Gastouni, et qui avait quelque tems méconnu l'autorité du gouvernement
grec, faisait alors des ouvertures de conciliation, par l'intermède de
M. Barff. Lord Byron demandait que Sisseni, pour preuve de sa sincérité,
remît entre les mains du gouvernement la forteresse de Chiarenza. (_Note
de Moore_.)]
LETTRE DLI.
A M. BARFF.
10 mars 1824.
«Je vous envoie ci-joint une réponse à la lettre de M. Parruca, et
j'espère que vous lui assurerez de ma part que j'ai fait et fais encore
tout ce que je puis pour réunir les Grecs avec les Grecs.
»Je vous suis extrêmement obligé pour l'offre bienveillante de votre
maison de campagne (comme pour toutes vos autres bontés), au cas que ma
santé me force de partir; mais je ne peux quitter la Grèce, tant qu'il
me reste une chance d'être utile (même par pure supposition):--il y a un
enjeu qui vaut des millions d'hommes tels que moi; et tant que je
pourrai tenir ferme, je tiendrai ferme pour la grande cause. En disant
cela, je n'ignore pas les difficultés qui résultent des dissentions et
des défauts des Grecs eux-mêmes, mais les gens raisonnables doivent
avoir de l'indulgence pour eux.
»La presque totalité, au moins les neuf dixièmes, de mes dépenses ont
ici consisté en avances faites aux Grecs, ou dans leur intérêt[60], et
pour objets relatifs à leur indépendance.»
[Note 60: «A cette époque (14 février), dit M. Parry, qui tenait les
comptes de sa seigneurie, «les dépenses de Lord Byron pour la cause
grecque montèrent au moins à deux mille dollars par semaine, en rations
seulement.» Il dit ailleurs: «Les Grecs semblaient croire qu'il était
une mine dont ils pourraient tirer l'or à plaisir. Une personne
représenta qu'un secours de 20,000 dollars empêcherait l'île de Candie
de tomber entre les mains du pacha d'Égypte; et n'ayant pas cette somme
disponible, Lord Byron donna à cette personne l'autorisation de se la
procurer, s'il était possible, dans les îles ioniennes, en garantissant
lui-même le remboursement. Je crois que cette personne ne put réussir.»
(_Note de Moore_.)]
La lettre de Parruca, dont il est question dans la précédente, pressait
instamment Lord Byron de se présenter dans le Péloponèse, où, disait-on,
son influence amènerait à coup sûr l'union de tous les partis. En
vérité, la confiance, inspirée par ce noble allié, était si générale,
que tous les chefs de parti semblent l'avoir regardé comme le seul point
de ralliement autour duquel il y eût la plus légère chance de concentrer
leurs divers intérêts. Une invitation encore plus flatteuse et plus
authentique lui parvint bientôt après, par un message exprès, de la part
de Colocotroni, qui proposait une assemblée nationale, où sa seigneurie
agirait en qualité de médiateur, et qui s'engageait, lui et ses
partisans, à se conformer au résultat. Lord Byron y fit une réponse
semblable à celle qu'il adressa à Parruca, et qui était conçue dans les
termes suivans:
LETTRE DLII.
AU SIEUR PARRUCA.
10 mars 1824.
MONSIEUR,
«J'ai l'honneur de répondre à votre lettre. Mon premier désir a toujours
été d'amener les Grecs à s'entendre entre eux. Je viens ici sur
l'invitation du gouvernement grec, et je ne pense pas que je doive
abandonner la Romélie pour le Péloponèse sans la volonté du
gouvernement; d'autant plus que cette contrée est plus exposée aux
attaques de l'ennemi. Néanmoins, si ma présence peut réellement être de
quelque secours pour unir deux partis ou même plus, je suis prêt à me
rendre où l'on voudra, soit comme médiateur, soit même, s'il est
nécessaire, comme ôtage. En cette affaire, je n'ai aucune vue
personnelle, ni aucune répugnance personnelle pour qui que ce soit, mais
j'ai le sincère désir de mériter le nom d'ami de votre patrie et de ses
enfans.
»J'ai l'honneur etc.»
LETTRE DLIII.
A M. CHARLES HANCOCK.
Missolonghi, 10 mars 1824.
MONSIEUR,
«J'envoyai par M. J. M. Hodge une lettre-de-change tirée sur signor C.
