Tandis que ces événemens contrarians se passaient, l'interruption de son

exercice ordinaire par les pluies ne fit qu'accroître l'irritabilité

que de tels délais étaient propres à exciter; et le tout ensemble, sans

aucun doute, concourut avec quelque prédisposition, déjà formée dans sa

constitution, à produire cet accès convulsif,--avant-coureur de sa mort,

qui le saisit le 15 février soir. Il était assis, vers les huit heures,

seul avec M. Parry et M. Hesketh, dans l'appartement du colonel

Stanhope,--et parlait en plaisantant sur un de ses sujets favoris,

c'est-à-dire, sur ses différends d'opinion avec ce dernier, et il disait

que «il croyait, après tout, que la brigade de l'auteur serait prête

avant la presse du militaire.» Soudain sa figure devint

extraordinairement rouge; et, d'après les changemens rapides de son air,

il fut manifeste qu'il était en proie à une agitation nerveuse. Il se

plaignit d'avoir soif, fit venir du cidre et en but; après quoi, ses

traits s'étant encore plus altérés, il se leva de son siége, mais il fut

incapable de marcher; et, après avoir fait un pas ou deux en chancelant,

il tomba dans les bras de M. Parry. Une autre minute après, ses dents se

serrèrent, sa voix et ses sens s'évanouirent, et il fut pris de fortes

convulsions. Ses efforts étaient si violens qu'il fallut toute la force

de M. Parry et de son domestique Tita pour le contenir durant l'accès.

Sa figure éprouva une grande contorsion, et, comme il le dit ensuite au

comte Gamba: «Les souffrances furent si intenses durant la convulsion,

que si elle eût duré une minute de plus, il croyait qu'il serait mort.»

Mais l'accès fut aussi court que violent; en quelques minutes Lord Byron

recouvra sa voix et ses sens; ses traits, quoique encore pâles et

hagards, reprirent leur forme naturelle, et le seul effet que l'attaque

laissa après elle, fut une faiblesse excessive. «Aussitôt qu'il put

parler, dit le comte Gamba; il se montra parfaitement libre de toute

alarme; mais il demanda très-froidement si son attaque pouvait lui

devenir fatale. «Dites-le moi, dit-il; ne croyez pas que j'aie peur de

mourir,--je n'en ai pas peur du tout.»

Il s'était à peine écoulé une demi-heure depuis ce douloureux accident,

lorsqu'on vint annoncer que les Souliotes étaient en armes et sur le

point d'attaquer le sérail pour s'emparer des magasins. Sur-le-champ les

amis de Lord Byron coururent à l'arsenal; les artilleurs furent

commandés, les sentinelles doublées, et le canon chargé et pointé sur

les avenues des portes. Quoique ce fût une fausse alerte, la probabilité

seule d'une telle attaque montre suffisamment combien l'état de

Missolonghi était précaire en ce moment, et sur quelle scène de péril,

de confusion et de découragement les jours presque accomplis du poète de

l'Angleterre allaient se terminer.

Le lendemain matin Lord Byron se trouva mieux, mais toujours pâle et

faible, et il se plaignit beaucoup d'une sensation de pesanteur dans la

tête. En conséquence, les docteurs jugèrent à propos de lui appliquer

des sangsues aux tempes; mais il fut difficile, après leur chute,

d'arrêter le sang, qui continua à couler si abondamment, que Byron

s'évanouit par épuisement. C'est en ce jour, sans doute, que se passa la

scène ainsi décrite par le colonel Stanhope:--

«Bientôt après son terrible paroxysme, lorsqu'affaibli par un trop grand

écoulement de sang, il était couché sur son lit, avec un ébranlement

complet de tout le système nerveux, les Souliotes rebelles, couverts de

boue et d'un splendide attirail, firent irruption dans son appartement,

en brandissant leurs armes somptueuses, et en réclamant leurs droits

avec des cris sauvages. Lord Byron, électrisé par cette circonstance

inattendue, sembla délivré de son mal; et plus les Souliotes se

livrèrent à leur fureur, plus son courage calme triompha. La scène fut

vraiment sublime.»

Un autre témoin oculaire, le comte Gamba, rend un pareil hommage à la

présence d'esprit avec laquelle Byron affronta ce danger et plusieurs

autres. «Il est impossible, dit-il, de rendre justice au sang-froid et à

la magnanimité qu'il déploya dans toutes les occasions importantes. Pour

des motifs frivoles il était sans doute fort irritable, mais l'aspect du

danger le calmait en un instant, et le rétablissait dans le libre

exercice de toutes les facultés de sa noble nature. Jamais homme ne fut

plus intrépide à l'heure du péril.»

