comme vous vous en apercevrez par mes premiers documens, que mon arrivée
immédiate en Morée eût été avantageuse. Nous avons enfin mis en
mouvement les députés, et j'ai adressé sur les divisions intestines une
forte remontrance au prince Mavrocordato, laquelle remontrance, à ce que
j'apprends, a été envoyée au prince par le pouvoir législatif. Avec un
emprunt on peut faire beaucoup, ce qui est, en égard à des raisons
particulières, tout ce que je puis dire à ce sujet.
»J'apprends avec regret du colonel Stanhope que le comité a épuisé ses
fonds. Suppose-t-on qu'une brigade pourra se former sans frais? ou que
trois mille livres sterling suffiront? Il est vrai que l'argent fera
plus en Grèce que dans la plupart des autres pays; mais les forces
régulières doivent devenir un objet d'intérêt national, et être payées
sur un fonds national: ni individus, ni comités, du moins avec les
moyens ordinaires de tous ceux qui existent aujourd'hui, ne trouveront
l'expérience praticable.
»Je vous recommande encore une fois mon ami, M. Hamilton Browne, à qui
j'ai moi-même de personnelles obligations pour ses services dans la
cause commune, et j'ai l'honneur d'être,
»Tout à vous sincèrement.»
La remontrance au prince Mavrocordato fut accompagnée d'une autre,
adressée au gouvernement existant; et le colonel Stanhope, qui était sur
le point de se rendre à Napoli et à Argos, fut chargé de l'une et de
l'autre. Le ton sage et noble qui règne dans ces deux lettres sera, sans
l'aide d'un plus long commentaire, apprécié par tous les lecteurs[40].
[Note 40: Les pièces originales sont en italien[A]. (_Note de
Moore_.)]
[Note A: Moore ne donne pas le texte original. (_Note du Trad._)]
LETTRE DXXVI.
AU GOUVERNEMENT GÉNÉRAL DE LA GRÈCE.
Céphalonie, 30 novembre 1823.
«L'affaire de l'emprunt, l'attente si longue et si vainement nourrie de
l'arrivée de la flotte grecque, et le danger auquel Missolonghi est
toujours exposé, voilà les motifs qui m'ont retenu ici, et qui me
retiendront encore tant qu'aucun d'eux ne sera levé. Mais, l'argent une
fois avancé pour la flotte, je partirai pour la Morée, sans savoir
pourtant à quoi ma présence peut être bonne dans l'état actuel des
choses. Nous avons entendu parler de nouvelles dissentions,--même de
l'existence d'une guerre civile. Je désire de tout mon coeur que ces
bruits soient faux ou exagérés: car je ne saurais imaginer un malheur
plus sérieux; et je dois avouer franchement que jusqu'à l'établissement
d'une union et d'un ordre parfait, toute espérance d'emprunt sera vaine.
Toute l'assistance que les Grecs peuvent attendre du dehors,--assistance
qui n'est ni peu considérable ni méprisable,--sera suspendue, ou réduite
à néant; et ce qui est pis, les grandes puissances d'Europe, dont aucune
ne s'est déclarée ennemie de la Grèce, mais qui n'ont pas paru non plus
favoriser le rétablissement de son indépendance, se persuaderont que les
Grecs sont incapables de se gouverner, et se chargeront peut-être de
mettre fin à vos troubles de manière à ruiner vos espérances et celles
de vos amis.
»Permettez-moi d'ajouter, une fois pour toutes,--que je désire le
bien-être de la Grèce, et rien autre chose; que je ferai tout mon
possible pour atteindre ce but: mais je ne consens point, et ne
consentirai jamais à laisser tromper le public anglais, ou même les
particuliers anglais, sur l'état réel des affaires grecques. Le reste,
messieurs, dépend de vous. Vous avez combattu glorieusement:--agissez
honorablement envers vos concitoyens et envers le monde. Alors on ne
dira plus, comme on l'a répété depuis deux mille ans avec les historiens
romains, que Philopémen fut le dernier des Grecs. Ne souffrez pas que la
calomnie (j'avoue d'ailleurs qu'il est difficile de se garder d'elle
dans une lutte si ardue) compare le patriote grec, qui se repose de ses
travaux, au pacha turc, que ses victoires ont exterminé.
»Tels sont les sentimens que je vous prie d'accueillir comme une preuve
sincère de mon attachement à vos réels intérêts, et veuillez croire que
je suis et serai toujours,
»Votre, etc.»