Jerostatti pour la valeur de trois cent quatre-vingt-six livres
sterling, au compte de l'honorable comité grec, pour le service de cette
place. Mais le comte Delladecima ne voulant pas envoyer plus de deux
cents dollars avant d'avoir reçu les instructions de C. Jerostatti, je
suis donc obligé d'avancer cette somme pour prévenir la suspension du
service du laboratoire dans cette place.
»Je vous prie de communiquer cette affaire au comte Delladecima, qui a
la lettre-de-change et tous les comptes. Tâchez, de concert avec M.
Barff, d'arranger cette affaire d'argent; et, sitôt que vous aurez reçu
la somme, veuillez la faire passer à Missolonghi.
»Je suis, monsieur, tout à vous sincèrement.
»Ce qui précède a été écrit par le capitaine Parry; mais je vois que je
dois continuer moi-même la lettre. Je ne comprends que peu ou même pas
du tout l'affaire, sinon que, comme la plupart des affaires d'ici, elle
s'arrêtera si l'on n'avance pas d'argent, et il y en a fort peu de
disponible ici. Ainsi, je dois courir la chance, comme à l'ordinaire.
»Vous verrez ce qu'on pourra obtenir de Delladecima et de Jerostatti, et
me ferez passer la somme, afin que nous puissions avoir quelque repos;
car le comité a tant soit peu embrouillé ses affaires, ou choisi des
correspondans grecs plus grecs que les Grecs eux-mêmes n'ont coutume de
l'être.
»Tout à vous à jamais,
N. BYRON.
»_P. S._ Mille remercîmens à Muir pour son chou-fleur, le plus beau que
j'aie jamais vu ou goûté, et le plus gros, je crois, qui soit sorti du
paradis ou d'Écosse. J'ai écrit au docteur Kennedy, pour le
tranquilliser au sujet du journal (dans lequel je ne suis point engagé
comme rédacteur, veuillez le lui dire). J'ai dit aux sots qui conduisent
l'entreprise, que leur devise leur jouerait un tour du diable; mais, à
l'instar de tous les charlatans, ils y ont persisté. Gamba, qui n'est
rien moins qu'heureux, s'est mis là-dedans; et, comme d'ordinaire, dès
ce moment, les choses ont mal tourné[61]. Ça ira peut-être mieux, avec
le tems. Mais j'écris à la hâte, et je n'ai que le tems de dire, avant
que le paquebot mette à la voile, que je suis toujours
»Tout à vous,
N. B.
»_P. S._ M. Findlay est ici, et a reçu son argent.»
[Note 61: Il avait l'idée que le comte Gamba était destiné à être
malheureux;--qu'il était un de ces hommes qui, nés sous une mauvaise
étoile, gâtent toutes les affaires où ils se mêlent. En parlant de ce
journal à Parry, il dit: «J'y ai souscrit pour me délivrer des
importunités, et peut-être pour préserver Gamba d'un malheur. En tout
cas, c'est la chose la moins importante qu'il puisse gâter.» (_Note de
Moore_.)]
LETTRE DLIV.
AU DOCTEUR KENNEDY.
Missolonghi, 10 mars 1824.
CHER DOCTEUR,
«Vous ne pourriez désapprouver la devise du _Télégraphe_ plus que je ne
fais moi-même; mais c'est ici la terre de liberté, où la plupart des
gens font ce qu'il leur plaît, et non ce qu'ils devraient faire.
»Je n'ai rien écrit, et n'ai aucune disposition à écrire, pour ce
journal ou pour tout autre; mais j'ai conseillé, à plusieurs reprises,
de changer la devise et le style. Toutefois, je ne pense pas que le
journal prenne une couleur d'irréligion ou de nivellement universel, et
les rédacteurs promettent d'avoir le respect convenable pour les églises
et pour les choses établies.
»Si Bambas voulait écrire pour la _Chronique grecque_, il serait payé
pour ses articles.
