le texte. Mais il n'est pas probable que Byron soit mort d'un rhume, sa
maladie paraît avoir été une _pleurésie latente_, méconnue faute d'avoir
percuté et ausculté la poitrine. (_Note du Trad._)]
Outre la saignée, qui fut répétée deux fois le 17, on jugea à propos
d'appliquer des vésicatoires à la plante des pieds. «A l'instant où ils
allaient être appliqués, dit M. Millingen, Lord Byron me demanda si,
appliqués tous deux à la même jambe, ils ne pouvaient pas remplir le
même but. Devinant sur-le-champ le motif de cette question, je lui dis
que je les placerais au-dessus des genoux.»--Faites, répondit-il.»
Il est pénible de s'arrêter sur de tels détails,--mais nous approchons
du dénoûment. Outre la plupart des diverses misères qui environnent
également le lit de mort des plus grands et des plus humbles, il y eut
autour de Byron mourant un degré de confusion et de dénûment qui rend
doublement douloureuse la contemplation de cette scène. Comme, depuis
sa maladie, personne n'avait été investi de l'autorité dans la maison,
ni ordre ni repos n'étaient maintenus dans son appartement. La plupart
des choses nécessaires dans une telle maladie manquaient; et ceux qui
entourèrent le mourant furent, comme le docteur Bruno, démoralisés par
un danger qu'ils n'avaient pas prévu, ou, comme l'affectueux Fletcher et
le comte Gamba, rendus totalement inutiles par la violence de leur
douleur.
«Tout le monde, dit Parry, était animé d'un zèle ardent; mais comme
toutes ces personnes ne parlaient point la même langue, et partant ne se
comprenaient pas, leur zèle ne faisait qu'ajouter à la confusion. Cette
circonstance, et le manque des choses de première nécessité, firent de
l'appartement de Lord Byron, durant les deux ou trois derniers jours de
sa vie, la plus pénible scène de détresse et d'angoisse que j'aie jamais
vue.»
Le 18 étant le jour de Pâques,--fête que les Grecs célèbrent par des
décharges de mousqueterie et d'artillerie,--on craignit que ce bruit ne
fît mal à Lord Byron; et, afin d'attirer la foule au loin, la brigade
d'artillerie fut conduite à l'exercice par Parry, à quelque distance de
la ville, tandis qu'en même tems des patrouilles parcouraient les rues,
et, informant les habitans du danger de leur bienfaiteur, les priaient
de garder le plus grand repos possible.
Environ à trois heures de l'après-midi, Lord Byron se leva, et alla dans
la chambre voisine. Il put traverser la chambre, en s'appuyant sur son
domestique Tita; et, quand il fut assis, il demanda un livre que le
domestique lui apporta. Mais, après avoir lu quelques minutes, il se
trouva faible; et, reprenant le bras de Tita, il retourna en chancelant
dans sa chambre, et se remit au lit.
Alors les médecins, encore plus alarmés, exprimèrent le désir d'une
consultation, et proposèrent d'appeler, sans retard, le docteur Freiber,
aide de M. Millingen, et Lucca Vega, médecin de Mavrocordato. En
entendant parler d'eux, Lord Byron refusa d'abord de les voir; mais
étant informé que Mavrocordato était de cet avis, il dit:--«Eh bien,
qu'ils viennent; mais qu'ils promettent de me regarder sans rien dire.»
Cette promesse donnée, ils furent admis; mais comme l'un d'eux, en
tâtant son pouls, faisait mine de vouloir parler:--«Songez à votre
promesse, dit Byron, et allez-vous en.»
Ce fut après cette consultation que Lord Byron parut au comte Gamba
pressentir pour la première fois que sa fin approchait. MM. Millingen,
Fletcher, et Tita étaient restés debout près du lit; mais les deux
premiers, incapables de retenir leurs larmes, sortirent de la chambre.
Tita pleurait aussi; mais comme Byron le tenait par la main, il ne put
s'en aller, mais détourna les yeux. Alors Byron, en le regardant
fixement, dit avec un léger sourire: «_Oh_! _questa è una bella
scena_.» Puis il sembla réfléchir un moment, et s'écria: «Appelez
Parry.» Presque immédiatement après, il fut pris de délire; il se mit à
crier comme s'il montait à la brêche,--moitié en anglais, moitié en
italien: «En avant!--en avant!--courage!--suivez mon exemple, etc.,
etc.»
