d'Hesketh, qui ne m'a pas apporté de réponse à mes lettres, ce qui me
surprend un peu. Vous m'écrirez bientôt, je présume. Parry semble être
un bon luron, mais il sera à peine prêt pour le champ de bataille avant
trois semaines. Lui et moi (je pense) nous pourrons aller ensemble:
--du moins, je ne veux en aucune façon le troubler ou le contrarier dans
son département. Il se plaint vivement de la partie mercantile et
enthousiaste du comité, mais il loue beaucoup Gordon et Hume. Gordon
voulait donner trois ou quatre mille livres sterling et venir lui-même,
mais Kennedy ou quelque autre l'a dégoûté; ainsi l'on a ruiné une partie
de la souscription, et entravé les opérations du comité. Parry déplore
amèrement les frais d'impression et de civilisation, et souhaite qu'il
n'y ait point d'école ici à présent, excepté toutefois une école
d'artillerie.
»Il s'est plaint aussi du froid, ce qui m'a un peu surpris;
premièrement, parce qu'ici, vu le manque de cheminées, je me suis
accoutumé à vivre sans autres ressources que la chaleur animale et un
manteau; et secondement, parce que je me serais plutôt attendu à
entendre un volcan éternuer, qu'un chef de travaux pyrotechniques (qui
doit brûler une flotte entière) déclamer contre l'atmosphère. J'étais
pleinement convaincu qu'à son approche il aurait rôti la ville, à l'égal
des miroirs ardens d'Archimède.
»Hé bien! il paraît que je dois être commandant en chef, et le poste
n'est nullement une sinécure, car nous ne sommes pas ce que le major
Sturgeon appelle «une réunion d'officiers en bonne amitié.» Aurons-nous
«une partie de coups de poing entre le capitaine Sheers et le colonel?»
C'est ce que je ne puis dire; mais, chefs souliotes, barons allemands,
volontaires anglais, et aventuriers de toutes nations, nous sommes bons
à former la meilleure armée alliée qui se querellât jamais sous la même
bannière.
8 février 1824.
»Interrompue hier une seconde fois pour cause d'affaires,--cette lettre
doit enfin être close. J'ai tiré, il y a quelque tems, sur M. Barff pour
la valeur de mille dollars, afin de compléter une somme dont le
gouvernement avait besoin: Le susdit gouvernement a fait ici même de
l'argent avec ma lettre-de-change; mais le même individu qui la leur
avait escomptée, après m'avoir proposé de me donner des espèces pour
d'autres lettres-de-change sur Barff, jusqu'à concurrence de treize
cents dollars, n'a pas pu le faire, ou a songé à quelque chose de mieux.
J'avais écrit à Barff pour l'avertir, mais j'ai dû lui écrire ensuite
pour lui dire que l'individu n'était pas revenu. Il faut réellement que
vous m'envoyiez bientôt le solde de mon compte: J'ai les artilleurs et
mes Souliotes à payer, et Dieu sait quoi encore; et comme tout dépend de
la ponctualité, toutes nos opérations seront arrêtées si vous n'usez de
célérité. Je vous enverrai, à vous ou à M. Barff, de nouvelles
lettres-de-change à tirer sur l'Angleterre, pour trois mille livres
sterling, et je vous prierai de les négocier le plus tôt que vous
pourrez. J'ai déjà énoncé ici et ailleurs les sommes que je puis
commander en Angleterre dans le courant de l'année,--sans compter mes
crédits, ou les billets déjà négociés et à négocier,--et les lettres de
mes amis (venues par le vaisseau de M. Parry) confirment ce que j'ai
déjà énoncé. Combien demanderai-je dans le cours de l'année? Je ne puis
le dire, mais je me garderai d'excéder mes ressources.
»Tout à vous à jamais,
N. B.
»_P. S._ J'ai dû, sur le désir d'un M. _Jerostati_, tirer sur Démétrius
Delladecima (est-ce notre ami _in ultima analise?_) pour payer les
dépenses du comité. Je ne comprends réellement pas ce que veut le comité
par quelques-unes de ses libertés. Parry et moi, nous allons très-bien
ensemble jusqu'à présent. Cela durera-t-il long-tems? Dieu le sait, mais
je l'espère, car le service de la cause grecque en dépend en bonne
partie. Mais Parry a déjà eu quelques querelles avec le colonel
Stanhope, et je fais tout ce que je puis pour maintenir la paix entre
eux. Quoi qu'il en soit, Parry est un bon luron, extrêmement actif, et
doué de talens supérieurs, solides et pratiques. Je vous envoie
ci-inclus des billets pour trois mille livres sterling, tirés dans le
mode désiré (c'est-à-dire partagés en billets plus petits). Je profite
d'une bonne occasion qui permet d'envoyer des lettres à Céphalonie.
