»Mon tems ici n'a pas été entièrement perdu,--vu qu'il était douteux,

comme vous vous en apercevrez par mes premiers documens, que mon arrivée

immédiate en Morée eût été avantageuse. Nous avons enfin mis en

mouvement les députés, et j'ai adressé sur les divisions intestines une

forte remontrance au prince Mavrocordato, laquelle remontrance, à ce que

j'apprends, a été envoyée au prince par le pouvoir législatif. Avec un

emprunt on peut faire beaucoup, ce qui est, en égard à des raisons

particulières, tout ce que je puis dire à ce sujet.

»J'apprends avec regret du colonel Stanhope que le comité a épuisé ses

fonds. Suppose-t-on qu'une brigade pourra se former sans frais? ou que

trois mille livres sterling suffiront? Il est vrai que l'argent fera

plus en Grèce que dans la plupart des autres pays; mais les forces

régulières doivent devenir un objet d'intérêt national, et être payées

sur un fonds national: ni individus, ni comités, du moins avec les

moyens ordinaires de tous ceux qui existent aujourd'hui, ne trouveront

l'expérience praticable.

»Je vous recommande encore une fois mon ami, M. Hamilton Browne, à qui

j'ai moi-même de personnelles obligations pour ses services dans la

cause commune, et j'ai l'honneur d'être,

»Tout à vous sincèrement.»

La remontrance au prince Mavrocordato fut accompagnée d'une autre,

adressée au gouvernement existant; et le colonel Stanhope, qui était sur

le point de se rendre à Napoli et à Argos, fut chargé de l'une et de

l'autre. Le ton sage et noble qui règne dans ces deux lettres sera, sans

l'aide d'un plus long commentaire, apprécié par tous les lecteurs[40].

[Note 40: Les pièces originales sont en italien[A]. (_Note de

Moore_.)]

[Note A: Moore ne donne pas le texte original. (_Note du Trad._)]

LETTRE DXXVI.

AU GOUVERNEMENT GÉNÉRAL DE LA GRÈCE.

Céphalonie, 30 novembre 1823.

«L'affaire de l'emprunt, l'attente si longue et si vainement nourrie de

l'arrivée de la flotte grecque, et le danger auquel Missolonghi est

toujours exposé, voilà les motifs qui m'ont retenu ici, et qui me

retiendront encore tant qu'aucun d'eux ne sera levé. Mais, l'argent une

fois avancé pour la flotte, je partirai pour la Morée, sans savoir

pourtant à quoi ma présence peut être bonne dans l'état actuel des

choses. Nous avons entendu parler de nouvelles dissentions,--même de

l'existence d'une guerre civile. Je désire de tout mon coeur que ces

bruits soient faux ou exagérés: car je ne saurais imaginer un malheur

plus sérieux; et je dois avouer franchement que jusqu'à l'établissement

d'une union et d'un ordre parfait, toute espérance d'emprunt sera vaine.

Toute l'assistance que les Grecs peuvent attendre du dehors,--assistance

qui n'est ni peu considérable ni méprisable,--sera suspendue, ou réduite

à néant; et ce qui est pis, les grandes puissances d'Europe, dont aucune

ne s'est déclarée ennemie de la Grèce, mais qui n'ont pas paru non plus

favoriser le rétablissement de son indépendance, se persuaderont que les

Grecs sont incapables de se gouverner, et se chargeront peut-être de

mettre fin à vos troubles de manière à ruiner vos espérances et celles

de vos amis.

»Permettez-moi d'ajouter, une fois pour toutes,--que je désire le

bien-être de la Grèce, et rien autre chose; que je ferai tout mon

possible pour atteindre ce but: mais je ne consens point, et ne

consentirai jamais à laisser tromper le public anglais, ou même les

particuliers anglais, sur l'état réel des affaires grecques. Le reste,

messieurs, dépend de vous. Vous avez combattu glorieusement:--agissez

honorablement envers vos concitoyens et envers le monde. Alors on ne

dira plus, comme on l'a répété depuis deux mille ans avec les historiens

romains, que Philopémen fut le dernier des Grecs. Ne souffrez pas que la

calomnie (j'avoue d'ailleurs qu'il est difficile de se garder d'elle

dans une lutte si ardue) compare le patriote grec, qui se repose de ses

travaux, au pacha turc, que ses victoires ont exterminé.

