tête,--en guerre éternelle avec la volonté du monde, et pourtant dans le
cours d'une vie suspendue au souffle du monde,--avec un génie revêtant
toutes les formes, depuis Jupiter jusqu'à Scapin, et avec un caractère
également propre à toutes les habitudes morales,--l'ancienne conception
de l'existence de deux ames dans un seul corps ne semblerait même pas
encore adéquate aux variétés de talent et d'humeur, que Byron déploya
dans sa conduite et dans ses écrits durant ces courtes années de fièvre.
Sans remonter jusqu'au quatrième chant de _Childe Harold_, qu'un des
plus amers et des plus habiles adversaires de mon noble ami a déclaré
«sous le rapport de l'exécution, la plus sublime oeuvre poétique d'une
plume mortelle,» nous avons, dans le même genre de force et de
splendeur, la _Prophétie de Dante_, _Caïn_, le mystère de _Ciel et
Terre_, _Sardanapale_,--tous ouvrages produits durant ce merveilleux
période de génie. Il faut encore y joindre quatre autres drames, qui,
bien qu'inférieurs aux autres compositions, rencontrent toutefois, comme
poèmes, peu de pièces rivales dans notre littérature; tandis qu'ils
démontrent, d'une manière plus spéciale, cette remarquable versatilité
de goûts et de talens qui portait Lord Byron à travailler dans un genre
sévère et classique, le plus antipathique de tous à ses habitudes et à
son humeur, et le plus éloigné de cette licence hardie et vagabonde
qu'il eût la grande mission de porter dans l'empire entier de
l'intelligence.
En opposition à ces nobles accords, nous voyons naître, durant ce
fertile période, le _Don Juan_--qui renferme le résumé de tous les
merveilleux contrastes du caractère de Byron,--la _Vision du Jugement_,
la traduction de Pulci, les pamphlets sur Pope, sur la _British-Review_,
sur le _Blackwood Magazine_,--avec un essaim de bagatelles légères et
plaisantes, négligemment échappées à cet esprit qui, presque au même
moment, représentait, avec un éclat digne de son rôle, le puissant génie
de Dante, ou suivait avec Caïn les sombres sentiers du scepticisme sur
les ruines des mondes passés.
Pendant que Lord Byron se livrait ainsi à ces créations idéales, les
circonstances qui dans la vie réelle réclamaient ses sympathies étaient
presque suffisantes pour absorber les pensées et les sentimens de tout
autre esprit que le sien. Un amour, non pas frivole, passager, et
«cheminant sous fardeau,» mais, au contraire, assez enraciné pour durer
jusqu'à l'heure de la mort, occupa vivement de ses premières espérances
et de ses premières craintes une portion de ce période, et en inquiéta
le reste d'embarras politiques et domestiques. Puis, à peine cette
orageuse passion eut-elle commencé à se calmer, qu'une nouvelle source
d'excitation s'offrit dans cette conspiration, où Lord Byron se
précipita sans aucune crainte, et qui n'aboutit qu'à multiplier les
objets de sa sympathie et de sa protection, et à l'obliger à un nouveau
changement de demeure et de scène.
Quand nous considérons toutes les distractions qui l'environnèrent, et
qu'en sus nous mettons en ligne de compte le fréquent dérangement de sa
santé, les pertes de tems et d'esprit dans la minutieuse surveillance
des dépenses du ménage, nous ne voyons qu'avec un étonnement presque
incrédule les chefs-d'oeuvre qu'il fut capable de produire dans de telles
circonstances,--la variété et la prodigalité de talent avec lesquelles,
au milieu de tant d'interruptions et de tant d'obstacles, son «ame
brillante se déborda de toutes parts,» et non-seulement continua son
cours en toute liberté à travers ces difficultés, mais encore tira des
combats et des ennemis qu'elle rencontra un nouveau surcroît à sa force,
un nouvel aliment à sa flamme. Tandis que l'incomparable souplesse de
son génie se déployait beaucoup plus évidemment qu'à toute autre époque
de sa vie, son caractère, susceptible, comme le caméléon, des plus
rapides changemens, présenta en même tems les plus frappans et les plus
contrastans exemples de cette versatilité. Aux yeux du monde, et surtout
de l'Angleterre,--scène de ses gloires et de ses torts,--il ne s'offrit
que sous l'aspect d'un sombre et fier misantrope qui se bannit lui-même
de la compagnie des hommes, et surtout des Anglais. Sous ce point de
vue, les plus naïves et les plus belles inspirations de sa muse ne
furent regardées que comme des intervalles lucides entre les paroxysmes
d'une malignité inhérente à sa nature; et les joyeuses effusions de son
esprit et de sa bonne humeur ne parurent même tendre qu'à atteindre le
but que Swift se vantait de poursuivre dans tous ses travaux,--«à vexer
le monde plutôt qu'à le divertir.»
