»J'ai été interrompu par l'arrivée de Parry, et puis par le retour

d'Hesketh, qui ne m'a pas apporté de réponse à mes lettres, ce qui me

surprend un peu. Vous m'écrirez bientôt, je présume. Parry semble être

un bon luron, mais il sera à peine prêt pour le champ de bataille avant

trois semaines. Lui et moi (je pense) nous pourrons aller ensemble:

--du moins, je ne veux en aucune façon le troubler ou le contrarier dans

son département. Il se plaint vivement de la partie mercantile et

enthousiaste du comité, mais il loue beaucoup Gordon et Hume. Gordon

voulait donner trois ou quatre mille livres sterling et venir lui-même,

mais Kennedy ou quelque autre l'a dégoûté; ainsi l'on a ruiné une partie

de la souscription, et entravé les opérations du comité. Parry déplore

amèrement les frais d'impression et de civilisation, et souhaite qu'il

n'y ait point d'école ici à présent, excepté toutefois une école

d'artillerie.

»Il s'est plaint aussi du froid, ce qui m'a un peu surpris;

premièrement, parce qu'ici, vu le manque de cheminées, je me suis

accoutumé à vivre sans autres ressources que la chaleur animale et un

manteau; et secondement, parce que je me serais plutôt attendu à

entendre un volcan éternuer, qu'un chef de travaux pyrotechniques (qui

doit brûler une flotte entière) déclamer contre l'atmosphère. J'étais

pleinement convaincu qu'à son approche il aurait rôti la ville, à l'égal

des miroirs ardens d'Archimède.

»Hé bien! il paraît que je dois être commandant en chef, et le poste

n'est nullement une sinécure, car nous ne sommes pas ce que le major

Sturgeon appelle «une réunion d'officiers en bonne amitié.» Aurons-nous

«une partie de coups de poing entre le capitaine Sheers et le colonel?»

C'est ce que je ne puis dire; mais, chefs souliotes, barons allemands,

volontaires anglais, et aventuriers de toutes nations, nous sommes bons

à former la meilleure armée alliée qui se querellât jamais sous la même

bannière.

8 février 1824.

»Interrompue hier une seconde fois pour cause d'affaires,--cette lettre

doit enfin être close. J'ai tiré, il y a quelque tems, sur M. Barff pour

la valeur de mille dollars, afin de compléter une somme dont le

gouvernement avait besoin: Le susdit gouvernement a fait ici même de

l'argent avec ma lettre-de-change; mais le même individu qui la leur

avait escomptée, après m'avoir proposé de me donner des espèces pour

d'autres lettres-de-change sur Barff, jusqu'à concurrence de treize

cents dollars, n'a pas pu le faire, ou a songé à quelque chose de mieux.

J'avais écrit à Barff pour l'avertir, mais j'ai dû lui écrire ensuite

pour lui dire que l'individu n'était pas revenu. Il faut réellement que

vous m'envoyiez bientôt le solde de mon compte: J'ai les artilleurs et

mes Souliotes à payer, et Dieu sait quoi encore; et comme tout dépend de

la ponctualité, toutes nos opérations seront arrêtées si vous n'usez de

célérité. Je vous enverrai, à vous ou à M. Barff, de nouvelles

lettres-de-change à tirer sur l'Angleterre, pour trois mille livres

sterling, et je vous prierai de les négocier le plus tôt que vous

pourrez. J'ai déjà énoncé ici et ailleurs les sommes que je puis

commander en Angleterre dans le courant de l'année,--sans compter mes

crédits, ou les billets déjà négociés et à négocier,--et les lettres de

mes amis (venues par le vaisseau de M. Parry) confirment ce que j'ai

déjà énoncé. Combien demanderai-je dans le cours de l'année? Je ne puis

le dire, mais je me garderai d'excéder mes ressources.