»Tels sont les sentimens que je vous prie d'accueillir comme une preuve

sincère de mon attachement à vos réels intérêts, et veuillez croire que

je suis et serai toujours,

»Votre, etc.»

LETTRE DXXVII.

AU PRINCE MAVROCORDATO.

Céphalonie, 2 décembre 1823.

PRINCE,

«La présente vous sera remise par le colonel Stanhope, fils du

major-général comte d'Harrington, etc., etc. Il est venu de Londres en

cinquante jours, après avoir visité tous les comités de l'Allemagne. Il

est chargé par notre comité d'agir de concert avec moi pour la

délivrance de la Grèce. Je pense que son nom et sa mission seront une

suffisante recommandation, sans celle d'un étranger, qui, à la vérité,

respecte et admire, avec toute l'Europe, les talens et surtout la

probité du prince Mavrocordato.

»Je suis très-peiné d'apprendre que les dissentions de la Grèce

continuent toujours, à une époque où elle pourrait triompher de tous les

obstacles, comme elle a déjà triomphé de quelques-uns. La Grèce est, à

présent, placée entre trois partis, savoir: reconquérir sa liberté,

tomber dans la dépendance des souverains d'Europe, ou redevenir province

turque. Elle n'a que le choix de ces trois alternatives. La guerre

civile est un chemin qui mène aux deux derniers résultats. La Grèce

envie-t-elle le sort de la Valachie et de la Crimée? Elle peut en jouir

demain. Le sort de l'Italie? Après-demain. Veut-elle devenir vraiment

Grèce libre et indépendante? Il faut qu'elle se décide aujourd'hui, ou

elle n'en retrouvera pas l'occasion.

»Je suis, avec le plus profond respect, de votre altesse, le

très-obéissant serviteur,

N. B.

»_P. S._ Votre altesse aura su que j'ai cherché à remplir les souhaits

du gouvernement grec, autant qu'il a été en mon pouvoir; mais je

désirerais que la flotte si long-tems et si vainement attendue fût

arrivée, ou du moins fût en route, et surtout que votre altesse

s'approchât de ces régions, soit à bord de la flotte avec une mission

publique, soit de toute autre façon.»

LETTRE DXXVIII.

A M. BOWRING.

7 décembre 1823.

«Je confirme la lettre ci-jointe[41]. C'est certainement mon opinion que

M. Millingen a droit au même salaire que M. Tindall, et son service est

probablement plus pénible.

[Note 41: Il est question d'une lettre de M. Millingen, qui allait,

en qualité de médecin, joindre les Souliotes près de Patras, et

demandait au comité une augmentation de paie. Cette lettre était jointe

à celle de Byron. (_Note de Moore_.)]

»Je vous ai écrit (ainsi qu'à M. Hobhouse, qui a dû vous faire lire mes

lettres) par diverses occasions. La plupart du tems, j'ai chargé de mes

communications de simples particuliers: j'en ai aussi chargé les

députés, et M. Hamilton Browne.

»Le succès des Grecs a été considérable:--Corinthe prise, Missolonghi

presque sauvée, et des vaisseaux pris aux Turcs dans l'Archipel. Mais,

d'après les derniers rapports, non-seulement la dissention, mais la

guerre civile[42] règne en Morée: nous ne savons pas jusqu'à quel point,

mais nous espérons que ce ne sera rien.

»Pendant six semaines j'ai attendu la flotte, qui n'est pas arrivée,

quoique j'aie, à la demande du gouvernement grec, avancé de mon

argent,--c'est-à-dire préparé, et eu en mains, deux cent mille piastres

(déduction faite de la commission et du courtage des banquiers) pour

servir ses projets. Les Souliotes, maintenant en Acarnanie, désirent

vivement que je les prenne sous mon commandement, et que j'aille avec

eux rétablir l'ordre en Morée, ce qui, sans une armée, semble

impraticable; et en vérité, quoique je répugne (comme mes lettres vous

l'auront montré) à prendre une telle mesure, il ne paraît pas qu'il y

ait de remède plus doux. Mais je ne ferai rien précipitamment; je ne

suis resté si long-tems ici que dans l'espérance de voir les partis se

réconcilier, et j'ai fait tout mon possible dans ce but. Si j'étais

arrivé plus tôt en Morée, on m'aurait forcé d'entrer dans un parti ou

dans un autre, et je suis à présent dans le même doute; mais nous ferons

de notre mieux.

»Votre, etc.»

