[Note 72: _Rheumatic symptoms_: c'est toujours le mot employé dans

le texte. Mais il n'est pas probable que Byron soit mort d'un rhume, sa

maladie paraît avoir été une _pleurésie latente_, méconnue faute d'avoir

percuté et ausculté la poitrine. (_Note du Trad._)]

Outre la saignée, qui fut répétée deux fois le 17, on jugea à propos

d'appliquer des vésicatoires à la plante des pieds. «A l'instant où ils

allaient être appliqués, dit M. Millingen, Lord Byron me demanda si,

appliqués tous deux à la même jambe, ils ne pouvaient pas remplir le

même but. Devinant sur-le-champ le motif de cette question, je lui dis

que je les placerais au-dessus des genoux.»--Faites, répondit-il.»

Il est pénible de s'arrêter sur de tels détails,--mais nous approchons

du dénoûment. Outre la plupart des diverses misères qui environnent

également le lit de mort des plus grands et des plus humbles, il y eut

autour de Byron mourant un degré de confusion et de dénûment qui rend

doublement douloureuse la contemplation de cette scène. Comme, depuis

sa maladie, personne n'avait été investi de l'autorité dans la maison,

ni ordre ni repos n'étaient maintenus dans son appartement. La plupart

des choses nécessaires dans une telle maladie manquaient; et ceux qui

entourèrent le mourant furent, comme le docteur Bruno, démoralisés par

un danger qu'ils n'avaient pas prévu, ou, comme l'affectueux Fletcher et

le comte Gamba, rendus totalement inutiles par la violence de leur

douleur.

«Tout le monde, dit Parry, était animé d'un zèle ardent; mais comme

toutes ces personnes ne parlaient point la même langue, et partant ne se

comprenaient pas, leur zèle ne faisait qu'ajouter à la confusion. Cette

circonstance, et le manque des choses de première nécessité, firent de

l'appartement de Lord Byron, durant les deux ou trois derniers jours de

sa vie, la plus pénible scène de détresse et d'angoisse que j'aie jamais

vue.»

Le 18 étant le jour de Pâques,--fête que les Grecs célèbrent par des

décharges de mousqueterie et d'artillerie,--on craignit que ce bruit ne

fît mal à Lord Byron; et, afin d'attirer la foule au loin, la brigade

d'artillerie fut conduite à l'exercice par Parry, à quelque distance de

la ville, tandis qu'en même tems des patrouilles parcouraient les rues,

et, informant les habitans du danger de leur bienfaiteur, les priaient

de garder le plus grand repos possible.

Environ à trois heures de l'après-midi, Lord Byron se leva, et alla dans

la chambre voisine. Il put traverser la chambre, en s'appuyant sur son

domestique Tita; et, quand il fut assis, il demanda un livre que le

domestique lui apporta. Mais, après avoir lu quelques minutes, il se

trouva faible; et, reprenant le bras de Tita, il retourna en chancelant

dans sa chambre, et se remit au lit.

Alors les médecins, encore plus alarmés, exprimèrent le désir d'une

consultation, et proposèrent d'appeler, sans retard, le docteur Freiber,

aide de M. Millingen, et Lucca Vega, médecin de Mavrocordato. En

entendant parler d'eux, Lord Byron refusa d'abord de les voir; mais

étant informé que Mavrocordato était de cet avis, il dit:--«Eh bien,

qu'ils viennent; mais qu'ils promettent de me regarder sans rien dire.»

Cette promesse donnée, ils furent admis; mais comme l'un d'eux, en

tâtant son pouls, faisait mine de vouloir parler:--«Songez à votre

promesse, dit Byron, et allez-vous en.»

Ce fut après cette consultation que Lord Byron parut au comte Gamba

pressentir pour la première fois que sa fin approchait. MM. Millingen,

Fletcher, et Tita étaient restés debout près du lit; mais les deux

premiers, incapables de retenir leurs larmes, sortirent de la chambre.

Tita pleurait aussi; mais comme Byron le tenait par la main, il ne put

s'en aller, mais détourna les yeux. Alors Byron, en le regardant

fixement, dit avec un léger sourire: «_Oh_! _questa è una bella

scena_.» Puis il sembla réfléchir un moment, et s'écria: «Appelez

Parry.» Presque immédiatement après, il fut pris de délire; il se mit à

crier comme s'il montait à la brêche,--moitié en anglais, moitié en

italien: «En avant!--en avant!--courage!--suivez mon exemple, etc.,

etc.»

