exercice ordinaire par les pluies ne fit qu'accroître l'irritabilité
que de tels délais étaient propres à exciter; et le tout ensemble, sans
aucun doute, concourut avec quelque prédisposition, déjà formée dans sa
constitution, à produire cet accès convulsif,--avant-coureur de sa mort,
qui le saisit le 15 février soir. Il était assis, vers les huit heures,
seul avec M. Parry et M. Hesketh, dans l'appartement du colonel
Stanhope,--et parlait en plaisantant sur un de ses sujets favoris,
c'est-à-dire, sur ses différends d'opinion avec ce dernier, et il disait
que «il croyait, après tout, que la brigade de l'auteur serait prête
avant la presse du militaire.» Soudain sa figure devint
extraordinairement rouge; et, d'après les changemens rapides de son air,
il fut manifeste qu'il était en proie à une agitation nerveuse. Il se
plaignit d'avoir soif, fit venir du cidre et en but; après quoi, ses
traits s'étant encore plus altérés, il se leva de son siége, mais il fut
incapable de marcher; et, après avoir fait un pas ou deux en chancelant,
il tomba dans les bras de M. Parry. Une autre minute après, ses dents se
serrèrent, sa voix et ses sens s'évanouirent, et il fut pris de fortes
convulsions. Ses efforts étaient si violens qu'il fallut toute la force
de M. Parry et de son domestique Tita pour le contenir durant l'accès.
Sa figure éprouva une grande contorsion, et, comme il le dit ensuite au
comte Gamba: «Les souffrances furent si intenses durant la convulsion,
que si elle eût duré une minute de plus, il croyait qu'il serait mort.»
Mais l'accès fut aussi court que violent; en quelques minutes Lord Byron
recouvra sa voix et ses sens; ses traits, quoique encore pâles et
hagards, reprirent leur forme naturelle, et le seul effet que l'attaque
laissa après elle, fut une faiblesse excessive. «Aussitôt qu'il put
parler, dit le comte Gamba; il se montra parfaitement libre de toute
alarme; mais il demanda très-froidement si son attaque pouvait lui
devenir fatale. «Dites-le moi, dit-il; ne croyez pas que j'aie peur de
mourir,--je n'en ai pas peur du tout.»
Il s'était à peine écoulé une demi-heure depuis ce douloureux accident,
lorsqu'on vint annoncer que les Souliotes étaient en armes et sur le
point d'attaquer le sérail pour s'emparer des magasins. Sur-le-champ les
amis de Lord Byron coururent à l'arsenal; les artilleurs furent
commandés, les sentinelles doublées, et le canon chargé et pointé sur
les avenues des portes. Quoique ce fût une fausse alerte, la probabilité
seule d'une telle attaque montre suffisamment combien l'état de
Missolonghi était précaire en ce moment, et sur quelle scène de péril,
de confusion et de découragement les jours presque accomplis du poète de
l'Angleterre allaient se terminer.
Le lendemain matin Lord Byron se trouva mieux, mais toujours pâle et
faible, et il se plaignit beaucoup d'une sensation de pesanteur dans la
tête. En conséquence, les docteurs jugèrent à propos de lui appliquer
des sangsues aux tempes; mais il fut difficile, après leur chute,
d'arrêter le sang, qui continua à couler si abondamment, que Byron
s'évanouit par épuisement. C'est en ce jour, sans doute, que se passa la
scène ainsi décrite par le colonel Stanhope:--
«Bientôt après son terrible paroxysme, lorsqu'affaibli par un trop grand
écoulement de sang, il était couché sur son lit, avec un ébranlement
complet de tout le système nerveux, les Souliotes rebelles, couverts de
boue et d'un splendide attirail, firent irruption dans son appartement,
en brandissant leurs armes somptueuses, et en réclamant leurs droits
avec des cris sauvages. Lord Byron, électrisé par cette circonstance
inattendue, sembla délivré de son mal; et plus les Souliotes se
livrèrent à leur fureur, plus son courage calme triompha. La scène fut
vraiment sublime.»
Un autre témoin oculaire, le comte Gamba, rend un pareil hommage à la
présence d'esprit avec laquelle Byron affronta ce danger et plusieurs
autres. «Il est impossible, dit-il, de rendre justice au sang-froid et à
la magnanimité qu'il déploya dans toutes les occasions importantes. Pour
des motifs frivoles il était sans doute fort irritable, mais l'aspect du
danger le calmait en un instant, et le rétablissait dans le libre
exercice de toutes les facultés de sa noble nature. Jamais homme ne fut
plus intrépide à l'heure du péril.»
