désirer un court intervalle de délassement; mais le théâtre où il
venait d'entrer éloignait toute pensée de repos: celui sur qui les
regards et les espérances de tous étaient concentrés, ne pouvait guère
songer à ménager sa personne. Il y avait d'ailleurs, à ce moment même,
dans l'enceinte de Missolonghi, plus de causes réunies de trouble et de
désordre qu'il n'y en eut jamais dans un si étroit espace. Dans tous les
lieux publics ou particuliers, la désorganisation et le mécontentement
se manifestaient. Des quatorze bricks de guerre qui étaient venus au
secours de la place, et qui l'avaient quelque tems efficacement protégée
contre une flotte turque double en nombre, neuf, faute de solde, s'en
étaient déjà retournés à Hydra, tandis que les matelots des cinq autres,
pour la même cause de plainte, avaient quitté leurs navires, et
murmuraient sans rien faire sur le rivage. Les habitans se voyant ainsi
abandonnés, ou mis à contribution par leurs défenseurs, avec la crainte
d'une disette imminente, et la flotte turque devant leurs yeux,
n'étaient pas moins disposés à l'émeute et à la révolte; tandis qu'au
même moment, pour compléter la confusion, une assemblée générale était
sur le point d'avoir lieu dans la ville, afin d'organiser les forces de
la Grèce occidentale, et que tous les chefs montagnards de la province
se rendaient en foule à cette réunion avec leurs sauvages partisans.
Mavrocordato lui-même, président du futur congrès, avait amené à sa
suite au moins cinq mille hommes armés, qui étaient en ce moment dans
la ville. Mal soldé et mal fourni de vivres par le gouvernement, cet
immense amas de militaires n'était pas moins mécontent et moins dépourvu
que les matelots; bref, sous tous les rapports, la population entière de
la ville semble avoir présenté en fermentation un vaste levain
d'insubordination et de discorde, plus propre à produire la guerre
civile qu'à menacer l'ennemi.
Tel était l'état des affaires quand Lord Byron arriva à
Missolonghi,--tels les maux qu'il rencontrait avec la redoutable
conviction qu'en lui, et en lui seul, tout le monde plaçait l'espoir de
leur fin.
Ses actes durant les premières semaines qui suivirent son arrivée seront
suffisamment connus par les lettres suivantes, qu'il écrivit à M.
Hancock (qui a eu l'extrême bonté de me les communiquer), et auxquelles
je n'aurai besoin d'ajouter que quelques notes explicatives.
LETTRE DXXXVII.
A M. CHARLES HANCOCK.
Missolonghi, 13 janvier 1824.
MON CHER MONSIEUR,
«Mille remercîmens pour votre lettre du 5; _item_ à Muir pour la sienne.
Vous aurez appris que Gamba et mon navire sont sortis sains et saufs
d'entre les mains des Turcs; on ne sait comment ni pourquoi, car il y a
un mystère dans cette histoire quelque peu mélodramatique. J'attribue
entièrement la chose à Saint-Denis de Zante, et à la madone du Roc près
de Céphalonie.
»Les aventures de ma navigation isolée ne se terminèrent pas à
Dragomestri; nous fûmes accompagnés hors du port par quelques chaloupes
canonnières grecques, et nous trouvâmes le brick de guerre _le Léonidas_
en mer pour veiller sur nous. Mais il survint un fort coup de vent, et
nous fûmes jetés sur les rochers deux fois dans le passage des Scrophes,
et les dollars eurent encore à s'échapper d'un pressant danger. Les deux
tiers de l'équipage descendirent sur un îlot par le mât de beaupré; les
rochers étaient assez rudes, mais l'eau était profonde près du bord, en
sorte qu'après beaucoup de juremens et quelques efforts, la chaloupe fut
remise à flot, et nous nous en allâmes avec un tiers de notre équipage,
en laissant les autres matelots sur cet îlot désert où ils seraient
encore, s'ils n'avaient été recueillis par une des chaloupes
canonnières, car nous n'étions pas en état de les reprendre.
