[Note 59: Ce Sisseni, qui était le _capitano_ du riche district de

Gastouni, et qui avait quelque tems méconnu l'autorité du gouvernement

grec, faisait alors des ouvertures de conciliation, par l'intermède de

M. Barff. Lord Byron demandait que Sisseni, pour preuve de sa sincérité,

remît entre les mains du gouvernement la forteresse de Chiarenza. (_Note

de Moore_.)]

LETTRE DLI.

A M. BARFF.

10 mars 1824.

«Je vous envoie ci-joint une réponse à la lettre de M. Parruca, et

j'espère que vous lui assurerez de ma part que j'ai fait et fais encore

tout ce que je puis pour réunir les Grecs avec les Grecs.

»Je vous suis extrêmement obligé pour l'offre bienveillante de votre

maison de campagne (comme pour toutes vos autres bontés), au cas que ma

santé me force de partir; mais je ne peux quitter la Grèce, tant qu'il

me reste une chance d'être utile (même par pure supposition):--il y a un

enjeu qui vaut des millions d'hommes tels que moi; et tant que je

pourrai tenir ferme, je tiendrai ferme pour la grande cause. En disant

cela, je n'ignore pas les difficultés qui résultent des dissentions et

des défauts des Grecs eux-mêmes, mais les gens raisonnables doivent

avoir de l'indulgence pour eux.

»La presque totalité, au moins les neuf dixièmes, de mes dépenses ont

ici consisté en avances faites aux Grecs, ou dans leur intérêt[60], et

pour objets relatifs à leur indépendance.»

[Note 60: «A cette époque (14 février), dit M. Parry, qui tenait les

comptes de sa seigneurie, «les dépenses de Lord Byron pour la cause

grecque montèrent au moins à deux mille dollars par semaine, en rations

seulement.» Il dit ailleurs: «Les Grecs semblaient croire qu'il était

une mine dont ils pourraient tirer l'or à plaisir. Une personne

représenta qu'un secours de 20,000 dollars empêcherait l'île de Candie

de tomber entre les mains du pacha d'Égypte; et n'ayant pas cette somme

disponible, Lord Byron donna à cette personne l'autorisation de se la

procurer, s'il était possible, dans les îles ioniennes, en garantissant

lui-même le remboursement. Je crois que cette personne ne put réussir.»

(_Note de Moore_.)]

La lettre de Parruca, dont il est question dans la précédente, pressait

instamment Lord Byron de se présenter dans le Péloponèse, où, disait-on,

son influence amènerait à coup sûr l'union de tous les partis. En

vérité, la confiance, inspirée par ce noble allié, était si générale,

que tous les chefs de parti semblent l'avoir regardé comme le seul point

de ralliement autour duquel il y eût la plus légère chance de concentrer

leurs divers intérêts. Une invitation encore plus flatteuse et plus

authentique lui parvint bientôt après, par un message exprès, de la part

de Colocotroni, qui proposait une assemblée nationale, où sa seigneurie

agirait en qualité de médiateur, et qui s'engageait, lui et ses

partisans, à se conformer au résultat. Lord Byron y fit une réponse

semblable à celle qu'il adressa à Parruca, et qui était conçue dans les

termes suivans:

LETTRE DLII.

AU SIEUR PARRUCA.

10 mars 1824.

MONSIEUR,

«J'ai l'honneur de répondre à votre lettre. Mon premier désir a toujours

été d'amener les Grecs à s'entendre entre eux. Je viens ici sur

l'invitation du gouvernement grec, et je ne pense pas que je doive

abandonner la Romélie pour le Péloponèse sans la volonté du

gouvernement; d'autant plus que cette contrée est plus exposée aux

attaques de l'ennemi. Néanmoins, si ma présence peut réellement être de

quelque secours pour unir deux partis ou même plus, je suis prêt à me

rendre où l'on voudra, soit comme médiateur, soit même, s'il est

nécessaire, comme ôtage. En cette affaire, je n'ai aucune vue

personnelle, ni aucune répugnance personnelle pour qui que ce soit, mais

j'ai le sincère désir de mériter le nom d'ami de votre patrie et de ses

enfans.

»J'ai l'honneur etc.»

LETTRE DLIII.

A M. CHARLES HANCOCK.

Missolonghi, 10 mars 1824.