Les lettres qu'il écrivit durant le court espace des semaines suivantes
forment, comme de coutume, la meilleure histoire de ses actes; et, outre
le triste intérêt qu'elles offrent comme étant les dernières oeuvres de
sa main, elles sont de plus très-précieuses, en ce qu'elles fournissent
la preuve que ni la maladie ni le désappointement,--oui, que ni
l'affaiblissement de sa constitution ni même le découragement de son
esprit, ne le firent songer un moment à délaisser la grande cause qu'il
avait épousée, et que jusqu'à la dernière heure il conserva la gaîté
originale de son esprit, sa courageuse résignation à tous les maux qui
n'atteignaient que lui, et sa perpétuelle vigilance pour les besoins
d'autrui.
LETTRE DXLIII.
A M. BARFF.
21 février.
«Je suis beaucoup mieux, tout faible que je suis encore; les sangsues
ont tiré trop de sang de mes tempes, et on n'a arrêté l'écoulement
qu'avec beaucoup de difficulté; mais depuis je me suis levé tous les
jours, et je suis sorti en barque ou à cheval. Aujourd'hui j'ai pris un
bain tiède; je vis aussi sobrement que possible, sans autre boisson que
l'eau, et sans nourriture animale.
»Outre les quatre Turcs envoyés à Patras, j'ai obtenu la délivrance de
vingt-quatre femmes et enfans, et les ai envoyés à mes frais à Prevesa,
afin que le consul-général anglais puisse les rendre à leurs familles.
Je l'ai fait d'après leur propre désir. Les affaires s'embrouillent un
peu ici avec les Souliotes et les étrangers, etc.; mais j'espère encore
que ça ira mieux, et je resterai attaché à la cause grecque tant que ma
santé et les circonstances me permettront de me supposer utile.
»Je suis obligé de soutenir ici le gouvernement pour le moment présent.»
* * * * *
Les prisonniers mentionnés dans cette lettre comme ayant été délivrés
par lui et envoyés à Prevesa, avaient été tenus en captivité à
Missolonghi depuis le commencement de la révolution. Voici la lettre
qu'il envoya avec eux au consul anglais à Prevesa.
LETTRE DXLIV.
A M. MAYER.
MONSIEUR,
«En venant en Grèce, un de mes principaux buts fut d'alléger autant que
possible les misères attachées à une guerre aussi cruelle que la guerre
actuelle. Quand il s'agit d'humanité, je ne connais point de différence
entre les Turcs et les Grecs. Il suffit que ceux qui ont besoin
d'assistance soient hommes pour avoir droit à la pitié et à la
protection de qui se pique de sentimens humains. J'ai trouvé ici
vingt-quatre femmes et enfans turcs, qui ont long-tems gémi dans la
misère, loin de toute espèce de secours et de consolation. Le
gouvernement me les a accordés; je vous les envoie à Prevesa,
conformément à leur désir. J'espère que vous vous chargerez sans
difficulté de mettre ces malheureux en lieu sûr, et de faire accepter
mon présent au gouverneur de votre ville. La meilleure récompense que je
puisse espérer, est d'inspirer aux chefs ottomans les mêmes sentimens
envers les malheureux Grecs qui pourront dorénavant tomber dans leurs
mains.
»Je vous prie de me croire, etc.»
LETTRE DXLV.
A L'HONORABLE DOUGLAS KINNAIRD.
Missolonghi, 21 février 1824.
«J'ai reçu la vôtre du 2 novembre. Il est essentiel que l'argent soit
compté, puisque j'ai tiré jusqu'à concurrence de la valeur entière, et
peut-être davantage, afin d'aider les Grecs. Parry est ici, et lui et
moi nous nous entendons fort bien; la marche actuelle des affaires donne
à espérer, eu égard aux circonstances.
»Nous aurons de la besogne cette année, car les Turcs viennent en force;
et, quant à moi, je dois tenir ferme pour la cause grecque. Je marcherai
bientôt (d'après les ordres du gouvernement) contre Lépante, avec deux
mille hommes. Je suis resté ici quelque tems, après avoir manqué de
tomber entre les mains des Turcs, et après avoir échappé au naufrage.
