRÈCE.

«La gloire n'est pas dans une longue vie, ni dans la liste des antiques

vertus de nobles aïeux.

»Celui-là seul est heureux qui s'élevant au-dessus des autres hommes,

gagne un renom immortel.--

»Dors-tu-donc, enfant chéri des grâces? Ne fleurit-elle plus, la verte

couronne de tes chants mélodieux?

»Cependant, ô mortel cent fois regretté, ton destin jette dans le deuil

Minerve, les Muses, la patrie, Mars, la Grèce et la liberté.]

DERNIER PÉLERINAGE DE CHILDE-HAROLD.

PAR LE RÉVÉREND W.-L. BOWLES.

I.

«Ainsi Childe-Harold finit son dernier pélerinage!--Sur les rivages de

la Grèce il se leva, et cria: «Liberté!» Ces rivages, renommés de siècle

en siècle, les bois et les rochers de Sparte répondirent: «Liberté!»

Mais un spectre[82] souriait, debout devant le grand homme;--il le

frappa de son dard,--et l'abattit dans la force orgueilleuse de l'âge. O

Sparte! tes rochers entendirent alors un autre cri, et le vieil

Ilyssus[83] soupira:--«Meurs, généreux exilé, meurs!»

[Note 82: Ce spectre, c'est la mort, à qui la poésie anglaise

attribue le sexe masculin, et à qui elle donne un dard, et non pas une

faux.]

[Note 83: Petit fleuve de l'Attique. (_Notes du Trad._)]

II.

«Je ne dirai pas à la pitié de déplorer les capricieuses erreurs de

celui qui mourut ainsi à la fleur des ans: encore moins, Childe-Harold,

aujourd'hui que tu n'es plus, irai-je rappeler le mauvais emploi de ton

génie, ou les ombres déjà passées de ton hypocondrie et de ton

orgueil!--Mais je commanderai aux cyprès de l'Arcadie de balancer leurs

cimes sur ta cendre; je transplanterai le vert laurier des bords du

Pénée, et je souhaiterai que ton ame jouisse du plus profond repos, et

que jamais une pensée ennemie ne soit murmurée sur ta tombe.»

III.

«Ainsi Harold finit en Grèce son pélerinage!--Oui, c'est là qu'il devait

finir.--Sur cette terre renommée, dont le puissant génie vit dans le

livre de la gloire, sur le sol consacré aux Muses, il s'endort dans son

dernier sommeil, lui dont le jeune front est ceint de l'impérissable

couronne des noeufs soeurs!--Troupes joyeuses, suspendez dans les vallons

de Tempé les gais accens de la flûte! Harold, je suis jusqu'au lieu de

ta naissance la lente marche du char funèbre,--et ton dernier pélerinage

terrestre.»

IV.

«A pas lents s'avance le char funéraire, le cortége de deuil. Je suis

avec un soupir la triste procession qui marche silencieusement vers ce

temple villageois, où tes ancêtres, Childe-Harold, gisent en poussière.

Là dort cette mère qui, considérant d'un oeil mouillé de larmes les

destinées de ta jeune carrière, veilla sur les sommeils[84] de ton

enfance. Son fils, délivré du faix de la vie mortelle, vient aujourd'hui

reposer avec elle dans le même séjour de paix.»

[Note 84: Nous risquons le pluriel, comme dans le texte. (_Note du

Trad._)]

V.

«Rompant le silence de la mort,--si cette tendre mère eût pu

parler--(parler quand la terre était amoncelée sur la tête de son

fils),--elle eût, d'une voix faible et caverneuse, ainsi salué la venue

du défunt:--«Repose ici, mon fils, avec moi.--Le songe est envolé;--le

masque bigarré et le bruyant tumulte ne sont plus. Sois le bienvenu dans

cette couche silencieuse, où le profond oubli succède au fracas de la

vie, et où les passions dévorantes n'usent plus le coeur[85].»

[Note 85: Nous jugeons à propos d'adjoindre en note le texte, en

faveur des lecteurs qui connaissent l'anglais.

«CHILDE HAROLD'S LAST PILGRIMAGE.

BY THE REV. W.-L. BOWLES.

SO ENDS CHIDE HAROLD HIS LAST PILGRIMAGE!

