triste, mais trop véritable, pressentiment exprimé dans cette
lettre,--l'avant-dernière que je reçus de mon ami. Avant d'accompagner
Byron sur la scène finale de ses travaux, je donnerai ici, aussi
brièvement que possible, quelques anecdotes choisies parmi les nombreux
traits de caractère qu'il présenta, dit-on, durant son séjour à
Céphalonie; où il était (pour me servir des termes mêmes du colonel
Stanhope, dans une lettre adressée de cette île au comité grec) «aimé
des Céphaloniens, des Anglais et des Grecs», et où, familièrement
approché par des personnes de toute classe et de tout pays, il n'a pas
donné lieu de citer ni une action ni une parole qui ne portât un
honorable témoignage à la bienveillance et à la solidité de ses vues, à
sa générosité toujours prompte, mais pleine de discernement, et à la
netteté de ses idées, à-la-fois détaillées et étendues, sur le caractère
et les besoins du peuple et de la cause qu'il était venu servir. «De
tous ceux qui vinrent à l'aide des Grecs,» dit le colonel Napier
(l'homme le plus propre à en juger, tant par sa longue expérience locale
que par la finesse et la rectitude de son esprit), «je n'en vis pas un,
excepté Lord Byron et M. Gordon, qui semblât justement apprécier le
caractère de ce peuple; tous vinrent en s'imaginant trouver le
Péloponèse rempli d'hommes de Plutarque, et tous s'en retournèrent en
croyant les Grecs moins moraux que les habitans de Newgate. Lord Byron
les jugea bien; il savait que les hommes à demi civilisés sont pleins de
vices, et qu'on doit avoir une grande indulgence pour des esclaves
émancipés. Il s'avança donc, la bride en main, non dans l'idée que les
Grecs étaient bons, mais dans l'espoir de les rendre meilleurs.»
En parlant de la ridicule accusation d'avarice intentée à Lord Byron par
quelques hommes qui se sont ainsi vengés de n'avoir pu en imposer à sa
générosité, le colonel Napier dit: «Je n'en vis jamais un seul trait,
tant que Byron fut ici. Je reconnus seulement une générosité judicieuse
dans tout ce qu'il faisait. Il ne se serait pas laissé _voler_, mais il
donnait avec profusion partout où il croyait faire du bien. Ce fut, en
vérité, parce qu'il ne se laissait pas _plumer_, qu'il fut nommé mesquin
par ceux qui sont toujours prêts à répandre l'argent de toute autre
bourse que la leur. Mais le fait est que Lord Byron donna une grande
quantité d'argent aux Grecs en différentes façons.»
Parmi les objets de sa bienfaisance furent beaucoup de pauvres réfugiés
grecs du continent et des îles. Non-seulement il secourut leurs misères
présentes, mais encore accorda une certaine somme par mois aux plus
dépourvus. «Une liste de ces pauvres pensionnaires, dit le docteur
Kennedy, m'a été donnée par le neveu du professeur Bambas.»
Un de ses traits d'humanité, à Céphalonie, montrera combien vite il
répondait à l'appel de ce sentiment, et combien même, quelquefois, les
personnes en étaient indignes. Une compagnie d'ouvriers employés à la
confection d'une de ces belles routes projetées par le colonel Napier,
ayant imprudemment poussé une excavation, la terre s'éboula et ensevelit
environ une douzaine de personnes; la nouvelle de cet accident étant
arrivée sur l'heure à Metaxata, Lord Byron envoya aussitôt son médecin
Bruno sur les lieux, et le suivit avec le comte Gamba, aussitôt que les
chevaux eurent été sellés. Il y avait une foule de femmes et d'enfans
qui se lamentaient autour des ruines; tandis que les ouvriers, qui
venaient de déterrer trois ou quatre de leurs compagnons estropiés,
restaient là tranquilles comme s'ils n'avaient eu rien de plus à faire.
Lord Byron leur demanda s'il n'y avait pas d'autres personnes sous
terre, ils répondirent froidement que «ils n'en savaient rien, mais
qu'ils le croyaient.» Furieux de cette indifférence brutale, il sauta à
bas de son cheval, et saisissant lui-même une bêche il se mit à creuser
de toutes ces forces; mais aucun des paysans ne suivit son exemple
qu'après la menace des coups de cravache. «Je n'étais pas présent à
cette scène, dit le colonel Napier, dans les Notices dont il m'a
favorisé, mais on m'a dit que l'attention de Lord Byron semblait
entièrement absorbée dans l'étude des physionomies et des gesticulations
de ceux qui ne retrouvaient pas leurs amis. Le chagrin des Grecs est en
apparence, frénétique; ils crient et hurlent comme en Irlande.»