[Note 42: Les corps législatif et exécutif ayant été quelque tems en

querelle, le dernier avait eu enfin recours à la violence, et quelques

escarmouches avaient déjà eu lieu entre les factions.]

LETTRE DXXIX.

A M. BOWRING.

10 octobre 1823.

«Le colonel Napier vous présentera cette lettre. Il serait superflu de

parler de son caractère militaire; quant à son caractère personnel, je

puis dire, d'après ma propre expérience et d'après l'opinion publique,

que le colonel n'est pas moins excellent sous ce rapport que sous le

rapport militaire; bref, on ne trouverait pas facilement un meilleur ou

un plus brave homme. C'est notre homme pour conduire une armée

régulière, ou pour organiser une armée nationale en Grèce. Demandez

l'armée,--demandez-en une quelle qu'elle soit. Le colonel Napier est en

outre un ami particulier du prince Mavrocordato, du colonel Stanhope, et

le mien, et il s'accorde si bien avec nous trois que nous irions

parfaitement ensemble,--point aussi indispensable que rare, surtout en

Grèce à présent.

»Pour l'organisation convenable d'une force régulière, il sera

nécessaire que les prêteurs mettent à part au moins 50,000 livres

sterling dans ce but,--peut-être plus;--mais par-là ils garantiront

leurs capitaux, «et rendront leur assurance double.» Ils pourront nommer

des commissaires pour surveiller l'emploi de cette partie des fonds,--et

je recommande une précaution semblable pour le tout.

»J'espère que les députés sont arrivés, ainsi que quelques-unes de mes

diverses dépêches pour le comité (principalement adressées à M.

Hobhouse). Le colonel Napier vous dira la dernière intervention des

dieux en faveur des Grecs,--qui semblent n'avoir d'autre ennemi à

craindre dans le ciel et sur la terre que leur tendance aux discordes

intestines. Mais celles-ci, il faut l'espérer, seront apaisées; alors

nous pourrons prendre l'offensive, au lieu d'être réduits à cette petite

guerre qui se passe à défendre les mêmes forteresses chaque année, à

prendre quelques vaisseaux, à affamer un château, et à faire plus de

fracas là-dessus qu'Alexandre dans le vin, ou Bonaparte dans un

bulletin. Nos amis ont fait quelque chose dans le genre des

Spartiates,--(quoiqu'il y en ait dix fois moins qu'on n'en dit),--mais

ils n'ont pas encore hérité de leur style.

»Croyez-moi votre, etc.»

LETTRE DXXX.

A M. BOWRING.

13 octobre 1823.

«Depuis que je vous ai écrit la lettre du 10 courant, l'escadre si

long-tems désirée est arrivée dans les eaux de Missolonghi et a

intercepté deux corvettes turques,--autant de navires de

transport;--tout a été tué ou pris sur les quatre vaisseaux, sauf

quelques hommes qui ont pu se réfugier à terre dans l'île d'Ithaque. Les

Grecs avaient quatorze voiles, les Turcs quatre;--mais n'importe,

l'avantage, la victoire jettera de la poudre aux yeux, et sera

d'ailleurs de quelque avantage. J'attends à chaque moment avis du prince

Mavrocordato, qui est à bord, et a (je crois) des dépêches du pouvoir

législatif pour moi; en conséquence desquelles, après avoir payé

l'escadre (dont j'ai préparé et prépare encore le paiement), je le

rejoindrai probablement à bord ou à terre.

....................................................

»Le bagage mathématique, médical et musical du comité est arrivé en bon

état, déduction faite de quelques dommages causés par

l'humidité.......... Tout est excellent; mais tant que nous n'aurons ni

ingénieur ni trompette (nous avons déjà des chirurgiens), ce sont de

vraies «perles pour les cochons», comme les Grecs sont tout-à-fait

ignorans en mathématiques, et n'ont pas d'oreille pour notre musique.

...................................................

»Croyez-moi, mon cher monsieur, etc.