»Il y a un léger retard pour le départ de Hato, sa mère désirant aller
avec elle, ce qui est fort naturel, et ce que je n'ai pas le coeur de lui
refuser; car Mahomet lui-même établit en loi que, dans le partage des
captifs, l'enfant ne serait jamais séparé de la mère. Mais ceci peut
faire une différence dans l'arrangement, quoique la pauvre femme, qui a
perdu la moitié de sa famille dans la guerre, soit, comme je l'ai déjà
dit, d'un caractère excellent et d'un âge mûr, qui la met à l'abri de
tout soupçon. Elle a, ce semble, appris que son mari n'est plus à
Prevesa. J'ai confié vos _Bibles_ au docteur Meyer, et j'espère que
ledit docteur justifiera votre confiance; néanmoins, j'aurai l'oeil sur
lui. Vous pouvez compter que j'agirai comme M. Wilberforce lui-même
agirait, et toute autre commission pour le bien de la Grèce rencontrera
même attention de ma part.
»J'essaie maintenant, avec quelque espérance de succès, de réunir les
Grecs, attendu que les Turcs vont arriver en force, et bientôt. Nous
les rencontrerons où faire se pourra, et nous nous battrons comme nous
pourrons.
»Je suis heureux de savoir que votre école prospère, et je vous assure
que vos bons souhaits rencontrent de ma part une juste réciproque. Le
tems est si besu, que je ne me fais pas faute d'un exercice modéré à
cheval ou sur mer, et je veux bien croire que ma santé n'est pas pire
que lorsque vous m'écrivîtes votre obligeante lettre. Le docteur Bruno
peut vous dire que je suis votre régime, et même un régime plus sévère;
car je m'abstiens de toute espèce de viande, même de poisson.
»Croyez-moi toujours, etc.
»_P. S._ Les ouvriers (au nombre de six) sont tous dans la même
intention. Peut-être sont-ils moins blâmables qu'on ne l'imagine,
puisque le colonel Stanhope leur a dit «qu'il ne pouvait positivement
affirmer que leurs vies fussent en sûreté.» Je voudrais savoir où notre
vie est en sûreté. Il est vrai de dire qu'on ne peut trouver en Grèce un
lieu où l'on jouit d'une sûreté aussi hermétiquement scellée que ces
gens-là ont paru le désirer; mais Missolonghi était le lieu où l'on
supposait qu'ils pussent être utiles, et leur danger n'était pas plus
grand que celui de tant d'autres.»
LETTRE DLV.
AU COLONEL STANHOPE.
Missolonghi, 19 mars 1824.
MON CHER STANHOPE,
«Le prince Mavrocordato et moi, nous irons à Salona pour nous aboucher
avec Ulysse, et vous pouvez être sûr que le prince acceptera toute
proposition avantageuse à la Grèce. C'est à Parry à répondre pour ses
articles[62]. Si j'intervenais dans son affaire, ce serait arrêter tous
ses travaux; il fait réellement tout ce qu'on peut faire sans recevoir
plus d'aide du gouvernement.
»Ce qui pourra être épargné sera envoyé; mais je vous renvoie au rapport
du capitaine Humphries et à la lettre du comte Gamba, pour les détails
en toute matière.
»Dans l'espérance de vous voir bientôt, je diffère de vous dire beaucoup
de choses jusqu'à ce moment, et je vous prie de me croire toujours, etc.
»_P. S._ Les deux lettres que vous m'avez écrites sont envoyées à M.
Barff, comme vous désirez. Rappelez-moi particulièrement, je vous prie,
à Trelawney, que je serai charmé de revoir.»
[Note 62: Le colonel Stanhope, sur les instances d'Odyssée (ou
Ulysse), avait écrit pour demander que quelques munitions du laboratoire
de Missolonghi fussent envoyées à Athènes. Mais ni le prince
Mavrocordato, ni Lord Byron ne jugèrent qu'il fût prudent d'affaiblir
leurs moyens de défendre Missolonghi, et ils n'envoyèrent que quelques
barils de poudre. (_Note de Moore_.)]
LETTRE DLVI.
A M. BARFF.
19 mars.
«Comme le comte Mercati craint de recevoir une réponse directe et
personnelle sur les affaires de la Grèce, c'est à vous que je réponds
(comme vous m'y avez autorisé), et vous aurez la bonté de lui
communiquer la pièce ci-jointe. C'est la réponse du prince Mavrocordato
et la mienne aux propositions de signor Georgio Sisseni. Vous pourrez
lui dire en sus, à lui ainsi qu'à Parruca, que je désire, avec une
parfaite sincérité, la plus amicale terminaison des dissentions
intestines, et que je crois le prince Mavrocordato animé du même
sentiment: sinon, je n'agirais point de concert avec lui, pas plus
qu'avec tout autre, soit grec, soit étranger.