Les lettres qu'il écrivit durant le court espace des semaines suivantes

forment, comme de coutume, la meilleure histoire de ses actes; et, outre

le triste intérêt qu'elles offrent comme étant les dernières oeuvres de

sa main, elles sont de plus très-précieuses, en ce qu'elles fournissent

la preuve que ni la maladie ni le désappointement,--oui, que ni

l'affaiblissement de sa constitution ni même le découragement de son

esprit, ne le firent songer un moment à délaisser la grande cause qu'il

avait épousée, et que jusqu'à la dernière heure il conserva la gaîté

originale de son esprit, sa courageuse résignation à tous les maux qui

n'atteignaient que lui, et sa perpétuelle vigilance pour les besoins

d'autrui.

LETTRE DXLIII.

A M. BARFF.

21 février.

«Je suis beaucoup mieux, tout faible que je suis encore; les sangsues

ont tiré trop de sang de mes tempes, et on n'a arrêté l'écoulement

qu'avec beaucoup de difficulté; mais depuis je me suis levé tous les

jours, et je suis sorti en barque ou à cheval. Aujourd'hui j'ai pris un

bain tiède; je vis aussi sobrement que possible, sans autre boisson que

l'eau, et sans nourriture animale.

»Outre les quatre Turcs envoyés à Patras, j'ai obtenu la délivrance de

vingt-quatre femmes et enfans, et les ai envoyés à mes frais à Prevesa,

afin que le consul-général anglais puisse les rendre à leurs familles.

Je l'ai fait d'après leur propre désir. Les affaires s'embrouillent un

peu ici avec les Souliotes et les étrangers, etc.; mais j'espère encore

que ça ira mieux, et je resterai attaché à la cause grecque tant que ma

santé et les circonstances me permettront de me supposer utile.

»Je suis obligé de soutenir ici le gouvernement pour le moment présent.»

* * * * *

Les prisonniers mentionnés dans cette lettre comme ayant été délivrés

par lui et envoyés à Prevesa, avaient été tenus en captivité à

Missolonghi depuis le commencement de la révolution. Voici la lettre

qu'il envoya avec eux au consul anglais à Prevesa.

LETTRE DXLIV.

A M. MAYER.

MONSIEUR,

«En venant en Grèce, un de mes principaux buts fut d'alléger autant que

possible les misères attachées à une guerre aussi cruelle que la guerre

actuelle. Quand il s'agit d'humanité, je ne connais point de différence

entre les Turcs et les Grecs. Il suffit que ceux qui ont besoin

d'assistance soient hommes pour avoir droit à la pitié et à la

protection de qui se pique de sentimens humains. J'ai trouvé ici

vingt-quatre femmes et enfans turcs, qui ont long-tems gémi dans la

misère, loin de toute espèce de secours et de consolation. Le

gouvernement me les a accordés; je vous les envoie à Prevesa,

conformément à leur désir. J'espère que vous vous chargerez sans

difficulté de mettre ces malheureux en lieu sûr, et de faire accepter

mon présent au gouverneur de votre ville. La meilleure récompense que je

puisse espérer, est d'inspirer aux chefs ottomans les mêmes sentimens

envers les malheureux Grecs qui pourront dorénavant tomber dans leurs

mains.

»Je vous prie de me croire, etc.»

LETTRE DXLV.

A L'HONORABLE DOUGLAS KINNAIRD.

Missolonghi, 21 février 1824.

«J'ai reçu la vôtre du 2 novembre. Il est essentiel que l'argent soit

compté, puisque j'ai tiré jusqu'à concurrence de la valeur entière, et

peut-être davantage, afin d'aider les Grecs. Parry est ici, et lui et

moi nous nous entendons fort bien; la marche actuelle des affaires donne

à espérer, eu égard aux circonstances.

»Nous aurons de la besogne cette année, car les Turcs viennent en force;

et, quant à moi, je dois tenir ferme pour la cause grecque. Je marcherai

bientôt (d'après les ordres du gouvernement) contre Lépante, avec deux

mille hommes. Je suis resté ici quelque tems, après avoir manqué de

tomber entre les mains des Turcs, et après avoir échappé au naufrage.