C'est par allusion à l'incident mentionné ci-dessus que le noble poète
est dit avoir déclaré qu'il était venu dans les Iles avec des
préventions contre le système de gouvernement de sir T. Maitland à
l'égard des Grecs: «Mais, ajoutait-il, j'ai maintenant changé d'opinion.
Ce sont de tels barbares que si j'avais à les gouverner, je paverais de
leurs corps ces routes mêmes.»
Durant sa résidence à Metaxata, il reçut la nouvelle de la maladie de sa
fille Ada, ce qui «le rendit inquiet et mélancolique (dit le comte
Gamba) pendant plusieurs jours.» Il avait vu que l'indisposition de sa
fille avait été causée par une congestion de sang à la tête; et en
faisant remarquer au docteur Kennedy, comme rapprochement curieux, que
c'était un accident auquel il était lui-même sujet, le médecin répondit
qu'il avait été porté à inférer cette disposition non-seulement de ses
habitudes de travail intense et irrégulier, mais de l'état actuel de ses
yeux,--l'oeil droit paraissant être enflammé. J'ai mentionné cette
dernière circonstance comme propre peut-être à justifier la conjecture
qu'il y avait en ce moment dans l'état de santé de Lord Byron une
prédisposition à la maladie dont il mourut quelque tems après. Il
parlait souvent de sa femme et de sa fille au docteur Kennedy, en
exprimant la plus vive affection pour l'une et un grand respect pour
l'autre; et tout en déclarant, comme de coutume, qu'il ignorait
complètement les motifs de la séparation, il se montrait pleinement
disposé à accueillir toute perspective de réconciliation.
Il donna aussi de fréquentes preuves de l'empressement avec lequel, à
toutes les époques de sa vie, mais surtout à celle-ci, il cherchait à
repousser l'idée qu'à l'exception des instans où il composait sous le
feu de l'inspiration, il fût d'ailleurs influencé le moins du monde par
de poétiques associations d'idées. «Vous devez (lui disait quelqu'un)
avoir été vivement charmé des restes et des souvenirs classiques que
vous avez rencontrés dans votre visite à Ithaque.»--«Vous ne me
connaissez pas du tout, répondit Lord Byron,--je ne me laisse point
étourdir de bourdonnemens poétiques; je suis trop vieux pour cela. Les
idées de ce genre, je les confine dans des vers.»
Durant les deux jours qu'il fut retenu par les vents contraires, il
demeura chez M. Hancock, son banquier, et il passa la plus grande partie
de son tems en société avec les autorités anglaises de l'île. Enfin, le
vent devenant favorable, il se prépara à s'embarquer. «J'allai lui faire
mes adieux, dit le docteur Kennedy, et le trouvai seul et occupé à lire
_Quentin Durward_. Il était, comme de coutume, en assez bonne humeur.»
Peu d'heures après on mit à la voile,--Lord Byron à bord du _mistico_,
et le comte Gamba, avec les chevaux et le lourd bagage, dans un navire
plus grand, nommé _bombarda_. Après avoir touché à Zante pour quelques
arrangemens pécuniaires avec M. Barff, et avoir pris à bord une somme
considérable en espèces, on navigua, le 29 au soir, vers Missolonghi.
Les dernières nouvelles reçues de cette place ayant représenté la flotte
turque comme séjournant encore dans le golfe de Lépante, il n'y avait
pas le plus léger motif pour appréhender la moindre interruption dans la
traversée. D'ailleurs, sachant que l'escadre grecque était maintenant à
l'ancre près de l'entrée du golfe, nos passagers ne doutaient guère
qu'ils ne rencontrassent bientôt un navire ami qui les cherchât ou les
attendît.
«Nous voguâmes ensemble,» dit le comte Gamba, dans une narration
très-pittoresque et très-intéressante, «jusqu'à dix heures du soir. Le
vent était favorable,--le ciel clair, l'air frais sans être froid. Nos
matelots chantaient alternativement des chansons patriotiques, assez
monotones en vérité, mais extrêmement intéressantes pour des personnes
dans notre situation, et nous y prenions part. Nous étions tous, mais
surtout Lord Byron, en excellente humeur. Le _mistico_ filait le plus
vite. Quand les flots nous séparèrent, et que nos voix ne purent plus se
répondre, nous fîmes des signaux en tirant des coups de pistolet et de
carabine. «A demain à Missolonghi,--à demain!» Ainsi nous voguions,
pleins de confiance et de joie. A minuit, nous nous perdîmes de vue.»