Nous avons touché deux fois sur les rochers, mais vous aurez reçu, par
d'autres sources, de véridiques ou fausses nouvelles sur ce point, et je
ne veux pas vous importuner d'une longue histoire.
»J'ai réussi à soutenir le gouvernement de la Grèce occidentale, qui
autrement se serait dissous. Si vous avez reçu les onze mille livres
sterling et plus, cette somme, jointe à ce que j'ai entre mes mains, et
à mon revenu de l'année courante, pour ne point parler des ressources
éventuelles, me mettra à même de maintenir les «nerfs de la guerre» dans
une tension convenable. Si les députés sont honnêtes gens et obtiennent
l'emprunt, ils me rendront les 4,000 livres sterling, comme il a été
convenu; mais alors même il ne me restera que peu, ou en vérité moins
que peu, puisque j'entretiens presque toute la machine--dans cette
place, du moins,--à mes propres frais. Mais que les Grecs réussissent,
et je ne songe plus à mon intérêt.
»J'ai été sérieusement malade, mais je vais mieux, et je puis reprendre
mes promenades équestres; ainsi, je vous en prie, tranquillisez nos amis
sur ce point.
»Il n'est pas vrai que j'aie jamais écrit ou veuille écrire une satire
contre Gifford ou contre un seul cheveu de sa tête; je ne puis ni ne
veux ni ne dois le faire. J'ai toujours considéré Gifford comme mon père
littéraire, et moi comme son «enfant prodigue.»
.......................................
...........................................[55]
»Tout à vous, etc.»
[Note 55: Nous supprimons un jeu de mots intraduisible. (_Note du
Trad._)]
LETTRE DXLVI.
A M. BARFF.
23 février.
»Ma santé semble s'améliorer, surtout par la promenade à cheval et par
le bain tiède. Six Anglais[56] seront bientôt en quarantaine à Zante; ce
sont des ouvriers qui ont eu assez de la Grèce en quatorze jours. Si
vous pouviez les recommander pour un passage en Angleterre, je vous
serais obligé; ce sont d'assez braves gens, mais ils ne comprennent pas
bien les petites dissentions de ces contrées, et ils ne sont pas
habitués à voir tirer des coups de feu et donner des coups de sabre
(comme ici) dans le calme de la vie domestique, et pour ainsi dire dans
l'intérieur du ménage.
»S'ils ont besoin de quelque chose durant leur quarantaine, vous ne leur
avancerez pas plus d'un dollar par jour (entre eux tous) pendant ce
tems, afin qu'ils achètent quelques petits _extra_ (puisqu'ils sont
tout-à-fait hors de leur élément). Je ne puis leur donner davantage à
présent.»
[Note 56: Ouvriers qui étaient venus avec Parry, et qui, alarmés par
la scène de confusion et de danger qu'ils rencontrèrent à Missolonghi,
avaient résolu de retourner en Angleterre. (_Note de Moore_.)]
Je me réjouis d'avoir à produire la lettre suivante, adressée à Murray,
comme dernier chaînon d'une longue et amicale correspondance qui n'avait
été interrompue que peu de tems et par la faute d'autrui;--elle contient
un sommaire des principaux événemens qui se passaient alors autour de
Lord Byron, et, avec l'aide de quelques notes elle rendra inutile tout
récit plus circonstancié.
LETTRE DXLVII.
A M. MURRAY.
Missolonghi, 25 février 1824.
«J'ai appris de M. Douglas Kinnaird que vous annoncez «qu'il est arrivé
d'Italie une satire contre M. Gifford, composée, dit-on, par moi! mais
que vous ne le croyez pas.» J'ose dire que vous ne le croyez
certainement pas, ni personne autre non plus. Quiconque avance que je
suis l'auteur ou le fauteur d'une pareille attaque contre Gifford, a
menti par la gorge. Si un tel ouvrage existe, il n'est point sorti de ma
plume. Vous même savez aussi bien que personne, contre quels hommes j'ai
ou n'ai pas écrit; et vous savez aussi très-bien s'ils n'en sont ou n'en
furent pas dignes. Mais en voilà assez sur ce point.
«Vous serez peut-être curieux de recevoir des nouvelles sur cette partie
de la Grèce (laquelle partie est la plus exposée à une invasion); mais
vous en recevrez assez par les papiers publics et par les
correspondances particulières. Je vous donnerai toutefois les événemens
d'une semaine, en mêlant mes affaires personnelles avec les affaires
publiques, car les unes et les autres se trouvent ici un peu confondues
pour le moment.