En revenant à la raison, il demanda à Fletcher, qui était rentré dans la
chambre: «S'il avait envoyé chercher le docteur Thomas, comme il le
désirait?» Et sur la réponse affirmative du fidèle serviteur, il
répliqua: «Vous avez bien fait, car j'aimerais à savoir où j'en suis.»
Peu de tems auparavant, avec ce ton de bienveillance qu'il gardait
envers tous ses gens, et qui fut une des principales sources de leur
inébranlable attachement, il avait dit à Fletcher: «Je crains que vous
et Tita vous ne tombiez malades, en restant près de moi jour et nuit.»
Il fut alors évident qu'il savait qu'il était mourant; et son désir de
faire comprendre ses dernières volontés à son serviteur, en luttant
contre la perte rapide de ses moyens d'expression, donna lieu à la plus
douloureuse scène. Comme Fletcher lui demandait s'il fallait qu'il prît
une plume et du papier pour écrire sous sa dictée:--«Oh! non,
répondit-il;--il n'est plus tems:--la vie me fuit. Allez trouver ma
soeur.--Dites-lui.--Allez trouvez lady Byron;--vous la verrez, et lui
direz.--» Ici sa voix s'affaiblit, et devint de moins en moins
distincte. Cependant il continua toujours à murmurer en lui-même,
durant près de vingt minutes, avec beaucoup de vivacité, mais d'une voix
si faible, que peu de mots purent être saisis. Ces mots furent des noms
isolés:--«Augusta,--Ada,--Hobhouse,--Kinnaird.» Enfin il dit:
«Maintenant, je vous ai tout dit.»--«Milord, répliqua Fletcher, je n'ai
pas compris un mot de ce que votre seigneurie a dit.»--«Vous ne m'avez
pas compris?» s'écria Lord Byron, avec l'air de la plus vive tristesse.
«Quel malheur!--Il est trop tard, tout est fini.»--«J'espère que non,
répondit Fletcher; mais la volonté de Dieu soit faite.»--«Oui, et non
pas la mienne,» dit Lord Byron. Puis il essaya encore de prononcer
quelques mots, dont il n'y eut d'intelligible que ceux-ci: «Ma
soeur,--mon enfant.»
La mesure adoptée à la consultation avait été, contrairement à l'opinion
de M. Millingen et du docteur Freiber, l'administration d'une forte
potion antispasmodique, qui, en produisant le sommeil, ne fit peut-être
que hâter la mort. Afin de lui persuader de prendre cette potion, on fit
venir M. Parry, qui le décida sans peine à en avaler quelques
gorgées.--«Quand il prit ma main (dit Parry), je trouvai ses mains
glacées d'un froid mortel. Avec l'aide de Tita, je tâchai d'y ranimer
doucement un peu de chaleur, et je relâchai le bandage qui entourait sa
tête. Pendant tout ce tems, il parut fort agité, joignit ses mains
plusieurs fois, grinça des dents, et laissa échapper l'exclamation
italienne: _Ah_! _Christi_! Il fut tout-à-fait passif en laissant
relâcher son bandage de tête; puis il versa des larmes; et reprenant ma
main, me souhaita le bon soir d'une voix faible, et retomba dans le
sommeil.»
Au bout d'une demi-heure il se réveilla, et une seconde dose de la
potion lui fut administrée. «D'après le rapport de ceux qui
l'entourèrent» (dit le comte Gamba, qui ne put supporter le spectacle de
cette scène), «j'inférai que dans ce moment ou dans son précédent
intervalle de raison, il avait énoncé ces diverses phrases:--«Pauvre
Grèce!--pauvre ville!--mes pauvres domestiques!»--Puis: «Pourquoi ne
fus-je pas averti plus tôt?» et--«Mon heure est venue!--Peu m'importe de
mourir;--mais pourquoi ne suis-je pas retourné dans ma patrie avant de
venir ici?»--Une autre fois il dit: «Il y a des êtres qui me rendent le
monde cher[73] (_Io lascio qualche cosa di caro nel mondo_); d'ailleurs,
je suis content de mourir.»--Il parla aussi de la Grèce: «Je lui ai
donné, dit-il, mon tems, ma fortune, ma santé,--et aujourd'hui je lui
donne ma vie!--Que pouvais-je faire de plus[74]?»