En attendant l'autre navire, la voile ayant été plus d'une fois diminuée
dans ce but, le _mistico_ fut sur le point de tomber dans une surprise
qui aurait, en un moment, changé les destinées futures de Lord Byron.
Deux ou trois heures avant le point du jour, en gouvernant sur
Missolonghi, on se trouva sous la poupe d'un grand navire, qu'on prit
d'abord pour un navire grec, mais qui, à portée de pistolet, fut reconnu
pour être une frégate turque. Par bonheur, le _mistico_ fut pris pour un
brûlot grec par les Turcs, qui par conséquent craignirent de faire feu
sur lui, mais qui le hêlèrent à grands cris. Cependant Lord Byron et son
équipage gardèrent le plus profond silence; et les chiens eux-mêmes
(comme je l'ai su du valet de chambre de sa seigneurie), quoiqu'ils
n'eussent cessé d'aboyer durant toute la nuit, ne poussèrent pas un cri
tant qu'on fut à la portée de la frégate turque,--incident non moins
heureux que surprenant, vu que, d'après les informations détaillées que
les Turcs avaient reçues sur le départ de sa seigneurie de Zante,
l'aboiement des chiens eût en ce moment nécessairement trahi Lord Byron.
A la faveur de ce silence et des ténèbres, le _mistico_ put continuer sa
navigation sans être inquiété, et s'abrita parmi les Scrofes, groupe de
rochers à quelques heures de Missolonghi. De là, la lettre suivante,
remarquable, vu la situation de Lord Byron en ce moment, par le ton de
légèreté et d'insouciance qui y règne, fut envoyée au colonel Stanhope.
LETTRE DXXXIV.
A L'HONORABLE COLONEL STANHOPE.
Scrofes (ou quelque autre nom pareil), à bord d'un mistico céphaloniote,
31 décembre 1823.
MON CHER STANHOPE,
«Nous venons d'arriver ici, c'est-à-dire une partie de ma suite et moi,
avec certaines choses, etc., et qu'il vaut mieux peut-être ne pas
spécifier dans une lettre (qui court risque d'être interceptée);--mais
Gamba, mes chevaux, mon nègre, mon maître-d'hôtel, la presse et toutes
les fournitures du comité, plus environ huit mille dollars à moi
appartenans (mais n'y songez pas, il nous en reste davantage,
comprenez-vous?), sont tombées au pouvoir des frégates turques. Mon
équipage et moi, dans une autre embarcation, nous l'avons échappé belle
la nuit dernière, ou plutôt ce matin, nous étant trouvés juste sous leur
poupe, et ayant été hêlés; mais nous ne répondîmes pas, et gagnâmes le
large. Nous sommes ici au soleil, et à la clarté du jour, dans un assez
joli petit port. Mais nos amis les Turcs ne nous enverront-ils pas leurs
chaloupes pour s'emparer de nous (car nous n'avons pas d'armes, sauf
deux carabines et quelques pistolets, et nous ne sommes pas, je présume,
plus de quatre combattans à bord)? c'est une autre question, surtout si
nous restons long-tems ici, l'entrée directe de Missolonghi nous étant
fermée.
«Vous ferez bien de m'envoyer mon ami Georges Drake et un corps de
Souliotes pour nous escorter par terre ou par les canaux, et cela avec
toute la célérité convenable. Gamba et notre bombarde sont emmenés à
Patras, à ce que je suppose, et nous devrions tâcher de les reprendre
aux Turcs; mais où diable la flotte est-elle allée?--la flotte grecque,
veux-je dire, nous laissant nous aventurer sans nous avertir que les
Musulmans étaient en mer.
«Présentez mes respects à Mavrocordato, et dites-lui que je suis ici à
sa disposition. Je ne suis pas ici fort à l'aise; non pas tant pour
moi-même que pour un enfant grec qui est avec moi, car vous savez quel
serait son sort, et je le couperais en morceaux, lui d'abord, puis moi
ensuite, plutôt que de le laisser prendre par ces barbares. Nous sommes
tous bien portans.