»Dites à Muir que le docteur Bruno n'a pas déployé un grand courage dans
cette circonstance; car, sans compter qu'il déchirait sa veste de
flanelle et qu'il courait comme un rat en péril; comme je parlais à un
jeune garçon (frère de ces jeunes Grecques d'Argostoli), que je lui
disais qu'il n'y avait point de danger pour les passagers, quelque grand
que fût le péril pour le navire, et que je lui assurais que je pourrais
le sauver avec moi sans difficulté[45] (quoiqu'il ne sût pas nager),
attendu que l'eau, si profonde qu'elle fût, n'était pas houleuse,--le
vent ne soufflant pas droit contre le rivage,--le docteur s'écria: «Le
sauver! S... Dieu, sauvez-moi plutôt,--je serai le premier sauvé si je
puis!»--Trait d'égoïsme qu'il lâcha avec une simplicité emphatique qui
fit rire tous ceux qui eurent le loisir de l'entendre; et, une minute
après, la chaloupe se remit à flot après avoir touché deux fois. Elle
fit une petite voie-d'eau, mais il ne survint plus d'autre accident,
sinon que le capitaine ne cessa plus dès-lors d'avoir les nerfs agités.
»Bref, nous avons continuellement eu mauvais tems; nous avons dormi sur
le pont presque toujours à l'humidité pendant sept ou huit nuits, mais
je ne me suis jamais si bien porté,--et même je me suis baigné un
quart-d'heure dans la mer dans la soirée du 4 courant (pour tuer les
puces et autres etc.), sans m'en trouver plus mal.
»Nous avons été reçus à Missolonghi avec toutes sortes d'hommages et
d'honneurs; l'aspect de la flotte qui nous saluait, etc., la foule, et
les costumes variés formaient un spectacle vraiment pittoresque. Nous
songeons à entreprendre bientôt une expédition, et j'attends de recevoir
l'ordre de rejoindre l'armée avec les Souliotes.
[Note 45: Il avait l'idée de prendre le jeune garçon sur ses
épaules, et de nager avec cette charge jusqu'au rivage. Cette action
n'eût été qu'une répétition des jeux de son enfance à Harrow, où il
avait souvent coutume de monter sur ses épaules un enfant plus petit,
et, à la grande alarme du bambin, de plonger avec lui dans l'eau. (_Note
de Moore_.)]
»Tout va bien maintenant. Nous avons trouvé Gamba déjà arrivé, et tout
en bon état. Rappelez-moi au souvenir de tous les amis.
»Tout à vous à jamais,
N. B.
»_P. S._ Vous ferez, j'espère, tous vos efforts pour réaliser les fonds
suffisans. Car, outre ce que j'ai déjà avancé, je me suis chargé
d'entretenir, pendant un an, les Souliotes (que j'accompagnerai ou comme
chef ou en telle qualité qu'il plaira au gouvernement), et divers autres
Grecs par-dessus le marché....................................... Il
faut que M. Barff m'envoie bientôt des dollars, car je suis à présent
accablé de dépenses.
14 janvier 1824.
»_P. S._ Voudrez-vous dire au saint juif Geronimo Corgialegno que je
tirerai pour la solde de mes crédits sur MM. Webb et Ce. Je tirerai
jusqu'à concurrence de deux mille dollars (ce qui est environ le montant
de mon crédit); mais pour faciliter l'affaire, je rendrai le billet
payable chez MM. Ransom et Ce, Pall-Mall East, à Londres. Je crois vous
avoir déjà montré mes lettres (mais dans le cas contraire je puis les
exhiber); elles établissent qu'outre les crédits à solder à présent, je
ne suis point renfermé dans une certaine limite de crédit avec mes
banquiers. L'honorable Douglas Kinnaird, mon ami et homme d'affaires,
est un des principaux associés de cette maison de banque; ayant la
direction de mes intérêts, il sait jusqu'à quel point mes ressources
actuelles peuvent aller, et les lettres en question étaient de lui. Je
puis seulement dire, que c'est sur mon revenu de 1823 que j'ai pris
l'argent déjà avancé au gouvernement grec, et que je solderai les
crédits que vous et votre associé M. Barff m'avez ouverts; mais que je
n'ai rien encore prélevé sur mon revenu de l'année courante 1824.
J'aurai à ma disposition cent mille dollars (y compris mon revenu et le
prix d'un fief récemment vendu), et peut-être davantage, sans anticiper
sur mon revenu de 1825, et sans compter ce qui reste de celui de 1823.
»Tout à vous à jamais, etc.»
N. B.
LETTRE DXXXVIII.
A M. CHARLES HANCOCK.
Missolonghi, 17 janvier 1824.
«J'ai répondu assez longuement à votre obligeante lettre, et j'espère
que vous aurez reçu ma réponse par l'intermède de M. Tindal. Je vous
prierai encore de rappeler à M. Tindal que je le prie de vous donner, en
décharge sur mon compte, un bon sur le comité pour cent dollars, que je
lui ai avancés, par l'entremise de signor Corgialegno, à son arrivée à
Zante en octobre dernier, vu qu'il n'est que trop juste que le susdit
comité paie les dépenses de ses agens. Un bon sera suffisant, parce
qu'il serait gênant pour M. Tindal de débourser de l'argent à présent.