»Tout à vous à jamais,

N. B.

»_P. S._ J'ai dû, sur le désir d'un M. _Jerostati_, tirer sur Démétrius

Delladecima (est-ce notre ami _in ultima analise?_) pour payer les

dépenses du comité. Je ne comprends réellement pas ce que veut le comité

par quelques-unes de ses libertés. Parry et moi, nous allons très-bien

ensemble jusqu'à présent. Cela durera-t-il long-tems? Dieu le sait, mais

je l'espère, car le service de la cause grecque en dépend en bonne

partie. Mais Parry a déjà eu quelques querelles avec le colonel

Stanhope, et je fais tout ce que je puis pour maintenir la paix entre

eux. Quoi qu'il en soit, Parry est un bon luron, extrêmement actif, et

doué de talens supérieurs, solides et pratiques. Je vous envoie

ci-inclus des billets pour trois mille livres sterling, tirés dans le

mode désiré (c'est-à-dire partagés en billets plus petits). Je profite

d'une bonne occasion qui permet d'envoyer des lettres à Céphalonie.

Rappelez-moi au souvenir de Stevens et de tous les amis. Mes complimens

et mille choses aimables aux colonels et aux officiers.

9 février 1824.

»_P. S._ 2e _ou_ 3e. J'ai quelque raison de croire qu'une personne

envoyée d'Angleterre pour me faire signer des papiers d'affaires,

arrivera bientôt dans les îles ioniennes. Si elle arrive, voudrez-vous

me l'envoyer ici par une voie sûre? attendu que les papiers ont trait à

une transaction relative à l'arrangement d'un procès, et à une somme de

plusieurs mille livres sterling, que nos banquiers et fondés de pouvoir

pourront avoir à toucher en mon nom (en Angleterre). Je ne puis

déterminer l'époque probable de l'arrivée de cette personne, mais mes

lettres sont datées du 2 novembre, et je présume qu'elle doit arriver

bientôt.»

* * * * *

Lord Byron fit alors concevoir les plus fortes espérances à ceux même

qui observèrent de près toute sa conduite depuis son arrivée à

Missolonghi: c'est ce qu'on verra par le passage suivant d'une des

lettres du colonel Stanhope au comité grec.

«Lord Byron possède tous les moyens de jouer un grand rôle dans la

glorieuse révolution de Grèce. Il a du talent; il professe des principes

libéraux; il a de l'argent, et il est animé de sentimens ardens et

chevaleresques. Il a commencé sa carrière par deux bonnes mesures;

_primo_, en recommandant l'union, et en déclarant qu'il ne voulait être

d'aucun parti; et _secundo_, en prenant cinq cents Souliotes à sa solde,

et en agissant en la qualité de leur chef. Ces actes ne peuvent manquer

de donner à sa seigneurie une popularité universelle et une puissance

proportionnelle. Dans des circonstances si avantageuses, sa seigneurie

aura l'occasion de réaliser toutes ses déclarations.»

Toutefois, celui qui inspirait ces espérances était loin de les

partager. C'est un fait qui ressort manifestement de tout ce que Byron

dit et écrivit sur le sujet, et qui ne fait qu'accroître douloureusement

l'intérêt que sa position excite en ce moment. En vérité, il comprenait

et sentait trop bien les difficultés où il était engagé, pour se laisser

séduire à de si flatteuses illusions. Il n'avait encore pu satisfaire

qu'une de ses espérances,--celle d'imprimer, par son exemple, un

caractère plus humain au système de guerre des deux nations

belligérantes. Quelques jours après son arrivée, il avait eu l'occasion

de tirer un malheureux Turc d'entre les mains de quelques matelots

grecs; et, vers la fin du mois, ayant appris qu'il y avait quelques

prisonniers turcs à Missolonghi, il pria le gouvernement de les mettre à

sa disposition, pour les renvoyer à Yussuf[50] Pacha. En accomplissant

ce trait d'humanité politique, il envoya avec les prisonniers libérés la

lettre suivante.

[Note 50: Joseph. (_Note du Trad._)]

LETTRE DXLI.

A SON ALTESSE YUSSUF PACHA.

Missolonghi, 23 janvier 1824.

ALTESSE,

«Un vaisseau, où un de mes amis et quelques-uns de mes gens étaient

embarqués, fut pris il y a quelques jours, et relâché par ordre de votre

altesse. Je dois maintenant vous remercier, non d'avoir libéré le

vaisseau qui, portant un pavillon neutre, et étant sous la protection

britannique, ne pouvait être légitimement retenu, mais d'avoir traité

mes amis avec une si grande bienveillance, tant qu'ils sont restés entre

vos mains.