N. B.
«La bombarde était à douze milles lorsqu'elle a été prise, du moins à ce
qu'il nous a paru (si toutefois elle est prise, car ce n'est pas
certain), et nous avons eu à échapper à un autre navire qui était juste
entre nous et le port.»
* * * * *
Trouvant que sa position parmi les rochers des Scrofes ne serait pas
tenable en cas d'attaque par des chaloupes armées, il jugea à propos de
se remettre en mer, et, faisant force de voiles, il arriva sans
malencontre à Dragomestri, petit port de mer en Acarnanie: c'est de là
qu'il écrivit les lettres suivantes à deux de ses plus honorables amis
céphaloniens.
LETTRE DXXXV.
A M. MUIR.
Dragomestri, 2 janvier 1824.
MON CHER MUIR,
«Je vous souhaite des recettes nombreuses, et du bonheur par-dessus le
marché. Gamba et la bombarde (il y a du moins de fortes raisons pour le
penser) sont emmenés à Patras par une frégate turque, que nous vîmes
leur donner la chasse au point du jour, le 31 décembre. Nous nous étions
approchés la nuit même jusque sous la poupe, parce que nous ne
reconnûmes qu'à portée de pistolet que ce n'était pas un navire grec; et
nous n'avons échappé que par un miracle dû à l'intervention de tous les
saints (au dire de notre capitaine), et vraiment je suis de son opinion,
car nous n'aurions jamais pu par nous-mêmes nous tirer d'affaire. Les
Turcs firent des signaux avec force lumières; ils illuminèrent le navire
entre les ponts, poussèrent de grands cris;--mais pourquoi ne firent-ils
pas feu? Peut-être ils nous prirent pour un brûlot grec, et craignirent
de nous mettre en flammes:--ils n'avaient point hissé de pavillon au
point du jour ni plus tard.
«Au point du jour mon navire était sur la côte, mais le vent n'était pas
favorable à notre entrée dans le port;--un grand vaisseau, avec le vent
en sa faveur, stationnait entre nous et le golfe, et un autre faisait la
chasse à la bombarde à environ douze milles de distance. Bientôt après,
la bombarde et la frégate parurent voguer vers Patras, et une chaloupe
zantiote nous avertit, par des signaux donnés du rivage, de nous
éloigner. Nous nous éloignâmes vent en poupe, et nous retirâmes dans une
anse, appelée, je crois, Scrofes, où je débarquai Luc[43] et un autre
(comme la vie de Luc courait le plus grand danger), avec un peu d'argent
pour eux, et une lettre pour Stanhope; je les envoyai par terre à
Missolonghi, où ils seraient en sûreté, parce que le lieu où nous étions
pouvait être attaqué d'un moment à l'autre par des chaloupes armées, et
que Gamba avait toutes nos armes, excepté deux carabines, un fusil de
chasse et quelques pistolets.
[Note 43: Jeune Grec qu'il avait emmené de l'île de Céphalonie.
(_Note de Moore_.)]
»En moins d'une heure le vaisseau en croisière approcha, nous nous
remîmes à fuir, et tournant notre poupe à la frégate nous entrâmes avant
la nuit dans le port de Dragomestri, où nous sommes maintenant. Mais où
est la flotte grecque? Je n'en sais rien,--le savez-vous? Je dis à notre
pilote que je penchais à croire que les deux grands navires (il n'y en
avait pas d'autre en vue), étaient Grecs. Mais il répondit: «Ils sont
trop grands,--pourquoi ne montrent-ils pas leurs couleurs.» Et à tort ou
à raison, plusieurs chaloupes que nous rencontrâmes ou dépassâmes, le
confirmèrent dans l'idée qu'avec le vent qui soufflait nous ne pourrions
entrer dans le port sans un long combat; et comme nous avions à bord
beaucoup d'argent, et quelques vies à risquer (surtout celle du jeune
garçon), sans aucun moyen de défense, il fallait laisser faire nos
mariniers.
»J'envoyai hier un autre message à Missolonghi pour demander une
escorte, mais nous n'avons pas encore de réponse. Voilà le cinquième
jour que nous passons (je parle de moi et de l'équipage de ma chaloupe),
sans changer de vêtemens, et à dormir sur le pont en plein air, mais
nous sommes tous en bonne santé et en belle humeur. Il est supposable
que le gouvernement, dans son propre intérêt, nous enverra une escorte,
puisque j'ai 16,000 dollars à bord, en grande partie pour son service.