»J'ai aussi avancé à M. Blackett la somme de cinquante dollars, que je
prierai M. Stevens de vous payer, en décharge sur mon compte, avec
l'argent de M. Blackett, maintenant dans ses mains. J'ai la
reconnaissance écrite de M. Blackett.
»Comme les besoins de l'État sont ici toujours pressans, et qu'il paraît
n'y avoir que peu d'espèces sonnantes, excepté les miennes, je suis
toujours payeur-général; et il faut que je vous prie encore, vous et M.
Barff, de m'envoyer par un canal sûr (si c'est possible) tous les
dollars que vous pourrez rassembler avec les billets maintenant à
négocier. J'ai écrit aussi à Corgialegno pour deux mille dollars, ce qui
est environ le montant de ma lettre de crédit sur MM. Webb et Cie; mes
billets sont aussi payables chez Ransom de Londres.
»Les affaires vont mieux, sinon bien; il y a de l'ordre et l'on fait des
préparatifs considérables. Je compte accompagner bientôt les troupes
dans une expédition, ce qui me fait particulièrement désirer le prompt
envoi des sommes restantes, vu que «l'argent est le nerf de la guerre»
et de la paix aussi, autant que je puis voir, car je suis sûr qu'il n'y
aurait point de paix ici sans lui. Mais il en faut peu pour faire
beaucoup, ce qui est une consolation. Le gouvernement de la Morée et de
Candie m'écrit pour que j'avance encore sur mes propres fonds 20 ou
30,000 dollars, ce que j'hésite à faire à présent (m'étant chargé de la
paie des Souliotes comme d'un don gratuit, sans compter maintes autres
charges, outre le prêt que j'ai déjà avancé); j'attends pour me
déterminer des lettres d'Angleterre.
»Quand les lettres de crédit que j'attends seront arrivées, j'espère que
vous voudrez bien vous charger de les réaliser en numéraire; autrement
il me faudra avoir recours à Malte, ce qui m'occasionera une perte de
tems et un surcroît de peine; mais je ne veux pas néanmoins que vous
fassiez plus qu'il ne vous conviendra parfaitement, à vous et à M.
Barff, de faire pour moi. Je suis fort bien, et je n'ai aucune raison
d'être mécontent de ma situation personnelle; ou de l'état des affaires
publiques;--que les autres parlent pour leur compte.
»Tout à vous à jamais et de coeur, etc.
»_P. S._ Mes respects aux colonels Wright et Duffie, et aux officiers
civils et militaires; ainsi qu'à mes amis Muir et Stevens, et à
Delladecima.»
LETTRE DXXXIX.
A M. CHARLES HANCOCK.
Missolonghi, 19 janvier 1824.
«Depuis que je vous ai écrit, le 17 courant, j'ai reçu de M. Stevens une
lettre renfermant un mémoire de Corfou, si exagéré dans le prix et dans
la quantité des articles, que je ne saurais dire ce que j'admire le
plus, de la folie de Gamba, ou de la friponnerie du marchand. Tout ce
que je chargeai Gamba de commander, ce fut un peu de drap rouge et du
taffetas gommé pour caleçons, etc.--Le dernier article n'a même pas été
envoyé;--le tout n'aurait pas monté à 50 dollars. Le mémoire va à 645!!!
Certes, je garantirai M. Stevens contre toute perte, mais je ne suis pas
disposé à prendre les articles (que je n'ai jamais commandés), ni à en
solder le montant. J'en prendrai pour la valeur de 100 dollars; le reste
peut être remporté, et je ferai au marchand une concession de tant pour
cent; ou, si cela ne peut avoir lieu, vous vendrez le tout à l'encan à
quelque prix que ce soit, car j'aimerais mieux donner en pure perte une
partie de ces objets que d'être encombré d'une quantité de choses qui me
sont à présent inutiles et superflues. Grand Dieu! j'aurais entretenu
pour la somme 300 hommes pendant un mois dans la Grèce occidentale!
»Quand les chiens, les dollars, le nègre et les chevaux tombèrent entre
les mains des Turcs, je m'y résignai avec patience, comme vous avez pu
voir, parce que c'était un effet de la guerre ou de la Providence; mais
ceci est un résultat de la friponnerie ou de la folie humaine, ou de
l'une et l'autre à-la-fois, et je ne puis ni ne veux m'y soumettre[46].