Rappelez-moi au souvenir de Stevens et de tous les amis. Mes complimens
et mille choses aimables aux colonels et aux officiers.
9 février 1824.
»_P. S._ 2e _ou_ 3e. J'ai quelque raison de croire qu'une personne
envoyée d'Angleterre pour me faire signer des papiers d'affaires,
arrivera bientôt dans les îles ioniennes. Si elle arrive, voudrez-vous
me l'envoyer ici par une voie sûre? attendu que les papiers ont trait à
une transaction relative à l'arrangement d'un procès, et à une somme de
plusieurs mille livres sterling, que nos banquiers et fondés de pouvoir
pourront avoir à toucher en mon nom (en Angleterre). Je ne puis
déterminer l'époque probable de l'arrivée de cette personne, mais mes
lettres sont datées du 2 novembre, et je présume qu'elle doit arriver
bientôt.»
* * * * *
Lord Byron fit alors concevoir les plus fortes espérances à ceux même
qui observèrent de près toute sa conduite depuis son arrivée à
Missolonghi: c'est ce qu'on verra par le passage suivant d'une des
lettres du colonel Stanhope au comité grec.
«Lord Byron possède tous les moyens de jouer un grand rôle dans la
glorieuse révolution de Grèce. Il a du talent; il professe des principes
libéraux; il a de l'argent, et il est animé de sentimens ardens et
chevaleresques. Il a commencé sa carrière par deux bonnes mesures;
_primo_, en recommandant l'union, et en déclarant qu'il ne voulait être
d'aucun parti; et _secundo_, en prenant cinq cents Souliotes à sa solde,
et en agissant en la qualité de leur chef. Ces actes ne peuvent manquer
de donner à sa seigneurie une popularité universelle et une puissance
proportionnelle. Dans des circonstances si avantageuses, sa seigneurie
aura l'occasion de réaliser toutes ses déclarations.»
Toutefois, celui qui inspirait ces espérances était loin de les
partager. C'est un fait qui ressort manifestement de tout ce que Byron
dit et écrivit sur le sujet, et qui ne fait qu'accroître douloureusement
l'intérêt que sa position excite en ce moment. En vérité, il comprenait
et sentait trop bien les difficultés où il était engagé, pour se laisser
séduire à de si flatteuses illusions. Il n'avait encore pu satisfaire
qu'une de ses espérances,--celle d'imprimer, par son exemple, un
caractère plus humain au système de guerre des deux nations
belligérantes. Quelques jours après son arrivée, il avait eu l'occasion
de tirer un malheureux Turc d'entre les mains de quelques matelots
grecs; et, vers la fin du mois, ayant appris qu'il y avait quelques
prisonniers turcs à Missolonghi, il pria le gouvernement de les mettre à
sa disposition, pour les renvoyer à Yussuf[50] Pacha. En accomplissant
ce trait d'humanité politique, il envoya avec les prisonniers libérés la
lettre suivante.
[Note 50: Joseph. (_Note du Trad._)]
LETTRE DXLI.
A SON ALTESSE YUSSUF PACHA.
Missolonghi, 23 janvier 1824.
ALTESSE,
«Un vaisseau, où un de mes amis et quelques-uns de mes gens étaient
embarqués, fut pris il y a quelques jours, et relâché par ordre de votre
altesse. Je dois maintenant vous remercier, non d'avoir libéré le
vaisseau qui, portant un pavillon neutre, et étant sous la protection
britannique, ne pouvait être légitimement retenu, mais d'avoir traité
mes amis avec une si grande bienveillance, tant qu'ils sont restés entre
vos mains.