J'avais (outre mes effets personnels montant à environ 5,000 dollars),
8,000 dollars en espèces, sans compter les fournitures du comité, en
sorte que les Turcs auront fait un bon coup, si la prise est jugée
bonne.
»Je regrette que Gamba ait été pris, etc., mais nous pourrons réparer
les autres pertes; ainsi dites à Hancock de réaliser mes billets le plus
tôt possible, et à Corgialegno de se préparer à convertir en argent le
restant de mon crédit sur la maison Webb. Je resterai ici, sauf le cas
d'un incident extraordinaire, jusqu'à ce que Mavrocordato m'envoie
chercher; puis j'agirai selon les circonstances. Mes respects aux deux
colonels, et mes souvenirs à tous mes amis. Dites à l'_ultima
analise_[44] que son ami Raidi n'a pas paru avec le brick, quoiqu'il eût
bien fait, à mon avis, de nous avertir, à Zante ou de Zante, de ce que
nous avions à craindre.
»Votre très-affectionné,
N. B.
»_P. S._ Excusez mon griffonnage en raison de ma plume et du froid
glacial du matin. J'écris à la hâte, ma barque partant pour Kalamo: Je
ne sais si la saisie de la bombarde (si toutefois elle a été capturée,
car je ne pourrais en jurer, et je n'en juge que sur l'apparence, et sur
le dire de tout le monde), sera une affaire de gouvernement, de
neutralité, etc.,--mais le navire a été arrêté au moins à douze milles
de distance du port, et il avait tous ses papiers en règle, ainsi que
nous, pour la traversée de Zante à Kalamo. Je ne suis point descendu à
terre à Zante, parce que je voulais perdre le moins de tems possible,
mais sir F. S. *** est venu m'inviter, etc., et tout le monde m'a
témoigné autant de bienveillance qu'à Céphalonie même.»
[Note 44: Le comte Delladecima, à qui Byron donne ce nom, parce que
ce gentilhomme avait coutume d'employer très-souvent en conversation la
phrase _in ultima analise_. (_Note de Moore_.)]
LETTRE DXXXVI.
A M.C. HANCOCK.
Dragomestri, 2 janvier 1824.
MON CHER MONSIEUR HANCOCK,
«Rappelez-moi au souvenir du docteur Muir et de tout le monde. J'ai
encore avec moi les 16,000 dollars, le reste était à bord de la
bombarde, qui a été prise, ou qui du moins nous manque, avec toutes les
fournitures du comité, mon ami Gamba, mes chevaux, mon nègre, mon
bulldog, mon maître d'hôtel et mes domestiques, avec tous nos instrumens
de paix et de guerre, plus 8,000 dollars: mais la prise sera-t-elle
légitime ou non? c'est ce que doit décider le gouverneur des Sept-Iles.
J'ai écrit tous les détails au docteur Muir, par la voie de Kalamo. Nous
sommes en bon état; et, malgré le vent et la saison, malgré la chasse
des Turcs, malgré le court sommeil que nous prenons sur le pont de la
chaloupe, etc., etc., nous sommes dans une situation tolérable vu le
pays et les circonstances. Mais je prévois que nous aurons besoin de
tout l'argent que je puis réaliser à Zante et ailleurs. Mr Barff nous a
donné huit mille et quelques dollars; ainsi, il y a encore une balance
en ma faveur. Nous ne sommes pas certains que les vaisseaux qui nous ont
donné la chasse fussent turcs, mais il y a une forte présomption pour le
croire, et point de nouvelles qui contredisent cette idée. A Zante tout
le monde, à commencer par le résident, m'a témoigné la plus grande
bienveillance possible, et surtout votre digne et honnête associé.
»Dites à nos amis de ne pas se décourager:--nous pouvons encore réussir.
J'ai débarqué, je crois, près d'Anatoliko, le jeune garçon et un autre
Grec, qui étaient dans les plus terribles alarmes;--je les ai mis ainsi
en sûreté: quant à moi et aux miens, il fallait que nous gardassions
notre bien.
»J'espère que la captivité de Gamba ne sera que temporaire. Quant à nos
effets et à nos dollars, si nous les avons,--tant mieux; sinon,
patience. Je vous souhaite un heureux nouvel an, ainsi qu'à tous nos
amis,
»Votre, etc.»