LETTRE DXXVII.
AU PRINCE MAVROCORDATO.
Céphalonie, 2 décembre 1823.
PRINCE,
«La présente vous sera remise par le colonel Stanhope, fils du
major-général comte d'Harrington, etc., etc. Il est venu de Londres en
cinquante jours, après avoir visité tous les comités de l'Allemagne. Il
est chargé par notre comité d'agir de concert avec moi pour la
délivrance de la Grèce. Je pense que son nom et sa mission seront une
suffisante recommandation, sans celle d'un étranger, qui, à la vérité,
respecte et admire, avec toute l'Europe, les talens et surtout la
probité du prince Mavrocordato.
»Je suis très-peiné d'apprendre que les dissentions de la Grèce
continuent toujours, à une époque où elle pourrait triompher de tous les
obstacles, comme elle a déjà triomphé de quelques-uns. La Grèce est, à
présent, placée entre trois partis, savoir: reconquérir sa liberté,
tomber dans la dépendance des souverains d'Europe, ou redevenir province
turque. Elle n'a que le choix de ces trois alternatives. La guerre
civile est un chemin qui mène aux deux derniers résultats. La Grèce
envie-t-elle le sort de la Valachie et de la Crimée? Elle peut en jouir
demain. Le sort de l'Italie? Après-demain. Veut-elle devenir vraiment
Grèce libre et indépendante? Il faut qu'elle se décide aujourd'hui, ou
elle n'en retrouvera pas l'occasion.
»Je suis, avec le plus profond respect, de votre altesse, le
très-obéissant serviteur,
N. B.
»_P. S._ Votre altesse aura su que j'ai cherché à remplir les souhaits
du gouvernement grec, autant qu'il a été en mon pouvoir; mais je
désirerais que la flotte si long-tems et si vainement attendue fût
arrivée, ou du moins fût en route, et surtout que votre altesse
s'approchât de ces régions, soit à bord de la flotte avec une mission
publique, soit de toute autre façon.»
LETTRE DXXVIII.
A M. BOWRING.
7 décembre 1823.
«Je confirme la lettre ci-jointe[41]. C'est certainement mon opinion que
M. Millingen a droit au même salaire que M. Tindall, et son service est
probablement plus pénible.
[Note 41: Il est question d'une lettre de M. Millingen, qui allait,
en qualité de médecin, joindre les Souliotes près de Patras, et
demandait au comité une augmentation de paie. Cette lettre était jointe
à celle de Byron. (_Note de Moore_.)]
»Je vous ai écrit (ainsi qu'à M. Hobhouse, qui a dû vous faire lire mes
lettres) par diverses occasions. La plupart du tems, j'ai chargé de mes
communications de simples particuliers: j'en ai aussi chargé les
députés, et M. Hamilton Browne.
»Le succès des Grecs a été considérable:--Corinthe prise, Missolonghi
presque sauvée, et des vaisseaux pris aux Turcs dans l'Archipel. Mais,
d'après les derniers rapports, non-seulement la dissention, mais la
guerre civile[42] règne en Morée: nous ne savons pas jusqu'à quel point,
mais nous espérons que ce ne sera rien.
»Pendant six semaines j'ai attendu la flotte, qui n'est pas arrivée,
quoique j'aie, à la demande du gouvernement grec, avancé de mon
argent,--c'est-à-dire préparé, et eu en mains, deux cent mille piastres
(déduction faite de la commission et du courtage des banquiers) pour
servir ses projets. Les Souliotes, maintenant en Acarnanie, désirent
vivement que je les prenne sous mon commandement, et que j'aille avec
eux rétablir l'ordre en Morée, ce qui, sans une armée, semble
impraticable; et en vérité, quoique je répugne (comme mes lettres vous
l'auront montré) à prendre une telle mesure, il ne paraît pas qu'il y
ait de remède plus doux. Mais je ne ferai rien précipitamment; je ne
suis resté si long-tems ici que dans l'espérance de voir les partis se
réconcilier, et j'ai fait tout mon possible dans ce but. Si j'étais
arrivé plus tôt en Morée, on m'aurait forcé d'entrer dans un parti ou
dans un autre, et je suis à présent dans le même doute; mais nous ferons
de notre mieux.
»Votre, etc.»