[Note 73: Nous traduisons la phrase du texte anglais: «_There are
things which make the world dear to me_,» qui d'ailleurs ne nous paraît
pas l'interprétation exacte de la phrase italienne. (_Note du Trad._)]
[Note 74: Il est bon de rappeler au lecteur que les paroles
attribuées ici à Lord Byron; quelques naturelles et probables qu'elles
soient, n'ont pas le même degré d'autorité que les détails donnés
jusqu'ici sur le rapport des témoins oculaires. (_Note de Moore_.)]
Il était environ six heures du soir quand Lord Byron dit: «Maintenant je
vais dormir.» Puis, se retournant, il tomba dans ce sommeil dont il ne
se réveilla pas. Durant les vingt-quatre heures suivantes, il resta
privé de sentiment et de mouvement,--hormis quelques légers symptômes de
suffocation qui se manifestaient de tems en tems, et durant lesquels on
lui tenait la tête élevée;--et le 19, à six heures un quart, il ouvrit
les yeux un instant pour les refermer sur-le-champ. Les médecins
cherchèrent son pouls:--Lord Byron n'était plus.
Il serait aussi difficile que superflu de chercher à décrire combien la
nouvelle de ce triste événement frappa tous les coeurs. Celui dont le
monde entier devait pleurer la perte avait des droits particuliers aux
larmes de la Grèce,--à laquelle il venait de consacrer sa glorieuse vie.
Les habitans de Missolonghi, qui les premiers sentaient le coup dont
toute l'Europe allait être frappée, purent à peine croire à ce malheur.
Qu'il était différent, ce jour où Lord Byron était venu parmi
eux,--entouré d'une gloire brillante,--et inspirant par son nom même une
foi vive en ces miraculeux succès que la puissance de son génie allait
enfanter. Tout cela s'était évanoui comme un rêve fugitif;--et nous ne
pouvons nous étonner que les pauvres Grecs, à qui sa venue avait
apporté tant de gloire, et qui, le dernier soir de sa vie, se pressaient
dans les rues en s'informant de son état, aient regardé l'orage qui
éclata sur la ville en ce moment, comme le signal de la mort de Byron,
et que, dans leur douleur superstitieuse, ils se soient écriés: «Le
grand homme n'est plus[75]!»
[Note 75: Parry, _Derniers jours de Lord Byron_, p. 128. (_Note de
Moore_.)]
Le prince Mavrocordato, qui sentait le mieux toute l'étendue de cette
perte, et qui avait à pleurer l'ami de la Grèce et le sien, publia le 19
au soir cette triste proclamation.
GOUVERNEMENT PROVISOIRE DE LA GRÈCE OCCIDENTALE.
(ART. 1185.)
«Le présent jour de fête et de réjouissance est devenu un jour de
chagrin et de deuil. Lord Noël Byron a cessé de vivre à six heures de
l'après-midi, après une maladie de dix jours; il a succombé à une fièvre
inflammatoire. Tel a été l'effet de la maladie de sa seigneurie sur
l'opinion publique, que toutes les classes avaient oublié les
récréations ordinaires de Pâques, même avant que le triste événement ne
fût appréhendé.
»La perte de cet illustre personnage doit sans doute être déplorée par
toute la Grèce; mais elle doit être plus spécialement un sujet de
lamentation pour Missolonghi, où sa générosité s'était si manifestement
déployée, et dont il était même devenu citoyen, avec la détermination de
participer désormais à tous les dangers de la guerre.
»Tout le monde connaît les actes de bienfaisance de sa seigneurie, et on
ne cessera jamais d'honorer son nom comme celui d'un véritable
bienfaiteur.
»En conséquence, en attendant que la résolution définitive du
gouvernement national soit connue, en vertu des pouvoirs dont il m'a
investi, je décrète ce qui suit:
»1º Demain matin, au point du jour, on tirera de la grande batterie
trente-sept coups de canon, nombre qui correspond à l'âge de l'illustre
décédé.
»2º Tous les services publics, même les tribunaux, vaqueront pendant
trois jours successifs.
»3º Toutes les boutiques, excepté celles où se vendent les provisions de
bouche et les médicamens, seront fermées; et il est strictement enjoint
que les récréations publiques de toute espèce, et les démonstrations de
joie usitées dans le tems pascal soient suspendues.
»4º Un deuil général sera observé pendant vingt-un jours.
»5º Des prières et des cérémonies funéraires seront célébrées dans
toutes les églises.
»_Signé_ A. MAVROCORDATO.