Mais ce n'était pas là le Byron des heures de société: ceux qui ont vécu
dans son intimité diront tout le contraire. L'espèce de réputation
sauvage qu'il s'était acquise en pays étranger empêcha, sans doute, bon
nombre de ses compatriotes qu'il aurait cordialement accueillis, de
rechercher sa connaissance. Mais les Anglais qui l'approchèrent avec les
formes ordinaires d'introduction, furent tous surpris et charmés de la
courtoisie et de l'aisance de ses manières, de la simplicité modeste de
sa conversation, et, dans le cas d'une plus intime relation, de la
franche plaisanterie à laquelle il se livrait avec un tel abandon, que
ceux qui le connaissaient le mieux auraient pu se méprendre au point de
croire que la gaîté, après tout, était le véritable penchant de son
caractère.
Aux contrastes qu'il présentait dans sa conduite publique et dans sa vie
privée, on doit encore ajouter que, tout en bravant si fièrement
l'anathême du monde, et en revendiquant le droit naturel de penser par
soi-même avec une liberté, je dirai même, une audace incomparable, la
timidité primitive de son caractère ne cessait de le dominer; et tandis
que de loin il était regardé comme une espèce de despote intellectuel,
révélant partout une confiance inébranlable et ses immenses moyens, une
observation faite de plus près permit, à Venise, à une noble dame[28],
son amie et la mienne, de découvrir, sous cette apparence, les traces de
la défiance et de la timidité qui le caractérisèrent dans son enfance,
et qu'il ne dépouilla jamais entièrement dans le cours de sa carrière.
Mais voici une contradiction encore plus singulière entre l'homme public
et l'homme privé,--contradiction fréquente, et dans quelques cas plus
apparente que réelle;--ce Byron qui, en certains momens, se retranchait
opiniâtrement dans sa volonté absolue, se montrait, un instant après, au
plus haut point docile et persuadable. Aujourd'hui, ébranlant, comme
misantrope et comme satirique, le monde social sur ses solides
bases;--demain, apprenant, comme _cavaliere servente_, avec une
obéissance passive, à plier un schall,--le même homme, qui avait si
obstinément refusé de sacrifier aux remontrances amicales ou à la voix
publique un seul vers de _Don Juan_, consentit à cesser entièrement le
poème, à la simple prière d'une aimable _donna_, et ne reprit cette
oeuvre, enfant chéri de sa muse, qu'après en avoir, non sans difficulté,
obtenu la permission de la même autorité. Eût-on pu, d'ailleurs, sans
être préalablement averti de ces transformations, reconnaître le
grossier libertin de Venise dans cet amant romanesque et passionné qui,
peu de mois après, pleurait devant la fontaine du jardin de Bologne? ou
eût-on espéré trouver dans le sec calculateur de sequins et de
_baiocchi_, ce généreux champion qui ne regarda sa fortune entière et sa
vie même que comme de faibles sacrifices pour avancer, ne fût-ce que
d'un seul jour, la cause de la liberté?
[Note 28: La comtesse Albrizzi,--qui a donné une _Esquisse_ du
caractère de Lord Byron. (_Note de Moore_.)]
Ici notre attention se fixe naturellement sur un trait de caractère,
plus intimement lié à la brillante époque que nous avons sous les yeux.