[Note 42: Les corps législatif et exécutif ayant été quelque tems en
querelle, le dernier avait eu enfin recours à la violence, et quelques
escarmouches avaient déjà eu lieu entre les factions.]
LETTRE DXXIX.
A M. BOWRING.
10 octobre 1823.
«Le colonel Napier vous présentera cette lettre. Il serait superflu de
parler de son caractère militaire; quant à son caractère personnel, je
puis dire, d'après ma propre expérience et d'après l'opinion publique,
que le colonel n'est pas moins excellent sous ce rapport que sous le
rapport militaire; bref, on ne trouverait pas facilement un meilleur ou
un plus brave homme. C'est notre homme pour conduire une armée
régulière, ou pour organiser une armée nationale en Grèce. Demandez
l'armée,--demandez-en une quelle qu'elle soit. Le colonel Napier est en
outre un ami particulier du prince Mavrocordato, du colonel Stanhope, et
le mien, et il s'accorde si bien avec nous trois que nous irions
parfaitement ensemble,--point aussi indispensable que rare, surtout en
Grèce à présent.
»Pour l'organisation convenable d'une force régulière, il sera
nécessaire que les prêteurs mettent à part au moins 50,000 livres
sterling dans ce but,--peut-être plus;--mais par-là ils garantiront
leurs capitaux, «et rendront leur assurance double.» Ils pourront nommer
des commissaires pour surveiller l'emploi de cette partie des fonds,--et
je recommande une précaution semblable pour le tout.
»J'espère que les députés sont arrivés, ainsi que quelques-unes de mes
diverses dépêches pour le comité (principalement adressées à M.
Hobhouse). Le colonel Napier vous dira la dernière intervention des
dieux en faveur des Grecs,--qui semblent n'avoir d'autre ennemi à
craindre dans le ciel et sur la terre que leur tendance aux discordes
intestines. Mais celles-ci, il faut l'espérer, seront apaisées; alors
nous pourrons prendre l'offensive, au lieu d'être réduits à cette petite
guerre qui se passe à défendre les mêmes forteresses chaque année, à
prendre quelques vaisseaux, à affamer un château, et à faire plus de
fracas là-dessus qu'Alexandre dans le vin, ou Bonaparte dans un
bulletin. Nos amis ont fait quelque chose dans le genre des
Spartiates,--(quoiqu'il y en ait dix fois moins qu'on n'en dit),--mais
ils n'ont pas encore hérité de leur style.
»Croyez-moi votre, etc.»
LETTRE DXXX.
A M. BOWRING.
13 octobre 1823.
«Depuis que je vous ai écrit la lettre du 10 courant, l'escadre si
long-tems désirée est arrivée dans les eaux de Missolonghi et a
intercepté deux corvettes turques,--autant de navires de
transport;--tout a été tué ou pris sur les quatre vaisseaux, sauf
quelques hommes qui ont pu se réfugier à terre dans l'île d'Ithaque. Les
Grecs avaient quatorze voiles, les Turcs quatre;--mais n'importe,
l'avantage, la victoire jettera de la poudre aux yeux, et sera
d'ailleurs de quelque avantage. J'attends à chaque moment avis du prince
Mavrocordato, qui est à bord, et a (je crois) des dépêches du pouvoir
législatif pour moi; en conséquence desquelles, après avoir payé
l'escadre (dont j'ai préparé et prépare encore le paiement), je le
rejoindrai probablement à bord ou à terre.
....................................................
»Le bagage mathématique, médical et musical du comité est arrivé en bon
état, déduction faite de quelques dommages causés par
l'humidité.......... Tout est excellent; mais tant que nous n'aurons ni
ingénieur ni trompette (nous avons déjà des chirurgiens), ce sont de
vraies «perles pour les cochons», comme les Grecs sont tout-à-fait
ignorans en mathématiques, et n'ont pas d'oreille pour notre musique.
...................................................
»Croyez-moi, mon cher monsieur, etc.