GEORGE PRAIDIS, _secrétaire_.
»Donné à Missolonghi, ce 19 avril 1824.»
De semblables honneurs furent rendus à la mémoire de Lord Byron en
divers autres endroits de la Grèce. A Salona, où le congrès était
assemblé, on pria dans l'église pour son ame; après quoi, toute la
garnison et les habitans sortirent dans la plaine, où une autre
cérémonie religieuse eut lieu à l'ombre des oliviers. Cette seconde
cérémonie terminée, les troupes firent feu; et une oraison funèbre,
pleine de la louange la plus chaude et de la plus vive reconnaissance,
fut prononcée par le grand-prêtre.
Lorsque les étrangers témoignaient pour Lord Byron une telle vénération,
quel a dû être le deuil de ses compagnons et de ses serviteurs?--Un seul
va parler pour tous.--«Il mourut (dit le comte Gamba) sur une terre
étrangère, et parmi des étrangers; mais il n'aurait pu être plus
regretté, plus sincèrement pleuré, en quelque autre lieu qu'il eût rendu
son dernier soupir. Il avait inspiré à ceux qui l'entouraient un tel
attachement, mêlé de respect et d'enthousiasme, qu'aucun de nous n'eût
refusé de braver pour sa seigneurie tous les dangers du monde.»
Le colonel Stanhope, qui reçut à Salona la déplorable nouvelle, écrit au
comité en ces termes:--«Un courrier vient d'arriver de la part du chef
Scalza. Hélas! toutes nos craintes sont réalisées. L'ame de Byron a pris
son dernier vol. L'Angleterre a perdu son plus brillant génie, la Grèce
son plus noble ami. Pour nous consoler de sa perte, il a laissé derrière
lui les émanations de son esprit magnanime. Si Byron eut des défauts, il
eut des vertus en revanche:--il sacrifia son bien-être, sa fortune, sa
santé et sa vie à la cause d'une nation opprimée. Que sa mémoire soit
honorée!»
M. Trelawney, qui se rendait alors à Missolonghi, raconte dans les
termes suivans comment il reçut la première nouvelle de la mort de son
ami:--«Malgré toute mon impatience, je ne pus arriver ici avant le
troisième jour. Ce fut le second jour, après avoir traversé le premier
grand torrent, que je rencontrai quelques soldats qui venaient de
Missolonghi. Je les avais tous laissés passer, avant de me résoudre à
leur demander des nouvelles de Missolonghi. Je revins donc sur mes pas,
et j'interrogeai un traînard. Je n'entendis que cette parole:--_Lord
Byron est mort_,--et je continuai mon chemin dans un sombre silence.» M.
Trelawney, après avoir détaillé les particularités de la maladie et de
la mort du poète, ajoute: «Pardonnez-moi, Stanhope, de m'être ainsi
écarté de la grande cause où je suis engagé. Mais ce n'est pas un deuil
particulier. Le monde a perdu son plus grand homme, et moi, mon meilleur
ami.»
Les serviteurs de Lord Byron éprouvèrent une douleur non moins vive et
non moins sincère: «J'ai en ma possession (dit M. Hoppner, dans les
notes dont il m'a favorisé) une lettre où son gondolier Tita, qui
l'avait suivi depuis Venise, rend compte à ses parens de la mort de son
maître. Le pauvre garçon parle de cet événement dans les termes les plus
touchans, en disant qu'il avait perdu en Lord Byron un père plutôt qu'un
maître, et en s'étendant sur la bonté avec laquelle sa seigneurie avait
toujours traité ses domestiques, et sur l'intérêt qu'elle prenait à leur
bien-être.»
Son valet de chambre Fletcher, en annonçant la nouvelle à M. Murray, dit
aussi: «Excusez, je vous prie, toutes mes négligences, je sais à peine
ce que je dis ou ce que je fais; car depuis vingt ans que je servais
milord, il était devenu pour moi plus qu'un père, et je suis trop
affligé pour vous donner aujourd'hui un récit exact de toutes les
particularités.»
En parlant de l'effet que cet événement produisit sur les amis de la
Grèce, M. Trelawney dit:--«Je pense que le nom de Byron était le grand
moyen d'obtenir l'emprunt. Un M. Marshall, avec une rente annuelle de
8,000 livres sterling, était venu jusqu'à Corfou; il retourna sur ses
pas en apprenant la mort de Lord Byron. Des milliers de gens arrivaient
ici en foule; quelques-uns étaient parvenus à Corfou; et, à la nouvelle
de la fatale mort, ils avouèrent qu'ils venaient consacrer leurs
fortunes, non pas aux Grecs ou à leur cause, mais au noble poète; et le
_Pélerin de l'Éternité_[76] une fois décédé; ils s'en retournèrent[77].»