»C'est pourquoi, dans l'espérance d'être agréable à votre altesse, j'ai
prié le gouverneur de cette place de relâcher quatre prisonniers turcs,
et il y a humainement consenti. Je me hâte donc de vous les renvoyer,
afin de payer de retour le plus tôt possible votre courtoisie dans la
dernière occasion. Ces prisonniers sont libérés sans condition; mais, si
cette circonstance trouve place dans votre souvenir, j'oserai demander
que votre altesse traite avec humanité tous les Grecs qui pourront
désormais tomber entre ses mains, vu que les horreurs de la guerre sont
assez grandes par elles-mêmes, sans avoir besoin d'être aggravées par de
gratuites cruautés des deux parts.»
NOEL BYRON.
Une autre idée favorite, et qui parut quelque tems praticable, fut le
projet d'attaque contre Lépante[51], ville fortifiée qui, maîtresse de
la navigation du golfe de Corinthe, est une position de la première
importance. «Lord Byron, dit le colonel Stanhope, dans une lettre datée
du 14 janvier, est embrasé d'une ardeur militaire et chevaleresque, et
il accompagnera l'expédition contre Lépante.» Le retard de l'ingénieur
Parry, qu'on avait impatiemment attendu pendant quelques mois, avec les
ressources nécessaires pour la formation d'une brigade d'artillerie,
avait jusqu'alors paralysé les préparatifs de cette importante
entreprise. Cependant, le peu qui avait pu être fait sans son aide avait
été déjà accompli; une brigade de Souliotes avait été destinée à agir
sous les ordres de Lord Byron, et sa seigneurie et le colonel Stanhope
avaient, à frais communs, formé un petit corps d'artillerie.
Ce fut vers la fin de janvier, comme nous l'avons vu, que Lord Byron
reçut du gouvernement sa commission régulière comme commandant en chef
de l'expédition. En lui conférant de pleins pouvoirs, tant dans l'ordre
civil que dans l'ordre militaire, on nomma en même tems pour
l'accompagner, un conseil de guerre, composé des chefs les plus
expérimentés de l'armée, et présidé par Nota Botzari; oncle du fameux
guerrier.
[Note 51: L'ancienne _Naupacte_, appelée _Epacto_ par les Grecs
modernes, et _Lepanto_ par les Italiens. (_Note de Moore_.)]
On avait espéré que, parmi les munitions envoyées avec Parry, il y
aurait une provision de fusées à la Congrève,--instrument de guerre dont
on avait conté tant de merveilles aux Grecs, que leurs imaginations
s'étaient remplies des idées les plus absurdes concernant ses effets.
Leur désappointement fut donc excessif, quand ils virent que l'ingénieur
était venu sans être pourvu de ces projectiles. Une autre
espérance,--celle de compléter un corps d'artillerie par l'incorporation
des Allemands qui avaient été envoyés en Morée,--se trouva presque
également déçue; cette troupe s'étant presque réduite à néant par la
mort ou par la retraite de ceux qui la composaient originairement, et le
peu d'officiers qui offrirent alors leurs services, étant, par leurs
chimériques préjugés de rang et d'étiquette, beaucoup plus incommodes
qu'utiles. Par surcroît de circonstances décourageantes, les cinq
vaisseaux de guerre speziotes qui avaient quelque tems formé la seule
protection de Missolonghi, s'en étaient retournés dans leur pays, et
avaient laissé prendre leur position à l'escadre ennemie.
Quelque embarrassantes que fussent toutes ces difficultés pour
l'accomplissement de l'expédition, un embarras encore plus formidable se
présentait dans les dispositions turbulentes et presque mutines de ces
troupes souliotes sur lesquelles Byron comptait pour le succès de son
entreprise. Fondant leurs prétentions, tant sur sa richesse et sur sa
générosité que sur leur propre importance militaire, ces guerriers
indisciplinés n'avaient jamais cessé de porter de plus en plus haut
l'extravagance de leurs demandes;--l'état de leurs familles, entièrement
dénuées de ressources et d'asile, leur fournissait un prétexte trop bien
fondé pour leurs exactions et leur mécontentement. Les chefs n'étaient
pas d'ailleurs plus accommodans que les soldats eux-mêmes. «Il y avait
parmi eux, dit le comte Gamba, six chefs de famille, qui tous avaient
d'égales prétentions, soit par leur naissance soit par leurs exploits;
et aucun d'eux ne voulait obéir à l'un de ses compagnons d'armes.»