En revenant à la raison, il demanda à Fletcher, qui était rentré dans la

chambre: «S'il avait envoyé chercher le docteur Thomas, comme il le

désirait?» Et sur la réponse affirmative du fidèle serviteur, il

répliqua: «Vous avez bien fait, car j'aimerais à savoir où j'en suis.»

Peu de tems auparavant, avec ce ton de bienveillance qu'il gardait

envers tous ses gens, et qui fut une des principales sources de leur

inébranlable attachement, il avait dit à Fletcher: «Je crains que vous

et Tita vous ne tombiez malades, en restant près de moi jour et nuit.»

Il fut alors évident qu'il savait qu'il était mourant; et son désir de

faire comprendre ses dernières volontés à son serviteur, en luttant

contre la perte rapide de ses moyens d'expression, donna lieu à la plus

douloureuse scène. Comme Fletcher lui demandait s'il fallait qu'il prît

une plume et du papier pour écrire sous sa dictée:--«Oh! non,

répondit-il;--il n'est plus tems:--la vie me fuit. Allez trouver ma

soeur.--Dites-lui.--Allez trouvez lady Byron;--vous la verrez, et lui

direz.--» Ici sa voix s'affaiblit, et devint de moins en moins

distincte. Cependant il continua toujours à murmurer en lui-même,

durant près de vingt minutes, avec beaucoup de vivacité, mais d'une voix

si faible, que peu de mots purent être saisis. Ces mots furent des noms

isolés:--«Augusta,--Ada,--Hobhouse,--Kinnaird.» Enfin il dit:

«Maintenant, je vous ai tout dit.»--«Milord, répliqua Fletcher, je n'ai

pas compris un mot de ce que votre seigneurie a dit.»--«Vous ne m'avez

pas compris?» s'écria Lord Byron, avec l'air de la plus vive tristesse.

«Quel malheur!--Il est trop tard, tout est fini.»--«J'espère que non,

répondit Fletcher; mais la volonté de Dieu soit faite.»--«Oui, et non

pas la mienne,» dit Lord Byron. Puis il essaya encore de prononcer

quelques mots, dont il n'y eut d'intelligible que ceux-ci: «Ma

soeur,--mon enfant.»

La mesure adoptée à la consultation avait été, contrairement à l'opinion

de M. Millingen et du docteur Freiber, l'administration d'une forte

potion antispasmodique, qui, en produisant le sommeil, ne fit peut-être

que hâter la mort. Afin de lui persuader de prendre cette potion, on fit

venir M. Parry, qui le décida sans peine à en avaler quelques

gorgées.--«Quand il prit ma main (dit Parry), je trouvai ses mains

glacées d'un froid mortel. Avec l'aide de Tita, je tâchai d'y ranimer

doucement un peu de chaleur, et je relâchai le bandage qui entourait sa

tête. Pendant tout ce tems, il parut fort agité, joignit ses mains

plusieurs fois, grinça des dents, et laissa échapper l'exclamation

italienne: _Ah_! _Christi_! Il fut tout-à-fait passif en laissant

relâcher son bandage de tête; puis il versa des larmes; et reprenant ma

main, me souhaita le bon soir d'une voix faible, et retomba dans le

sommeil.»

Au bout d'une demi-heure il se réveilla, et une seconde dose de la

potion lui fut administrée. «D'après le rapport de ceux qui

l'entourèrent» (dit le comte Gamba, qui ne put supporter le spectacle de

cette scène), «j'inférai que dans ce moment ou dans son précédent

intervalle de raison, il avait énoncé ces diverses phrases:--«Pauvre

Grèce!--pauvre ville!--mes pauvres domestiques!»--Puis: «Pourquoi ne

fus-je pas averti plus tôt?» et--«Mon heure est venue!--Peu m'importe de

mourir;--mais pourquoi ne suis-je pas retourné dans ma patrie avant de

venir ici?»--Une autre fois il dit: «Il y a des êtres qui me rendent le

monde cher[73] (_Io lascio qualche cosa di caro nel mondo_); d'ailleurs,

je suis content de mourir.»--Il parla aussi de la Grèce: «Je lui ai

donné, dit-il, mon tems, ma fortune, ma santé,--et aujourd'hui je lui

donne ma vie!--Que pouvais-je faire de plus[74]?»

