Ses amis de Céphalonie avaient, comme nous l'avons vu, tâché de lui

persuader de revenir sans délai dans cette île, et de pourvoir,

lorsqu'il en était encore tems, au rétablissement de sa santé. «Mais

ces conseils (dit le comte Gamba) produisaient justement l'effet

contraire; car plus Byron croyait sa position périlleuse, plus il était

déterminé à rester où il était.» Au milieu de toutes ces circonstances,

le penchant naturel de son esprit en société ne le quittait pas; et

quand il trouvait l'occasion de jouer un tour d'écolier à l'un de ses

compagnons, il était aussi disposé que jamais à en profiter. Son

ingénieur Parry ayant été fort alarmé par le tremblement de terre qu'on

avait ressenti, et continuant toujours à en appréhender le retour, Lord

Byron imagina, un soir qu'il était avec lui et avec d'autres personnes,

de faire rouler des barils pleins de boulets dans la pièce de l'étage

supérieur, et il rit de tout son coeur, comme il l'eût fait à

Harrow-on-the-Hill, de la plaisante impression que cette illusion

produisit sur le pauvre ingénieur.

Cependant, chaque jour mettait à l'épreuve sa santé et sa constitution.

Les pluies continuelles avaient rendu presque impraticables les marais

de Missolonghi.--Le bruit de l'apparition de la peste ayant circulé vers

le milieu du mois de mars, il fut prudent de se renfermer chez soi

pendant quelque tems; et c'est ainsi que Lord Byron fut privé plusieurs

semaines du grand air et de l'exercice........................

.....................................................

En même tems, ses services personnels et pécuniaires étaient réclamés de

toutes parts, tandis que les embarras de sa position publique

s'accroissaient de jour en jour. Le principal obstacle à

l'accomplissement de son plan de réconciliation entre tous les partis

avait été la longue rivalité de Mavrocordato et des chefs de la Grèce

orientale; et cette difficulté ne fut pas peu augmentée par la conduite

du colonel Stanhope et de M. Trelawney, qui, s'étant alliés avec Ulysse,

le plus puissant de ces chefs, s'efforçaient activement de détacher Lord

Byron de Mavrocordato, et de le faire entrer dans leurs vues. Ce schisme

était,--pour ne pas dire plus,--inopportun et malheureux; car, comme le

prince Mavrocordato et Lord Byron agissaient alors en complète harmonie

avec le gouvernement, la coopération de tous les agens anglais dans le

même sens aurait eu l'effet d'assurer la prépondérance à ce parti, qui

était celui de tous les intérêts civils et commerciaux de la Grèce, et

qui aurait, en fortifiant le pouvoir souverain, offert quelque espoir de

vigueur et de consistance dans ses mouvemens. Mais, par cette division,

les Anglais perdirent leur influence; et non-seulement ruinèrent la

faible chance qu'ils avaient eu d'éteindre les dissensions des Grecs,

mais donnèrent, très-mal à propos, un exemple de dissension entre eux.

La visite à Salona, où Mavrocordato, bien qu'il se méfiât du congrès

militaire projeté, avait consenti à accompagner Lord Byron, fut, comme

on l'a vu dans les lettres précédentes, retardée par les

inondations,--la rivière Fidari s'étant accrue au point de n'être plus

guéable. Cependant, des dangers, tant intérieurs qu'extérieurs,

menaçaient Missolonghi. La flotte turque était de nouveau sortie du

golfe, tandis que des mouvemens insurrectionnels, concertés,

craignait-on, avec la reprise du blocus, et fomentés, comme on l'a su

depuis, par les mécontens de la Morée, se manifestaient d'une façon

formidable dans la ville et dans les environs. La première cause

d'alarme fut le débarquement d'une troupe de soldats de Cariascachi,

venus d'Anatolico en canots, pour demander aux habitans de Missolonghi

une rétribution pour une injure faite dernièrement à un homme de leur

tribu. On répandait aussi le bruit que trois cents Souliotes marchaient

sur la ville; et le lendemain matin, on reçut la nouvelle qu'une bande

de ces farouches guerriers s'était emparée de Basiladi, forteresse qui

commande le port de Missolonghi, tandis que les soldats de Cariascachi

avaient, pendant la nuit, arrêté deux primats, et les avaient emmenés à

Anatolico. Cette nouvelle causa un tumulte et une indignation

universelle. Toutes les boutiques se fermèrent, et les bazars furent

abandonnés. «Lord Byron, dit le comte Gamba, ordonna à ses troupes de

rester sous les armes, mais de garder la plus stricte neutralité, sans

prendre part à aucune querelle, ni en action ni en parole.»