»Dimanche,--15 courant, je crois,--j'eus une forte et soudaine attaque
de convulsions, qui me priva de la parole, sans m'ôter toutefois le
mouvement,--car des hommes forts ne purent me tenir; mais est-ce
épilepsie, catalepsie, cachexie, ou apoplexie, ou toute autre _exie_ ou
_epsie_? c'est ce que les docteurs n'ont pas décidé. Est-ce spasmodique
ou nerveux etc.? ils n'en savent rien non plus. Toujours est-il que
cette attaque convulsive fut très-désagréable, et peu s'en est fallu
qu'elle ne m'emportât. Le lundi, on m'appliqua des sangsues aux tempes,
ce qui ne fut pas chose difficile, mais le sang ne put pas être arrêté
avant onze heures du soir (les sangsues avaient mordu trop près de
l'artère temporale pour mon salut temporel), les styptiques et les
caustiques ne cautérisèrent l'orifice des piqûres qu'après cent
tentatives infructueuses.
»Mardi, un brick de guerre turc échoua sur la côte. Le mercredi, on fit
de grands préparatifs pour l'attaquer,[57] mais les Turcs le brulèrent
et se retirèrent à Patras. Le jeudi, il y eut une querelle entre les
Souliotes et la garde franque à l'arsenal: un officier suédois fut tué,
et un Souliote grièvement blessé; on attendait un combat général qu'on
n'a prévenu qu'avec difficulté. Le vendredi, l'officier fut enterré: les
ouvriers anglais du capitaine Parry se mutinèrent, sous prétexte que
leurs vies étaient en danger; ils quitteront peut-être le pays.
[Note 57: «De très-bonne heure, nous nous préparâmes pour attaquer
le brick. Lord Byron, malgré sa faiblesse, et malgré une ophthalmie
imminente, désirait beaucoup d'être des nôtres; mais le médecin ne le
laissa point aller.» (_Comte Gamba_.)
Sa seigneurie avait promis une récompense pour chaque Turc qu'on
prendrait vivant dans l'attaque projetée de ce navire. (_Note de
Moore_.)]
»Le samedi, nous ressentîmes le plus rude tremblement de terre dont je
me souvienne (et j'en ai ressenti trente, faibles ou violens, à
différentes époques; ils sont fréquens dans la Méditerranée). Toute
l'armée fit une décharge générale de mousqueterie, par la même raison
que les sauvages battent du tambour ou hurlent durant une éclipse de
lune:--ce fut un spectacle vraiment extraordinaire.--Si vous aviez vu
les cockneys anglais, qui n'étaient pas encore sortis des ateliers de
John-Bull!--Et dimanche dernier, nous apprîmes que le visir était arrivé
à Larisse, avec plus de cent mille hommes.
»En revenant ici, j'échappai à deux dangers; d'abord aux Turcs (l'un de
mes navires fut pris, mais ensuite relâché), puis au naufrage. Nous
touchâmes deux fois contre les rochers des Scrophes (îles près de la
côte).
»J'ai obtenu des Grecs la mise en liberté de vingt-huit prisonniers
turcs,--hommes, femmes et enfans,--que j'ai envoyés à Patras et à
Prevesa à mes frais. Quant à une petite fille âgée de neuf ans, qui
préfère rester avec moi, je l'enverrai probablement (si je vis) en
Italie ou en Angleterre avec sa mère. Elle se nomme Hato ou Hatagée:
c'est une jolie et vive petite fille. Tous ses frères furent tués par
les Grecs; elle et sa mère furent épargnées par une faveur spéciale, et
vu son extrême jeunesse: elle n'avait alors que cinq ou six ans.
»Ma santé va mieux maintenant, et je remonte à cheval. Je n'ai point ici
une sinécure, tant il y a de partis et de difficultés de toute espèce!
mais je ferai ce que je pourrai. Le prince Mavrocordato est un homme
excellent, et fait tout ce qu'il peut, mais sa situation est extrêmement
embarrassante. Toutefois, nous avons grand espoir de réussir. Mais vous
recevrez plus de nouvelles sur les affaires politiques par mille et
mille sources, car je n'ai pas le tems d'écrire beaucoup.
»Croyez-moi votre, etc.»