J'ai besoin de tous les dollars que je puis rassembler, pour maintenir
les Grecs en bonne harmonie, et je ne plains aucune dépense pour la
sainte cause. Mais jeter par la fenêtre une somme avec laquelle on
équiperait ou du moins on entretiendrait un corps d'excellens hommes
d'armes! Et pourquoi? pour fournir à Gamba et au docteur du drap fin,
des bottes, des cravaches, etc.!!! c'est ce qui surpasse ma patience,
quoique je sois très-pacifique, au su de tout le monde ou du moins de
mes connaissances. Je vous prie de m'aider à me tirer de cette damnable
spéculation commerciale de Gamba, car c'est un de ces traits
d'imprudence ou de folie que je ne lui pardonnerai jamais...........
.............................................................
[Note 46: Nous avons ici l'exemple le plus frappant de ce trait de
caractère qu'un esprit étroit ou méchant pourrait prendre pour avarice,
mais qui en réalité n'était que le résultat d'un profond sentiment de
justice et de loyauté, et d'une vive indignation contre la duperie et la
fraude. Le colonel Stanhope, en rapportant cette circonstance, a mis la
colère de Lord Byron sous son véritable jour.
«Il attaquait sans cesse le comte Gamba, quelquefois, à la vérité, par
forme de plaisanterie, mais plus souvent avec la plus amère ironie, pour
avoir acheté 500 dollars de fournitures pour son usage et celui de ses
gens. Il avait coutume de citer ce fait comme un exemple de l'imprudence
et de l'extravagance du compte. Lord Byron me dit un jour, avec un ton
fort grave, que ces 500 dollars auraient été très-utiles pour pousser le
siége de Lepante; et que jusqu'à sa dernière heure il ne pardonnerait
jamais à Gamba d'avoir gaspillé son argent pour l'achat de tant de drap.
On ne supposera pas que Byron pût alors parler serieusement; car il
avait la plus haute opinion du comte, qui, tant par ses talens que par
son dévoûment à son ami, méritait l'estime de sa seigneurie. Quant à la
générosité de Lord Byron, le monde en a la preuve. Il promit de
consacrer son immense revenu à la cause de la Grèce, et il tint sa
promesse.
(_Note de Moore_.)]
»Je vous réitère ma demande d'espèces sonnantes, et vous prie de m'en
envoyer le plutôt possible, autrement les affaires publiques seront
enrayées ici. Je me suis chargé de la solde des Souliotes pendant un an,
d'avancer en outre 3,000 dollars, en mars, au gouvernement pour
l'arriéré dû aux troupes, et de mille autres frais pour les Allemands,
pour la presse, etc., etc., etc.; de sorte qu'avec les dépenses de ma
suite, qui, sans être extravagantes, sont assez coûteuses, vu
l'absurdité de ce diable de Gamba, j'aurai besoin de tout l'argent que
je pourrai ramasser; j'ai en outre des crédits pour faire face à toutes
les entreprises si elles se réalisent, et j'en attends encore davantage
dans peu de tems.
»Croyez-moi toujours et véritablement, votre, etc.»
* * * * *
Dans la matinée du 22 janvier, jour de sa naissance, dernier
anniversaire que mon pauvre ami était destiné à voir,--il vint de sa
chambre à coucher dans l'appartement où le colonel Stanhope se trouvait
avec quelques autres personnes, et dit avec un sourire: «Vous vous
plaigniez l'autre jour que je ne fisse plus de vers. C'est aujourd'hui
l'anniversaire de ma naissance, et je viens de finir une pièce qui, je
crois, est meilleure que je n'ai coutume de faire.» Il leur montra ces
belles stances qui, bien qu'elles soient déjà connues de la plupart des
lecteurs, sont néanmoins trop étroitement liées à cette scène finale de
sa vie pour ne pas en parer l'histoire. Si l'on a égard à tous les
sentimens qui respirent dans ces vers,--aux derniers soupirs d'une ame
tendre, à la noble expression de ce dévoûment absolu pour une noble
cause, et à ce sombre et profond pressentiment d'une fin prochaine,--il
n'y a peut-être, dans l'ordre des compositions purement humaines, pas de
production sur laquelle les circonstances et les sentimens qui l'ont
inspirée jettent un si touchant intérêt.
22 janvier[47].
Aujourd'hui, j'ai trente-six ans accomplis.
I.