Une émeute sérieuse à laquelle, vers le milieu de janvier, ces Souliotes
avaient donné naissance, et dans laquelle quelques personnes perdirent
la vie, avait été une source de vive irritation et d'anxiété pour Lord
Byron, tant à cause de la mésintelligence qui devait s'en suivre entre
ses troupes et les citoyens, que par le peu de confiance qu'il se
trouvait encouragé à placer dans une matière si intraitable. Malgré
cela, ni son ardeur ni ses efforts pour l'accomplissement de cet unique
objet de son ambition personnelle ne se relâchèrent un seul instant.
Quelque faible gloire qu'il dût gagner par l'attaque de Lépante, il la
regardait comme sa seule récompense pour tous les sacrifices qu'il
faisait. Dans ses conversations avec le comte Gamba sur ce sujet,
«quoiqu'il plaisantât beaucoup, dit celui-ci, sur sa place
d'_archistrategos_ ou de général en chef, il était évident que le
romanesque et le péril de l'entreprise étaient de grands attraits pour
lui.» En vérité, quand nous comparons sa détermination à soutenir la
cause grecque à travers tous les hasards, avec les faibles espérances
que sa sagacité lui laissait concevoir sur son aptitude à la servir, je
suis persuadé que la tombe guerrière qu'il se prédisait dans ses beaux
vers ne fut pas qu'un vain rêve de poésie, mais qu'au contraire son
désir enfanta sa pensée, et qu'il considérait une mort honorable,
trouvée dans une entreprise pareille à l'assaut de Lépante,
non-seulement comme le seul moyen de tenir dignement la grande promesse
qu'il avait donnée, mais comme le service le plus signalé et le plus
durable qu'un nom tel que le sien,--répété d'âge en âge parmi les mots
d'ordre de la liberté,--pût rendre à cette cause sacrée.
Au milieu de ces soins il eut le vif plaisir de recevoir une lettre d'un
de ses vieux amis, André Londo, avec qui il avait fait connaissance dans
son premier voyage, en 1809, et qui était à cette époque, sous la
domination des Turcs, un riche propriétaire de Morée;[52] ce patriote
grec avait été un des premiers à lever l'étendard de la croix, et se
trouvait alors au nombre des principaux appuis du corps législatif et du
nouveau gouvernement national. Voici la traduction de la réponse de Lord
Byron.
[Note 52: Ce brave Moréote, quand Lord Byron le vit pour la première
fois, avait une mine et des manières enfantines, mais nourrissait
néanmoins, sous cet extérieur, un esprit de patriotisme qui éclatait par
momens. Le noble poète racontait qu'un jour, tandis qu'ils jouaient aux
dames ensemble, Londo, en entendant prononcer le nom de Riga, se leva en
sursaut, et, en frappant violemment des mains, il se mit à chanter le
fameux chant de cet infortuné patriote:
Fils des Grecs, levez-vous!
L'heure de gloire est arrivée.
(_Note de Moore_.)]
LETTRE DXLII.
A LONDO.
CHER AMI,
«La vue de votre écriture m'a causé le plus grand plaisir. La Grèce a
toujours été pour moi, comme elle doit l'être pour tous les hommes bien
élevés, la terre promise de la valeur, des arts et de la liberté; et le
tems que je passai dans ma jeunesse à voyager parmi ses ruines n'a point
du tout refroidi mon affection pour la patrie des héros. De plus, je
vous suis attaché par les liens de l'amitié et de la reconnaissance pour
l'hospitalité que je reçus de vous durant mon séjour dans ce pays, dont
vous êtes aujourd'hui devenu un des principaux défenseurs et ornemens.
Servir, à vos côtés et sous vos yeux, la cause de la Grèce, sera pour
moi un des plus heureux événemens de ma vie. En attendant, je suis, dans
l'espérance de me trouver encore une fois avec vous,
«Votre, etc.».
Parmi les embarras moins sérieux de la situation de Lord Byron à cette
époque, on peut mentionner la lutte soutenue contre lui par son collègue
le colonel Stanhope,--avec une consciencieuse persévérance qu'il ne
pouvait, tout en étant contrarié, s'empêcher de respecter,--sur le sujet
d'une presse libre, que le colonel désirait ardemment établir sur le
champ dans toutes les parties de la Grèce. Sur ce point important, leurs
opinions différaient considérablement; et la relation suivante, donnée
par le colonel Stanhope, d'une de leurs nombreuses conversations à ce
sujet, peut être prise comme un tableau exact et concis de leurs vues
respectives.