N. B.
* * * * *
La sauvage indiscipline des Souliotes était alors parvenue à un tel
point d'audace, qu'il devint nécessaire à la sûreté de la population
européenne de se débarrasser de ces hôtes incommodes; et, par quelques
sacrifices de la part de Lord Byron, cet objet fut enfin rempli. Ces
farouches guerriers ne se décidèrent à partir de la ville qu'en
recevant de Lord Byron un mois de paie d'avance, et du gouvernement le
solde de leur arriéré (lequel d'ailleurs fut payé avec l'argent prêté
dans ce but par le même payeur-général). Leur départ fit donc évanouir
toutes les espérances de l'expédition contre Lépante.
LETTRE DXLVIII.
A M. MOORE.
Missolonghi, Grèce occidentale, 4 mars 1824.
MON CHER MOORE,
«Votre reproche n'est pas fondé;--j'ai reçu deux lettres de vous, et
j'ai répondu à l'une et à l'autre avant de quitter Céphalonie. J'ai été,
non pas «en repos» dans une île ionienne, mais fort occupé
d'affaires,--comme les députés grecs (s'ils sont arrivés) pourront vous
le dire. Je n'ai continué ni _Don Juan_ ni tout autre poème. Vous
parlez, comme d'ordinaire, je présume, d'après le dire de quelque
journal, ou d'après quelque autorité pareille.
»Lorsque l'instant d'être un peu utile fut arrivé, je vins ici; et l'on
me dit que mon arrivée (avec quelques autres circonstances) a été
avantageuse, du moins temporairement, à la cause grecque. J'eus grande
peine à échapper, d'abord aux Turcs puis au naufrage, pendant ma
traversée. Le 15 (ou 16) février, j'eus une attaque d'apoplexie, ou
épilepsie,--les médecins ne se sont pas encore précisément décidés pour
l'une ou pour l'autre, mais l'alternative est agréable. Ma constitution
reste donc suspendue entre les deux opinions, comme le sarcophage de
Mahomet entre les aimans. Tout ce que je puis dire, c'est qu'on m'a
saigné jusqu'à me mettre à deux doigts de la mort, en plaçant les
sangsues trop près de l'artère temporale, en sorte que le sang ne put
être que très-difficilement arrêté,--même avec la pierre infernale. On
suppose que je vais de mieux en mieux,--lentement toutefois. Mais mes
homélies, je présume, seront à l'avenir comme celles de l'archevêque de
Grenade;--en ce cas, «je vous donne un bon de cent ducats sur mon
trésorier, et vous souhaite un peu plus de goût.»
»Pour les affaires publiques, je vous renvoie aux rapports du colonel
Stanhope et du capitaine Parry,--et à tous les autres rapports. Il y a
de quoi en faire:--guerre au-dehors, tumulte au-dedans:--on tue un homme
par semaine. Les ouvriers de Parry sont partis tout alarmés, à cause
d'une dispute qui s'est élevée entre des nationaux et des étrangers, et
dans laquelle un Suédois a été tué et un Souliote blessé. Au milieu de
leur épouvante, il y eut une forte secousse de tremblement de terre;
aussi, entre cet accident de la nature et l'épée des hommes, ils
détalèrent en hâte, malgré toute l'éloquence déployée pour les
dissuader. Un brick turc a échoué sur la côte, etc., etc., etc.[58].
»Vous êtes, je présume, en train de donner ou de méditer quelque
nouvelle publication. Donnez-moi de vos nouvelles, et croyez-moi, quoi
qu'il advienne,
»Tout à vous, à jamais et de coeur,
N. B.
»_P. S._ Dites à M. Murray que je lui écrivis l'autre jour, et que
j'espère qu'il aura déjà reçu ou recevra bientôt ma lettre.»
[Note 58: Ce que j'ai omis ici n'est qu'une répétition des divers
détails déjà donnés dans les lettres précédentes. (_Note de Moore_.)]
LETTRE DXLIX.
AU DOCTEUR KENNEDY.
Missolonghi, 4 mars 1824.
MON CHER DOCTEUR,
«J'ai à vous remercier pour vos deux obligeantes lettres, reçues toutes
deux en même tems, et l'une long-tems après sa date. Je n'ignore pas
l'état précaire de ma santé, et je n'ai encore rien décidé sous ce
rapport. Mais il est convenable que je reste en Grèce; et mieux vaudrait
mourir à faire quelque chose qu'à ne rien faire. Ma présence a été jugée
très-utile ici pour empêcher la confusion de devenir pire, au moins pour
le moment présent. Si je deviens inutile, ou que je sois jugé tel, je
suis prêt à me retirer; mais dans l'intérim, je ne dois pas considérer
mes chances personnelles: le reste est dans les mains de la
Providence,--comme y sont en effet tous les événemens. Je suivrai
toutefois vos instructions; et, en vérité, en ce qui regarde
l'abstinence, je les ai suivies depuis quelque tems.