Upon the shores of Greece he stood, and cried

'LIBERTY!' and those shores, from age to age

Renown'd, and Sparta's woods and rocks, replied

'Liberty!' But a Spectre, at his side,

Stood mocking;--and its dart, uplifting high,

Smote him:--he sank to earth in life's fair pride:

SPARTA! thy rocks then heard another cry,

And old Ilissus sigh'd--'Die, generous exile, die!'

I will not ask sad Pity to deplore

His wayward errors, who thus early died;

Still less, CHILDE HAROLD, now thou art no more,

Will I say aught of genius misapplied;

Of the past shadows of thy spleen or pride:--

But I will bid th' Arcadian cypress wave,

Pluck the green laurel from Peneus' side,

And pray thy spirit may such quiet have,

That not one thought unkind be murmur'd o'er thy grave.

SO HAROLD ENDS, IN GREECE, HIS PILGRIMAGE!--

There fitly ending,--in that land renown'd,

Whose mighty genius lives in Glory's page,--

He, on the Muses' consecrated ground,

Sinking to rest, while his young brows are bound

With their unfading wreath!--To bands of mirth,

No more in TEMPE let the pipe resound!

HAROLD, I follow to thy place of birth

The slow hearse--and thy LAST sad PILGRIMAGE on earth.

Slow moves the plumed hearse, the mourning train,--

I mark the sad procession with a sigh,

Silently passing to that village fane,

Where, HAROLD, thy forefathers mouldering lie;--

There sleeps THAT MOTHER, who, with tearful eye

Pondering the fortunes of thy early road,

Hung o'er the slumbers of thine infancy;

Her Son, released from mortal labour's load,

Now comes to rest, with her, in the same still abode.

Bursting Death's silence--could that mother speak--

(Speak when the earth was heap'd upon his head)--

In thrilling, but with hollow accent weak,

Ce serait faire trop peu de cas de la critique que de dire avec Gray que

«même un mauvais vers est chose aussi bonne ou meilleure que la

meilleure observation dont il ait jamais été l'objet.» Mais il y a

certainement peu de tâches qui me paraissent plus ingrates et plus

superflues que celle de se traîner pas à pas, comme fait quelquefois la

critique, à la suite d'un génie victorieux (comme les commentateurs sur

le champ de bataille de Blenheim ou de Waterloo), et de s'évertuer à

nous montrer _pourquoi_ il a triomphé, ou, ce qui est encore moins

profitable, à prétendre qu'il _devait_ échouer. Le célèbre passage de La

Bruyère, qui, pour avoir été appliqué par l'adulation de Voltaire à un

ouvrage du roi de Prusse, n'en a pas moins gardé sa valeur, met

peut-être sous son véritable point de vue le rang très-secondaire que la

critique doit être contente de garder à la suite d'un génie

heureux:--«Quand une lecture vous élève l'esprit, et qu'elle vous

inspire des sentimens nobles, ne cherchez pas une autre règle pour juger

de l'ouvrage; il est bon, et fait de main de l'ouvrier. La critique,

après ça, peut s'exercer sur les petites choses; relever quelques

expressions, corriger des phrases, parler de syntaxe, etc., etc.» (_Note

de Moore_.)]

She thus might give the welcome of the dead:--

'Here rest, my son, with me;--the dream is fled;--

The motley mask and the great stir is o'er:

Welcome to me, and to this silent bed,

Where deep forgetfulness succeeds the roar

Of Life, and fretting passions waste the heart no more.'»

Sa seigneurie, en vertu d'un testament dont on trouvera une copie dans

l'Appendice, légua à ses exécuteurs testamentaires, en dépôt pour le

bénéfice de sa soeur, Mrs. Leigh, les sommes d'argent provenant de la

vente de tous ses immeubles à Rochdale et ailleurs, avec tous les autres

biens dont la propriété n'appartînt pas à lady Byron et à sa fille Ada,

à cette fin que Mrs. Leigh en eût la jouissance hors du contrôle de son

mari, durant sa vie entière, et qu'après son décès ses enfans en

héritassent.