La cérémonie des funérailles, qui, à cause des pluies, avait été
retardée d'un jour, eut lieu dans l'église de Saint-Nicolas à
Missolonghi, le 22 avril. Un témoin oculaire en donne cette touchante
description.
«Au milieu de sa brigade, des troupes du gouvernement et de la
population entière, sur les épaules des officiers de son corps,
remplacés de tems en tems par d'autres Grecs, la plus précieuse portion
de ses restes révérés fut portée à l'église, où gisent les cendres de
Marc Botzari et du général Normann. C'est là que nous déposâmes ces
restes précieux. Le cercueil était une caisse de bois, grossièrement
construite; un manteau noir servait de poële, et nous mîmes dessus un
casque, une épée et une couronne de laurier; mais nulle pompe funèbre
n'eût produit l'impression, ni exprimé les sentimens de cette simple
cérémonie. Le deuil et la désolation de la ville même; les guerriers
sauvages et à demi-civilisés qui nous entouraient; leur douleur profonde
et naturelle; les touchans souvenirs, les espérances déjouées, les
sombres soucis, et les tristes pressentimens qui se lisaient sur toutes
les physionomies:--tout enfin concourait à former la scène la plus
frappante qui ait jamais eu lieu autour de la tombe d'un grand homme.
[Note 76: Titre donné par Shelley à Lord Byron, dans son _Élégie sur
la mort de Keats_:
«--Le Pélerin de l'Éternité, qui, vivant, a vu un prompt mais durable
pavillon de gloire se dérouler sur sa tête comme la voûte des cieux,
survint voilant de deuil tous les éclairs de ses chants.»
The Pilgrim of Eternity, whose fame
Over his living head like heaven is bent
An early but enduring monument,
Came veiling all the lightnings of his song
In sorrow.
(_Note de Moore_.)]
[Note 77: Parry mentionne aussi un cas pareil.--«Lorsque j'étais au
lazaret à Zante, un Anglais vint me voir, et me fit de nombreuses
questions sur Lord Byron. Il me dit que treize autres Anglais, alors à
Ancône, l'avaient envoyé prendre des informations, et n'attendaient que
son retour pour rejoindre avec lui Lord Byron. Ces Anglais voulaient
former à sa seigneurie une garde à cheval, et dévouer leurs personnes et
leurs fortunes à la cause grecque. En apprenant la mort de Byron, ils
repartirent.»]
»Quand le service funèbre fut terminé, nous laissâmes la bière au milieu
de l'église, où elle resta jusqu'au lendemain soir, et où elle fut
gardée par un détachement de la brigade de sa seigneurie. L'église fut
sans cesse remplie par la foule des personnes qui venaient honorer et
regretter le bienfaiteur de la Grèce. Le soir du 23, la bière fut
secrètement rapportée par les officiers de la brigade dans la maison que
Byron avait habitée. Le cercueil ne fut clos que le 29. Immédiatement
après sa mort, Byron avait un air de calme, mêlé à une sévérité qui
sembla graduellement s'adoucir; car lorsque je jetai sur lui un dernier
regard, l'expression de ses traits parut, à mes yeux du moins,
véritablement sublime.»
Nous avons vu avec quelle énergie Lord Byron, durant son séjour en
Italie, exprima sa répugnance à l'idée d'une sépulture en terre
anglaise; et l'injonction qu'il fit si fréquemment sur ce point à M,
Hoppner, montre que ses désirs ont été sincères,--du moins à cette
époque. Mais, chez un homme si inconstant dans ses volontés, ce ne
serait pas trop prétendre que de soutenir que l'affection cordiale
témoignée par lui envers ses compatriotes à Céphalonie eût été suivie
d'un changement analogue de sentiment par rapport à cette antipathie
pour l'Angleterre comme dernier lieu de repos. En tout cas, il est
heureux que sa terre natale n'ait point été, par un caprice du moment,
privée de son droit naturel de conserver dans son sein un de ses plus
nobles morts, et d'expier les torts qu'elle a pu avoir envers lui quand
il vivait, en faisant de sa tombe un lieu de pélerinage pour toutes les
générations futures.
