»Les Grecs acceptent les mousquets, mais rejettent les bayonnettes, et

ils ne seront jamais disciplinés. Quand mes deux gars virent hier deux

régimens piémontais, ils s'écrièrent: «Ah! si nous avions eu seulement

ces deux régimens, nous aurions nettoyé la Morée.» (Il aurait fallu,

toutefois, que les Piémontais se comportassent mieux que contre les

Autrichiens.) Ils semblent attacher une grande importance à un petit

nombre de troupes régulières;--ils disent que les Grecs ont des armes et

de la poudre en abondance, mais manquent de vivres, de fournitures

d'hôpital, de charpie et de linge, etc., et surtout d'argent. Certes, il

serait difficile de montrer plus de philosophie pratique que ce débris

de nos «pauvres montagnards[31];» ils ne semblent pas abattus du tout,

et leur façon de se présenter fut aussi simple et naturelle que

possible. Ils me dirent qu'ils avaient appris ici d'un Danois qu'un

Anglais, ami de la cause grecque, était ici, et qu'étant réduits à

mendier de quoi retourner dans leur pays, ils avaient cru bien faire en

commençant par moi. J'écris en hâte pour ne pas manquer le départ de la

poste,

»Votre obligé, etc.

»_P. S._ J'ai encore revu mes hommes: le comte P. Gamba les a invités à

déjeûner. L'un d'eux a l'intention de publier le journal de sa campagne.

Le Bavarois s'étonne un peu que les Grecs ne soient pas tout-à-fait

semblables aux contemporains de Thémistocle (ceux-ci n'étaient pas déjà

si traitables), et soient si difficiles à discipliner; mais c'est un

bonhomme, un tacticien qui ressemble un peu à Dugald Dalgetty:--l'autre

semble ne s'étonner de rien.»

[Note 31: Mis entre parenthèse par Lord Byron, parce que c'est une

phrase écossaise: _Puir hill folk_. (_Note du Trad._)]

LETTRE DXXII.

A LADY ***.

17 mai 1823.

..................................................

«Quant au défunt (lord Londonderry), qu'on vous a dit avoir été attaqué

par moi, je me contenterai de répondre que la mémoire d'un mauvais

ministre est un objet d'investigation comme sa conduite de son

vivant:--car ses mesures ne meurent pas avec lui comme les actions d'un

simple particulier. Il est dans le domaine de l'histoire; et partout où

je trouverai un tyran ou un scélérat, je le flétrirai. Je n'ai pas

attaqué Londonderry avec plus de violence que je n'avais coutume de

faire. Pour le _Libéral_,--c'était une publication entreprise pour

l'avantage d'un auteur persécuté et d'un très-digne homme. Mais je fis

une folie en m'y engageant, aussi l'affaire a-t-elle mal tourné:--car je

me suis nui sans faire grand bien à ceux que je voulais servir.

»Ne me défendez pas:--cela ne réussira jamais;--vous ne ferez que vous

attirer à vous-même des ennemis.

»Les miens ne diminueront ni ne s'adouciront jamais, mais ils seront

peut-être renversés; il peut survenir des événemens, moins improbables

que ceux déjà survenus en notre tems, qui changeront peut-être l'état

actuel des choses:--nous verrons.

..................................................

»Je vous envoie ce commérage pour vous faire rire; il n'est bon qu'à

cela, si toutefois il est bon à quelque chose. Je serai charmé de vous

revoir; mais ce sera fort triste, si nous ne nous revoyons que pour un

moment.

»Tout à vous à jamais,»

N. B.

* * * * *

Lord Byron, une fois décidé à partir pour la Grèce, pressa tous les

préparatifs nécessaires pour son départ. Un de ses premiers soins fut

d'écrire à M. Trelawney, qui était alors à Rome, pour le prier d'être

son compagnon de voyage. «Vous devez avoir appris, dit-il, que je vais

en Grèce:--pourquoi ne venez-vous pas près de moi? Je ne puis rien faire

sans vous, et je suis extrêmement désireux de vous voir. Venez, je vous

en prie, car je me suis enfin déterminé à aller en Grèce:--c'est le seul

endroit où j'aie été satisfait de me trouver. Je parle sérieusement; je

ne vous ai pas écrit plus tôt, parce que j'aurais pu vous faire faire un

voyage pour rien. Tout le monde dit que je puis être utile à la Grèce:

je ne sais pas comment,--ni ceux qui le disent ne le savent pas non

plus; mais c'est égal, partons.»