Nous avons touché deux fois sur les rochers, mais vous aurez reçu, par

d'autres sources, de véridiques ou fausses nouvelles sur ce point, et je

ne veux pas vous importuner d'une longue histoire.

»J'ai réussi à soutenir le gouvernement de la Grèce occidentale, qui

autrement se serait dissous. Si vous avez reçu les onze mille livres

sterling et plus, cette somme, jointe à ce que j'ai entre mes mains, et

à mon revenu de l'année courante, pour ne point parler des ressources

éventuelles, me mettra à même de maintenir les «nerfs de la guerre» dans

une tension convenable. Si les députés sont honnêtes gens et obtiennent

l'emprunt, ils me rendront les 4,000 livres sterling, comme il a été

convenu; mais alors même il ne me restera que peu, ou en vérité moins

que peu, puisque j'entretiens presque toute la machine--dans cette

place, du moins,--à mes propres frais. Mais que les Grecs réussissent,

et je ne songe plus à mon intérêt.

»J'ai été sérieusement malade, mais je vais mieux, et je puis reprendre

mes promenades équestres; ainsi, je vous en prie, tranquillisez nos amis

sur ce point.

»Il n'est pas vrai que j'aie jamais écrit ou veuille écrire une satire

contre Gifford ou contre un seul cheveu de sa tête; je ne puis ni ne

veux ni ne dois le faire. J'ai toujours considéré Gifford comme mon père

littéraire, et moi comme son «enfant prodigue.»

.......................................

...........................................[55]

»Tout à vous, etc.»

[Note 55: Nous supprimons un jeu de mots intraduisible. (_Note du

Trad._)]

LETTRE DXLVI.

A M. BARFF.

23 février.

»Ma santé semble s'améliorer, surtout par la promenade à cheval et par

le bain tiède. Six Anglais[56] seront bientôt en quarantaine à Zante; ce

sont des ouvriers qui ont eu assez de la Grèce en quatorze jours. Si

vous pouviez les recommander pour un passage en Angleterre, je vous

serais obligé; ce sont d'assez braves gens, mais ils ne comprennent pas

bien les petites dissentions de ces contrées, et ils ne sont pas

habitués à voir tirer des coups de feu et donner des coups de sabre

(comme ici) dans le calme de la vie domestique, et pour ainsi dire dans

l'intérieur du ménage.

»S'ils ont besoin de quelque chose durant leur quarantaine, vous ne leur

avancerez pas plus d'un dollar par jour (entre eux tous) pendant ce

tems, afin qu'ils achètent quelques petits _extra_ (puisqu'ils sont

tout-à-fait hors de leur élément). Je ne puis leur donner davantage à

présent.»

[Note 56: Ouvriers qui étaient venus avec Parry, et qui, alarmés par

la scène de confusion et de danger qu'ils rencontrèrent à Missolonghi,

avaient résolu de retourner en Angleterre. (_Note de Moore_.)]

Je me réjouis d'avoir à produire la lettre suivante, adressée à Murray,

comme dernier chaînon d'une longue et amicale correspondance qui n'avait

été interrompue que peu de tems et par la faute d'autrui;--elle contient

un sommaire des principaux événemens qui se passaient alors autour de

Lord Byron, et, avec l'aide de quelques notes elle rendra inutile tout

récit plus circonstancié.

LETTRE DXLVII.

A M. MURRAY.

Missolonghi, 25 février 1824.

«J'ai appris de M. Douglas Kinnaird que vous annoncez «qu'il est arrivé

d'Italie une satire contre M. Gifford, composée, dit-on, par moi! mais

que vous ne le croyez pas.» J'ose dire que vous ne le croyez

certainement pas, ni personne autre non plus. Quiconque avance que je

suis l'auteur ou le fauteur d'une pareille attaque contre Gifford, a

menti par la gorge. Si un tel ouvrage existe, il n'est point sorti de ma

plume. Vous même savez aussi bien que personne, contre quels hommes j'ai

ou n'ai pas écrit; et vous savez aussi très-bien s'ils n'en sont ou n'en

furent pas dignes. Mais en voilà assez sur ce point.

«Vous serez peut-être curieux de recevoir des nouvelles sur cette partie

de la Grèce (laquelle partie est la plus exposée à une invasion); mais

vous en recevrez assez par les papiers publics et par les

correspondances particulières. Je vous donnerai toutefois les événemens

d'une semaine, en mêlant mes affaires personnelles avec les affaires

publiques, car les unes et les autres se trouvent ici un peu confondues

pour le moment.