[Note 73: Nous traduisons la phrase du texte anglais: «_There are

things which make the world dear to me_,» qui d'ailleurs ne nous paraît

pas l'interprétation exacte de la phrase italienne. (_Note du Trad._)]

[Note 74: Il est bon de rappeler au lecteur que les paroles

attribuées ici à Lord Byron; quelques naturelles et probables qu'elles

soient, n'ont pas le même degré d'autorité que les détails donnés

jusqu'ici sur le rapport des témoins oculaires. (_Note de Moore_.)]

Il était environ six heures du soir quand Lord Byron dit: «Maintenant je

vais dormir.» Puis, se retournant, il tomba dans ce sommeil dont il ne

se réveilla pas. Durant les vingt-quatre heures suivantes, il resta

privé de sentiment et de mouvement,--hormis quelques légers symptômes de

suffocation qui se manifestaient de tems en tems, et durant lesquels on

lui tenait la tête élevée;--et le 19, à six heures un quart, il ouvrit

les yeux un instant pour les refermer sur-le-champ. Les médecins

cherchèrent son pouls:--Lord Byron n'était plus.

Il serait aussi difficile que superflu de chercher à décrire combien la

nouvelle de ce triste événement frappa tous les coeurs. Celui dont le

monde entier devait pleurer la perte avait des droits particuliers aux

larmes de la Grèce,--à laquelle il venait de consacrer sa glorieuse vie.

Les habitans de Missolonghi, qui les premiers sentaient le coup dont

toute l'Europe allait être frappée, purent à peine croire à ce malheur.

Qu'il était différent, ce jour où Lord Byron était venu parmi

eux,--entouré d'une gloire brillante,--et inspirant par son nom même une

foi vive en ces miraculeux succès que la puissance de son génie allait

enfanter. Tout cela s'était évanoui comme un rêve fugitif;--et nous ne

pouvons nous étonner que les pauvres Grecs, à qui sa venue avait

apporté tant de gloire, et qui, le dernier soir de sa vie, se pressaient

dans les rues en s'informant de son état, aient regardé l'orage qui

éclata sur la ville en ce moment, comme le signal de la mort de Byron,

et que, dans leur douleur superstitieuse, ils se soient écriés: «Le

grand homme n'est plus[75]!»

[Note 75: Parry, _Derniers jours de Lord Byron_, p. 128. (_Note de

Moore_.)]

Le prince Mavrocordato, qui sentait le mieux toute l'étendue de cette

perte, et qui avait à pleurer l'ami de la Grèce et le sien, publia le 19

au soir cette triste proclamation.

GOUVERNEMENT PROVISOIRE DE LA GRÈCE OCCIDENTALE.

(ART. 1185.)

«Le présent jour de fête et de réjouissance est devenu un jour de

chagrin et de deuil. Lord Noël Byron a cessé de vivre à six heures de

l'après-midi, après une maladie de dix jours; il a succombé à une fièvre

inflammatoire. Tel a été l'effet de la maladie de sa seigneurie sur

l'opinion publique, que toutes les classes avaient oublié les

récréations ordinaires de Pâques, même avant que le triste événement ne

fût appréhendé.

»La perte de cet illustre personnage doit sans doute être déplorée par

toute la Grèce; mais elle doit être plus spécialement un sujet de

lamentation pour Missolonghi, où sa générosité s'était si manifestement

déployée, et dont il était même devenu citoyen, avec la détermination de

participer désormais à tous les dangers de la guerre.

»Tout le monde connaît les actes de bienfaisance de sa seigneurie, et on

ne cessera jamais d'honorer son nom comme celui d'un véritable

bienfaiteur.

»En conséquence, en attendant que la résolution définitive du

gouvernement national soit connue, en vertu des pouvoirs dont il m'a

investi, je décrète ce qui suit:

»1º Demain matin, au point du jour, on tirera de la grande batterie

trente-sept coups de canon, nombre qui correspond à l'âge de l'illustre

décédé.

»2º Tous les services publics, même les tribunaux, vaqueront pendant

trois jours successifs.

»3º Toutes les boutiques, excepté celles où se vendent les provisions de

bouche et les médicamens, seront fermées; et il est strictement enjoint

que les récréations publiques de toute espèce, et les démonstrations de

joie usitées dans le tems pascal soient suspendues.

»4º Un deuil général sera observé pendant vingt-un jours.

»5º Des prières et des cérémonies funéraires seront célébrées dans

toutes les églises.