»_P. S._--Pour affaires particulières.--J'ai écrit à notre ami Douglas

Kinnaird, parce que je veux qu'il m'envoie tous les crédits dont je puis

disposer;--j'ai, à ce qu'il me dit, le revenu d'un an, et la vente d'un

fief par-devant moi;--car, jusqu'à ce que les Grecs aient fait leur

emprunt, il est probable que je serai leur

payeur-général,--c'est-à-dire, jusqu'à concurrence de la somme pour

laquelle je suis bon. Je vous prie de répéter cela de vive voix à

Douglas, et de lui dire que je dois dans l'intérim tirer d'une manière

formidable sur la maison Ransom. A dire le vrai, je ne regrette pas

l'argent; les gaillards se sont mis de nouveau à se battre,--et je les

aimerai encore davantage s'ils continuent. Mais ils ont eu ou auront en

un seul coup environ quatre mille livres sterling de mon argent (outre

maintes charités particulières pour veuves, orphelins, réfugiés et

malheureux de toute espèce): et il est à croire qu'il en faudra encore

au moins autant. Mais comment puis-je refuser s'ils se battent?--et

surtout si je suis en leur compagnie? Je vous prie donc d'avertir mon

digne et fidèle banquier, l'honorable Douglas Kinnaird, qu'il prépare

tout mon argent, y compris le prix du fief Rochdale et mon revenu de

l'an prochain, 1824, pour répondre à tous mes billets à ordre ou

lettres-de-change pour la bonne cause, en bonne et légitime monnaie de

Grande-Bretagne, etc, etc. Puissiez-vous vivre mille ans! ce qui est 999

fois de plus que la constitution des cortès espagnoles.»

LETTRE DXXXI.

A L'HONORABLE M. DOUGLAS KINNAIRD.

Céphalonie, 23 décembre 1823.

«J'épargnerai ma bourse et ma personne autant que vous me le

recommandez, mais vous savez qu'il est bien d'être prêt à sacrifier

l'une ou l'autre, en cas de besoin.

»Je présume qu'un arrangement a été conclu avec M. Murray pour _Werner_.

Bien que le droit d'auteur ne doive guère aller au-delà de deux ou trois

cents livres sterling, je vous dirai ce qu'on peut faire avec cette

somme. Pour trois cents livres sterling je pourrai entretenir en Grèce,

à une paie plus haute que la haute paie du gouvernement provisoire, y

compris les rations, une centaine d'hommes armés pendant trois mois.

Vous en jugerez quand vous saurez que les quatre mille livres sterling

avancées par moi aux Grecs mettront une flotte et une armée en mouvement

pendant plusieurs mois.

»Un vaisseau grec, détaché de l'escadre, est arrivé pour me transporter

à Missolonghi, où Mavrocordato est maintenant, et a pris le

commandement. Je vais donc m'embarquer sur-le-champ. Mais adressez

toujours vos lettres à Céphalonie, par MM. Welch et Barry de Gênes,

comme de coutume; et amassez tous les fonds et tout le crédit que je

puis avoir, pour faire face aux frais d'établissement de la guerre.

»J'ai travaillé à réconcilier les partis, et il y a maintenant quelque

espoir de réussir. Les affaires publiques vont bien. Les Turcs se sont

retirés de l'Acarnanie sans bataille, après quelques tentatives inutiles

contre Anatoliko. Corinthe est prise, et les Grecs ont gagné une

bataille dans l'Archipel. L'escadre d'ici a pris aussi une corvette

turque, avec quelque argent et toute la cargaison. Bref, si l'on peut

obtenir un emprunt, je pense que les choses prendront et conserveront un

aspect favorable pour l'indépendance grecque.

»En attendant, je suis payeur-général; il est fort heureux que vu la

nature de la guerre et du pays, les ressources d'un seul individu

puissent rendre des services partiels et temporaires.

»Le colonel Stanhope est à Missolonghi. Les Souliotes, qui sont mes

amis, semblent désirer de m'avoir avec eux, et Mavrocordato a le même

désir. Si je puis réussir à réconcilier les deux partis (et j'ai remué

ciel et terre pour cela), ce sera quelque chose; sinon, nous

traverserons la Morée avec les Grecs occidentaux--qui sont les plus

braves et à présent les plus forts, ayant fait battre en retraite les

Turcs,--et nous essaierons l'effet d'un petit avertissement _physique_,

si l'on persiste à se refuser à la persuasion _morale_.

»Je vous recommande encore une fois de renforcer mon coffre-fort et mon

crédit par toutes les sources et ressources légitimes jusqu'au degré

praticable,--car, après tout, il vaut mieux jouer son argent pour les

nations qu'au club d'Almack ou à Newmarket,--et je vous prie de m'écrire

aussi souvent que vous pourrez.

»Je suis toujours, etc.»