MONSIEUR,

«J'envoyai par M. J. M. Hodge une lettre-de-change tirée sur signor C.

Jerostatti pour la valeur de trois cent quatre-vingt-six livres

sterling, au compte de l'honorable comité grec, pour le service de cette

place. Mais le comte Delladecima ne voulant pas envoyer plus de deux

cents dollars avant d'avoir reçu les instructions de C. Jerostatti, je

suis donc obligé d'avancer cette somme pour prévenir la suspension du

service du laboratoire dans cette place.

»Je vous prie de communiquer cette affaire au comte Delladecima, qui a

la lettre-de-change et tous les comptes. Tâchez, de concert avec M.

Barff, d'arranger cette affaire d'argent; et, sitôt que vous aurez reçu

la somme, veuillez la faire passer à Missolonghi.

»Je suis, monsieur, tout à vous sincèrement.

»Ce qui précède a été écrit par le capitaine Parry; mais je vois que je

dois continuer moi-même la lettre. Je ne comprends que peu ou même pas

du tout l'affaire, sinon que, comme la plupart des affaires d'ici, elle

s'arrêtera si l'on n'avance pas d'argent, et il y en a fort peu de

disponible ici. Ainsi, je dois courir la chance, comme à l'ordinaire.

»Vous verrez ce qu'on pourra obtenir de Delladecima et de Jerostatti, et

me ferez passer la somme, afin que nous puissions avoir quelque repos;

car le comité a tant soit peu embrouillé ses affaires, ou choisi des

correspondans grecs plus grecs que les Grecs eux-mêmes n'ont coutume de

l'être.

»Tout à vous à jamais,

N. BYRON.

»_P. S._ Mille remercîmens à Muir pour son chou-fleur, le plus beau que

j'aie jamais vu ou goûté, et le plus gros, je crois, qui soit sorti du

paradis ou d'Écosse. J'ai écrit au docteur Kennedy, pour le

tranquilliser au sujet du journal (dans lequel je ne suis point engagé

comme rédacteur, veuillez le lui dire). J'ai dit aux sots qui conduisent

l'entreprise, que leur devise leur jouerait un tour du diable; mais, à

l'instar de tous les charlatans, ils y ont persisté. Gamba, qui n'est

rien moins qu'heureux, s'est mis là-dedans; et, comme d'ordinaire, dès

ce moment, les choses ont mal tourné[61]. Ça ira peut-être mieux, avec

le tems. Mais j'écris à la hâte, et je n'ai que le tems de dire, avant

que le paquebot mette à la voile, que je suis toujours

»Tout à vous,

N. B.

»_P. S._ M. Findlay est ici, et a reçu son argent.»

[Note 61: Il avait l'idée que le comte Gamba était destiné à être

malheureux;--qu'il était un de ces hommes qui, nés sous une mauvaise

étoile, gâtent toutes les affaires où ils se mêlent. En parlant de ce

journal à Parry, il dit: «J'y ai souscrit pour me délivrer des

importunités, et peut-être pour préserver Gamba d'un malheur. En tout

cas, c'est la chose la moins importante qu'il puisse gâter.» (_Note de

Moore_.)]

LETTRE DLIV.

AU DOCTEUR KENNEDY.

Missolonghi, 10 mars 1824.

CHER DOCTEUR,

«Vous ne pourriez désapprouver la devise du _Télégraphe_ plus que je ne

fais moi-même; mais c'est ici la terre de liberté, où la plupart des

gens font ce qu'il leur plaît, et non ce qu'ils devraient faire.

»Je n'ai rien écrit, et n'ai aucune disposition à écrire, pour ce

journal ou pour tout autre; mais j'ai conseillé, à plusieurs reprises,

de changer la devise et le style. Toutefois, je ne pense pas que le

journal prenne une couleur d'irréligion ou de nivellement universel, et

les rédacteurs promettent d'avoir le respect convenable pour les églises

et pour les choses établies.

»Si Bambas voulait écrire pour la _Chronique grecque_, il serait payé

pour ses articles.