Malgré les manifestes préjugés de Byron en faveur du rang et de la
naissance, nous avons vu avec quelle ardeur,--non-seulement en
imagination et en théorie, mais en pratique, comme dans le cas des
carbonari italiens,--il accorda sans réserve ses sympathies à tout
mouvement populaire vers la liberté. Quoique la sincérité d'un zèle
auquel la mort a mis un noble et dernier sceau, ne puisse être révoquée
en doute, cependant on peut fort bien se demander si ce besoin général
d'excitation qui,--(quelle qu'en fût d'ailleurs la source)--détermina
toujours la conduite de Lord Byron, ne fut pas même en cette
circonstance son motif prédominant, et s'il n'est pas probable, en
outre, que, comme Alfieri et d'autres aristocratiques amans de la
liberté, il n'eût pas reculé devant les dernières conséquences de ses
doctrines de nivellement, et si, tout ardent qu'il était pour abaisser
ses supérieurs, il n'eût pas repoussé la tâche d'élever ses
inférieurs...................
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Après la chute des espérances qu'il avait si ardemment nourries sur
l'issue des dernières luttes de l'Italie contre les maîtres qui la
régissent, on conçoit aisément quelle consolation il eut à tourner ses
regards sur la Grèce, où naissait alors un esprit de liberté qu'il avait
peint dans ses rêves de poésie, mais qu'il n'avait guère pu espérer voir
se réaliser avant sa mort. Les voyages de sa jeunesse dans cette contrée
avaient laissé dans son esprit une impression durable; et, comme je l'ai
déjà remarqué, toutes les fois que la fantaisie d'une vie errante le
reprenait, c'était vers les régions qui entourent «l'Olympe bleu», qu'il
reportait avec plaisir son regard. Depuis qu'il avait adopté l'Italie
pour résidence, ce penchant avait grandement diminué. Outre l'influence
sédative de son nouveau lien domestique, il était survenu en lui, à
cette époque, une nonchalance, ou répugnance à changer de demeure, que,
lors de son départ de Ravenne, il ne surmonta pas sans difficulté.
La vie incertaine et mal assise où il fut dès-lors jeté par la précaire
destinée de ceux avec lesquels il s'était lié, contribua avec une ou
deux autres causes à ressusciter en lui son ancienne passion du
changement et des aventures; et l'on ne s'étonnera pas qu'alors que la
Grèce lui offrait sous la forme la plus attrayante cette double
perspective, il ait vivement tourné ses yeux sur elle, et se soit laissé
embraser du désir d'assister et peut-être même de prendre part aux
triomphes contemporains de la liberté sur ces champs de bataille où il
avait déjà recueilli pour l'immortalité les glorieux souvenirs des
anciens jours.
Parmi les causes qui concoururent avec ce sentiment à le déterminer à
l'entreprise qu'il méditait alors, une des plus puissantes, sans doute,
fut qu'il supposait que sa haute popularité comme poète avait baissé
depuis quelque tems. Le complet insuccès du _Libéral_,--qu'il enrichit
de quelques morceaux éclatans, mais où sa plume en inséra d'autres à
peine distincts des scories environnantes,--le confirma pleinement dans
l'idée qu'il était enfin arrivé à ennuyer le monde; et, comme la voix de
la renommée lui était devenue presque aussi nécessaire que l'air qu'il
respirait, ce fut avec une orgueilleuse conscience de facultés encore
vierges en lui, qu'il reconnut que s'il était parvenu à l'extrémité
d'une des routes de la renommée, il lui en restait d'autres à tenter,
encore plus glorieuses.