»C'est pourquoi, dans l'espérance d'être agréable à votre altesse, j'ai

prié le gouverneur de cette place de relâcher quatre prisonniers turcs,

et il y a humainement consenti. Je me hâte donc de vous les renvoyer,

afin de payer de retour le plus tôt possible votre courtoisie dans la

dernière occasion. Ces prisonniers sont libérés sans condition; mais, si

cette circonstance trouve place dans votre souvenir, j'oserai demander

que votre altesse traite avec humanité tous les Grecs qui pourront

désormais tomber entre ses mains, vu que les horreurs de la guerre sont

assez grandes par elles-mêmes, sans avoir besoin d'être aggravées par de

gratuites cruautés des deux parts.»

NOEL BYRON.

Une autre idée favorite, et qui parut quelque tems praticable, fut le

projet d'attaque contre Lépante[51], ville fortifiée qui, maîtresse de

la navigation du golfe de Corinthe, est une position de la première

importance. «Lord Byron, dit le colonel Stanhope, dans une lettre datée

du 14 janvier, est embrasé d'une ardeur militaire et chevaleresque, et

il accompagnera l'expédition contre Lépante.» Le retard de l'ingénieur

Parry, qu'on avait impatiemment attendu pendant quelques mois, avec les

ressources nécessaires pour la formation d'une brigade d'artillerie,

avait jusqu'alors paralysé les préparatifs de cette importante

entreprise. Cependant, le peu qui avait pu être fait sans son aide avait

été déjà accompli; une brigade de Souliotes avait été destinée à agir

sous les ordres de Lord Byron, et sa seigneurie et le colonel Stanhope

avaient, à frais communs, formé un petit corps d'artillerie.

Ce fut vers la fin de janvier, comme nous l'avons vu, que Lord Byron

reçut du gouvernement sa commission régulière comme commandant en chef

de l'expédition. En lui conférant de pleins pouvoirs, tant dans l'ordre

civil que dans l'ordre militaire, on nomma en même tems pour

l'accompagner, un conseil de guerre, composé des chefs les plus

expérimentés de l'armée, et présidé par Nota Botzari; oncle du fameux

guerrier.

[Note 51: L'ancienne _Naupacte_, appelée _Epacto_ par les Grecs

modernes, et _Lepanto_ par les Italiens. (_Note de Moore_.)]

On avait espéré que, parmi les munitions envoyées avec Parry, il y

aurait une provision de fusées à la Congrève,--instrument de guerre dont

on avait conté tant de merveilles aux Grecs, que leurs imaginations

s'étaient remplies des idées les plus absurdes concernant ses effets.

Leur désappointement fut donc excessif, quand ils virent que l'ingénieur

était venu sans être pourvu de ces projectiles. Une autre

espérance,--celle de compléter un corps d'artillerie par l'incorporation

des Allemands qui avaient été envoyés en Morée,--se trouva presque

également déçue; cette troupe s'étant presque réduite à néant par la

mort ou par la retraite de ceux qui la composaient originairement, et le

peu d'officiers qui offrirent alors leurs services, étant, par leurs

chimériques préjugés de rang et d'étiquette, beaucoup plus incommodes

qu'utiles. Par surcroît de circonstances décourageantes, les cinq

vaisseaux de guerre speziotes qui avaient quelque tems formé la seule

protection de Missolonghi, s'en étaient retournés dans leur pays, et

avaient laissé prendre leur position à l'escadre ennemie.

Quelque embarrassantes que fussent toutes ces difficultés pour

l'accomplissement de l'expédition, un embarras encore plus formidable se

présentait dans les dispositions turbulentes et presque mutines de ces

troupes souliotes sur lesquelles Byron comptait pour le succès de son

entreprise. Fondant leurs prétentions, tant sur sa richesse et sur sa

générosité que sur leur propre importance militaire, ces guerriers

indisciplinés n'avaient jamais cessé de porter de plus en plus haut

l'extravagance de leurs demandes;--l'état de leurs familles, entièrement

dénuées de ressources et d'asile, leur fournissait un prétexte trop bien

fondé pour leurs exactions et leur mécontentement. Les chefs n'étaient

pas d'ailleurs plus accommodans que les soldats eux-mêmes. «Il y avait

parmi eux, dit le comte Gamba, six chefs de famille, qui tous avaient

d'égales prétentions, soit par leur naissance soit par leurs exploits;

et aucun d'eux ne voulait obéir à l'un de ses compagnons d'armes.»