Le colonel Stanhope et d'autres conseillèrent que, comme tribut à la
contrée que Lord Byron avait célébrée, et pour laquelle il était mort,
ses restes fussent déposé à Athènes, dans le temple de Thésée, et Ulysse
envoya un exprès à Missolonghi pour appuyer cette idée. Les habitans de
la ville où le grand homme avait rendu son dernier soupir, firent la
même demande;--et l'on jugea à propos d'accéder jusqu'à un certain point
à leurs désirs, en leur laissant pour être enterré, un des vases où ses
nobles restes avaient été renfermés après l'embaumement.
La première mesure, avant de rien décider sur ses conséquences
ultérieures, fut de faire transporter le corps à Zante; et, toutes les
facilités ayant été données par le résident, sir Frédéric Stoven, qui
envoya des navires de transport à Missolonghi dans ce but, le corps fut
embarqué, dans la matinée du 2 mai, et ce triste départ fut salué par
les canons de la forteresse:--«Que cette salve d'artillerie, dit le
comte Gamba, était différente de celle qui avait, quatre mois
auparavant, accueilli la venue de Byron.»
A Zante, on se détermina à envoyer le corps en Angleterre; et le brick
_la Floride_, qui venait d'arriver avec le premier versement de
l'emprunt, fut engagé dans ce but. M. Blaquière, sous la direction
duquel cette première portion de l'emprunt était arrivée, était aussi
porteur de la nomination d'une commission destinée à surveiller l'emploi
de ces fonds en Grèce, commission dont Lord Byron était nommé président;
mais le même navire qui lui apportait cette honorable marque de
confiance, devait remporter son cadavre. Le colonel Stanhope, qui était
alors à Zante, et qui s'en retournait en Angleterre, fut chargé de
reconduire les restes de son illustre collègue; et le 25 mai, il
s'embarqua avec eux à bord de _la Floride_.
Dans la lettre que le colonel, à son arrivée aux Dunes, le 29 juin,
écrivit aux exécuteurs testamentaires de Lord Byron, on remarque le
passage suivant:--«Quant à la cérémonie des funérailles, je suis d'avis
que la famille de sa seigneurie soit consultée sur-le-champ, et qu'on
obtienne le droit d'une sépulture publique, ou dans la grande
Abbaye[78], ou dans la cathédrale de Londres.» On a dit,--et je crains
fort que ce ne soit la vérité,--que le désir exprimé dans cette dernière
phrase ayant été confidentiellement communiqué à l'un des révérends
personnages qui ont les honneurs de l'Abbaye à leur disposition, on
reçut une réponse qui ne permit pas de douter qu'un refus positif ne fût
le résultat d'une démarche plus artificielle[79].
[Note 78: L'Abbaye de Westminster, où l'Angleterre donne la
sépulture à ses grands hommes. (_Note du Trad._)]
[Note 79: Un doyen de Westminster porta, dit-on, le scrupule au
point d'exclure de l'Abbaye une épitaphe qui contenait le nom de
Milton:--«Nom, à son avis (dit Johnson), trop abominable pour être sur
le mur d'un édifice consacré à la religion.» _Vie de Milton_. (_Note de
Moore_.)]
On lit sur le poète Hafez, dans la _Vie de sir William Jones_, une
anecdote que ce dernier exemple d'illibéralisme ramène naturellement à
notre mémoire. Après la mort du grand poète persan, quelques religieux
de sa patrie lui contestèrent, par une vive protestation, le droit de
sépulture, en alléguant pour motif le ton licencieux de sa poésie. Après
une grande controverse, on convint de laisser la décision de la question
à un mode de divination usité chez les Persans, qui consistait à ouvrir
à tout hasard le livre du poète, et à prendre les premiers vers venus.
On tomba sur les vers suivans:
Oh! ne fuyez point d'un coeur froid le cercueil du poète,
N'arrêtez pas les saintes larmes versées par la pitié,
Car si le corps du poète sommeille ici dans le péché,
Son ame, absoute par Dieu, vole déjà vers le ciel.
Ces vers, dit la légende, furent regardés comme un décret divin. Les
dévots n'insistèrent plus sur leurs objections, et les restes du poète
purent jouir de leur paisible sommeil près de ce «doux ombrage de
Mosellay,» qu'il avait si souvent célébré dans ses vers.