«Lord Byron dit qu'il était un ami ardent de la publicité et de la
presse; mais qu'il craignait que cette liberté ne fût pas applicable à
cette société dans son état de fermentation. Je répondis que je la
croyais applicable à tous pays, et surtout essentielle ici, à l'effet de
mettre fin à l'état d'anarchie qui régnait actuellement. Lord Byron
craignait les libelles et la licence. Je dis que l'objet d'une presse
libre était de réprimer la licence publique, et d'exposer les
libellistes à la haine. Lord Byron avait cité sa conversation avec
Mavrocordato[53] pour montrer que le prince n'était pas hostile à la
presse.
[Note 53: Lord Byron avait, à ce qu'il paraît, avoué que le soir
précédent il avait dit au prince Mavrocordato, que «s'il était à sa
place, il aurait soumis la presse à la censure,» à quoi le prince avait
répondu: «Non; la liberté de la presse est garantie par la
constitution.» (_Note de Moore_.)]
Je déclarai que je le savais ennemi de la presse, quoiqu'il n'osât pas
l'avouer ouvertement. Sa seigneurie dit alors que ses idées n'étaient
point arrêtées relativement à la liberté de la presse en Grèce, mais
qu'à son avis, l'expérience valait la peine d'être faite.»
Cette différence d'opinion entre deux hommes, également zélés pour le
service d'une cause commune, n'est qu'un résultat naturel des variétés
du jugement humain, et ne préjuge rien contre le zèle ou la sincérité de
l'un ou de l'autre. Mais ceux qui ne se laissent pas exclusivement
guider par une théorie, accorderont, ce me semble, que les scrupules
professés par Lord Byron relativement à l'opportunité ou au danger de
l'introduction de ce qu'on nomme une presse libre, dans un pays aussi
peu civilisé que la Grèce, étaient fondés sur une idée juste de la
nature humaine et sur un bon sens pratique. S'efforcer d'imposer à un
état de société, si peu préparé, les institutions d'une civilisation
avancée, songer à greffer sur une nation ignorante les fruits d'une
longue expérience et d'une longue culture,--à importer chez elle, de
toutes pièces, ces avantages et ces biens que nul peuple n'obtint jamais
que par ses propres efforts, et qu'après une lutte pénible;--rêver même
le succès d'une telle expérience: c'est faire preuve d'un enthousiasme
presque incroyable, qui, dans le cas présent, bien qu'il animât
l'économiste et le soldat, outrepassait la sphère du poète.
La confiance absolue, et, sous plusieurs rapports, très-bien fondée,
avec laquelle le colonel Stanhope en appelait à l'autorité de M. Bentham
sur la plupart des points en discussion entre lui et Lord Byron, ne
rencontrait que fort peu de sympathie chez ce dernier, vu l'antipathie
naturelle qui existe entre les économistes et les poètes;--ces appels
étant toujours accueillis avec ces saillies de ridicule, qui étaient
pour Lord Byron le meilleur moyen d'exhaler son impatience contre
l'argumentation, et auxquelles, malgré le nom vénérable et les services
de M. Bentham lui-même, la charlatanerie de beaucoup d'opinions
professées par les disciples de ce philosophe présentaient, il faut
l'avouer, une ample matière. Quelque romanesque que fût, en effet, le
sacrifice de Lord Byron à la cause grecque, il n'y avait pas dans ses
vues sur les moyens de la servir la moindre teinte d'idéal ou de
spéculation. La tâche grande, mais toute pratique, de délivrer la Grèce
de ses tyrans était le principal objet de Lord Byron. Il savait que
l'esclavage était le grand obstacle aux lumières, et devait être brisé
avant qu'elles pussent se répandre; que l'oeuvre de l'épée devait donc
précéder celle de la plume; et les camps être les premières écoles de la
liberté.