Une émeute sérieuse à laquelle, vers le milieu de janvier, ces Souliotes

avaient donné naissance, et dans laquelle quelques personnes perdirent

la vie, avait été une source de vive irritation et d'anxiété pour Lord

Byron, tant à cause de la mésintelligence qui devait s'en suivre entre

ses troupes et les citoyens, que par le peu de confiance qu'il se

trouvait encouragé à placer dans une matière si intraitable. Malgré

cela, ni son ardeur ni ses efforts pour l'accomplissement de cet unique

objet de son ambition personnelle ne se relâchèrent un seul instant.

Quelque faible gloire qu'il dût gagner par l'attaque de Lépante, il la

regardait comme sa seule récompense pour tous les sacrifices qu'il

faisait. Dans ses conversations avec le comte Gamba sur ce sujet,

«quoiqu'il plaisantât beaucoup, dit celui-ci, sur sa place

d'_archistrategos_ ou de général en chef, il était évident que le

romanesque et le péril de l'entreprise étaient de grands attraits pour

lui.» En vérité, quand nous comparons sa détermination à soutenir la

cause grecque à travers tous les hasards, avec les faibles espérances

que sa sagacité lui laissait concevoir sur son aptitude à la servir, je

suis persuadé que la tombe guerrière qu'il se prédisait dans ses beaux

vers ne fut pas qu'un vain rêve de poésie, mais qu'au contraire son

désir enfanta sa pensée, et qu'il considérait une mort honorable,

trouvée dans une entreprise pareille à l'assaut de Lépante,

non-seulement comme le seul moyen de tenir dignement la grande promesse

qu'il avait donnée, mais comme le service le plus signalé et le plus

durable qu'un nom tel que le sien,--répété d'âge en âge parmi les mots

d'ordre de la liberté,--pût rendre à cette cause sacrée.

Au milieu de ces soins il eut le vif plaisir de recevoir une lettre d'un

de ses vieux amis, André Londo, avec qui il avait fait connaissance dans

son premier voyage, en 1809, et qui était à cette époque, sous la

domination des Turcs, un riche propriétaire de Morée;[52] ce patriote

grec avait été un des premiers à lever l'étendard de la croix, et se

trouvait alors au nombre des principaux appuis du corps législatif et du

nouveau gouvernement national. Voici la traduction de la réponse de Lord

Byron.

[Note 52: Ce brave Moréote, quand Lord Byron le vit pour la première

fois, avait une mine et des manières enfantines, mais nourrissait

néanmoins, sous cet extérieur, un esprit de patriotisme qui éclatait par

momens. Le noble poète racontait qu'un jour, tandis qu'ils jouaient aux

dames ensemble, Londo, en entendant prononcer le nom de Riga, se leva en

sursaut, et, en frappant violemment des mains, il se mit à chanter le

fameux chant de cet infortuné patriote:

Fils des Grecs, levez-vous!

L'heure de gloire est arrivée.

(_Note de Moore_.)]

LETTRE DXLII.

A LONDO.

CHER AMI,

«La vue de votre écriture m'a causé le plus grand plaisir. La Grèce a

toujours été pour moi, comme elle doit l'être pour tous les hommes bien

élevés, la terre promise de la valeur, des arts et de la liberté; et le

tems que je passai dans ma jeunesse à voyager parmi ses ruines n'a point

du tout refroidi mon affection pour la patrie des héros. De plus, je

vous suis attaché par les liens de l'amitié et de la reconnaissance pour

l'hospitalité que je reçus de vous durant mon séjour dans ce pays, dont

vous êtes aujourd'hui devenu un des principaux défenseurs et ornemens.

Servir, à vos côtés et sous vos yeux, la cause de la Grèce, sera pour

moi un des plus heureux événemens de ma vie. En attendant, je suis, dans

l'espérance de me trouver encore une fois avec vous,

«Votre, etc.».

Parmi les embarras moins sérieux de la situation de Lord Byron à cette

époque, on peut mentionner la lutte soutenue contre lui par son collègue

le colonel Stanhope,--avec une consciencieuse persévérance qu'il ne

pouvait, tout en étant contrarié, s'empêcher de respecter,--sur le sujet

d'une presse libre, que le colonel désirait ardemment établir sur le

champ dans toutes les parties de la Grèce. Sur ce point important, leurs

opinions différaient considérablement; et la relation suivante, donnée

par le colonel Stanhope, d'une de leurs nombreuses conversations à ce

sujet, peut être prise comme un tableau exact et concis de leurs vues

respectives.