»Outre les _Traités_, etc., que vous m'avez envoyés à distribuer, un des
ouvriers anglais (un ferblantier nommé Brownbill) m'a laissé en dépôt
une quantité de _Testamens_ grecs, que je tâcherai de distribuer
convenablement. Les Grecs prétendent que la traduction n'est pas
correcte, qu'elle n'est pas en bon romaïque: Bambas peut décider ce
point. Je suis en train d'essayer de rendre le clergé favorable à la
distribution; car (si l'on n'avait égard à ce corps) il pourrait
s'opposer à la distribution, ou en neutraliser l'effet, vu son pouvoir
sur le peuple. M. Brownbill est parti pour les îles ioniennes; il a
craint pour sa vie (non pas, toutefois, de la part des prêtres), et
apparemment il a mieux aimé être saint que martyr, quoique ses
appréhensions fussent probablement très-peu fondées. Tous les ouvriers
anglais l'ont accompagné, se croyant en danger à cause de quelques
troubles qui ont éclaté ici, et qui se sont apaisés en apparence.
J'ai été interrompu par la visite de P. Mavrocordato et d'autres
personnes, pendant que j'écrivais cette lettre, et je suis obligé de la
clorre à la hâte, car on m'annonce que le paquebot est prêt à mettre à
la voile. Votre future convertie, Hato ou Hatagée, me paraît vive et
intelligente; elle promet, et a un air tout-à-fait intéressant. Quant à
ses dispositions, je ne puis en dire que peu de chose; mais Millingen,
qui a chez lui la mère (femme d'un âge mûr et d'un excellent caractère),
en qualité de domestique (quoique la famille ait été dans une bonne
position sociale avant la révolution), parle fort bien de cette femme et
de sa fille, et l'on peut compter sur son dire. Pour moi, je n'ai vu
l'enfant que peu de fois avec sa mère, et ce que j'en ai vu est
favorable; sinon, je n'eusse pas conçu tant d'intérêt pour elle. Si elle
tourne à bien, j'ai idée de l'envoyer à ma fille en Angleterre (ou en
Italie, auprès de personnes respectables), et de la mettre à même de
vivre en bonne réputation, soit dans le célibat, soit mariée, si elle
arrive à la maturité. Je réglerai les arrangemens relatifs à ses
dépenses par l'intermède de MM. Barff et Hancock, et je laisse le reste
à votre discrétion et à celle de Mrs. Kennedy, avec une profonde
reconnaissance de l'obligeance avec laquelle vous vous chargez de la
surveillance temporaire de cette jeune fille.
»Relativement aux affaires publiques, j'ai peu de chose à ajouter à ce
que vous aurez déjà appris. Nous allons aussi bien que possible, avec
l'espérance et la ferme volonté de mieux faire. Croyez-moi,
»Pour toujours et sincèrement, etc.»
LETTRE DL.
A M. BARFF.
5 mars 1824.
«Si Sisseni[59] est sincère, on traitera avec lui, et sur des bases
avantageuses; s'il ne l'est pas, tombent sur lui le péché et la honte.
C'est un important objet que de guérir pour l'avenir ces dissentions
intérieures, sans exiger un trop rigoureux compte du passé. Le prince
Mavrocordato est de cette opinion; et quiconque est disposé à agir
loyalement, rencontrera la même loyauté. J'ai entendu _beaucoup_ parler
de Sisseni, mais non pas en bien, _beaucoup_ s'en faut; mais je ne juge
jamais sur ouï-dire, surtout dans une révolution. Personnellement, je
lui dois quelque reconnaissance; car il a été très-hospitalier envers
tous ceux de mes amis qui ont passé par son district. Vous pouvez donc
lui assurer que toute ouverture pour l'avantage et pour la pacification
intérieure de la Grèce, sera ici promptement et sincèrement accueillie.
J'ai peine à croire qu'il eût hasardé de me faire une proposition
trompeuse par votre intermède. En tout cas, la fin de ces dissentions
est un point si important, qu'il faut bien risquer quelque chose pour
les guérir.»