Il est tems que ce coeur devienne insensible,
Puisqu'il a cessé d'émouvoir d'autres coeurs.
Cependant, quoique je ne puisse plus être aimé,
Il faut que j'aime encore.
II.
Mes jours sont dans la feuille desséchée;
Les fleurs et les fruits de l'amour sont passés:
Le ver de terre, le remords rongeur et les regrets
Sont mon seul partage.
[Note 47: Nous faisons comme Moore: nous répétons cette pièce, qui
se trouve déjà à la page 432 du tome V de notre édition. (_Note du
Trad._)]
III.
Le feu qui brûle dans mon sein
Est solitaire comme une île volcanique;
Aucune torche n'étincèle comme sa flamme:
--C'est un bûcher funéraire.
IV.
L'espérance, la crainte, les soins jaloux,
La portion exaltée de la douleur,
Et le pouvoir de l'amour,--je ne puis les partager,
Mais j'en porte encore la chaîne.
V.
Mais ce n'est pas _ainsi_,--ce n'est pas ici--
Que de telles pensées pourront ébranler mon ame,--ni maintenant,--
Quand la gloire décore le cercueil du héros,
Ou fait pencher son front vers la terre.
VI.
Le glaive, la bannière et le champ de bataille,
La gloire et la Grèce m'environnent!
Le Spartiate, porté sur son bouclier,
N'était pas plus libre.
VII.
Réveille-toi! (non la Grèce,--elle est réveillée!)
Réveille-toi, mon génie! Pense d'où te vient
L'étincelle divine, le sang ardent qui bout dans tes veines,
Et sois digne de ta haute origine!
VIII.
Je foule aux pieds les passions renaissantes
Indignes de l'âge viril.--Pour toi,
Indifférens soient le sourire ou le dédain
De la beauté.
IX.
Si tu regrettes ta jeunesse,--pourquoi vivre!--
La contrée des trépas honorables
Est ouverte devant toi.--Vole aux combats,
Et laisses-y ton souffle de vie.
X.
Cherche la tombe d'un héros,--beaucoup la trouvent qui ne la cherchent pas.
C'est ce qu'il y a de mieux pour toi.
Alors regarde à l'entour;--choisis ton coin de terre,
Et repose en paix.
* * * * *
«Nous vîmes, dit le comte Gamba, par ces vers comme par ses
conversations journalières, que son ambition et ses espérances étaient
irrévocablement fixées sur les glorieux objets de son expédition en
Grèce, et qu'il avait résolu de «revenir vainqueur, ou de ne revenir
plus.» Il me disait souvent: «Les autres peuvent faire ce qu'il leur
plaira:--ils peuvent s'en aller;--mais, moi, je reste ici, cela est
certain.» La même détermination était exprimée dans les lettres que Lord
Byron écrivait à ses amis; et cette résolution ne cessait pas d'être
accompagnée du pressentiment très-naturel qu'il laisserait sa vie en
Grèce. Un jour, il demanda à son fidèle serviteur Tita s'il songeait à
retourner en Italie: «Oui, dit Tita, si votre seigneurie y va, j'irai.»
Lord Byron sourit et dit: «Non, Tita, je ne reviendrai jamais de
Grèce;--ou les Turcs, ou les Grecs, ou le climat m'en empêcheront.»
LETTRE DXL.
A M. CHARLES HANCOCK.
Missolonghi, 5 février 1824.
«La lettre du docteur Muir et la vôtre du 23 me sont parvenues il y a
quelques jours. Dites à Muir que je suis content de sa promotion, et
dans son intérêt, et dans le nôtre, puisqu'il reste près de nous! Mais
je ne puis que regretter le départ du docteur Kennedy, départ qui
explique les tremblemens de terre antérieurs, et le véritable tems
anglais qui règne actuellement dans ce climat.....................
................................................
»A propos, je me suis trouvé avec l'archevêque grec à Anatoliko (où
j'allai il y a quelques jours, sur l'invitation des primats, et où je
fus reçu avec une plus terrible canonnade que les Turcs ne l'eussent été
probablement): c'était pour la seconde fois que je voyais ledit
archevêque (je l'avais vu ici auparavant). Lui, le prince Mavrocordato,
les chefs militaires, les primats et moi, nous dinâmes tous ensemble, et
je trouvai le métropolitain le plus gai de la compagnie, et de plus
très-bon chrétien. Mais Gamba (car nous fûmes mouillés jusqu'aux os à
notre retour) a été pris de fièvre et de coliques; Luc aussi, et
d'autres personnes ont été dérangées. Pour moi, j'ai été
très-bien,--sauf un rhume que je gagnai hier en demeurant trop long-tems
à la pluie à jurer contre les Grecs, qui ne voulaient pas donner un coup
de main pour aider à débarquer les fournitures du comité; mais je vins
en personne, et fis un tel vacarme que je les mis en mouvement. Je les
chargeai tous d'imprécations, depuis le gouvernement jusqu'au dernier
d'entre eux, jusqu'à ce qu'ils se fussent mis à faire une partie de ce
qu'ils auraient dû faire en totalité depuis plusieurs jours, et cela est
regardé avec raison comme un miracle.