* * * * *

L'escadre si long-tems attendue ayant enfin paru dans les eaux de

Missolonghi, et Mavrocordato, de tous les chefs de l'insurrection le

seul digne du nom d'homme-d'état, ayant été envoyé, avec de pleins

pouvoirs, pour organiser la Grèce occidentale, le moment convenable pour

la présence de Lord Byron sur le théâtre de l'action sembla être arrivé.

L'impatience avec laquelle il était attendu à Missolonghi était extrême,

et l'on peut en juger par le langage pressant des lettres qu'on lui

écrivait pour hâter son arrivée. «Je n'ai pas besoin de vous dire,

milord, dit Mavrocordato, combien je soupire après votre présence,

jusqu'à quel point tout le monde la désire, et quelle direction prospère

elle donnera à toutes nos affaires.» Le colonel Stanhope, avec de non

moins vives instances, lui écrit de Missolonghi. «Le vaisseau grec

envoyé pour votre seigneurie est de retour; on comptait sur votre

arrivée, et le désappointement a été fort grand, en vérité. Le prince

est dans l'anxiété, l'amiral a un air sombre, et les marins murmurent à

haute voix.» Il ajoute à la fin de la lettre: «Je me suis promené ce

soir dans les rues, et le peuple me demandait Lord Byron!!!» Dans une

lettre de la même date au comité de Londres, le colonel Stanhope dit:

«Tous soupirent après l'arrivée de Lord Byron, comme on soupirerait

après la venue d'un Messie.»

Ce vif désir doit, sans aucun doute, être attribué en grande partie aux

voeux impatiens des Grecs pour le prêt que Byron leur avait promis, et

sur lequel ils comptaient pour le paiement de la flotte. «Le prince

Mavrocordato et l'amiral (dit le même correspondant) sont dans un état

de perplexité extrême; ils comptaient, à ce qu'il paraît, sur votre prêt

pour le paiement de la flotte: ce prêt manquant, les marins veulent

partir sur-le-champ. Ce serait une circonstance fatale, parce qu'elle

placerait Missolonghi dans un état de blocus, et empêcherait les troupes

grecques d'agir contre les forteresses de Nepacto et de Patras.»

Cependant Lord Byron se préparait activement au départ, dont le dernier

retard avait été dû, en grande partie, à cette répugnance pour tout

changement de place qui s'était depuis peu emparée de lui, et que ni

l'amour, comme nous avons vu, ni l'ambition ne pouvaient entièrement

vaincre. De plus, quelques-uns de ses amis, à Argostoli, s'étaient

efforcés de le dissuader de fixer sa résidence dans un endroit aussi

malsain que Missolonghi; et M. Muir, très-habile officier de santé, dont

les talens lui inspiraient la plus grande confiance, insista

très-vivement pour prévenir une démarche si imprudente. Mais Lord Byron

avait l'esprit monté,--la proximité de ce port le tentait:--après avoir

loué, pour lui et sa suite, un navire léger et bon voilier, nommé un

_mistico_, avec une barque pour une partie de son bagage, et un plus

grand navire pour le reste, pour les chevaux, etc, il fut, le 26

décembre, prêt à mettre à la voile. Mais le vent étant contraire, il fut

retenu deux jours de plus, et dans cet intervalle il écrivit les lettres

suivantes.

LETTRE DXXXII.

A M. BOWRING.

26 décembre 1823.

«Je n'ai besoin d'ajouter que peu de choses à la lettre ci-incluse, qui

est arrivée aujourd'hui, sinon que je m'embarque demain pour

Missolonghi. Les opérations projetées sont détaillées dans les documens

annexés. Je n'ai qu'une demande à faire: c'est que le comité use de tous

ses moyens d'influence et de crédit pour servir l'accomplissement de nos

vues.

»J'ai aussi à vous demander personnellement de ma part de presser mon

ami et homme d'affaires, Douglas Kinnaird (de qui je n'ai pas reçu de

nouvelles depuis près de quatre mois) de me procurer toutes les

ressources dont je puis disposer pour l'année prochaine, puisque ce

n'est pas le moment de ménager sa bourse ni peut-être sa personne. J'ai

avancé, et j'avance tout ce que j'ai en main, mais je demanderai tout ce

qui pourra être amassé;--et (si Douglas a terminé la vente de Rochdale,

le prix de cette vente et mon revenu entier de l'année prochaine devront

former une bonne et ronde somme)--comme vous pouvez voir que les caisses

des Grecs ne seront pas bien fournies (à moins qu'ils n'obtiennent

l'emprunt), il est d'autant plus nécessaire que leurs amis qui ont de

l'argent le risquent.