Durant cette crise, le tems était devenu assez favorable pour lui

permettre d'accomplir le projet de visite à Salona. Mais comme en

partant dans une telle conjecture, il aurait eu l'air d'abandonner

Missolonghi, il résolut d'attendre que le danger fût passé. C'est à

cette époque qu'il écrivit les lettres suivantes.

LETTRE DLIX.

A M. BARFF.

3 avril.

«Il y a une querelle, non encore terminée, entre les habitans et

quelques hommes de Cariascachi; il y a déjà eu quelques coups

d'échangés. Je fais garder à mes gens la neutralité, mais je leur ai

commandé de se tenir sur leurs gardes.

»Il y a quelques jours, un soldat italien a été ici dégradé pour cause

de vol. Les officiers allemands voulaient le fesser; mais je refusai

tout net de permettre l'emploi du bâton ou du fouet, et je livrai le

coupable à la justice. Depuis, un officier prussien ayant fait le

tapageur dans son logement, je le mis aux arrêts, conformément à

l'ordre. Ceci, à ce qu'il paraît, ne plut pas à ses confrères de la

confédération germanique; mais je me tins à cheval sur mon texte, et je

donnai à entendre que ceux qui ne sont pas résolus à se soumettre aux

lois du pays et du service n'ont qu'à se retirer: mais que dans tout ce

que j'ai à faire, je veux voir étrangers et nationaux y obéir.

»Je désire qu'on ait quelque nouvelle de l'arrivée d'une partie de

l'emprunt, car nous manquons de tout à présent.»

LETTRE DLX.

A M. BARFF.

6 avril.

«Depuis ma dernière lettre, nous avons eu ici quelque tumulte entre les

habitans et les gens de Cariascachi, et tout le monde est sous les

armes. Peu s'en est fallu qu'on ne fît feu sur moi et sur cinquante de

mes gars[67], par méprise, comme nous faisions notre excursion ordinaire

dans la campagne. Aujourd'hui, tout est fini ou apaisé; mais il y a

environ une heure, le beau-père de mon hôte (lequel est un des primats)

a été arrêté pour haute trahison.

[Note 67: Corps de cinquante Souliotes qu'il avait pris pour sa

garde, presque depuis son arrivée à Missolonghi. Une vaste salle en

dehors de la maison où Lord Byron logeait était consacrée à cette

troupe, et les carabines étaient suspendues le long des murs. «C'est

dans cette salle, dit M. Parry, et parmi ces sauvages guerriers, que

Lord Byron avait coutume de se promener longuement, surtout quand le

tems était humide, avec son chien favori Lion.»

Quand il sortait à cheval, ces cinquante Souliotes le suivaient à pied;

et quoiqu'ils fussent chargés de leurs carabines, «ils pouvaient

toujours, dit le même auteur, suivre les chevaux. Le capitaine, avec un

détachement, précédait sa seigneurie, qui était accompagnée d'un côté

par le comte Gamba, et de l'autre par l'interprète grec. Derrière lui,

et à cheval, venaient deux de ses domestiques,--généralement son groom

noir et Tita,--tous deux habillés comme les chasseurs qu'on voit

ordinairement derrière les carrosses des ambassadeurs; puis une autre

division de sa garde fermait la cavalcade. (_Note de Moore_.)]

»...............................................

»La dernière échauffourée a eu un bon effet;--elle a mis tout le monde

en alerte. Quant au beau-père de mon hôte, je ne sais ce qu'on en fera,

ni même très-exactement ce qu'il a fait[68]......

«Je vous écrivis il y a quelques jours assez longuement sur les

affaires. Vous recevrez ma lettre ou mes lettres avec celle-ci. Nous

désirons entendre plus de nouvelles de l'emprunt; et il y a déjà quelque

tems que je n'ai reçu de lettres d'Angleterre (d'un intérêt important,

veux-je dire). Excepté une lettre de Bowring, du 4 février (sans

importance aucune), mes dernières sont datées de novembre ou du 6

décembre, il y a juste quatre mois. J'espère que vous allez bien dans

les Iles. Ici, la plupart d'entre nous, tant natifs du pays

qu'étrangers, nous sommes ou avons été plus ou moins indisposés.

[Note 68: Cet homme, en venant de Joannina, avait passé par

Anatolico, et tenu plusieurs conférences avec Cariascachi. Il avait été

long-tems soupçonné d'être un espion, et les lettres trouvées sur lui

confirmèrent le soupçon. (_Note de Moore_.)]