Considérant un médecin, instruit en chirurgie, comme une partie

essentielle de sa suite, il pria le docteur Alexandre, son médecin

ordinaire à Gênes, de lui procurer une telle personne; et, à la

recommandation de ce docteur, il prit avec lui le docteur Bruno, jeune

homme qui venait de quitter l'université avec une réputation

considérable. Entre autres préparatifs pour son expédition, il commanda

trois superbes casques,--ornés de son cimier de prédilection,--pour lui

et les deux amis qui devaient l'accompagner. Dans cette petite

circonstance, qui excita quelques moqueries en Angleterre, où le

ridicule est beaucoup mieux compris que l'héroïque, nous avons un de ces

exemples qui surviennent si souvent dans la vie de Lord Byron pour

confirmer l'observation, si vraie par rapport à lui, que «l'enfant est

le père de l'homme mûr:»--les traits caractéristiques de l'un et l'autre

âge ayant subi chez lui une transposition si anomale, que les passions

et les vues de l'homme mûr se développèrent dans son enfance, et que les

fantaisies et les vanités de l'enfant percèrent toujours dans les momens

les plus sérieux de sa virilité. Le même écolier que nous avons vu, au

commencement du premier volume, se targuer du dessein de lever, un jour

à venir, une troupe de cavaliers, en armures noires, nommés les _Noirs_

de Byron, essayait alors avec délices son casque au beau cimier, et

jouissait par avance des exploits qu'il devait accomplir sous ce

panache.

A la fin de mai, il reçut une lettre de M. Blaquière, qui lui

communiquait d'heureuses nouvelles, et le priait de hâter le plus

possible son départ, vu que sa présence était impatiemment désirée, et

qu'elle rendrait les plus grands services.....

Pour connaître le véritable état de l'esprit de Byron à cette époque de

crise, les observations d'une personne qui veillait sur lui avec des

yeux animés par l'inquiétude, paraîtront peut-être fournir le plus clair

et le plus certain document. «Ce fut alors, dit Mme Guiccioli, que Lord

Byron tourna ses pensées sur la Grèce; et stimulé de toutes parts par

mille circonstances combinées, il se trouva, presque sans l'avoir décidé

et sans le savoir, obligé de partir pour la Grèce. Mais, malgré son

affection pour cette contrée,--malgré la conscience de ses forces

morales, sous l'inspiration de laquelle il disait toujours qu'un homme

est obligé à faire pour la société quelque chose de plus que des

vers,--malgré l'attrait que devait avoir pour son ame noble l'objet de

ce voyage,--et malgré la détermination de revenir en Italie au bout de

quelques mois,--cependant, toutes les personnes qui l'approchèrent à

cette époque peuvent dire quels combats son coeur se livrait (quoiqu'il

cherchât à les dissimuler) à mesure que s'approchait l'époque du

départ[32].»

Il pensait en outre par une sorte de pressentiment funeste,--naturel

peut-être à un homme de son caractère sous l'influence de telles

circonstances,--qu'il ne faisait qu'accomplir sa destinée dans cette

expédition, et qu'il mourrait en Grèce. La veille du départ de lord et

lady B***, il alla leur faire le soir une visite d'adieu, et se mit à

converser quelque tems. Il était évidemment dans un moment d'humeur

sombre, et après avoir exprimé combien il regrettait que ses amis

partissent de Gênes avant l'époque de son embarquement, il continua à

parler de son voyage projeté dans un ton plein de découragement: «Ici,

dit-il, nous voilà tous ensemble aujourd'hui,--mais quand et où nous

rencontrerons-nous? J'ai une sorte de pressentiment que nous nous voyons

pour la dernière fois; et un je ne sais quoi me dit que je ne reviendrai

jamais de Grèce.» Ayant continué quelque tems encore sur ce ton

mélancolique, il appuya sa tête sur le bras d'un sofa où il causait avec

lady B***, et, laissant échapper un torrent de larmes, il pleura durant

quelques minutes par un instinct irrésistible. Quoiqu'il n'eût parlé

qu'avec lady B***, tous ceux qui étaient dans le salon observèrent son

émotion, et en furent touchés; lui, au contraire, apparemment honteux de

sa faiblesse, tâcha d'en détourner l'attention par une remarque

ironique, énoncée avec une sorte de rire hystérique, sur les effets de

la susceptibilité nerveuse.