»Si lord Guilford est à Zante, ou s'il n'y est pas, et que le signor
Tricupi y soit, vous m'obligerez beaucoup en présentant mes respects à
tous deux, ou à l'un des deux seulement, et en leur disant que dès
l'abord j'ai prédit au colonel Stanhope et au prince Mavrocordato qu'un
journal grec (ou tout autre journal), dans l'état actuel de la Grèce,
produirait probablement beaucoup de mal et de désaccord, à moins qu'on
n'imposât quelques restrictions. Je ne me suis jamais mêlé de la
rédaction, et n'ai pris part à l'entreprise que par une contribution
pécuniaire que je n'ai pu refuser aux instantes prières des fondateurs.
Le colonel Stanhope et moi, trous eûmes de grands différends à ce sujet;
et (ce qui paraîtra assez ridicule) il m'accusa de principes
despotiques, et moi je l'accusai d'ultra-radicalisme.
»Le docteur ***, éditeur du journal, avec sa liberté illimitée de la
presse, a la liberté d'exercer un pouvoir discrétionnaire sans
bornes,--il ne laisse point paraître d'autres articles que les siens et
ceux qui leur ressemblent;--et tout en déclamant contre les
restrictions, il coupe, taille et restreint (dit-on) suivant son bon
plaisir. Il est l'auteur d'un article contre la monarchie;--mais les
rédacteurs se mettront dans l'embarras, s'ils n'y prennent garde.
»De tous les petits tyrans, il est un des plus petits que j'aie jamais
connus, comme sont la plupart des démagogues. Il est Suisse de
naissance, et Grec par adoption, s'étant marié en Grèce et ayant changé
de religion.
»Je verrai avec grande joie et je désire impatiemment le succès des
dernières ouvertures pacifiques des partis du Péloponèse.»
LETTRE DLVII.
A M. BARFF.
22 mars.
«Si les députés grecs (comme cela semble probable) ont obtenu l'emprunt,
les sommes que j'ai avancées me seront peut-être rendues; mais il n'y
aurait pas grande différence, puisque je dépenserais toujours cet
argent pour la cause grecque; et d'une manière plus
profitable;--j'espère que ce serait pour quelque chose de mieux que de
payer les arrérages des flottes qui fuient à toutes voiles, et des
Souliotes qui ne veulent pas marcher; à quoi, dit-on, tout ce que j'ai
avancé jusqu'à présent, a été employé. Mais ce n'est pas mon affaire,
mais celle des hommes qui avaient le gouvernement des affaires
publiques, et je ne pouvais décemment leur dire: «Vous ferez ceci et
cela parce que, etc., etc.»
»Dans quelques jours le prince Mavrocordato et moi, nous avons
l'intention de nous rendre, avec une escorte considérable, à Salona, à
la prière d'Ulysse et des chefs de la Grèce orientale, afin de combiner
des mesures offensives et défensives pour la campagne prochaine.
Mavrocordato est _presque_ rappelé par le _nouveau_ gouvernement en
Morée (pour prendre le timon, je pense), et on m'a écrit pour me
proposer, ou d'aller en Morée avec lui, ou de prendre la direction
générale des affaires dans cette contrée-ci,--avec le général Londo et
tous ceux que je choisirai pour former un conseil. A. Londo est mon
vieil ami depuis que nous fûmes ensemble en Grèce dans notre jeune âge.
Il serait difficile de faire une réponse positive avant l'entrevue de
Salona[63], mais je suis disposé à servir les Grecs en telle qualité
qu'il leur plaira, comme commandant ou commandé;--cela m'est tout un,
tant que je serai présumé être de quelque utilité.
[Note 63: A cette offre que le gouvernement lui fit de le nommer
gouverneur-général de la Grèce (c'est-à-dire de la partie affranchie du
continent, à l'exception de la Morée et des îles), il répondit que: «il
allait d'abord à Salona, et qu'ensuite il serait aux ordres du
gouvernement; qu'il ne ferait pas difficulté d'accepter quelque fonction
que ce fût, pourvu qu'il fût convaincu qu'il en dût résulter quelque
bien.» (_Note de Moore_.)]