»_Signé_ A. MAVROCORDATO.

GEORGE PRAIDIS, _secrétaire_.

»Donné à Missolonghi, ce 19 avril 1824.»

De semblables honneurs furent rendus à la mémoire de Lord Byron en

divers autres endroits de la Grèce. A Salona, où le congrès était

assemblé, on pria dans l'église pour son ame; après quoi, toute la

garnison et les habitans sortirent dans la plaine, où une autre

cérémonie religieuse eut lieu à l'ombre des oliviers. Cette seconde

cérémonie terminée, les troupes firent feu; et une oraison funèbre,

pleine de la louange la plus chaude et de la plus vive reconnaissance,

fut prononcée par le grand-prêtre.

Lorsque les étrangers témoignaient pour Lord Byron une telle vénération,

quel a dû être le deuil de ses compagnons et de ses serviteurs?--Un seul

va parler pour tous.--«Il mourut (dit le comte Gamba) sur une terre

étrangère, et parmi des étrangers; mais il n'aurait pu être plus

regretté, plus sincèrement pleuré, en quelque autre lieu qu'il eût rendu

son dernier soupir. Il avait inspiré à ceux qui l'entouraient un tel

attachement, mêlé de respect et d'enthousiasme, qu'aucun de nous n'eût

refusé de braver pour sa seigneurie tous les dangers du monde.»

Le colonel Stanhope, qui reçut à Salona la déplorable nouvelle, écrit au

comité en ces termes:--«Un courrier vient d'arriver de la part du chef

Scalza. Hélas! toutes nos craintes sont réalisées. L'ame de Byron a pris

son dernier vol. L'Angleterre a perdu son plus brillant génie, la Grèce

son plus noble ami. Pour nous consoler de sa perte, il a laissé derrière

lui les émanations de son esprit magnanime. Si Byron eut des défauts, il

eut des vertus en revanche:--il sacrifia son bien-être, sa fortune, sa

santé et sa vie à la cause d'une nation opprimée. Que sa mémoire soit

honorée!»

M. Trelawney, qui se rendait alors à Missolonghi, raconte dans les

termes suivans comment il reçut la première nouvelle de la mort de son

ami:--«Malgré toute mon impatience, je ne pus arriver ici avant le

troisième jour. Ce fut le second jour, après avoir traversé le premier

grand torrent, que je rencontrai quelques soldats qui venaient de

Missolonghi. Je les avais tous laissés passer, avant de me résoudre à

leur demander des nouvelles de Missolonghi. Je revins donc sur mes pas,

et j'interrogeai un traînard. Je n'entendis que cette parole:--_Lord

Byron est mort_,--et je continuai mon chemin dans un sombre silence.» M.

Trelawney, après avoir détaillé les particularités de la maladie et de

la mort du poète, ajoute: «Pardonnez-moi, Stanhope, de m'être ainsi

écarté de la grande cause où je suis engagé. Mais ce n'est pas un deuil

particulier. Le monde a perdu son plus grand homme, et moi, mon meilleur

ami.»

Les serviteurs de Lord Byron éprouvèrent une douleur non moins vive et

non moins sincère: «J'ai en ma possession (dit M. Hoppner, dans les

notes dont il m'a favorisé) une lettre où son gondolier Tita, qui

l'avait suivi depuis Venise, rend compte à ses parens de la mort de son

maître. Le pauvre garçon parle de cet événement dans les termes les plus

touchans, en disant qu'il avait perdu en Lord Byron un père plutôt qu'un

maître, et en s'étendant sur la bonté avec laquelle sa seigneurie avait

toujours traité ses domestiques, et sur l'intérêt qu'elle prenait à leur

bien-être.»

Son valet de chambre Fletcher, en annonçant la nouvelle à M. Murray, dit

aussi: «Excusez, je vous prie, toutes mes négligences, je sais à peine

ce que je dis ou ce que je fais; car depuis vingt ans que je servais

milord, il était devenu pour moi plus qu'un père, et je suis trop

affligé pour vous donner aujourd'hui un récit exact de toutes les

particularités.»

En parlant de l'effet que cet événement produisit sur les amis de la

Grèce, M. Trelawney dit:--«Je pense que le nom de Byron était le grand

moyen d'obtenir l'emprunt. Un M. Marshall, avec une rente annuelle de

8,000 livres sterling, était venu jusqu'à Corfou; il retourna sur ses

pas en apprenant la mort de Lord Byron. Des milliers de gens arrivaient

ici en foule; quelques-uns étaient parvenus à Corfou; et, à la nouvelle

de la fatale mort, ils avouèrent qu'ils venaient consacrer leurs

fortunes, non pas aux Grecs ou à leur cause, mais au noble poète; et le

_Pélerin de l'Éternité_[76] une fois décédé; ils s'en retournèrent[77].»