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Son zèle pour l'Italie, dont l'histoire et la littérature semblaient
réclamer à grands cris la fin du vasselage et de l'oppression qui pèsent
sur elle, l'aurait sans doute entraîné au même dévoûment chevaleresque,
qu'il déploya depuis pour le service de la Grèce. Mais l'issue
désespérante de cette courte lutte n'est que trop bien connue; et ce
soudain échec d'une cause si riche en promesses affligea Lord Byron
d'autant plus profondément qu'il connaissait maints coeurs braves et
sincères qui l'avaient épousée. Le dégoût que cet effort abortif lui
inspira, joint à l'opinion qu'il s'était formée dans sa jeunesse des
«serfs héréditaires» de la Grèce, le firent quelque tems douter que les
Grecs pussent jamais accomplir leur affranchissement; et ce ne fut qu'au
printems de cette année que, plutôt d'après la durée que d'après le
succès présent de la lutte, il commença à croire un peu à l'avenir de la
cause à laquelle il avait presque résolu déjà de se dévouer. La seule
difficulté qui retardait ou entravait encore cette résolution, était la
nécessité de se séparer temporairement de Mme Guiccioli, qui désirait
elle-même partager les périls de son amant, mais qu'il ne pouvait
consentir à exposer aux chances d'une vie si rude même pour les hommes.
Au commencement du mois d'avril, il reçut la visite de M. Blaquière, qui
se rendait alors en Grèce avec la mission spéciale de procurer au
comité, récemment formé à Londres, d'exactes informations sur l'état et
sur les chances de ce pays. Entre autres instructions, M. Blaquière
devait s'arrêter à Gênes et s'aboucher avec Lord Byron. La note suivante
montrera combien le noble poète était disposé à entrer dans toutes les
vues du comité.
LETTRE DXIX.
A M. BLAQUIÈRE.
Albaro, 5 avril 1823.
MON CHER MONSIEUR,
«Je serai charmé de vous voir, vous et votre ami grec, et le plus tôt
sera le mieux. Je vous ai attendu quelque tems,--vous me trouverez chez
moi. Je ne puis vous dire combien je m'intéresse à la cause grecque; et,
si je n'eusse nourri l'espérance de voir un jour la délivrance de
l'Italie, rien ne m'eût empêché de retourner dans cette contrée qu'il
est même honorable d'avoir visitée, pour m'y rendre aussi utile que peut
l'être un faible individu.
Tout à vous pour toujours et de coeur.»
NOEL BYRON.
* * * * *
Bientôt après cette entrevue avec l'agent du comité, une communication
plus directe s'ouvrit sur ce sujet entre sa seigneurie et le comité
lui-même.
LETTRE DXX.
A M. BOWRING.
Gênes, 12 mai 1823.
MONSIEUR,
«J'ai grand plaisir à reconnaître la réception de votre lettre, et
l'honneur que le comité m'a fait;--je tâcherai de mériter par tous les
moyens en mon pouvoir la confiance qu'il m'accorde. Mon premier désir
est d'aller en personne dans le Levant, où je pourrais être à même
d'avancer le succès, sinon de la cause elle-même, du moins des
informations que le comité désire rassembler avant d'agir; mon ancien
séjour dans le pays, mon habitude de la langue italienne (qui y est
parlée universellement, ou du moins dans le même degré d'extension que
le français dans les contrées plus civilisées du continent), et ma
légère connaissance du romaïque[29] me donneraient quelques avantages.
La seule objection que souffre ce projet est d'une nature domestique, et
je tâcherai de la résoudre;--si j'échoue, je ferai ce que je pourrai
faire où je suis; mais ce sera toujours pour moi une source de regrets,
que de penser que j'aurais pu faire plus pour le service de la cause sur
le lieu même.
»Nos dernières nouvelles du capitaine Blaquière sont d'Ancône, où il
s'est embarqué pour Corfou par un bon vent, le 15 du mois dernier; il
est probablement à sa destination maintenant. La dernière lettre que
j'ai reçue de lui était datée de Rome; on lui avait refusé un passeport
pour le royaume de Naples, et il s'en retournait par la Romagne à
Ancône;--mais ce retard ne paraît lui avoir fait perdre que peu de tems.