»Dimanche,--15 courant, je crois,--j'eus une forte et soudaine attaque

de convulsions, qui me priva de la parole, sans m'ôter toutefois le

mouvement,--car des hommes forts ne purent me tenir; mais est-ce

épilepsie, catalepsie, cachexie, ou apoplexie, ou toute autre _exie_ ou

_epsie_? c'est ce que les docteurs n'ont pas décidé. Est-ce spasmodique

ou nerveux etc.? ils n'en savent rien non plus. Toujours est-il que

cette attaque convulsive fut très-désagréable, et peu s'en est fallu

qu'elle ne m'emportât. Le lundi, on m'appliqua des sangsues aux tempes,

ce qui ne fut pas chose difficile, mais le sang ne put pas être arrêté

avant onze heures du soir (les sangsues avaient mordu trop près de

l'artère temporale pour mon salut temporel), les styptiques et les

caustiques ne cautérisèrent l'orifice des piqûres qu'après cent

tentatives infructueuses.

»Mardi, un brick de guerre turc échoua sur la côte. Le mercredi, on fit

de grands préparatifs pour l'attaquer,[57] mais les Turcs le brulèrent

et se retirèrent à Patras. Le jeudi, il y eut une querelle entre les

Souliotes et la garde franque à l'arsenal: un officier suédois fut tué,

et un Souliote grièvement blessé; on attendait un combat général qu'on

n'a prévenu qu'avec difficulté. Le vendredi, l'officier fut enterré: les

ouvriers anglais du capitaine Parry se mutinèrent, sous prétexte que

leurs vies étaient en danger; ils quitteront peut-être le pays.

[Note 57: «De très-bonne heure, nous nous préparâmes pour attaquer

le brick. Lord Byron, malgré sa faiblesse, et malgré une ophthalmie

imminente, désirait beaucoup d'être des nôtres; mais le médecin ne le

laissa point aller.» (_Comte Gamba_.)

Sa seigneurie avait promis une récompense pour chaque Turc qu'on

prendrait vivant dans l'attaque projetée de ce navire. (_Note de

Moore_.)]

»Le samedi, nous ressentîmes le plus rude tremblement de terre dont je

me souvienne (et j'en ai ressenti trente, faibles ou violens, à

différentes époques; ils sont fréquens dans la Méditerranée). Toute

l'armée fit une décharge générale de mousqueterie, par la même raison

que les sauvages battent du tambour ou hurlent durant une éclipse de

lune:--ce fut un spectacle vraiment extraordinaire.--Si vous aviez vu

les cockneys anglais, qui n'étaient pas encore sortis des ateliers de

John-Bull!--Et dimanche dernier, nous apprîmes que le visir était arrivé

à Larisse, avec plus de cent mille hommes.

»En revenant ici, j'échappai à deux dangers; d'abord aux Turcs (l'un de

mes navires fut pris, mais ensuite relâché), puis au naufrage. Nous

touchâmes deux fois contre les rochers des Scrophes (îles près de la

côte).

»J'ai obtenu des Grecs la mise en liberté de vingt-huit prisonniers

turcs,--hommes, femmes et enfans,--que j'ai envoyés à Patras et à

Prevesa à mes frais. Quant à une petite fille âgée de neuf ans, qui

préfère rester avec moi, je l'enverrai probablement (si je vis) en

Italie ou en Angleterre avec sa mère. Elle se nomme Hato ou Hatagée:

c'est une jolie et vive petite fille. Tous ses frères furent tués par

les Grecs; elle et sa mère furent épargnées par une faveur spéciale, et

vu son extrême jeunesse: elle n'avait alors que cinq ou six ans.

»Ma santé va mieux maintenant, et je remonte à cheval. Je n'ai point ici

une sinécure, tant il y a de partis et de difficultés de toute espèce!

mais je ferai ce que je pourrai. Le prince Mavrocordato est un homme

excellent, et fait tout ce qu'il peut, mais sa situation est extrêmement

embarrassante. Toutefois, nous avons grand espoir de réussir. Mais vous

recevrez plus de nouvelles sur les affaires politiques par mille et

mille sources, car je n'ai pas le tems d'écrire beaucoup.

»Croyez-moi votre, etc.»