LETTRE DLXI.

A M. BARFF.

7 avril.

»Le gouvernement grec m'a obsédé pour avoir encore de l'argent[69].

Comme j'ai la brigade à entretenir, et que la campagne est évidemment

sur le point de s'ouvrir, comme j'ai déjà dépensé dans la cause grecque

50,000 dollars en trois mois, d'une façon ou d'une autre, et surtout

comme l'emprunt a réussi, j'ai refusé;--et comme on ne s'en est pas tenu

au premier refus,--j'en ai fait un second en termes exprès et sincères.

[Note 69: En conséquence de l'attaque séditieuse des gens de

Cariascachi, la plupart des chefs voisins accoururent au secours du

gouvernement, et ils avaient déjà, dans cette vue, marché sur Anatolico,

au nombre d'environ deux mille hommes. Mais, quoique ce renfort arrivât

à propos, il fut cause d'un nouvel embarras, vu qu'on manquait

absolument de provisions pour l'entretien journalier de ces auxiliaires.

Ce fut alors que le gouverneur, les primats et les chefs eurent recours

à leur fournisseur ordinaire. (_Note de Moore_.)]

»Le gouvernement désire maintenant essayer de se procurer dans les îles

quelques milliers de dollars à compte sur l'emprunt. Si vous êtes à même

de le servir, vous le ferez, je crois (par des informations en tous

cas); ce sera pour vous une bonne affaire, mais je ne vous _conseille_

rien, sinon d'agir comme il vous plaira. C'est de l'arrivée, et de la

prompte arrivée d'une portion de l'emprunt, que dépend presque

entièrement le maintien de la paix parmi les Grecs. S'ils ont assez de

bon sens pour la maintenir, je crois qu'ils lutteront d'égal à égal, et

même avec avantage, contre toutes les forces qu'on peut à présent

diriger contre eux. Nous faisons tous de notre mieux.»

* * * * *

On voit par ces lettres qu'outre les grands et principaux intérêts de la

cause, suffisans par eux-mêmes pour absorber toutes ses pensées, il

rencontrait, de toutes parts dans les détails de son devoir, les

obstacles et les distractions les plus variées, que la rapacité, la

turbulence et la trahison semaient sur ses pas. De tels tourmens, qui

auraient fatigué la plus robuste santé, tombaient sur une organisation

déjà destinée à la mort; et nous ne pouvons nous empêcher de dire, en

contemplant cette dernière scène de la vie de Lord Byron, que, si elle

offre beaucoup de circonstances admirables, étonnantes et glorieuses, il

y en a aussi beaucoup qui éveillent les plus tristes et les plus noires

pensées. Dans une situation qui, plus que toute autre, avait besoin de

sympathie et de soins, nous le voyons jeté au milieu d'étrangers et de

mercenaires, sans garde-malade et sans ami:--car le premier office

réclamait le recueillement d'une femme, et nous n'en verrons pas une, et

d'autre part, le second office ne pouvait point du tout être rempli par

la jeunesse et par l'inexpérience du comte Gamba. La fermeté même, avec

laquelle une position si isolée et si décourageante fut pourtant

supportée, sert, en nous intéressant plus profondément à l'homme, à

accroître notre sympathie, au point d'oublier peu s'en faut,

l'admiration dans la pitié, et de regretter que le noble poète ait été

grand à tel prix.

Les seules circonstances qui lui avaient dernièrement causé quelque

plaisir étaient, en ce qui touchait les affaires publiques, la nouvelle

de l'heureux succès de l'emprunt, et, sous le rapport de ses relations

personnelles, les avis favorables qu'il avait reçus, après une longue

interruption de communication, sur le compte de sa soeur et de sa fille.

Il apprit que la première avait été sérieusement indisposée à l'époque

où lui-même avait été pris de convulsion, mais qu'elle était tout-à-fait

rétablie. Tout charmé qu'il était de cette nouvelle, il ne put

s'empêcher de remarquer, avec son penchant ordinaire à ces sentimens

superstitieux, combien la coïncidence était étrange et frappante.