»_P. S._--Pour affaires particulières.--J'ai écrit à notre ami Douglas
Kinnaird, parce que je veux qu'il m'envoie tous les crédits dont je puis
disposer;--j'ai, à ce qu'il me dit, le revenu d'un an, et la vente d'un
fief par-devant moi;--car, jusqu'à ce que les Grecs aient fait leur
emprunt, il est probable que je serai leur
payeur-général,--c'est-à-dire, jusqu'à concurrence de la somme pour
laquelle je suis bon. Je vous prie de répéter cela de vive voix à
Douglas, et de lui dire que je dois dans l'intérim tirer d'une manière
formidable sur la maison Ransom. A dire le vrai, je ne regrette pas
l'argent; les gaillards se sont mis de nouveau à se battre,--et je les
aimerai encore davantage s'ils continuent. Mais ils ont eu ou auront en
un seul coup environ quatre mille livres sterling de mon argent (outre
maintes charités particulières pour veuves, orphelins, réfugiés et
malheureux de toute espèce): et il est à croire qu'il en faudra encore
au moins autant. Mais comment puis-je refuser s'ils se battent?--et
surtout si je suis en leur compagnie? Je vous prie donc d'avertir mon
digne et fidèle banquier, l'honorable Douglas Kinnaird, qu'il prépare
tout mon argent, y compris le prix du fief Rochdale et mon revenu de
l'an prochain, 1824, pour répondre à tous mes billets à ordre ou
lettres-de-change pour la bonne cause, en bonne et légitime monnaie de
Grande-Bretagne, etc, etc. Puissiez-vous vivre mille ans! ce qui est 999
fois de plus que la constitution des cortès espagnoles.»
LETTRE DXXXI.
A L'HONORABLE M. DOUGLAS KINNAIRD.
Céphalonie, 23 décembre 1823.
«J'épargnerai ma bourse et ma personne autant que vous me le
recommandez, mais vous savez qu'il est bien d'être prêt à sacrifier
l'une ou l'autre, en cas de besoin.
»Je présume qu'un arrangement a été conclu avec M. Murray pour _Werner_.
Bien que le droit d'auteur ne doive guère aller au-delà de deux ou trois
cents livres sterling, je vous dirai ce qu'on peut faire avec cette
somme. Pour trois cents livres sterling je pourrai entretenir en Grèce,
à une paie plus haute que la haute paie du gouvernement provisoire, y
compris les rations, une centaine d'hommes armés pendant trois mois.
Vous en jugerez quand vous saurez que les quatre mille livres sterling
avancées par moi aux Grecs mettront une flotte et une armée en mouvement
pendant plusieurs mois.
»Un vaisseau grec, détaché de l'escadre, est arrivé pour me transporter
à Missolonghi, où Mavrocordato est maintenant, et a pris le
commandement. Je vais donc m'embarquer sur-le-champ. Mais adressez
toujours vos lettres à Céphalonie, par MM. Welch et Barry de Gênes,
comme de coutume; et amassez tous les fonds et tout le crédit que je
puis avoir, pour faire face aux frais d'établissement de la guerre.
»J'ai travaillé à réconcilier les partis, et il y a maintenant quelque
espoir de réussir. Les affaires publiques vont bien. Les Turcs se sont
retirés de l'Acarnanie sans bataille, après quelques tentatives inutiles
contre Anatoliko. Corinthe est prise, et les Grecs ont gagné une
bataille dans l'Archipel. L'escadre d'ici a pris aussi une corvette
turque, avec quelque argent et toute la cargaison. Bref, si l'on peut
obtenir un emprunt, je pense que les choses prendront et conserveront un
aspect favorable pour l'indépendance grecque.
»En attendant, je suis payeur-général; il est fort heureux que vu la
nature de la guerre et du pays, les ressources d'un seul individu
puissent rendre des services partiels et temporaires.
»Le colonel Stanhope est à Missolonghi. Les Souliotes, qui sont mes
amis, semblent désirer de m'avoir avec eux, et Mavrocordato a le même
désir. Si je puis réussir à réconcilier les deux partis (et j'ai remué
ciel et terre pour cela), ce sera quelque chose; sinon, nous
traverserons la Morée avec les Grecs occidentaux--qui sont les plus
braves et à présent les plus forts, ayant fait battre en retraite les
Turcs,--et nous essaierons l'effet d'un petit avertissement _physique_,
si l'on persiste à se refuser à la persuasion _morale_.
»Je vous recommande encore une fois de renforcer mon coffre-fort et mon
crédit par toutes les sources et ressources légitimes jusqu'au degré
praticable,--car, après tout, il vaut mieux jouer son argent pour les
nations qu'au club d'Almack ou à Newmarket,--et je vous prie de m'écrire
aussi souvent que vous pourrez.
»Je suis toujours, etc.»