»Les envois du comité sont, en partie, utiles, et tous excellens dans

leur genre; mais à peine utilisables, dans l'état présent de la Grèce.

Par exemple, les instrumens de mathématiques sont jetés au diable:--nous

devons conquérir d'abord, puis lever des plans. L'utilité des trompettes

peut aussi être révoquée en doute, à moins que Constantinople ne soit

comme Jéricho.

»Nous ferons ici de notre mieux,--et je vous prie de stimuler là-bas vos

coeurs anglais à un effort plus général. Pour ma part, je tiendrai ferme,

tant qu'il restera une planche où l'on puisse se cramponner

honorablement. Si j'abandonne la partie, ce sera la faute des Grecs, et

non pas de la sainte-alliance ou des Musulmans plus saints

encore;--mais livrons-nous à une meilleure espérance.

»Tout à vous à jamais,

N. B.

»_P. S._--Je suis heureux de dire que le colonel Leicester Stanhope et

moi agissons d'un commun et parfait accord;--il est propre à rendre de

grands services à la cause grecque et au comité, et il est tant sous le

rapport public que sous le rapport personnel une acquisition de haut

prix pour nous. Il est arrivé (comme tous ceux qui n'avaient pas encore

vu le pays) avec de hautes et transcendantes idées puisées dans la

sixième classe d'Harrow ou d'Eton, etc.; mais le colonel Napier et moi

nous l'avons mis à la raison là-dessus, ce qui est absolument nécessaire

pour prévenir le dégoût et peut-être le retour. Mais maintenant nous

pouvons mettre l'épaule à la roue, sans nous fâcher contre la boue qui

pourra quelquefois en entraver le cours.

»Je puis vous assurer que le colonel Napier et moi sommes aussi résolus

pour la cause grecque que quelque étudiant allemand que ce soit; mais en

hommes qui ont vu le pays, et la vie humaine, là et ailleurs, nous

pouvons nous permettre de voir l'affaire sous ses véritables couleurs,

avec ses défauts comme avec ses beautés,--d'autant plus que le succès

fera disparaître les premiers graduellement.

N. B.

»_P. S._ Vous communiquerez au comité tout ce qu'il vous plaira de cette

lettre; le reste peut être entre nous.»

LETTRE DXXXIII.

A M. MOORE.

Céphalonie, 27 décembre 1823.

«J'ai reçu une lettre de vous il y a quelque tems. J'ai été trop occupé

dans ces derniers tems pour vous écrire autant que je l'eusse souhaité,

et même aujourd'hui je vous écris à la hâte.

»Je m'embarque dans vingt-quatre heures pour Missolonghi où je vais

joindre Mavrocordato. L'état des partis (mais ce serait une trop longue

histoire) m'a retenu ici jusqu'à présent; mais maintenant que

Mavrocordato (leur Washington, ou leur Kosciusko) est employé de

nouveau, je puis agir en sûreté de conscience. Je porte de l'argent pour

payer l'escadre, etc., et j'ai de l'influence sur les Souliotes,

supposés suffisans pour tenir en paix quelques-uns des dissidens;--car

il y a une quantité de différends; mais ce n'est rien.

»On suppose que nous attaquerons Patras, ou les forteresses du détroit;

et il paraît, d'après la plupart des rapports, que les Grecs,--ou du

moins les Souliotes qui sont liés avec moi par «le pain et le sel»,

attendent que je marche avec eux;--ainsi soit-il! Si quelque chose comme

la fièvre, la fatigue, la famine, etc., enlève au milieu de la carrière

des ans votre confrère en chansons,--comme Garcilasso de la Véga,

Kleist, Korner, Kutoffski (rossignol russe,--voyez _l'Anthologie de

Bowring_), ou Thersandre,--ou--ou quelque autre,--je vous prie de

m'accorder un souvenir au milieu «des sourires et du vin.»

»J'ai l'espérance que la cause triomphera; mais, triomphe ou non,

toujours est-il que «l'honneur doit être observé comme la diète lactée.»

Je compte suivre l'une et l'autre partie du précepte.

»Pour toujours, etc.»

* * * * *

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 13 Comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 8 / 23 段