»Dites à Muir que, nonobstant ses remontrances que je reçois avec
reconnaissance, il vaut peut-être mieux que je m'avance avec les
troupes; car si nous ne faisons pas quelque chose bientôt, nous n'aurons
qu'une troisième année d'opérations défensives, un autre siége, etc.
Nous apprenons que les Turcs viennent en force, et plus tôt que de
coutume; et comme ces lurons de Grecs songent un peu à moi, c'est
l'opinion générale que je dois marcher,--premièrement, parce qu'ils
écouteront plutôt un étranger qu'un de leurs compatriotes, vu leurs
rivalités domestiques; secondement, parce que les Turcs traiteront ou
capituleront (s'il y a lieu) plutôt avec un Franc qu'avec un Grec; et
troisièmement, parce que nul autre ne semble disposé à assumer la
responsabilité,--Mavrocordato étant fort occupé ici, les militaires
étrangers étant trop jeunes, ou n'ayant pas assez d'influence pour être
écoutés par les Grecs, et les chefs (comme je l'ai dit plus haut) étant
disposés à obéir au premier venu plutôt qu'à un des leurs. Quant à moi,
je suis disposé à faire ce qu'on me dit, et à suivre mes instructions.
Je ne recherche ni ne fuis cette distinction, ni quelque entreprise que
ce soit; et quant à ma sûreté personnelle, sans compter que ce ne doit
pas être là une considération, je garantis que, somme toute, un homme
est en sûreté aussi bien dans un endroit que dans un autre: et, après
tout, il vaut mieux finir avec un boulet qu'avec force quinquina dans le
corps. Si nous ne sommes pas atteints par l'épée, nous sommes exposés à
être emportés par les fièvres dans ce panier de boue; et pour conclure
par une très-mauvaise pointe, faite pour l'oreille plutôt que pour
l'oeil, mieux vaut finir _martialement_ que _marécageusement_[48].--La
situation de Missolonghi ne vous est pas inconnue. Le sol de la
Hollande, quand les digues sont rompues, est, en fait de sécheresse, un
désert d'Arabie, en comparaison de ce pays-ci.
»Mais passons au nerf de la guerre. Je vous remercie, vous et M. Barff,
pour vos promptes réponses, qui sont la plus agréable chose du
monde,--après l'argent comptant, bien entendu[49]. Outre le
compte-courant de Corgialegno, je demanderai, à partir du Ier mars
prochain, environ cinq mille dollars tous les deux mois, c'est-à-dire
environ vingt-cinq mille dans le courant de cette année, à des
intervalles réguliers, indépendamment des sommes qui sont en train de se
négocier à présent. Je puis vous montrer les documens qui prouvent que
ces demandes sont loin d'excéder mes ressources pour l'année. Mais je
n'aimerais pas à dire exactement aux Grecs ce que je pourrais ou
voudrais avancer dans l'occasion, parce que dans ce cas ils doubleraient
et tripleraient même leurs demandes (disposition qu'ils ont déjà montrée
suffisamment); et quoique je sois prêt à faire tout ce que je pourrai en
cas de nécessité, pourtant je ne vois pas pourquoi ils ne nous
aideraient pas un peu, car ils ne sont pas tout-à-fait si nus qu'ils le
prétendent.
[Note 48: _Martially_ than _marshally_, ces deux adverbes ont à peu
près la même prononciation. On pourrait peut-être rendre le jeu de mots
de la façon suivante. Mieux vaut périr par _Mars_ que par _mares_.
(_Note du Trad._)]
[Note 49: Il y a un jeu de mots dans le texte: _Ready_
answers,--_ready_ money. _Ready_ veut dire _prompt, prêt_; mais cet
adjectif, joint à _money_, équivaut à notre locution _argent comptant_
(mot à mot, _argent prêt_). (_Note du Trad._)]
7 février 1824.