* * * * *
L'escadre si long-tems attendue ayant enfin paru dans les eaux de
Missolonghi, et Mavrocordato, de tous les chefs de l'insurrection le
seul digne du nom d'homme-d'état, ayant été envoyé, avec de pleins
pouvoirs, pour organiser la Grèce occidentale, le moment convenable pour
la présence de Lord Byron sur le théâtre de l'action sembla être arrivé.
L'impatience avec laquelle il était attendu à Missolonghi était extrême,
et l'on peut en juger par le langage pressant des lettres qu'on lui
écrivait pour hâter son arrivée. «Je n'ai pas besoin de vous dire,
milord, dit Mavrocordato, combien je soupire après votre présence,
jusqu'à quel point tout le monde la désire, et quelle direction prospère
elle donnera à toutes nos affaires.» Le colonel Stanhope, avec de non
moins vives instances, lui écrit de Missolonghi. «Le vaisseau grec
envoyé pour votre seigneurie est de retour; on comptait sur votre
arrivée, et le désappointement a été fort grand, en vérité. Le prince
est dans l'anxiété, l'amiral a un air sombre, et les marins murmurent à
haute voix.» Il ajoute à la fin de la lettre: «Je me suis promené ce
soir dans les rues, et le peuple me demandait Lord Byron!!!» Dans une
lettre de la même date au comité de Londres, le colonel Stanhope dit:
«Tous soupirent après l'arrivée de Lord Byron, comme on soupirerait
après la venue d'un Messie.»
Ce vif désir doit, sans aucun doute, être attribué en grande partie aux
voeux impatiens des Grecs pour le prêt que Byron leur avait promis, et
sur lequel ils comptaient pour le paiement de la flotte. «Le prince
Mavrocordato et l'amiral (dit le même correspondant) sont dans un état
de perplexité extrême; ils comptaient, à ce qu'il paraît, sur votre prêt
pour le paiement de la flotte: ce prêt manquant, les marins veulent
partir sur-le-champ. Ce serait une circonstance fatale, parce qu'elle
placerait Missolonghi dans un état de blocus, et empêcherait les troupes
grecques d'agir contre les forteresses de Nepacto et de Patras.»
Cependant Lord Byron se préparait activement au départ, dont le dernier
retard avait été dû, en grande partie, à cette répugnance pour tout
changement de place qui s'était depuis peu emparée de lui, et que ni
l'amour, comme nous avons vu, ni l'ambition ne pouvaient entièrement
vaincre. De plus, quelques-uns de ses amis, à Argostoli, s'étaient
efforcés de le dissuader de fixer sa résidence dans un endroit aussi
malsain que Missolonghi; et M. Muir, très-habile officier de santé, dont
les talens lui inspiraient la plus grande confiance, insista
très-vivement pour prévenir une démarche si imprudente. Mais Lord Byron
avait l'esprit monté,--la proximité de ce port le tentait:--après avoir
loué, pour lui et sa suite, un navire léger et bon voilier, nommé un
_mistico_, avec une barque pour une partie de son bagage, et un plus
grand navire pour le reste, pour les chevaux, etc, il fut, le 26
décembre, prêt à mettre à la voile. Mais le vent étant contraire, il fut
retenu deux jours de plus, et dans cet intervalle il écrivit les lettres
suivantes.
LETTRE DXXXII.
A M. BOWRING.
26 décembre 1823.
«Je n'ai besoin d'ajouter que peu de choses à la lettre ci-incluse, qui
est arrivée aujourd'hui, sinon que je m'embarque demain pour
Missolonghi. Les opérations projetées sont détaillées dans les documens
annexés. Je n'ai qu'une demande à faire: c'est que le comité use de tous
ses moyens d'influence et de crédit pour servir l'accomplissement de nos
vues.
»J'ai aussi à vous demander personnellement de ma part de presser mon
ami et homme d'affaires, Douglas Kinnaird (de qui je n'ai pas reçu de
nouvelles depuis près de quatre mois) de me procurer toutes les
ressources dont je puis disposer pour l'année prochaine, puisque ce
n'est pas le moment de ménager sa bourse ni peut-être sa personne. J'ai
avancé, et j'avance tout ce que j'ai en main, mais je demanderai tout ce
qui pourra être amassé;--et (si Douglas a terminé la vente de Rochdale,
le prix de cette vente et mon revenu entier de l'année prochaine devront
former une bonne et ronde somme)--comme vous pouvez voir que les caisses
des Grecs ne seront pas bien fournies (à moins qu'ils n'obtiennent
l'emprunt), il est d'autant plus nécessaire que leurs amis qui ont de
l'argent le risquent.