[Note 32: «Fu allora che Lord Byron rivolse i suoi pensieri alla

Grecia; e stimolato poi da ogni parte per mille combinazioni, egli si

trovò quasi senza averlo deciso, e senza saperlo, obbligato di partire

per la Grecia. Ma, nonostante il suo affetto per quelle

contrade,--nonostante il sentimento delle sue forze morali che gli

faceva dire sempre «che un uomo è obligato a fare per la società qualche

cosa di più che dei versi,»--non ostante le attrattive che doveva avere

pel nobile suo animo l' oggetto di quel viaggio,--e nonostante che egli

fosse determinato di ritornare in Italia fra non molti mesi,--pure in

quale combattimento si trovasse il suo cuore mentre si avvanzava l'

epoca della sua partenza (sebbene cercasse occultarlo) ognuno che lo ha

avvicinato allora può dirlo.»]

Il avait, avant cette conversation, présenté un petit présent d'adieu à

chaque personne de la société voyageuse, un livre à l'un, à l'autre une

gravure de son buste de Bartolini, et à lady B*** un exemplaire de sa

_Grammaire Arménienne_, sur les pages de laquelle il y avait quelques

remarques écrites de sa main. En quittant cette noble dame, il lui

demanda comme souvenir quelque bagatelle qu'elle eût portée; elle lui

donna une de ses bagues; en retour, il détacha de son sein une épingle,

ornée d'un petit camée de Napoléon, qu'il dit avoir long-tems conservée

sur lui, et qu'il présenta à l'honorable lady.

Le lendemain, lady B*** reçut de lui le billet suivant:

A LA COMTESSE DE B***.

Albaro, 2 juin 1823.

MA CHÈRE LADY B***,

«Je suis superstitieux, et je me suis rappelé que les souvenirs qui ont

une pointe ne sont pas d'heureux augure; je vous prierai donc

d'accepter, en place de l'épingle, la chaîne ci-jointe, qui a trop peu

de valeur pour que vous hésitiez le moins du monde. Comme vous désiriez

un objet que j'eusse porté, je ne puis que dire que celui-ci a été plus

souvent et plus long-tems porté que l'autre. La chaîne est de fabrique

vénitienne; et la seule particularité qu'il y ait à en dire, c'est qu'on

n'en peut avoir une pareille qu'à Venise, ou du moins en la faisant

venir de cette ville. A Gênes on n'en a point du même genre. Je vous

envoie aussi une bague, que je désirerais laisser à Alfred; elle est

trop grande pour être portée, mais elle est faite de lave, et par

conséquent en harmonie avec le feu de l'âge et du caractère de notre

jeune ami. Vous aurez peut-être la bonté d'accuser réception de ce

billet, et de me renvoyer (crainte de malheur) cette épingle, qui me

sera d'une plus grande valeur pour avoir été une nuit entre vos mains.

»A jamais et de coeur votre très-obligé, etc.

»_P. S._ J'espère que vos nerfs sont bien aujourd'hui, et qu'ils

continueront à rester dans un état florissant.»

* * * * *

En même tems les préparatifs de la romanesque expédition s'avançaient.

Avec l'aide de son banquier et sincère ami, M. Barry, de Gênes, Lord

Byron parvint à rassembler les grandes sommes d'argent nécessaires pour

ses dépenses;--10,000 couronnes en espèces, et 40,000 couronnes en

lettres-de-change; une portion de cet argent fut prélevée sur ses

meubles et sur ses livres, sur lesquels M. Barry avança une somme bien

supérieure à leur réelle valeur. Un brick anglais, _l'Hercule_, fut

frété pour le transport de Byron et de sa suite, qui se composait du

comte Gamba, de M. Trelawney, du docteur Bruno et de huit domestiques.

Il y avait aussi à bord cinq chevaux, quantité suffisante d'armes et de

munitions pour le service de la petite troupe, deux _one-pounder_[33]

appartenant à son schooner, _le Bolivar_, qu'il avait laissé à Gênes, et

assez de drogues pour suffire à mille personnes pendant un an.

La lettre suivante au secrétaire du comité grec annonce l'approche du

départ.

[Note 33: Petits canons pour des biscaïens d'une livre. (_Note du

Trad._)]

LETTRE DXXIII.