Nous avons donc suivi jusqu'à son dernier terme une vie qui, si brève

qu'en ait été l'étendue, a peut-être compris une plus grande diversité

de ces sensations et de ces intérêts variés qui naissent de la profonde

activité des passions et de l'intelligence, que toutes les autres vies

jusqu'ici décrites par la plume de la biographie. Comme il reste encore

parmi les papiers de mon ami quelques fragmens curieux que l'abondance

des matières m'a empêché jusqu'à présent de placer, mais qui contribuent

trop à le peindre pour être laissés dans l'oubli, je vais, en les

recueillant pour le lecteur, profiter de cette occasion pour imposer à

sa patience, pour la dernière fois, quelques remarques générales.

On a dû observer, dans ces pages,--et peut-être avec regret,--que Lord

Byron, en tant que poète, n'a presque pas été l'objet d'aucun examen

critique; mais que, content d'exprimer généralement le plaisir que, de

concert avec tout le monde, je puise dans sa poésie, j'ai laissé à

d'autres la tâche d'analyser les sources de ce plaisir. En éludant,--si

toutefois on doit prendre la chose sous ce point de vue,--un de mes

devoirs de biographe, j'ai été non moins influencé par la conscience de

mon inaptitude à l'office de critique, que par le souvenir de la

surveillance assidue avec laquelle, durant toute la carrière du poète,

chaque nouvelle apparition de son génie fut signalée du haut des grands

observatoires de la critique, et les perpétuelles variations de sa

course et de son éclat suivies et notées si habilement et si

minutieusement, qu'il ne reste presque plus rien à découvrir aux

observations ultérieures. Ç'a été d'ailleurs le but immédiat de ces

volumes, que d'étudier le caractère et la conduite de Lord Byron, comme

homme, étude qui jette le plus grand jour sur son caractère comme

écrivain; et si, dans le cours de cet ouvrage, j'ai donné quelque

explication satisfaisante de ces anomalies morales et intellectuelles

que la vie de Lord Byron a présentées,--à plus forte raison encore, si

mes humbles travaux ont eu l'effet de dissiper quelques-uns des nuages

qui environnaient mon ami, et de le montrer, sous beaucoup de rapports,

aussi digne d'amour qu'il fut, sous tout point de vue, digne

d'admiration, alors le principal but de mon livre sera rempli.

Puisque j'ai consacré à cet objet une si large portion des réflexions

dont j'ai parsemé cet ouvrage, et que j'ai mis le monde en état de se

former un jugement par lui-même, en plaçant l'homme, à nu et sans

déguisement, devant tous les yeux, il paraît ne rester que la tâche

facile de réunir les divers élémens de son caractère, et de faire un

portrait complet par la combinaison des traits, déjà décrits isolément.

La tâche, cependant, n'est pas aussi facile qu'elle peut le paraître. Il

y a peu de caractères dans lesquels une observation intime ne nous

découvre une disposition ou passion prédominante, assez conséquente

dans ses effets pour être prise hardiment en ligne de compte dans

l'appréciation de toutes les circonstances où ces caractères se trouvent

placés. De même que dans le corps ou dans le visage humain, toutes les

proportions se rapportent à certains points fixes, de même il y a dans

la plupart des esprits une influence souveraine, qui,--contrariée, sans

doute, en quelques occasions par d'autres influences,--est la source

principale de toutes les inclinations et de toutes les tendances. Mais

Lord Byron n'offre presque point du tout dans son caractère cette espèce

de pivot fondamental. Gouverné en différens momens par des passions

totalement différentes, et mu quelquefois, comme durant son court accès

de parcimonie en Italie, par des motifs qui ne s'étaient jamais

développés auparavant en lui, il met souvent en défaut ce simple mode

d'observation qui consiste à remonter aux sources du caractère; et

si,--ce qui n'est pas impossible,--en essayant d'expliquer les étranges

variations de son esprit, je me suis laissé moi-même tomber dans la

contradiction et l'inconséquence, l'extrême difficulté d'analyser, sans

être ébloui ni dérouté, une complication si inouie de qualités diverses,

doit me servir d'excuse.

En vérité, les attributs moraux et intellectuels de Lord Byron furent si

variés et si contradictoires, qu'on peut dire de lui qu'il n'était pas

un, mais multiple; et ce ne serait pas trop exagérer la vérité que de

dire que, par le simple partage des qualités de ce seul esprit, on

aurait pu former plusieurs caractères, tous différens et tous vigoureux.