»Il y a un léger retard pour le départ de Hato, sa mère désirant aller

avec elle, ce qui est fort naturel, et ce que je n'ai pas le coeur de lui

refuser; car Mahomet lui-même établit en loi que, dans le partage des

captifs, l'enfant ne serait jamais séparé de la mère. Mais ceci peut

faire une différence dans l'arrangement, quoique la pauvre femme, qui a

perdu la moitié de sa famille dans la guerre, soit, comme je l'ai déjà

dit, d'un caractère excellent et d'un âge mûr, qui la met à l'abri de

tout soupçon. Elle a, ce semble, appris que son mari n'est plus à

Prevesa. J'ai confié vos _Bibles_ au docteur Meyer, et j'espère que

ledit docteur justifiera votre confiance; néanmoins, j'aurai l'oeil sur

lui. Vous pouvez compter que j'agirai comme M. Wilberforce lui-même

agirait, et toute autre commission pour le bien de la Grèce rencontrera

même attention de ma part.

»J'essaie maintenant, avec quelque espérance de succès, de réunir les

Grecs, attendu que les Turcs vont arriver en force, et bientôt. Nous

les rencontrerons où faire se pourra, et nous nous battrons comme nous

pourrons.

»Je suis heureux de savoir que votre école prospère, et je vous assure

que vos bons souhaits rencontrent de ma part une juste réciproque. Le

tems est si besu, que je ne me fais pas faute d'un exercice modéré à

cheval ou sur mer, et je veux bien croire que ma santé n'est pas pire

que lorsque vous m'écrivîtes votre obligeante lettre. Le docteur Bruno

peut vous dire que je suis votre régime, et même un régime plus sévère;

car je m'abstiens de toute espèce de viande, même de poisson.

»Croyez-moi toujours, etc.

»_P. S._ Les ouvriers (au nombre de six) sont tous dans la même

intention. Peut-être sont-ils moins blâmables qu'on ne l'imagine,

puisque le colonel Stanhope leur a dit «qu'il ne pouvait positivement

affirmer que leurs vies fussent en sûreté.» Je voudrais savoir où notre

vie est en sûreté. Il est vrai de dire qu'on ne peut trouver en Grèce un

lieu où l'on jouit d'une sûreté aussi hermétiquement scellée que ces

gens-là ont paru le désirer; mais Missolonghi était le lieu où l'on

supposait qu'ils pussent être utiles, et leur danger n'était pas plus

grand que celui de tant d'autres.»

LETTRE DLV.

AU COLONEL STANHOPE.

Missolonghi, 19 mars 1824.

MON CHER STANHOPE,

«Le prince Mavrocordato et moi, nous irons à Salona pour nous aboucher

avec Ulysse, et vous pouvez être sûr que le prince acceptera toute

proposition avantageuse à la Grèce. C'est à Parry à répondre pour ses

articles[62]. Si j'intervenais dans son affaire, ce serait arrêter tous

ses travaux; il fait réellement tout ce qu'on peut faire sans recevoir

plus d'aide du gouvernement.

»Ce qui pourra être épargné sera envoyé; mais je vous renvoie au rapport

du capitaine Humphries et à la lettre du comte Gamba, pour les détails

en toute matière.

»Dans l'espérance de vous voir bientôt, je diffère de vous dire beaucoup

de choses jusqu'à ce moment, et je vous prie de me croire toujours, etc.

»_P. S._ Les deux lettres que vous m'avez écrites sont envoyées à M.

Barff, comme vous désirez. Rappelez-moi particulièrement, je vous prie,

à Trelawney, que je serai charmé de revoir.»

[Note 62: Le colonel Stanhope, sur les instances d'Odyssée (ou

Ulysse), avait écrit pour demander que quelques munitions du laboratoire

de Missolonghi fussent envoyées à Athènes. Mais ni le prince

Mavrocordato, ni Lord Byron ne jugèrent qu'il fût prudent d'affaiblir

leurs moyens de défendre Missolonghi, et ils n'envoyèrent que quelques

barils de poudre. (_Note de Moore_.)]

LETTRE DLVI.

A M. BARFF.

19 mars.

«Comme le comte Mercati craint de recevoir une réponse directe et

personnelle sur les affaires de la Grèce, c'est à vous que je réponds

(comme vous m'y avez autorisé), et vous aurez la bonté de lui

communiquer la pièce ci-jointe. C'est la réponse du prince Mavrocordato

et la mienne aux propositions de signor Georgio Sisseni. Vous pourrez

lui dire en sus, à lui ainsi qu'à Parruca, que je désire, avec une

parfaite sincérité, la plus amicale terminaison des dissentions

intestines, et que je crois le prince Mavrocordato animé du même

sentiment: sinon, je n'agirais point de concert avec lui, pas plus

qu'avec tout autre, soit grec, soit étranger.