A M. BOWRING.

7 juillet 1823.

«Nous mettons à la voile le 12 pour la Grèce:--J'ai reçu une lettre de

M. Blaquière, trop longue pour être transcrite ici, mais

très-satisfaisante. Le gouvernement grec m'attend sans délai.

»Conformément aux désirs de M. Blaquière et d'autres correspondans, je

dois dire, avec toute la déférence due au comité, qu'une avance de «dix

mille livres sterling seulement» (c'est l'expression de M. Blaquière)

rendrait à présent le plus grand service au gouvernement grec. Je dois

aussi recommander vivement l'entreprise d'un emprunt, pour lequel une

suffisante garantie sera offerte par les députés actuellement en route

pour l'Angleterre. En même tems, j'espère que le comité sera mis à même

de faire quelque-chose d'efficace.

»Pour ma part, j'ai intention d'emporter, en espèces ou en lettres de

crédit, près de neuf mille livres sterling, ce que je puis faire en

raison des fonds que j'ai en Italie, et de mes crédits en Angleterre. Je

dois nécessairement réserver une portion de cette somme pour mes

dépenses et celles de ma suite; je dépenserai le reste de la façon qui

me semblera la meilleure pour le service de la cause,--bien entendu,

avec garantie ou assurance que cet argent ne sera pas détourné au profit

de quelque spéculation individuelle.

»Si je reste en Grèce, ce qui dépendra entièrement de l'utilité présumée

de ma présence, et de l'opinion des Grecs eux-mêmes sur son

à-propos,--bref, si je suis le bienvenu, je continuerai, durant ma

résidence au moins, à consacrer au triomphe de la cause une partie de

mes revenus, présens et futurs, c'est-à-dire, ce que je pourrai épargner

pour ce but. Je puis, ou du moins je pus autrefois, supporter les

privations;--je suis accoutumé à l'abstinence;--et, quant à la fatigue,

je fus jadis un passable voyageur. Je ne puis dire de quoi je suis

capable aujourd'hui,--mais j'essaierai.

»J'attends les ordres du comité.--Adressez les lettres à Gênes;--elles

me seront envoyées, en quelque lieu que je sois, par mes banquiers, MM.

Webb et Barry. Il m'eût été agréable d'avoir des instructions plus

précises avant de partir, mais cela doit rester au choix du comité.

»J'ai l'honneur d'être votre obéissant, etc.

»_P. S._ On exprime un grand désir d'avoir une presse et des caractères,

etc. Je n'ai pas le tems de m'en procurer, mais je recommande cela à

l'attention du comité. Je présume qu'il faut que les caractères soient

grecs, du moins en partie. On désire avoir des papiers publics, et

peut-être un journal, probablement en romaïque, avec des traductions

italiennes.»

* * * * *

Tout était prêt; et le 13 juillet Byron et ses compagnons dormirent à

bord de _l'Hercule_. Le lendemain matin, au lever du soleil, on réussit

à sortir du port; mais il y avait peu de vent, et le brick resta en vue

de Gênes toute la journée. La nuit il y eut un brillant clair de lune,

mais le vent était devenu orageux et contraire, et l'on fut quelque tems

dans un danger sérieux. Lord Byron, qui resta sur le pont durant la

tempête, s'occupa vivement, avec l'aide de ceux de ses compagnons que le

mal de mer n'empêchait pas de lui prêter main-forte, à contenir les

chevaux, qui, ayant été mal attachés, s'étaient lâchés et se blessaient

les uns les autres. Après avoir tenu tête au vent pendant trois ou

quatre heures, le capitaine fut enfin obligé de revenir à Gênes, et

rentra dans le port à six heures du matin. En abordant à terre, après ce

malencontreux début du voyage, «Lord Byron (dit le comte Gamba) parut

pensif, et remarqua qu'il considérait un mauvais commencement comme un

favorable augure.»

Je crois avoir déjà mentionné qu'entre autres superstitions, la

supposition que le vendredi est un jour de malheur pour le commencement

d'une entreprise quelconque, ne manquait presque jamais d'influencer

Lord Byron. Quelque tems après son arrivée à Pise, une dame de sa

connaissance l'ayant rencontré sur la route de sa maison comme elle y

retournait, et supposant qu'il y avait été lui faire une visite, le pria

d'y retourner avec elle. «Je n'ai pas été chez vous, répondit-il; car,

au moment de frapper à la porte, je me suis souvenu que c'est

aujourd'hui vendredi, et, comme je n'aime pas à faire ma première visite

un vendredi, je m'en suis retourné.» On rapporte même qu'il renvoya une

fois un tailleur gênois qui lui apportait un habit neuf en ce jour de

sinistre présage.