Pour ceux qui ont suivi dans ces mémoires Lord Byron depuis son enfance,

il doit être, je pense, manifeste qu'il n'était pas né pour vivre

long-tems. Soit par un défaut héréditaire de son organisation,--comme il

l'inférait lui-même de l'âge peu avancé où son père et sa mère étaient

morts,--soit par suite de ces moyens violens qu'il employa de si bonne

heure pour combattre la tendance naturelle de sa constitution, et se

réduire à un état de maigreur, il était, comme nous avons vu, presque

annuellement sujet à des indisposition qui, plus d'une fois, mirent

sérieusement sa vie en danger. La bizarre méthode qu'il suivit toujours

dans sa diète,--les longs jeûnes, les excès auxquels il se livra parfois

dans la nourriture la plus malsaine, et, durant les derniers tems de sa

résidence en Italie, l'abus des boissons spiritueuses:--tout cela,

dis-je, ne put que nuire à sa santé et la miner peu à peu, tandis que

les médecines auxquelles il avait constamment recours--journellement,

il paraît, et en larges doses,--démontraient, et sans aucun doute,

accroissaient le trouble de sa digestion. Quand à ces causes l'on ajoute

cette immense perte d'esprits et de forces, produite par la lente

corrosion de la sensibilité, par le combat des passions, et par les

travaux d'une intelligence qui ne se permettait pas un septième jour de

repos, on ne s'étonne plus que le principe vital se soit sitôt épuisé,

et qu'à l'âge de trente-trois ans, Byron, comme il le dit lui-même

énergiquement, se soit senti vieux. Toutes ses forces physiques et

morales furent sacrifiées pour nourrir la flamme dévorante de son

génie,--pour présenter aux yeux du monde cette sublime et ruineuse

conflagration, dans laquelle,

Resplendissante, comme un palais en flammes,

Sa gloire, durant son éclat même, ne fit que le ruiner[70].

Ce fut le jour même où, comme je l'ai dit, il reçut l'avis du

rétablissement de sa soeur, qu'après avoir été depuis trois ou quatre

jours privé d'exercice par les pluies, il résolut, quoique le tems fût

encore très-incertain, de sortir à cheval. A trois milles de

Missolonghi, le comte Gamba et lui, furent surpris par une violente

averse, et ils arrivèrent aux portes de la ville, mouillés jusqu'aux os

et dans un état de violente transpiration. C'était leur coutume

ordinaire que de descendre de cheval aux portes de la ville, et de

retourner au logis dans une barque. Mais, ce jour-là, le comte Gamba,

représentant à Lord Byron combien il serait dangereux, dans cet état de

transpiration, de rester si long-tems assis dans une barque par une

pluie battante, le supplia de continuer à cheval le reste du trajet.

Mais Lord Byron n'y consentit pas, et dit en souriant: «Je ferais, en

vérité, un joli soldat, si je m'inquiétais d'une semblable bagatelle!»

Les deux cavaliers mirent donc pied à terre et entrèrent dans la barque

comme à l'ordinaire.

[Note 70:

Glittering, like a palace set on fire,

His glory, while it shone, but ruin'd him!

(_Beaumont and Fletcher_.)]

Environ deux heures après être rentré chez lui, Lord Byron fut saisi

d'un frisson, et se plaignit de fièvre et de rhume. «A huit heures du

soir, (dit le comte Gamba), j'entrai dans sa chambre. Il était couché

sur un sofa, immobile et triste. Il me dit: Je souffre beaucoup. Peu

m'importe de mourir, mais je ne puis supporter ces souffrances.»

Le lendemain, il se leva à son heure ordinaire,--fit des affaires, et

même put faire sa promenade à cheval dans les bois d'oliviers,

accompagné, comme de coutume, par sa longue escorte de Souliotes. Il se

plaignit cependant de frissons continuels, et n'eut pas d'appétit. A son

retour, il dit à Fletcher que sa selle, à son avis, n'était pas

parfaitement sèche depuis la pluie de la veille, et qu'il s'était senti

incommodé de cette humidité. Ce fut la dernière fois qu'il franchit

vivant le seuil de la maison. Le soir, M. Finlay et M. Millingen vinrent

le voir, «Il fut d'abord (dit ce dernier) plus gai que de coutume; mais

soudain il devint mélancolique.»

Le 11 au soir, sa fièvre, qui fut déclarée fièvre de rhume, augmenta

d'intensité; et le 12, il garda le lit toute la journée, sans pouvoir

dormir, et sans prendre la moindre nourriture. Les deux jours suivans,

quoique la fièvre eût évidemment diminué, il devint encore plus faible,

et éprouva de grands maux de tête.