»Si lord Guilford est à Zante, ou s'il n'y est pas, et que le signor

Tricupi y soit, vous m'obligerez beaucoup en présentant mes respects à

tous deux, ou à l'un des deux seulement, et en leur disant que dès

l'abord j'ai prédit au colonel Stanhope et au prince Mavrocordato qu'un

journal grec (ou tout autre journal), dans l'état actuel de la Grèce,

produirait probablement beaucoup de mal et de désaccord, à moins qu'on

n'imposât quelques restrictions. Je ne me suis jamais mêlé de la

rédaction, et n'ai pris part à l'entreprise que par une contribution

pécuniaire que je n'ai pu refuser aux instantes prières des fondateurs.

Le colonel Stanhope et moi, trous eûmes de grands différends à ce sujet;

et (ce qui paraîtra assez ridicule) il m'accusa de principes

despotiques, et moi je l'accusai d'ultra-radicalisme.

»Le docteur ***, éditeur du journal, avec sa liberté illimitée de la

presse, a la liberté d'exercer un pouvoir discrétionnaire sans

bornes,--il ne laisse point paraître d'autres articles que les siens et

ceux qui leur ressemblent;--et tout en déclamant contre les

restrictions, il coupe, taille et restreint (dit-on) suivant son bon

plaisir. Il est l'auteur d'un article contre la monarchie;--mais les

rédacteurs se mettront dans l'embarras, s'ils n'y prennent garde.

»De tous les petits tyrans, il est un des plus petits que j'aie jamais

connus, comme sont la plupart des démagogues. Il est Suisse de

naissance, et Grec par adoption, s'étant marié en Grèce et ayant changé

de religion.

»Je verrai avec grande joie et je désire impatiemment le succès des

dernières ouvertures pacifiques des partis du Péloponèse.»

LETTRE DLVII.

A M. BARFF.

22 mars.

«Si les députés grecs (comme cela semble probable) ont obtenu l'emprunt,

les sommes que j'ai avancées me seront peut-être rendues; mais il n'y

aurait pas grande différence, puisque je dépenserais toujours cet

argent pour la cause grecque; et d'une manière plus

profitable;--j'espère que ce serait pour quelque chose de mieux que de

payer les arrérages des flottes qui fuient à toutes voiles, et des

Souliotes qui ne veulent pas marcher; à quoi, dit-on, tout ce que j'ai

avancé jusqu'à présent, a été employé. Mais ce n'est pas mon affaire,

mais celle des hommes qui avaient le gouvernement des affaires

publiques, et je ne pouvais décemment leur dire: «Vous ferez ceci et

cela parce que, etc., etc.»

»Dans quelques jours le prince Mavrocordato et moi, nous avons

l'intention de nous rendre, avec une escorte considérable, à Salona, à

la prière d'Ulysse et des chefs de la Grèce orientale, afin de combiner

des mesures offensives et défensives pour la campagne prochaine.

Mavrocordato est _presque_ rappelé par le _nouveau_ gouvernement en

Morée (pour prendre le timon, je pense), et on m'a écrit pour me

proposer, ou d'aller en Morée avec lui, ou de prendre la direction

générale des affaires dans cette contrée-ci,--avec le général Londo et

tous ceux que je choisirai pour former un conseil. A. Londo est mon

vieil ami depuis que nous fûmes ensemble en Grèce dans notre jeune âge.

Il serait difficile de faire une réponse positive avant l'entrevue de

Salona[63], mais je suis disposé à servir les Grecs en telle qualité

qu'il leur plaira, comme commandant ou commandé;--cela m'est tout un,

tant que je serai présumé être de quelque utilité.

[Note 63: A cette offre que le gouvernement lui fit de le nommer

gouverneur-général de la Grèce (c'est-à-dire de la partie affranchie du

continent, à l'exception de la Morée et des îles), il répondit que: «il

allait d'abord à Salona, et qu'ensuite il serait aux ordres du

gouvernement; qu'il ne ferait pas difficulté d'accepter quelque fonction

que ce fût, pourvu qu'il fût convaincu qu'il en dût résulter quelque

bien.» (_Note de Moore_.)]