Malgré cela, chose étrange à dire, il mit à la voile pour la Grèce un

vendredi;--et quoique pour ceux qui ont quelque propension à cette idée

superstitieuse, le résultat ne puisse paraître que trop malheureusement

confirmatif du mauvais présage, il est évident que l'influence de la

superstition sur l'esprit de Byron était peu considérable, ou qu'elle

fut effacée par l'excitation du dévoûment. En vérité, malgré cette

encourageante remarque adressée au comte Gamba, le pressentiment d'une

fin prochaine semble avoir été trop profond et trop sérieux chez le

noble poète pour avoir besoin de l'aide d'un pareil accessoire. Ayant

exprimé, en redescendant à terre, le désir de visiter son palais, qu'il

avait laissé à la garde de M. Barry, et d'où Mme Guiccioli était partie

le matin même de très-bonne heure, il y alla seul, avec le comte Gamba.

«Sa conversation, dit celui-ci, fut un peu sombre durant notre route à

Albaro; il parla beaucoup de sa vie passée, et de l'incertitude de

l'avenir: Où serons-nous dans un an? s'écria-t-il.--Cette dernière

phrase (ajoute son ami) a l'air d'avoir été un sombre présage; car, au

même jour du même mois de l'année suivante, il fut porté dans la tombe

de ses ancêtres.»

Il fallut presque la journée entière pour réparer les dommages du

navire; et la plus grande partie de ce tems fut passée par Lord Byron en

compagnie avec M. Barry, dans des jardins près de la ville. Là sa

conversation, suivant M. Barry, prit le même ton de mélancolie. Il

semblait vivement regretter de ne s'être pas déterminé de préférence à

aller en Angleterre; et les idées qu'il exprima sur l'entreprise où il

s'engageait étaient si désespérantes, qu'il n'y persista, sans doute,

que par un profond sentiment de devoir et d'honneur.

Le soir, on mit à la voile.--Alors Byron, pleinement lancé dans

l'entreprise, et dégagé, pour ainsi dire, de sa première existence,

déploya soudain la force naturelle de son ame pour secouer l'affliction

venue, soit du dedans, soit du dehors. Suivant le rapport d'un de ses

compagnons de voyage, il n'eût pas plus tôt commencé à voguer de nouveau

sur les ondes, que son humeur sombre se dissipa, et fit place à sa

brillante vivacité. Dans la brise qui le portait vers sa Grèce chérie,

la voix de sa jeunesse sembla parler de nouveau. Devant les noms de

héros et de bienfaiteur, auxquels il aspirait, celui de poète, si

prééminent qu'il soit, s'évanouit dans le néant. Sa passion pour la

liberté, sa générosité, sa soif des impressions nouvelles et des

aventures:--tout se réveilla; et même les sombres présages qui

grondaient encore au fond de son coeur ne firent que lui rendre plus

précieuse la carrière ouverte devant lui, par la conscience de la

brièveté du tems qui lui restait, et par la haute et noble résolution

d'employer glorieusement ce reste de ses jours.

Après une traversée de cinq jours, on arriva en vue de Leghorn, où l'on

jugea à propos d'aborder, afin de prendre un surplus d'approvisionnemens

de poudre, et quelques marchandises anglaises qu'on n'aurait pu se

procurer ailleurs.

»................................................ ......[34] A Leghorn,

Lord Byron reçut une précieuse marque d'hommage de la part de l'un des

deux hommes[35] du siècle, qui seuls pouvaient lutter avec lui en

universalité de gloire littéraire.

Nous avons déjà vu qu'un échange de courtoisies, fondées sur une

mutuelle admiration, avait eu lieu entre Lord Byron et le grand poète de

l'Allemagne, Goëthe. Le vénérable auteur de _Faust_ en a donné une

relation, dont je vais insérer ici la fidèle traduction, comme un

préliminaire nécessaire à la lettre que je vais donner.