Avec des vues si solides et si mûres sur les véritables exigences de la
crise, il n'est pas étonnant qu'il vît avec impatience, et, peut-être,
avec un peu de mépris, tout cet appareil prématuré de presses, de
pédagogues, etc., dont les Philhellènes du comité de Londres, dans leur
rage de politique _utilitaire_[54], étaient en train de l'encombrer. Et
quelques-uns des correspondans du comité n'étaient pas plus solides dans
leurs spéculations; l'un d'eux, homme éclairé, ayant conseillé comme un
moyen de rendre un service signalé à la cause, une altération de
l'alphabet grec.
Tout en sentant, aussi vivement peut-être que Lord Byron, le but
important de leur principale mission,--celle de ranimer, et, ce qui
était beaucoup plus difficile, de réunir contre l'ennemi commun les
forces du pays,--le colonel Stanhope était aussi un de ceux qui
pensaient que les lumières de leur grand maître Bentham, et les
opérations d'une presse absolument libre, étaient des ressources non
moins essentielles pour le triomphe de la cause, et en ce point, comme
nous l'avons vu, le poète était en différend avec le militaire. Mais
c'était un différend tel qu'il peut s'en élever entre des hommes francs
et loyaux, sans reproches mutuels, sans danger pour la cause
commune;--une lutte d'opinions, qui, bien que soutenue avec chaleur,
peut être rappelée sans amertume, qui n'empêcha pas Byron, à la fin
d'une de ses plus vives altercations avec le colonel, de lui dire
généreusement: «Donnez-moi cette honnête main droite»; ni le colonel de
prononcer, sur la tombe de son collègue, un éloge qui, pour être tempéré
par une censure éclairée, n'en était pas moins cordial, ni n'était pas
moins honorable à l'illustre mort pour être le tribut d'un homme qui
avait courageusement différé d'opinion avec lui.
[Note 54: _Utilitarian, utilitarianism_. Dénominations adoptées par
les disciples de Bentham, qui regarde avec raison l'utilité comme la
base et de la morale et de la politique. (_Note du Trad._)]
Vers le milieu de février, l'infatigable activité de M. Parry ayant mis
la brigade d'artillerie presque en état d'être prête pour le service,
une inspection du corps des Souliotes eut lieu, comme mesure
préparatoire à l'expédition; et après beaucoup de déception et
d'indiscipline de leur part comme à l'ordinaire, tout obstacle parut
enfin surmonté. Il fut convenu qu'ils recevraient un mois de paie
d'avance;--le comte Gamba, avec 300 de leur corps, devait partir le
lendemain en avant-garde et prendre position sous Lépante, et Lord Byron
devait le suivre sans retard avec le reste du corps et avec
l'artillerie.
Mais de nouvelles difficultés furent bientôt suscitées par ces
intraitables mercenaires; et, comme on le découvrit depuis, à
l'instigation du grand rival de Mavrocordato, Colocotroni, qui avait
envoyé des émissaires à Missolonghi afin de les séduire, ils donnèrent
alors une nouvelle forme à leurs exigences, en demandant au gouvernement
de nommer parmi eux deux généraux, deux colonels, deux capitaines, et
un nombre proportionnel de sous-officiers:--«En un mot,» dit le comte
Gamba, «que sur l'effectif de trois ou quatre cents Souliotes, il y en
eût environ cent cinquante gradés.» L'audacieuse déloyauté de cette
demande,--outre-passant même ce que Lord Byron pouvait attendre de la
part des Grecs,--excita toute sa colère, et il signifia à tout le corps,
par l'intermédiaire du comte Gamba, qu'il rompait toute négociation avec
eux; qu'il ne pouvait plus avoir de confiance en des hommes si peu
fidèles à leurs engagemens; et que, tout en continuant les secours qu'il
avait donnés à leurs familles, il mettait à néant toutes ses conventions
avec eux comme corps.
Ce fut le 14 février que cette rupture avec les Souliotes eut lieu; et
quoique, le jour suivant, en conséquence de la pleine soumission de
leurs chefs, ils fussent rentrés au service de Lord Byron, cette
affaire, combinée avec les diverses autres difficultés qui
l'entouraient, agita considérablement son esprit. Il vit avec douleur
qu'il ne pourrait que compromettre la cause de la Grèce et son propre
caractère, en comptant entièrement, dans une telle entreprise, sur des
troupes que le premier intrigant pourrait ainsi détourner de leur
devoir, et que jusqu'à l'organisation d'une armée plus régulière, il
fallait suspendre l'expédition contre Lépante.