Ce fut par ces aspects multiformes que, durant sa courte et merveilleuse

carrière, Byron donna lieu de se faire comparer avec cette macédoine de

personnages, presque tous différens les uns des autres, qu'il énumère

plaisamment dans un de ses journaux:--

«J'ai songé l'autre jour aux diverses comparaisons, bonnes ou mauvaises,

que j'ai lues sur mon compte dans divers journaux anglais et étrangers.

Cette réflexion me vint dernièrement en feuilletant accidentellement un

journal étranger,--car je me suis fait depuis peu une règle de ne jamais

rien chercher de ce genre, mais de ne pas en éviter la lecture offerte

par le hasard.

»Donc, pour commencer, je me suis vu comparé, comme homme ou comme

poète, en anglais, en français, en allemand (que je me suis fait

traduire), en italien et en portugais, depuis les derniers neuf ans de

ma vie, à Rousseau, à Goëthe, à Young, à l'Arétin, à Timon d'Athènes, à

Dante, à Pétrarque: «Vase d'albâtre, illuminé au-dedans; à Satan, à

Shakspeare, à Buonaparte, à Tibère, à Eschyle, à Sophocle, à Euripide, à

Arlequin, au Clown, à Sternhold et à Hopkins; à la fantasmagorie, à

Henri VIII, à Chénier, à Mirabeau, au jeune écolier R. Dallas, à

Michel-Ange, à Raphaël, à un petit-maître, à Diogène, à Childe-Harold,

à Lara, au comte dans _Beppo_, à Milton, à Pope, à Dryden, à Burns, à

Savage, à Chatterton, au «J'ai souvent entendu parler de toi, seigneur

Byron,» de Shakspeare; au poète Churchill, à l'acteur Kean, à Alfieri,

etc., etc., etc.

»Ma ressemblance avec Alfieri fut soutenue très-sérieusement par un

Italien qui l'avait connu dans sa jeunesse. Elle ne portait à la vérité

que sur nos qualités extérieures et personnelles. Cet Italien ne le dit

pas à moi-même (car nous n'étions pas alors bons amis), mais en société.

»L'objet de tant de comparaisons contradictoires est probablement un

être un peu différent de tous les autres; mais quel est-il? C'est ce que

ni moi ni personne ne pouvons dire.»

Il ne serait pas sans intérêt, si nous avions assez d'espace et de tems

pour une telle tâche, de passer en revue les personnages cités dans la

liste précédente, et de montrer en combien de points,--quoique tous

présentent entre eux de si matérielles différences,--chacun peut offrir

une ressemblance frappante avec Lord Byron. Nous avons vu, par exemple,

que les injustices et les douleurs de la vie furent les véritables

sources de l'inspiration pour Lord Byron. Là où frappa le pied du

critique, la source ne tarda pas à jaillir[86]; et toutes les insultes

du monde ne firent que rendre cette onde plus forte et plus brillante.

Dante eut la même obligation au malheur,--à l'oppression, qui fit sortir

de pensées amère la pure essence de son génie:--_Quum illam sub amarâ

cogitatione excitatam occulti divinique ingenii vim exacuerit et

inflammârit_[87].»

[Note 86: On voit que Moore est poète.--Cette phrase fait allusion à

l'origine de la fontaine d'Hippocrène, qui, suivant les mythes, jaillit

de dessous terre, sous un coup de pied de Pégase. (_Note du Trad._)]

[Note 87: Paul Jove[B].--Bayle aussi dit de Dante: «Il fit entrer

plus de feu et plus de force dans ses livres qu'il n'y en eût mis s'il

avait joui d'une condition plus tranquille.» (_Note de Moore_.)]

[Note B: C'est ainsi que d'amères pensées éveillèrent la puissance

encore occulte de ce divin génie. (_Note du Trad._)]

Par le mépris pour l'opinion du monde, mépris qui porta Dante à

s'écrier: «_Lascia dir le genti_[88],» Lord Byron avait encore une

grande ressemblance avec le poète toscan,--quoique cela fût chez lui, il

faut l'avouer, beaucoup plus affecté que réel. Car, tandis que le dédain

de la voix publique était sur ses lèvres, la plus vive sensibilité au

moindre souffle de l'opinion était dans son coeur. Et, comme si tous les

sentimens de son ame avaient dû être combinés à un élément douloureux,

il unissait à l'orgueil de Dante la susceptibilité de Pétrarque; et s'il

était comme l'un contempteur de l'opinion publique, comme l'autre il

tremblait au gré de cette reine du monde.