N. B.

* * * * *

La sauvage indiscipline des Souliotes était alors parvenue à un tel

point d'audace, qu'il devint nécessaire à la sûreté de la population

européenne de se débarrasser de ces hôtes incommodes; et, par quelques

sacrifices de la part de Lord Byron, cet objet fut enfin rempli. Ces

farouches guerriers ne se décidèrent à partir de la ville qu'en

recevant de Lord Byron un mois de paie d'avance, et du gouvernement le

solde de leur arriéré (lequel d'ailleurs fut payé avec l'argent prêté

dans ce but par le même payeur-général). Leur départ fit donc évanouir

toutes les espérances de l'expédition contre Lépante.

LETTRE DXLVIII.

A M. MOORE.

Missolonghi, Grèce occidentale, 4 mars 1824.

MON CHER MOORE,

«Votre reproche n'est pas fondé;--j'ai reçu deux lettres de vous, et

j'ai répondu à l'une et à l'autre avant de quitter Céphalonie. J'ai été,

non pas «en repos» dans une île ionienne, mais fort occupé

d'affaires,--comme les députés grecs (s'ils sont arrivés) pourront vous

le dire. Je n'ai continué ni _Don Juan_ ni tout autre poème. Vous

parlez, comme d'ordinaire, je présume, d'après le dire de quelque

journal, ou d'après quelque autorité pareille.

»Lorsque l'instant d'être un peu utile fut arrivé, je vins ici; et l'on

me dit que mon arrivée (avec quelques autres circonstances) a été

avantageuse, du moins temporairement, à la cause grecque. J'eus grande

peine à échapper, d'abord aux Turcs puis au naufrage, pendant ma

traversée. Le 15 (ou 16) février, j'eus une attaque d'apoplexie, ou

épilepsie,--les médecins ne se sont pas encore précisément décidés pour

l'une ou pour l'autre, mais l'alternative est agréable. Ma constitution

reste donc suspendue entre les deux opinions, comme le sarcophage de

Mahomet entre les aimans. Tout ce que je puis dire, c'est qu'on m'a

saigné jusqu'à me mettre à deux doigts de la mort, en plaçant les

sangsues trop près de l'artère temporale, en sorte que le sang ne put

être que très-difficilement arrêté,--même avec la pierre infernale. On

suppose que je vais de mieux en mieux,--lentement toutefois. Mais mes

homélies, je présume, seront à l'avenir comme celles de l'archevêque de

Grenade;--en ce cas, «je vous donne un bon de cent ducats sur mon

trésorier, et vous souhaite un peu plus de goût.»

»Pour les affaires publiques, je vous renvoie aux rapports du colonel

Stanhope et du capitaine Parry,--et à tous les autres rapports. Il y a

de quoi en faire:--guerre au-dehors, tumulte au-dedans:--on tue un homme

par semaine. Les ouvriers de Parry sont partis tout alarmés, à cause

d'une dispute qui s'est élevée entre des nationaux et des étrangers, et

dans laquelle un Suédois a été tué et un Souliote blessé. Au milieu de

leur épouvante, il y eut une forte secousse de tremblement de terre;

aussi, entre cet accident de la nature et l'épée des hommes, ils

détalèrent en hâte, malgré toute l'éloquence déployée pour les

dissuader. Un brick turc a échoué sur la côte, etc., etc., etc.[58].

»Vous êtes, je présume, en train de donner ou de méditer quelque

nouvelle publication. Donnez-moi de vos nouvelles, et croyez-moi, quoi

qu'il advienne,

»Tout à vous, à jamais et de coeur,

N. B.

»_P. S._ Dites à M. Murray que je lui écrivis l'autre jour, et que

j'espère qu'il aura déjà reçu ou recevra bientôt ma lettre.»

[Note 58: Ce que j'ai omis ici n'est qu'une répétition des divers

détails déjà donnés dans les lettres précédentes. (_Note de Moore_.)]

LETTRE DXLIX.

AU DOCTEUR KENNEDY.

Missolonghi, 4 mars 1824.

MON CHER DOCTEUR,

«J'ai à vous remercier pour vos deux obligeantes lettres, reçues toutes

deux en même tems, et l'une long-tems après sa date. Je n'ignore pas

l'état précaire de ma santé, et je n'ai encore rien décidé sous ce

rapport. Mais il est convenable que je reste en Grèce; et mieux vaudrait

mourir à faire quelque chose qu'à ne rien faire. Ma présence a été jugée

très-utile ici pour empêcher la confusion de devenir pire, au moins pour

le moment présent. Si je deviens inutile, ou que je sois jugé tel, je

suis prêt à me retirer; mais dans l'intérim, je ne dois pas considérer

mes chances personnelles: le reste est dans les mains de la

Providence,--comme y sont en effet tous les événemens. Je suivrai

toutefois vos instructions; et, en vérité, en ce qui regarde

l'abstinence, je les ai suivies depuis quelque tems.