La cérémonie des funérailles, qui, à cause des pluies, avait été

retardée d'un jour, eut lieu dans l'église de Saint-Nicolas à

Missolonghi, le 22 avril. Un témoin oculaire en donne cette touchante

description.

«Au milieu de sa brigade, des troupes du gouvernement et de la

population entière, sur les épaules des officiers de son corps,

remplacés de tems en tems par d'autres Grecs, la plus précieuse portion

de ses restes révérés fut portée à l'église, où gisent les cendres de

Marc Botzari et du général Normann. C'est là que nous déposâmes ces

restes précieux. Le cercueil était une caisse de bois, grossièrement

construite; un manteau noir servait de poële, et nous mîmes dessus un

casque, une épée et une couronne de laurier; mais nulle pompe funèbre

n'eût produit l'impression, ni exprimé les sentimens de cette simple

cérémonie. Le deuil et la désolation de la ville même; les guerriers

sauvages et à demi-civilisés qui nous entouraient; leur douleur profonde

et naturelle; les touchans souvenirs, les espérances déjouées, les

sombres soucis, et les tristes pressentimens qui se lisaient sur toutes

les physionomies:--tout enfin concourait à former la scène la plus

frappante qui ait jamais eu lieu autour de la tombe d'un grand homme.

[Note 76: Titre donné par Shelley à Lord Byron, dans son _Élégie sur

la mort de Keats_:

«--Le Pélerin de l'Éternité, qui, vivant, a vu un prompt mais durable

pavillon de gloire se dérouler sur sa tête comme la voûte des cieux,

survint voilant de deuil tous les éclairs de ses chants.»

The Pilgrim of Eternity, whose fame

Over his living head like heaven is bent

An early but enduring monument,

Came veiling all the lightnings of his song

In sorrow.

(_Note de Moore_.)]

[Note 77: Parry mentionne aussi un cas pareil.--«Lorsque j'étais au

lazaret à Zante, un Anglais vint me voir, et me fit de nombreuses

questions sur Lord Byron. Il me dit que treize autres Anglais, alors à

Ancône, l'avaient envoyé prendre des informations, et n'attendaient que

son retour pour rejoindre avec lui Lord Byron. Ces Anglais voulaient

former à sa seigneurie une garde à cheval, et dévouer leurs personnes et

leurs fortunes à la cause grecque. En apprenant la mort de Byron, ils

repartirent.»]

»Quand le service funèbre fut terminé, nous laissâmes la bière au milieu

de l'église, où elle resta jusqu'au lendemain soir, et où elle fut

gardée par un détachement de la brigade de sa seigneurie. L'église fut

sans cesse remplie par la foule des personnes qui venaient honorer et

regretter le bienfaiteur de la Grèce. Le soir du 23, la bière fut

secrètement rapportée par les officiers de la brigade dans la maison que

Byron avait habitée. Le cercueil ne fut clos que le 29. Immédiatement

après sa mort, Byron avait un air de calme, mêlé à une sévérité qui

sembla graduellement s'adoucir; car lorsque je jetai sur lui un dernier

regard, l'expression de ses traits parut, à mes yeux du moins,

véritablement sublime.»

Nous avons vu avec quelle énergie Lord Byron, durant son séjour en

Italie, exprima sa répugnance à l'idée d'une sépulture en terre

anglaise; et l'injonction qu'il fit si fréquemment sur ce point à M,

Hoppner, montre que ses désirs ont été sincères,--du moins à cette

époque. Mais, chez un homme si inconstant dans ses volontés, ce ne

serait pas trop prétendre que de soutenir que l'affection cordiale

témoignée par lui envers ses compatriotes à Céphalonie eût été suivie

d'un changement analogue de sentiment par rapport à cette antipathie

pour l'Angleterre comme dernier lieu de repos. En tout cas, il est

heureux que sa terre natale n'ait point été, par un caprice du moment,

privée de son droit naturel de conserver dans son sein un de ses plus

nobles morts, et d'expier les torts qu'elle a pu avoir envers lui quand

il vivait, en faisant de sa tombe un lieu de pélerinage pour toutes les

générations futures.