»Excusez-moi si je me hâte; il est tard, et j'ai été plusieurs heures à

cheval dans un pays si bourbeux après les pluies, que de cinquante en

cinquante toises vous rencontrez un fossé, dont la profondeur, la

largeur, la couleur et le contenu ont laissé maintes traces sur mes

chevaux et leurs cavaliers.»

LETTRE DLVIII.

A M. BARFF.

26 mars.

«Depuis votre avis relatif à l'emprunt grec, le prince Mavrocordato m'a

montré un extrait de sa correspondance particulière, d'où il paraîtrait

que trois commissaires doivent être nommés pour veiller à ce que la

somme soit placée en mains convenables pour le service du pays, et que

je suis désigné dans ce nombre. Mais ce n'est encore qu'une nouvelle.

»Cette commission est apparemment nommée par le comité ou par les

parties contractantes en Angleterre. Je suis d'avis qu'une telle

commission sera nécessaire, mais l'office sera délicat et difficile. Le

tems, qui dernièrement a été équinoxial, a inondé le pays, et notre

voyage à Salona sera probablement retardé de quelques jours, jusqu'à ce

que la route devienne soit plus praticable.

»Vous étiez déjà averti que le prince Mavrocordato et moi avions été

invités à une conférence par Ulysse et par les chefs de la Grèce

orientale. J'apprends (et je suis même consulté là-dessus) qu'en cas que

la première partie de l'emprunt n'arrive pas immédiatement, le

gouvernement grec veut essayer de lever intérimairement dans les îles

quelques milliers de dollars, qui seront payés à l'arrivée des premiers

fonds. Avec quelle perspective de succès? et à quelles conditions? vous

pouvez en parler plus savamment que moi. Faites-nous connaître votre

opinion. Il y a une nécessité impérieuse d'avoir un trésor national, et

cela promptement; autrement, que peut-on faire? Le corps auxiliaire

d'environ deux cents hommes à ma solde, est, je crois, le seul qui soit

régulièrement payé par semaine pour les soldats, et par mois pour les

officiers. Il est vrai que le gouvernement grec donne les rations de

vivres, mais nous avons eu trois révoltes, dues à la mauvaise qualité du

pain, que ni Grecs, ni étrangers (pas même les chiens), ne pouvaient

manger, et il y a encore une grande difficulté à obtenir les provisions.

»Il y a dissention parmi les Allemands, concernant la conduite des agens

de leur comité, et ils ont établi un examen entre eux. On ne peut

prévoir le résultat, si ce n'est que l'affaire se terminera sans doute

par une émeute, comme d'ordinaire.

»Les Anglais vivent très-amicalement; nous ne cadrons pas mal non plus

avec les Grecs, en leur accordant toujours l'indulgence due à leur

situation; et nous n'avons point de querelles avec les étrangers.»

* * * * *

Durant le mois de mars, il n'y eut, outre ce qui est mentionné dans les

lettres précédentes, que peu d'événemens dignes d'être exposés

longuement et en détail. Après que le projet d'attaque contre Lépante

eut échoué, les deux grands objets des pensées journalières de Lord

Byron furent la réparation des fortifications de Missolonghi[64], et la

formation d'une brigade;--d'abord, en vue des mesures défensives qui

paraissaient probablement devoir être les seules à prendre durant la

présente campagne; puis, en préparation de ces entreprises plus actives

qu'il se flattait de conduire durant la prochaine. «Il attendait (dit M.

Parry), pour le rétablissement de sa santé, le retour de la belle saison

et le commencement de la campagne, lorsqu'il proposa de tenir la

campagne à la tête de sa brigade, et des troupes que le gouvernement de

la Grèce devait mettre sous ses ordres.»

[Note 64: Le zèle généreux avec lequel il s'appliqua à cet important

objet sera révélé par le document suivant: «Lorsque je rapportai à Lord

Byron ce que je croyais possible de faire, il m'ordonna de dresser un

plan pour la réparation complète des fortifications, et de l'accompagner

d'un devis. Il fut convenu que je ne porterais dans le devis qu'un tiers

de la dépense réelle; et si ce tiers pouvait être obtenu des magistrats,

Lord Byron s'engageait à payer secrètement le reste. (_Note de

Moore_.)]