[Note 34: Nous nous permettons, soit dit une fois pour toutes, de

retrancher quelquefois les verbeuses réflexions de Moore. (_Note du

Trad._)]

[Note 35: De ces deux hommes, mentionnés par Moore, l'un est

évidemment Goëthe, l'autre est probablement Walter-Scott. (_Note du

Trad._)]

GOETHE SUR BYRON.

«Le poète allemand qui, jusqu'au dernier période de sa longue vie, s'est

toujours empressé de reconnaître les mérites de ses prédécesseurs et

contemporains littéraires, parce qu'il a toujours considéré cela comme

le plus sûr moyen de cultiver ses propres facultés, n'a pas pu ne pas

fixer son attention sur le grand talent que le noble Lord a déployé

presque dès son apparition, et a incessamment observé les progrès de son

génie dans toutes les oeuvres qu'il produisait sans relâche.

L'appréciation publique des mérites du poète ne demeura pas en arrière

de cette succession rapide de poèmes. La sympathie eût été parfaite, si

le poète n'eût, par une vie marquée au sceau du mécontentement

intérieur, et par le libre cours de passions violentes, troublé les

jouissances que son immense génie procurait. Mais son admirateur

allemand n'en fut pas moins attentif à suivre ses oeuvres et sa vie dans

toute leur excentricité. Il en était d'autant plus étonné, qu'il ne

trouvait dans l'expérience des âges passés aucun élément pour le calcul

d'une orbite si excentrique.

»Cet intérêt du littérateur allemand ne resta pas inconnu au poète

anglais, comme ses oeuvres en contiennent des preuves évidentes; et le

noble Lord profita des occasions offertes par divers voyageurs, pour

envoyer quelque salutation amicale à son obscur admirateur. Enfin, il

lui envoya une dédicace manuscrite de _Sardanapale_, dans les termes les

plus flatteurs, en s'enquérant obligeamment si elle pourrait être placée

en tête de la tragédie. L'auteur allemand qui, à son âge avancé, avait

la conscience de ses facultés et de leurs effets, ne pouvait que

considérer avec reconnaissance et avec modestie cette dédicace, comme

l'expression d'une inépuisable intelligence, sentant profondément et

créant son objet. Il ne fut nullement mécontent quand, après un long

délai, _Sardanapale_ parut sans la dédicace, et il fut heureux d'en

posséder un fac-similé lithographié qu'il considéra comme un souvenir

précieux.

»Cependant, le noble Lord n'abandonna pas son projet de déclarer au

monde son affection pour son confrère allemand, et en donna un précieux

témoignage en tête de la tragédie de _Werner_. On croira aisément que le

poète allemand, en recevant un honneur si inespéré,--honneur rarement

obtenu dans la vie, et de la part d'un homme si distingué,--fut

naturellement porté à exprimer l'estime et la sympathie que son

incomparable contemporain lui avaient inspirées. La tâche n'était point

aisée; et plus elle était méditée, plus elle paraissait difficile:--car

que dire d'un homme dont les talens infinis sont au-dessus des paroles?

Mais quand un jeune homme, M. Sterling, d'un physique agréable et d'un

excellent caractère, eut, au printems de 1823, dans un voyage de Gênes

à Weimar, apporté comme lettre d'introduction quelques lignes de la main

du grand homme; et quand le bruit se fut bientôt après répandu que le

noble pair était sur le point d'appliquer sa grande ame et ses talens

variés à de sublimes exploits par-delà l'Océan, alors il n'y eut plus de

tems à perdre, et les vers suivans furent composés à la hâte:

Ein freundlich Wort kommt eines nach dem andern,

Von Süden her und bringt uns frohe Stunden;

Es ruft uns auf zum Edelsten zu wandern,

Nicht ist der Geist, doch ist der Fuss gebunden.

Wie soll ich dem; den ich so lang begleitet,

Nun etwas Traulich's in die Ferne sagen?

Ihm der sich selbst im Innersten bestreitet,

Stark angewohnt das tiefste Weh zu tragen.

Wohl-sey ihm doch, wenn er sich selbst empfindet,

Er wage selbst sich hoch beglückt zu nennen,

Wenn Musenkraft die Schmerzen überwindet,

Und wie ich ihn erhannt mog'er sich kennen[36].

[Note 36: J'insère les vers dans la langue originale, parce qu'une

traduction anglaise ne donne qu'une idée très-imparfaite de leur sens.

(_Note de Moore_.)]

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 13 Comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 6 / 23 段