Le colonel Stanhope et d'autres conseillèrent que, comme tribut à la

contrée que Lord Byron avait célébrée, et pour laquelle il était mort,

ses restes fussent déposé à Athènes, dans le temple de Thésée, et Ulysse

envoya un exprès à Missolonghi pour appuyer cette idée. Les habitans de

la ville où le grand homme avait rendu son dernier soupir, firent la

même demande;--et l'on jugea à propos d'accéder jusqu'à un certain point

à leurs désirs, en leur laissant pour être enterré, un des vases où ses

nobles restes avaient été renfermés après l'embaumement.

La première mesure, avant de rien décider sur ses conséquences

ultérieures, fut de faire transporter le corps à Zante; et, toutes les

facilités ayant été données par le résident, sir Frédéric Stoven, qui

envoya des navires de transport à Missolonghi dans ce but, le corps fut

embarqué, dans la matinée du 2 mai, et ce triste départ fut salué par

les canons de la forteresse:--«Que cette salve d'artillerie, dit le

comte Gamba, était différente de celle qui avait, quatre mois

auparavant, accueilli la venue de Byron.»

A Zante, on se détermina à envoyer le corps en Angleterre; et le brick

_la Floride_, qui venait d'arriver avec le premier versement de

l'emprunt, fut engagé dans ce but. M. Blaquière, sous la direction

duquel cette première portion de l'emprunt était arrivée, était aussi

porteur de la nomination d'une commission destinée à surveiller l'emploi

de ces fonds en Grèce, commission dont Lord Byron était nommé président;

mais le même navire qui lui apportait cette honorable marque de

confiance, devait remporter son cadavre. Le colonel Stanhope, qui était

alors à Zante, et qui s'en retournait en Angleterre, fut chargé de

reconduire les restes de son illustre collègue; et le 25 mai, il

s'embarqua avec eux à bord de _la Floride_.

Dans la lettre que le colonel, à son arrivée aux Dunes, le 29 juin,

écrivit aux exécuteurs testamentaires de Lord Byron, on remarque le

passage suivant:--«Quant à la cérémonie des funérailles, je suis d'avis

que la famille de sa seigneurie soit consultée sur-le-champ, et qu'on

obtienne le droit d'une sépulture publique, ou dans la grande

Abbaye[78], ou dans la cathédrale de Londres.» On a dit,--et je crains

fort que ce ne soit la vérité,--que le désir exprimé dans cette dernière

phrase ayant été confidentiellement communiqué à l'un des révérends

personnages qui ont les honneurs de l'Abbaye à leur disposition, on

reçut une réponse qui ne permit pas de douter qu'un refus positif ne fût

le résultat d'une démarche plus artificielle[79].

[Note 78: L'Abbaye de Westminster, où l'Angleterre donne la

sépulture à ses grands hommes. (_Note du Trad._)]

[Note 79: Un doyen de Westminster porta, dit-on, le scrupule au

point d'exclure de l'Abbaye une épitaphe qui contenait le nom de

Milton:--«Nom, à son avis (dit Johnson), trop abominable pour être sur

le mur d'un édifice consacré à la religion.» _Vie de Milton_. (_Note de

Moore_.)]

On lit sur le poète Hafez, dans la _Vie de sir William Jones_, une

anecdote que ce dernier exemple d'illibéralisme ramène naturellement à

notre mémoire. Après la mort du grand poète persan, quelques religieux

de sa patrie lui contestèrent, par une vive protestation, le droit de

sépulture, en alléguant pour motif le ton licencieux de sa poésie. Après

une grande controverse, on convint de laisser la décision de la question

à un mode de divination usité chez les Persans, qui consistait à ouvrir

à tout hasard le livre du poète, et à prendre les premiers vers venus.

On tomba sur les vers suivans:

Oh! ne fuyez point d'un coeur froid le cercueil du poète,

N'arrêtez pas les saintes larmes versées par la pitié,

Car si le corps du poète sommeille ici dans le péché,

Son ame, absoute par Dieu, vole déjà vers le ciel.

Ces vers, dit la légende, furent regardés comme un décret divin. Les

dévots n'insistèrent plus sur leurs objections, et les restes du poète

purent jouir de leur paisible sommeil près de ce «doux ombrage de

Mosellay,» qu'il avait si souvent célébré dans ses vers.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 13 Comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 15 / 23 段