Avec cette ingratitude qui suit trop souvent les actions désintéressées,

on a quelquefois ironiquement remarqué,--et cela dans des journaux d'où

l'on aurait pu attendre un jugement plus généreux[65], qu'après tout,

Lord Byron n'avait fait que peu de chose pour la Grèce;--comme si un

seul individu pouvait faire beaucoup pour une cause qui, soutenue

presque sans relâche par la voie des armes encore six ans après la mort

de Byron, n'a demandé rien moins que l'intervention de toutes les

grandes puissances d'Europe pour avoir une chance de succès, et même

avec cela n'a pas encore triomphé. Je crois avoir clairement montré que

Byron lui-même ne se fit aucune illusion sur l'importance de son

assistance isolée,--qu'il savait que dans une semblable lutte il faut,

pour un grand résultat, la même prodigalité de moyens que dans ces

immenses opérations de la nature, où les individus sont comme zéro dans

le cours des événemens,--et que tel était le point de vue, à la fois

philosophique et triste, sous lequel il envisageait ses sacrifices. Mais

dire que durant ce court période d'action, il n'accomplit pas bien et

sagement tout ce qu'un homme pouvait faire dans le tems et avec les

circonstances données, c'est énoncer une assertion que les faits

mentionnés dans ces mémoires réfutent pleinement et victorieusement. Il

savait que dans sa situation, ses mesures, pour être sages, devaient

être prévoyantes, et c'est par la nature même des semences qu'il jeta,

qu'on doit juger quels fruits en seraient résultés. Réconcilier les

chefs militaires avec le gouvernement et entre eux;--communiquer, par

son exemple, un esprit d'humanité aux hostilités;--préparer les voies à

l'emploi de l'emprunt attendu, de la façon la plus propre à développer

les ressources du pays;--mettre les fortifications de Missolonghi en

état de soutenir un siége,--prévenir ces violations de la neutralité,

qui, si séduisantes pour les Grecs, mettaient leur gouvernement en

collision avec les autorités ioniennes[66], et restreindre cette licence

de la presse, qui pourrait indisposer les cours européennes:--voilà les

importans objets qu'il s'était proposé de remplir, et pour

l'accomplissement desquels, dans un si court intervalle, et au milieu de

tant de dissentions et d'obstacles, il avait déjà fait de considérables

progrès. Mais il serait injuste de clorre même ici le brillant catalogue

de ses services. Après tout, ce n'est pas dans le cercle de la vie

mortelle que se borne le bien accompli par un nom immortel. Le charme

opère sur l'avenir;--c'est un auxiliaire pour tous les tems, et

l'exemple entraînant de Byron, comme martyr de la liberté, est pour

jamais embaumé dans sa gloire de poète.

[Note 65: Voir les articles du _Times_, de la _Foreign Quarterly

Review_. (_Note de Moore_.)]

[Note 66: Dans une lettre qu'il adressa à lord Sidney Osborne, et

qui en contenait une du prince Mavrocordato à sir T. Maitland, au sujet

de ces infractions, il dit: «Vous devez tous savoir combien il est

difficile aux Grecs, dans les circonstances actuelles, de maintenir une

sévère discipline, quelle que soit leur bonne volonté. Je fais tout ce

que je puis pour les convaincre de la nécessité d'observer strictement

les réglemens des îles, et, j'espère, avec quelque succès.» (_Note de

Moore_.)]

Depuis l'époque de son attaque du mois de février, il avait été de tems

en tems indisposé; et, plus d'une fois, il s'était plaint de vertiges

qu'il comparait à un état d'ivresse. Il était, de plus, fréquemment

affecté de maux de nerfs, de frissons et de tremblemens, qui, bien

qu'ils fussent évidemment les effets d'une excessive débilité, étaient

attribués par lui à la pléthore. D'après cette idée, il s'était, depuis

son arrivée en Grèce, presque entièrement abstenu de nourriture animale,

et il ne mangeait guère que du biscuit, des végétaux et du fromage.

Tourmenté de cette crainte de devenir gras, qui l'avait obsédé dans son

jeune âge, il se mesurait presque chaque matin le tour du poignet et la

ceinture, et toutes les fois qu'il croyait apercevoir un surcroît de

dimension, il prenait une forte dose de médecine.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 13 Comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 13 / 23 段