Ce ne fut que le 14 avril, que son médecin, le docteur Bruno, voyant

l'insuccès des sudorifiques qu'on avait employés jusqu'alors, commença à

insinuer à son patient que la saignée était nécessaire. Mais Lord Byron

ne voulut pas en entendre parler. Évidemment il n'avait que peu de

confiance en son médecin, et d'après les échantillons d'intelligence que

ce jeune homme a depuis donnés au monde, il est en vérité

déplorable,--qu'une vie si précieuse ait été confiée à des mains si

ordinaires: «Ce fut ce jour même, je crois, dit le comte Gamba, qu'il me

dit, comme j'étais assis près de lui sur son sofa: «Je craignais d'avoir

perdu la mémoire, et, afin de l'éprouver, j'ai essayé de répéter

quelques vers latins avec la traduction anglaise, que je n'avais point

tenté de me rappeler depuis que j'étais sorti de l'école. Je me les suis

tous rappelés, sauf le dernier mot d'un de ces hexamètres.»

Le fidèle Fletcher semble avoir été frappé de l'idée que la vie son

maître était en danger, quelques jours avant le comte Gamba et le

médecin lui-même. Suivant le rapport du jeune comte, Lord Byron

soupçonnait si peu ce danger, qu'il disait même être «presque content de

cette fièvre, propre peut-être à le guérir de sa disposition à

l'épilepsie.» Toutefois, il paraît qu'il avait communiqué plus d'une

fois à Fletcher ses doutes sur la nature de sa maladie, qu'il ne croyait

pas si légère que la médecin semblait le supposer; et sur les instances

réitérées de son domestique, qui le pressait de faire appeler le docteur

Thomas de Zante, il ne s'opposa plus à cette démarche, quoique, par

égard pour le docteur Bruno et M. Millingen, il renvoyât encore Fletcher

à l'avis de ces messieurs. Quelque avantageuse qu'eût pu être cette

mesure, le tems la rendait alors totalement impossible,--car un ouragan

terrible empêchait qu'aucun navire ne sortît du port. La pluie tombait

aussi par torrens, et entre un sol inondé et une mer soulevée par le

sirocco, Missolonghi était, pour le moment, une prison pestilentielle.

Dans cette conjoncture, M. Millingen fut, pour la première fois, suivant

son rapport, invité à visiter Lord Byron en sa qualité de médecin,--sa

visite du 10 ayant été, dit-il, si peu médicale, qu'il n'avait même pas

tâté alors le pouls de sa seigneurie. Il fut alors appelé, et plutôt, ce

semble, par Fletcher que par le docteur Bruno, afin qu'il joignît ses

représentations et ses remontrances aux leurs, et qu'il persuadât au

patient de se laisser pratiquer une saignée,--opération alors devenue

absolument nécessaire, et sur l'utilité de laquelle le docteur Bruno

avait insisté vainement depuis deux jours.

Pensant que la douceur était le plus sûr moyen d'agir sur un caractère

comme celui de Byron, M. Millingen, comme il nous le raconte lui-même,

essaya tous les raisonnemens propres à atteindre son but. Mais ses

efforts furent infructueux:--Lord Byron, qui avait alors une

irritabilité maladive, répondit avec colère, mais toujours avec son

esprit et sa finesse ordinaires, aux observations du médecin. De tous

ses préjugés, il déclara que le plus fort était contre la saignée. Sa

mère, à son lit de mort, lui avait fait promettre qu'il ne consentirait

jamais à être saigné; et quelque argument qu'on pût lui offrir, son

aversion, disait-il, était plus forte que la raison. «D'ailleurs,

demandait-il, le docteur Reid n'avance-t-il pas, dans ses essais, que la

lance est moins meurtrière que la lancette,--ce petit instrument de

grands désastres!» Comme M. Millingen lui fit observer que cette

remarque était relative au traitement des maladies nerveuses, et non pas

des maladies inflammatoires, il répliqua, avec un ton de colère. «Qui

est-ce qui est nerveux, si je ne le sais pas? Et ne doit-on pas

m'appliquer cet autre passage, où le docteur Reid dit que tirer du sang

à un malade nerveux, c'est relâcher les cordes d'un instrument dont les

sons baissent déjà faute d'une tension suffisante. Même avant cette

maladie, vous savez combien j'étais devenu faible et irritable;--et la

saignée, en empirant cet état, me tuera infailliblement. Traitez-moi,

d'ailleurs, comme il vous plaira, mais vous ne me saignerez pas. J'ai eu

plusieurs fièvres inflammatoires dans ma vie, et à un âge où j'étais

plus robuste et plus pléthorique; cependant je m'en suis tiré sans la

saignée. Cette fois encore, je veux courir la chance[71].»