»Les envois du comité sont, en partie, utiles, et tous excellens dans
leur genre; mais à peine utilisables, dans l'état présent de la Grèce.
Par exemple, les instrumens de mathématiques sont jetés au diable:--nous
devons conquérir d'abord, puis lever des plans. L'utilité des trompettes
peut aussi être révoquée en doute, à moins que Constantinople ne soit
comme Jéricho.
»Nous ferons ici de notre mieux,--et je vous prie de stimuler là-bas vos
coeurs anglais à un effort plus général. Pour ma part, je tiendrai ferme,
tant qu'il restera une planche où l'on puisse se cramponner
honorablement. Si j'abandonne la partie, ce sera la faute des Grecs, et
non pas de la sainte-alliance ou des Musulmans plus saints
encore;--mais livrons-nous à une meilleure espérance.
»Tout à vous à jamais,
N. B.
»_P. S._--Je suis heureux de dire que le colonel Leicester Stanhope et
moi agissons d'un commun et parfait accord;--il est propre à rendre de
grands services à la cause grecque et au comité, et il est tant sous le
rapport public que sous le rapport personnel une acquisition de haut
prix pour nous. Il est arrivé (comme tous ceux qui n'avaient pas encore
vu le pays) avec de hautes et transcendantes idées puisées dans la
sixième classe d'Harrow ou d'Eton, etc.; mais le colonel Napier et moi
nous l'avons mis à la raison là-dessus, ce qui est absolument nécessaire
pour prévenir le dégoût et peut-être le retour. Mais maintenant nous
pouvons mettre l'épaule à la roue, sans nous fâcher contre la boue qui
pourra quelquefois en entraver le cours.
»Je puis vous assurer que le colonel Napier et moi sommes aussi résolus
pour la cause grecque que quelque étudiant allemand que ce soit; mais en
hommes qui ont vu le pays, et la vie humaine, là et ailleurs, nous
pouvons nous permettre de voir l'affaire sous ses véritables couleurs,
avec ses défauts comme avec ses beautés,--d'autant plus que le succès
fera disparaître les premiers graduellement.
N. B.
»_P. S._ Vous communiquerez au comité tout ce qu'il vous plaira de cette
lettre; le reste peut être entre nous.»
LETTRE DXXXIII.
A M. MOORE.
Céphalonie, 27 décembre 1823.
«J'ai reçu une lettre de vous il y a quelque tems. J'ai été trop occupé
dans ces derniers tems pour vous écrire autant que je l'eusse souhaité,
et même aujourd'hui je vous écris à la hâte.
»Je m'embarque dans vingt-quatre heures pour Missolonghi où je vais
joindre Mavrocordato. L'état des partis (mais ce serait une trop longue
histoire) m'a retenu ici jusqu'à présent; mais maintenant que
Mavrocordato (leur Washington, ou leur Kosciusko) est employé de
nouveau, je puis agir en sûreté de conscience. Je porte de l'argent pour
payer l'escadre, etc., et j'ai de l'influence sur les Souliotes,
supposés suffisans pour tenir en paix quelques-uns des dissidens;--car
il y a une quantité de différends; mais ce n'est rien.
»On suppose que nous attaquerons Patras, ou les forteresses du détroit;
et il paraît, d'après la plupart des rapports, que les Grecs,--ou du
moins les Souliotes qui sont liés avec moi par «le pain et le sel»,
attendent que je marche avec eux;--ainsi soit-il! Si quelque chose comme
la fièvre, la fatigue, la famine, etc., enlève au milieu de la carrière
des ans votre confrère en chansons,--comme Garcilasso de la Véga,
Kleist, Korner, Kutoffski (rossignol russe,--voyez _l'Anthologie de
Bowring_), ou Thersandre,--ou--ou quelque autre,--je vous prie de
m'accorder un souvenir au milieu «des sourires et du vin.»
»J'ai l'espérance que la cause triomphera; mais, triomphe ou non,
toujours est-il que «l'honneur doit être observé comme la diète lactée.»
Je compte suivre l'une et l'autre partie du précepte.
»Pour toujours, etc.»
* * * * *