»Outre les _Traités_, etc., que vous m'avez envoyés à distribuer, un des

ouvriers anglais (un ferblantier nommé Brownbill) m'a laissé en dépôt

une quantité de _Testamens_ grecs, que je tâcherai de distribuer

convenablement. Les Grecs prétendent que la traduction n'est pas

correcte, qu'elle n'est pas en bon romaïque: Bambas peut décider ce

point. Je suis en train d'essayer de rendre le clergé favorable à la

distribution; car (si l'on n'avait égard à ce corps) il pourrait

s'opposer à la distribution, ou en neutraliser l'effet, vu son pouvoir

sur le peuple. M. Brownbill est parti pour les îles ioniennes; il a

craint pour sa vie (non pas, toutefois, de la part des prêtres), et

apparemment il a mieux aimé être saint que martyr, quoique ses

appréhensions fussent probablement très-peu fondées. Tous les ouvriers

anglais l'ont accompagné, se croyant en danger à cause de quelques

troubles qui ont éclaté ici, et qui se sont apaisés en apparence.

J'ai été interrompu par la visite de P. Mavrocordato et d'autres

personnes, pendant que j'écrivais cette lettre, et je suis obligé de la

clorre à la hâte, car on m'annonce que le paquebot est prêt à mettre à

la voile. Votre future convertie, Hato ou Hatagée, me paraît vive et

intelligente; elle promet, et a un air tout-à-fait intéressant. Quant à

ses dispositions, je ne puis en dire que peu de chose; mais Millingen,

qui a chez lui la mère (femme d'un âge mûr et d'un excellent caractère),

en qualité de domestique (quoique la famille ait été dans une bonne

position sociale avant la révolution), parle fort bien de cette femme et

de sa fille, et l'on peut compter sur son dire. Pour moi, je n'ai vu

l'enfant que peu de fois avec sa mère, et ce que j'en ai vu est

favorable; sinon, je n'eusse pas conçu tant d'intérêt pour elle. Si elle

tourne à bien, j'ai idée de l'envoyer à ma fille en Angleterre (ou en

Italie, auprès de personnes respectables), et de la mettre à même de

vivre en bonne réputation, soit dans le célibat, soit mariée, si elle

arrive à la maturité. Je réglerai les arrangemens relatifs à ses

dépenses par l'intermède de MM. Barff et Hancock, et je laisse le reste

à votre discrétion et à celle de Mrs. Kennedy, avec une profonde

reconnaissance de l'obligeance avec laquelle vous vous chargez de la

surveillance temporaire de cette jeune fille.

»Relativement aux affaires publiques, j'ai peu de chose à ajouter à ce

que vous aurez déjà appris. Nous allons aussi bien que possible, avec

l'espérance et la ferme volonté de mieux faire. Croyez-moi,

»Pour toujours et sincèrement, etc.»

LETTRE DL.

A M. BARFF.

5 mars 1824.

«Si Sisseni[59] est sincère, on traitera avec lui, et sur des bases

avantageuses; s'il ne l'est pas, tombent sur lui le péché et la honte.

C'est un important objet que de guérir pour l'avenir ces dissentions

intérieures, sans exiger un trop rigoureux compte du passé. Le prince

Mavrocordato est de cette opinion; et quiconque est disposé à agir

loyalement, rencontrera la même loyauté. J'ai entendu _beaucoup_ parler

de Sisseni, mais non pas en bien, _beaucoup_ s'en faut; mais je ne juge

jamais sur ouï-dire, surtout dans une révolution. Personnellement, je

lui dois quelque reconnaissance; car il a été très-hospitalier envers

tous ceux de mes amis qui ont passé par son district. Vous pouvez donc

lui assurer que toute ouverture pour l'avantage et pour la pacification

intérieure de la Grèce, sera ici promptement et sincèrement accueillie.

J'ai peine à croire qu'il eût hasardé de me faire une proposition

trompeuse par votre intermède. En tout cas, la fin de ces dissentions

est un point si important, qu'il faut bien risquer quelque chose pour

les guérir.»

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 13 Comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 12 / 23 段