Après beaucoup de raisonnemens et d'instances, M. Millingen réussit

enfin à obtenir de lui la promesse que s'il sentait sa fièvre redoubler

le soir, il laisserait le docteur Bruno le saigner.

Durant ce jour il s'était occupé d'affaires, et avait reçu plusieurs

lettres, entre autres une qui lui causa beaucoup de plaisir, de la part

du gouverneur turc à qui il avait envoyé les prisonniers délivrés, et

qui le remerciait de son humaine intervention, en le priant de persister

dans ce système.

[Note 71: Ce fut durant cette conversation ou une autre semblable

qu'il aura dit le mot rapporté par le docteur Bruno: «Si mon heure est

venue, je mourrai, avec ou sans saignée.» (_Note de Moore_.)]

Le soir, il conversa long-tems avec Parry, qui resta quelques heures au

chevet de son lit. «Il se mit sur son séant (dit cet officier), et fut

calme et recueilli. Il me parla sur une foule de points relatifs à

lui-même ou à sa famille; il me communiqua ses intentions sur la Grèce,

son plan de campagne, et ce qu'il ferait définitivement pour le pays. Il

me parla de mes propres aventures. Il me parla aussi de la mort avec une

grande tranquillité; et quoiqu'il ne crût point sa fin si prochaine, il

avait dans son air quelque chose de si sérieux et de si ferme, de si

résigné et de si calme, de si différent de tout ce que j'avais jamais

aperçu en lui, que mon esprit eut quelques pressentimens de la

dissolution imminente du noble Lord.»

En revoyant son malade le lendemain matin de bonne heure, M. Millingen

apprit de lui qu'ayant, à son sens, passé, somme toute, une meilleure

nuit, il n'avait pas jugé nécessaire de prier le docteur Bruno de le

saigner. Pour rendre justice à M. Millingen, je citerai les propres

paroles de ce médecin: «Je pensai qu'il était de mon devoir de mettre de

côté toute considération pour les sentimens de Lord Byron, et de lui

déclarer solennellement combien j'étais affligé de le voir jouer ainsi

sa vie, et montrer si peu de résolution. Son refus opiniâtre, lui

dis-je, avait déjà fait perdre le tems le plus précieux;--mais il ne

restait plus que peu d'heures d'espérance, et, à moins qu'il ne se

soumît à la saignée sur-le-champ, nous ne répondions plus des

conséquences. Il ne se souciait pas de la vie, il est vrai; mais

pouvait-on assurer que s'il ne changeait de résolution, la maladie

n'étant point du tout réprimée ne dût finir par désorganiser son

économie, au point de le priver pour jamais de la raison?--J'avais enfin

touché la corde sensible; et, moitié par ennui de nos importunités,

moitié par persuasion, il nous lança à tous deux le plus terrible regard

de colère; et, tirant son bras hors du lit, dit d'un ton courroucé:

«Allons,--vous êtes, je le vois, une damnée bande de bouchers;--prenez

autant de sang qu'il vous plaira, et finissons-en.»

«Nous saisîmes le moment (ajoute M. Millingen), et nous tirâmes environ

vingt onces. Le sang, en se coagulant, offrit une couenne épaisse, mais

nous n'obtînmes pas un soulagement qui répondît à nos espérances; et

durant la nuit, la fièvre devint plus intense qu'elle n'avait été

jusque-là. L'agitation s'accrut, et le patient se livra plusieurs fois à

des discours incohérens.»

Le lendemain matin, le 17, la saignée fut répétée; car, bien que les

symptômes de _rhume_[72] eussent complétement disparu, les signes de

l'inflammation cérébrale s'accroissaient d'heure en heure. Le comte

Gamba, qui, retenu dans sa chambre par une entorse du coude-pied,

n'avait pas vu Lord Byron depuis deux jours, tâcha pourtant de venir le

voir. «Sa physionomie, dit-il, éveilla soudain en moi les plus terribles

soupçons. Il était fort calme; il me parla de mon accident avec le plus

tendre intérêt, mais d'une voix creuse et sépulcrale.--«Soignez votre

pied, me dit-il; je sais par expérience combien cela est

douloureux.»--Je ne pus rester près de son lit; un torrent de larmes

inonda mes yeux, et je fus obligé de me retirer.» En effet, ni le comte

Gamba, ni Fletcher ne paraissent avoir été assez maîtres d'eux-mêmes

pour faire autre chose que de pleurer durant le reste de cette scène

affligeante.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 13 Comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 14 / 23 段