»Excusez-moi si je me hâte; il est tard, et j'ai été plusieurs heures à
cheval dans un pays si bourbeux après les pluies, que de cinquante en
cinquante toises vous rencontrez un fossé, dont la profondeur, la
largeur, la couleur et le contenu ont laissé maintes traces sur mes
chevaux et leurs cavaliers.»
LETTRE DLVIII.
A M. BARFF.
26 mars.
«Depuis votre avis relatif à l'emprunt grec, le prince Mavrocordato m'a
montré un extrait de sa correspondance particulière, d'où il paraîtrait
que trois commissaires doivent être nommés pour veiller à ce que la
somme soit placée en mains convenables pour le service du pays, et que
je suis désigné dans ce nombre. Mais ce n'est encore qu'une nouvelle.
»Cette commission est apparemment nommée par le comité ou par les
parties contractantes en Angleterre. Je suis d'avis qu'une telle
commission sera nécessaire, mais l'office sera délicat et difficile. Le
tems, qui dernièrement a été équinoxial, a inondé le pays, et notre
voyage à Salona sera probablement retardé de quelques jours, jusqu'à ce
que la route devienne soit plus praticable.
»Vous étiez déjà averti que le prince Mavrocordato et moi avions été
invités à une conférence par Ulysse et par les chefs de la Grèce
orientale. J'apprends (et je suis même consulté là-dessus) qu'en cas que
la première partie de l'emprunt n'arrive pas immédiatement, le
gouvernement grec veut essayer de lever intérimairement dans les îles
quelques milliers de dollars, qui seront payés à l'arrivée des premiers
fonds. Avec quelle perspective de succès? et à quelles conditions? vous
pouvez en parler plus savamment que moi. Faites-nous connaître votre
opinion. Il y a une nécessité impérieuse d'avoir un trésor national, et
cela promptement; autrement, que peut-on faire? Le corps auxiliaire
d'environ deux cents hommes à ma solde, est, je crois, le seul qui soit
régulièrement payé par semaine pour les soldats, et par mois pour les
officiers. Il est vrai que le gouvernement grec donne les rations de
vivres, mais nous avons eu trois révoltes, dues à la mauvaise qualité du
pain, que ni Grecs, ni étrangers (pas même les chiens), ne pouvaient
manger, et il y a encore une grande difficulté à obtenir les provisions.
»Il y a dissention parmi les Allemands, concernant la conduite des agens
de leur comité, et ils ont établi un examen entre eux. On ne peut
prévoir le résultat, si ce n'est que l'affaire se terminera sans doute
par une émeute, comme d'ordinaire.
»Les Anglais vivent très-amicalement; nous ne cadrons pas mal non plus
avec les Grecs, en leur accordant toujours l'indulgence due à leur
situation; et nous n'avons point de querelles avec les étrangers.»
* * * * *
Durant le mois de mars, il n'y eut, outre ce qui est mentionné dans les
lettres précédentes, que peu d'événemens dignes d'être exposés
longuement et en détail. Après que le projet d'attaque contre Lépante
eut échoué, les deux grands objets des pensées journalières de Lord
Byron furent la réparation des fortifications de Missolonghi[64], et la
formation d'une brigade;--d'abord, en vue des mesures défensives qui
paraissaient probablement devoir être les seules à prendre durant la
présente campagne; puis, en préparation de ces entreprises plus actives
qu'il se flattait de conduire durant la prochaine. «Il attendait (dit M.
Parry), pour le rétablissement de sa santé, le retour de la belle saison
et le commencement de la campagne, lorsqu'il proposa de tenir la
campagne à la tête de sa brigade, et des troupes que le gouvernement de
la Grèce devait mettre sous ses ordres.»
[Note 64: Le zèle généreux avec lequel il s'appliqua à cet important
objet sera révélé par le document suivant: «Lorsque je rapportai à Lord
Byron ce que je croyais possible de faire, il m'ordonna de dresser un
plan pour la réparation complète des fortifications, et de l'accompagner
d'un devis. Il fut convenu que je ne porterais dans le devis qu'un tiers
de la dépense réelle; et si ce tiers pouvait être obtenu des magistrats,
Lord Byron s'engageait à payer secrètement le reste. (_Note de
Moore_.)]