Durant ces aventures de lord Byron, le comte Gamba, pris par la frégate
turque, avait été emmené, avec sa précieuse cargaison, à Patras, où le
commandant de la flotte turque s'était établi. Là, après une entrevue
avec le pacha, par qui il fut traité fort poliment durant sa détention,
il eut le bonheur d'obtenir qu'on relâchât son navire et sa cargaison,
et il arriva le 4 janvier à Missolonghi. Mais, à son grand étonnement,
il apprit que lord Byron n'était pas encore arrivé. En effet,--comme si
tous les incidens de cette courte traversée avaient été destinés à
rembrunir les sombres pressentimens que Byron avait déjà conçus,--à son
départ de Dragomestri, un violent coup de vent était survenu; la
chaloupe fut deux fois poussée sur les rochers dans le passage des
Scrofes, et, vu la force du vent et le peu de connaissance que le
capitaine avait de ces bas-fonds, le danger fut considéré comme
très-sérieux par tous les hommes à bord. «La seconde fois que le navire
échoua, dit le comte Gamba, les matelots, perdant entièrement
l'espérance de le sauver, commencèrent à songer à leur propre salut.
Mais Lord Byron leur persuada de rester; par sa fermeté, et à l'aide de
ses connaissances nautiques, il les mit hors de danger, et sauva ainsi
la chaloupe, plusieurs vies, et 25,000 dollars, dont la plus grande
partie en espèces.»
Le vent étant toujours contraire, on jeta l'ancre entre deux des
nombreux îlots dont cette partie de la côte est bordée; et là Lord
Byron, tant pour se rafraîchir que pour se laver, fut porté à commettre
une imprudence qui a très-probablement contribué à produire sa fatale
maladie. S'étant rendu dans une petite barque sur un petit rocher assez
éloigné, il envoya chercher les caleçons de nankin qu'il avait coutume
de mettre en se baignant, et quoique la mer fût houleuse, et la nuit
froide (c'était le 3 janvier), il regagna la chaloupe à la nage. «Je
suis complétement convaincu, dit son valet de chambre en rapportant
cette imprudente prouesse, que la santé de milord en fut ébranlée.
Certainement sa seigneurie n'en fut point malade sur l'heure, mais au
bout de deux ou trois jours elle se plaignit d'une douleur générale dans
les os, qui dura, à un degré plus ou moins fort, jusqu'au moment de sa
mort.»
Lord Byron mit à la voile le lendemain matin avec l'espoir d'arriver à
Missolonghi avant le coucher du soleil, mais il fut encore repoussé par
les vents contraires, n'entra que fort tard dans le port, et ne
descendit à terre que le 5 au matin.
On concevra aisément l'inquiétude qui, durant ce tems, avait tourmenté
tout le monde à Missolonghi, où l'on savait que la flotte turque était
sortie du golfe, et que Lord Byron était en route; elle est vivement
dépeinte dans une lettre écrite, pendant ces momens d'attente, par un
témoin oculaire. «La flotte turque, dit le colonel Stanhope, s'est mise
en mer et bloque en ce moment le port. Plus loin on voit les vaisseaux
grecs, et entre autres celui qu'on a envoyé à lord Byron. Nous ne savons
si sa seigneurie est à bord ou non. Certes, nous sommes dans un jour de
crise.» A la fin de la lettre, il ajoute: «Les domestiques de Lord Byron
viennent d'arriver; il sera lui-même ici demain. S'il n'était pas venu,
nous n'aurions pas eu besoin d'implorer le beau tems; car la flotte et
l'armée sont affamées et inactives. Parry n'a point paru. S'il arrive
aussi demain, toute la ville sera folle de plaisir.»
L'accueil que les Grecs firent à leur noble visiteur fut tel qu'on
pouvait l'inférer de l'ardente sollicitude avec laquelle sa seigneurie
avait été attendue. La population entière de la ville se porta en foule
sur le rivage: les vaisseaux à l'ancre sous la forteresse tirèrent le
canon pour saluer Lord Byron lorsqu'il passa devant eux; toutes les
troupes et toutes les autorités civiles et militaires de la place, avec
le prince Mavrocordato à leur tête, le reçurent à son débarquement, et
l'accompagnèrent au milieu du bruit confus des cris de joie, d'une
musique sauvage, et des décharges d'artillerie, jusqu'à la maison qui
avait été préparée pour lui. «Je ne puis aisément décrire, dit le comte
Gamba, les émotions qu'une telle scène excitait. Je saurais à peine
retenir mes larmes.»