«Lord Byron dit qu'il était un ami ardent de la publicité et de la

presse; mais qu'il craignait que cette liberté ne fût pas applicable à

cette société dans son état de fermentation. Je répondis que je la

croyais applicable à tous pays, et surtout essentielle ici, à l'effet de

mettre fin à l'état d'anarchie qui régnait actuellement. Lord Byron

craignait les libelles et la licence. Je dis que l'objet d'une presse

libre était de réprimer la licence publique, et d'exposer les

libellistes à la haine. Lord Byron avait cité sa conversation avec

Mavrocordato[53] pour montrer que le prince n'était pas hostile à la

presse.

[Note 53: Lord Byron avait, à ce qu'il paraît, avoué que le soir

précédent il avait dit au prince Mavrocordato, que «s'il était à sa

place, il aurait soumis la presse à la censure,» à quoi le prince avait

répondu: «Non; la liberté de la presse est garantie par la

constitution.» (_Note de Moore_.)]

Je déclarai que je le savais ennemi de la presse, quoiqu'il n'osât pas

l'avouer ouvertement. Sa seigneurie dit alors que ses idées n'étaient

point arrêtées relativement à la liberté de la presse en Grèce, mais

qu'à son avis, l'expérience valait la peine d'être faite.»

Cette différence d'opinion entre deux hommes, également zélés pour le

service d'une cause commune, n'est qu'un résultat naturel des variétés

du jugement humain, et ne préjuge rien contre le zèle ou la sincérité de

l'un ou de l'autre. Mais ceux qui ne se laissent pas exclusivement

guider par une théorie, accorderont, ce me semble, que les scrupules

professés par Lord Byron relativement à l'opportunité ou au danger de

l'introduction de ce qu'on nomme une presse libre, dans un pays aussi

peu civilisé que la Grèce, étaient fondés sur une idée juste de la

nature humaine et sur un bon sens pratique. S'efforcer d'imposer à un

état de société, si peu préparé, les institutions d'une civilisation

avancée, songer à greffer sur une nation ignorante les fruits d'une

longue expérience et d'une longue culture,--à importer chez elle, de

toutes pièces, ces avantages et ces biens que nul peuple n'obtint jamais

que par ses propres efforts, et qu'après une lutte pénible;--rêver même

le succès d'une telle expérience: c'est faire preuve d'un enthousiasme

presque incroyable, qui, dans le cas présent, bien qu'il animât

l'économiste et le soldat, outrepassait la sphère du poète.

La confiance absolue, et, sous plusieurs rapports, très-bien fondée,

avec laquelle le colonel Stanhope en appelait à l'autorité de M. Bentham

sur la plupart des points en discussion entre lui et Lord Byron, ne

rencontrait que fort peu de sympathie chez ce dernier, vu l'antipathie

naturelle qui existe entre les économistes et les poètes;--ces appels

étant toujours accueillis avec ces saillies de ridicule, qui étaient

pour Lord Byron le meilleur moyen d'exhaler son impatience contre

l'argumentation, et auxquelles, malgré le nom vénérable et les services

de M. Bentham lui-même, la charlatanerie de beaucoup d'opinions

professées par les disciples de ce philosophe présentaient, il faut

l'avouer, une ample matière. Quelque romanesque que fût, en effet, le

sacrifice de Lord Byron à la cause grecque, il n'y avait pas dans ses

vues sur les moyens de la servir la moindre teinte d'idéal ou de

spéculation. La tâche grande, mais toute pratique, de délivrer la Grèce

de ses tyrans était le principal objet de Lord Byron. Il savait que

l'esclavage était le grand obstacle aux lumières, et devait être brisé

avant qu'elles pussent se répandre; que l'oeuvre de l'épée devait donc

précéder celle de la plume; et les camps être les premières écoles de la

liberté.