[Note 88: Laisse dire les hommes.]

J'ai déjà eu occasion de remarquer ses rapports avec Pétrarque, en

d'autres traits de caractère[89]; et s'il est vrai, comme on l'a souvent

conjecturé, que Byron n'eut pas un juste respect pour Shakspeare, en

vertu d'une jalousie secrète dont il avait à peine conscience, on sait

qu'un sentiment semblable exista dans Pétrarque à l'égard de Dante; et

la raison qu'on en a donnée,--savoir que Pétrarque n'avait rien à

craindre des écrivains vivans, tandis que devant l'ombre de Dante, il

pouvait avoir raison de se sentir rabaissé[90]:--cette raison, dis-je,

n'est point inapplicable dans le cas de Lord Byron.

[Note 89: Quelques passages de l'_Essai_ de Foscolo sur Pétrarque

peuvent être appliqués, avec une égale vérité, à Lord Byron.--Par

exemple,--«Il était presque impossible à Pétrarque d'exprimer une pensée

sans se peindre lui-même»--«Pétrarque, séduit par l'idée que sa

célébrité donnerait une grande importance aux circonstances les plus

ordinaires de sa vie, rassasia la curiosité du monde, etc., etc.»--«Dans

les lettres de Pétrarque, comme dans ses poèmes et ses traités, nous

confondons toujours l'auteur avec l'homme, qui était entraîné par un

irrésistible instinct à développer ses énergiques sentimens. Étant doué

de presque toutes les nobles passions de notre nature, et de

quelques-unes de nos mauvaises, et n'ayant jamais tenté de les

dissimuler, il nous fait réfléchir sur nous-mêmes, tandis que nous

contemplons en lui un être de notre espèce, qui pourtant diffère de tout

autre, et dont l'originalité excite même plus de sympathie que

d'admiration.» (_Note de Moore_.)]

[Note 90: «Il Petrarca poteva credere candidamente ch' ei non pativa

d'invidia solamente, perchè fra tutti i viventi non v' era chi non

s'arretasse per cedergli il passo alla prima gloria, ch' ei non poteva

sentirsi umiliato, fuorchè dall' ombra di Dante.»]

Entre les dispositions et les habitudes d'Alfieri, et celles du noble

poète de l'Angleterre, on peut signaler de non moins remarquables

coïncidences; et le sonnet dans lequel le dramatiste italien déclare

peindre son propre caractère, contient, en un vers d'une admirable

concision, un portrait du versatile auteur de _Don Juan_:--

_Or stimandome Achille ed or Tersite_[91].

[Note 91: Tantôt me croyant un Achille, et tantôt un Thersite.]

Par l'extrait même que je viens de donner du Journal de Lord Byron, on

voit que, dans sa propre opinion, un caractère qui, comme le sien,

permettait tant de comparaisons contradictoires, ne pouvait être autre

chose qu'un caractère totalement indéfinissable. On trouvera toutefois,

en y réfléchissant, que cette versatilité même, qui rend si difficile de

fixer, «avant une métamorphose,» l'édifice merveilleux de ce caractère,

est le seul fil qui nous conduise à travers les détours de ce labyrinthe

bâti, pour ainsi dire, par un art de féerie,--est la véritable solution

de tout ce qu'il y eut d'éclatant dans la puissance de Lord Byron et de

repoussant dans sa légèreté, de tout ce qu'il y eut de plus attrayant et

de plus répugnant dans sa vie ou dans son génie. Variété presque infinie

de talens, déployés avec un orgueil non moins vaste,--susceptibilité

pour les impressions et les émotions nouvelles, portée au-delà du lot

ordinaire du génie, et obéie avec une intraitable impétuosité, tant par

habitude que par nature:--telles furent les deux grandes et principales

sources de ce spectacle varié que Lord Byron présenta dans sa vie, de

cette succession de victoires remportées par son génie sur presque tous

les champs ouverts à l'intelligence humaine, et de tous ces élans de

caractère, produits sous toutes les formes et dans toutes les

directions, par une sensibilité indomptée et par une volonté

irrésistible.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 13 Comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 16 / 23 段