Avec cette ingratitude qui suit trop souvent les actions désintéressées,
on a quelquefois ironiquement remarqué,--et cela dans des journaux d'où
l'on aurait pu attendre un jugement plus généreux[65], qu'après tout,
Lord Byron n'avait fait que peu de chose pour la Grèce;--comme si un
seul individu pouvait faire beaucoup pour une cause qui, soutenue
presque sans relâche par la voie des armes encore six ans après la mort
de Byron, n'a demandé rien moins que l'intervention de toutes les
grandes puissances d'Europe pour avoir une chance de succès, et même
avec cela n'a pas encore triomphé. Je crois avoir clairement montré que
Byron lui-même ne se fit aucune illusion sur l'importance de son
assistance isolée,--qu'il savait que dans une semblable lutte il faut,
pour un grand résultat, la même prodigalité de moyens que dans ces
immenses opérations de la nature, où les individus sont comme zéro dans
le cours des événemens,--et que tel était le point de vue, à la fois
philosophique et triste, sous lequel il envisageait ses sacrifices. Mais
dire que durant ce court période d'action, il n'accomplit pas bien et
sagement tout ce qu'un homme pouvait faire dans le tems et avec les
circonstances données, c'est énoncer une assertion que les faits
mentionnés dans ces mémoires réfutent pleinement et victorieusement. Il
savait que dans sa situation, ses mesures, pour être sages, devaient
être prévoyantes, et c'est par la nature même des semences qu'il jeta,
qu'on doit juger quels fruits en seraient résultés. Réconcilier les
chefs militaires avec le gouvernement et entre eux;--communiquer, par
son exemple, un esprit d'humanité aux hostilités;--préparer les voies à
l'emploi de l'emprunt attendu, de la façon la plus propre à développer
les ressources du pays;--mettre les fortifications de Missolonghi en
état de soutenir un siége,--prévenir ces violations de la neutralité,
qui, si séduisantes pour les Grecs, mettaient leur gouvernement en
collision avec les autorités ioniennes[66], et restreindre cette licence
de la presse, qui pourrait indisposer les cours européennes:--voilà les
importans objets qu'il s'était proposé de remplir, et pour
l'accomplissement desquels, dans un si court intervalle, et au milieu de
tant de dissentions et d'obstacles, il avait déjà fait de considérables
progrès. Mais il serait injuste de clorre même ici le brillant catalogue
de ses services. Après tout, ce n'est pas dans le cercle de la vie
mortelle que se borne le bien accompli par un nom immortel. Le charme
opère sur l'avenir;--c'est un auxiliaire pour tous les tems, et
l'exemple entraînant de Byron, comme martyr de la liberté, est pour
jamais embaumé dans sa gloire de poète.
[Note 65: Voir les articles du _Times_, de la _Foreign Quarterly
Review_. (_Note de Moore_.)]
[Note 66: Dans une lettre qu'il adressa à lord Sidney Osborne, et
qui en contenait une du prince Mavrocordato à sir T. Maitland, au sujet
de ces infractions, il dit: «Vous devez tous savoir combien il est
difficile aux Grecs, dans les circonstances actuelles, de maintenir une
sévère discipline, quelle que soit leur bonne volonté. Je fais tout ce
que je puis pour les convaincre de la nécessité d'observer strictement
les réglemens des îles, et, j'espère, avec quelque succès.» (_Note de
Moore_.)]
Depuis l'époque de son attaque du mois de février, il avait été de tems
en tems indisposé; et, plus d'une fois, il s'était plaint de vertiges
qu'il comparait à un état d'ivresse. Il était, de plus, fréquemment
affecté de maux de nerfs, de frissons et de tremblemens, qui, bien
qu'ils fussent évidemment les effets d'une excessive débilité, étaient
attribués par lui à la pléthore. D'après cette idée, il s'était, depuis
son arrivée en Grèce, presque entièrement abstenu de nourriture animale,
et il ne mangeait guère que du biscuit, des végétaux et du fromage.
Tourmenté de cette crainte de devenir gras, qui l'avait obsédé dans son
jeune âge, il se mesurait presque chaque matin le tour du poignet et la
ceinture, et toutes les fois qu'il croyait apercevoir un surcroît de
dimension, il prenait une forte dose de médecine.