Avec des vues si solides et si mûres sur les véritables exigences de la

crise, il n'est pas étonnant qu'il vît avec impatience, et, peut-être,

avec un peu de mépris, tout cet appareil prématuré de presses, de

pédagogues, etc., dont les Philhellènes du comité de Londres, dans leur

rage de politique _utilitaire_[54], étaient en train de l'encombrer. Et

quelques-uns des correspondans du comité n'étaient pas plus solides dans

leurs spéculations; l'un d'eux, homme éclairé, ayant conseillé comme un

moyen de rendre un service signalé à la cause, une altération de

l'alphabet grec.

Tout en sentant, aussi vivement peut-être que Lord Byron, le but

important de leur principale mission,--celle de ranimer, et, ce qui

était beaucoup plus difficile, de réunir contre l'ennemi commun les

forces du pays,--le colonel Stanhope était aussi un de ceux qui

pensaient que les lumières de leur grand maître Bentham, et les

opérations d'une presse absolument libre, étaient des ressources non

moins essentielles pour le triomphe de la cause, et en ce point, comme

nous l'avons vu, le poète était en différend avec le militaire. Mais

c'était un différend tel qu'il peut s'en élever entre des hommes francs

et loyaux, sans reproches mutuels, sans danger pour la cause

commune;--une lutte d'opinions, qui, bien que soutenue avec chaleur,

peut être rappelée sans amertume, qui n'empêcha pas Byron, à la fin

d'une de ses plus vives altercations avec le colonel, de lui dire

généreusement: «Donnez-moi cette honnête main droite»; ni le colonel de

prononcer, sur la tombe de son collègue, un éloge qui, pour être tempéré

par une censure éclairée, n'en était pas moins cordial, ni n'était pas

moins honorable à l'illustre mort pour être le tribut d'un homme qui

avait courageusement différé d'opinion avec lui.

[Note 54: _Utilitarian, utilitarianism_. Dénominations adoptées par

les disciples de Bentham, qui regarde avec raison l'utilité comme la

base et de la morale et de la politique. (_Note du Trad._)]

Vers le milieu de février, l'infatigable activité de M. Parry ayant mis

la brigade d'artillerie presque en état d'être prête pour le service,

une inspection du corps des Souliotes eut lieu, comme mesure

préparatoire à l'expédition; et après beaucoup de déception et

d'indiscipline de leur part comme à l'ordinaire, tout obstacle parut

enfin surmonté. Il fut convenu qu'ils recevraient un mois de paie

d'avance;--le comte Gamba, avec 300 de leur corps, devait partir le

lendemain en avant-garde et prendre position sous Lépante, et Lord Byron

devait le suivre sans retard avec le reste du corps et avec

l'artillerie.

Mais de nouvelles difficultés furent bientôt suscitées par ces

intraitables mercenaires; et, comme on le découvrit depuis, à

l'instigation du grand rival de Mavrocordato, Colocotroni, qui avait

envoyé des émissaires à Missolonghi afin de les séduire, ils donnèrent

alors une nouvelle forme à leurs exigences, en demandant au gouvernement

de nommer parmi eux deux généraux, deux colonels, deux capitaines, et

un nombre proportionnel de sous-officiers:--«En un mot,» dit le comte

Gamba, «que sur l'effectif de trois ou quatre cents Souliotes, il y en

eût environ cent cinquante gradés.» L'audacieuse déloyauté de cette

demande,--outre-passant même ce que Lord Byron pouvait attendre de la

part des Grecs,--excita toute sa colère, et il signifia à tout le corps,

par l'intermédiaire du comte Gamba, qu'il rompait toute négociation avec

eux; qu'il ne pouvait plus avoir de confiance en des hommes si peu

fidèles à leurs engagemens; et que, tout en continuant les secours qu'il

avait donnés à leurs familles, il mettait à néant toutes ses conventions

avec eux comme corps.

Ce fut le 14 février que cette rupture avec les Souliotes eut lieu; et

quoique, le jour suivant, en conséquence de la pleine soumission de

leurs chefs, ils fussent rentrés au service de Lord Byron, cette

affaire, combinée avec les diverses autres difficultés qui

l'entouraient, agita considérablement son esprit. Il vit avec douleur

qu'il ne pourrait que compromettre la cause de la Grèce et son propre

caractère, en comptant entièrement, dans une telle entreprise, sur des

troupes que le premier intrigant pourrait ainsi détourner de leur

devoir, et que jusqu'à l'organisation d'une armée plus régulière, il

fallait suspendre l'expédition contre Lépante.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 13 Comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 11 / 23 段