[Note 29: Le grec moderne. C'est l'expression employée par les Grecs
eux-mêmes. (_Note du Trad._)]
»Les principaux articles dont les Grecs semblent avoir besoin, sont
d'abord un parc d'artillerie--légère, et propre à un pays de montagnes;
secondement, de la poudre à canon; troisièmement, des fournitures
nécessaires au service des hôpitaux ou ambulances. Le mode le plus
facile de transmission est, dit-on, par Idra, à l'adresse de M. Negri,
le ministre. Je voulais envoyer une certaine quantité des deux derniers
articles,--non pas énormément,--mais suffisamment pour montrer les
souhaits sincères d'un individu,--mais j'attends; car, au cas que je
parte moi-même, je prendrai ce bagage avec moi. Je suis en
correspondance avec signor Nicolas Karrellas (connu de M. Hobhouse) qui
maintenant est à Pise; mais son dernier avis portait simplement que les
Grecs sont à présent occupés à organiser leur gouvernement, et les
détails de leur administration intérieure; ceci semblerait indiquer de
la sécurité, mais la guerre est pourtant loin d'être terminée.
»Les Turcs sont une race obstinée, comme ils l'ont montré dans toutes
les guerres précédentes, et ils reviendront à la charge pendant
plusieurs années, même s'ils sont battus, comme il faut l'espérer. Mais,
dans aucun cas, les travaux du comité ne seront accusés d'inutilité;
car, dans le cas même de la soumission et de la dispersion des Grecs,
les fonds qui seraient employés à secourir et à rassembler les survivans
pour alléger en partie leur détresse, et pour les mettre à même de
trouver ou de se faire une patrie (comme tant d'émigrés d'autres nations
y ont été obligés), ne manqueraient pas de bénir la main qui donna et
celle qui reçut» comme un don de justice et de merci.
»Quant à la formation d'une brigade (dont M. Hobhouse émet l'idée dans
sa briève lettre, contenant celle à laquelle j'ai l'honneur de
répondre), je me permettrai d'exprimer une opinion qui résulte plutôt, à
la vérité, de la triste expérience des brigades embarquées pour le
service de la Colombie, que d'essais pratiqués en Grèce,--c'est que le
comité devrait plutôt consacrer son attention à la recherche d'officiers
expérimentés qu'à l'enrôlement de recrues anglaises, difficilement
disciplinables, et peu propres au service dans une guerre irrégulière à
côté d'étrangers. Un petit corps de bons officiers, surtout dans l'arme
de l'artillerie; un ingénieur avec les munitions indiquées par le
capitaine Blaquière comme les plus nécessaires (en quantité déterminée
par la sagesse du comité); voilà, ce me semble, des secours d'une haute
utilité. De plus, les officiers qui auraient déjà servi dans la
Méditerranée devraient être pris de préférence, attendu que la
connaissance de l'italien est presque indispensable.
»Il faudrait aussi avertir qu'on ne va pas en Grèce «pour dévorer le
beefsteak et s'enivrer de porter»,--mais que la Grèce,--qui, depuis ces
dernières années, n'a point été richement fournie en comestibles,--est à
présent par excellence un pays de privations. Cette remarque peut
sembler superflue; mais j'ai dû la faire, en observant que plusieurs
officiers étrangers, italiens, français et allemands (ces derniers sont
les moins nombreux) sont revenus tout dégoûtés, parce qu'ils s'étaient
imaginé qu'ils allaient faire une partie de plaisir, ou chercher une
haute paie, une promotion rapide, et peu de besogne. Ils se plaignent
aussi d'avoir été mal accueillis par le gouvernement ou par les
habitans; mais bon nombre de ces gens-là étaient de purs aventuriers,
attirés par le désir du commandement et du butin, et désappointés dans
cette double espérance. J'ai vu les Grecs repousser vivement
l'accusation du défaut d'hospitalité, et déclarer qu'ils partageaient
leur ration jusqu'à la dernière miette avec les volontaires étrangers.
»Je n'ai pas besoin de représenter au comité le grand avantage que doit
procurer le succès des Grecs à la Grande-Bretagne, et les probabilités
des nouvelles relations commerciales qui s'ouvriraient en conséquence
avec l'Angleterre; parce que je suis persuadé que le principal but du
comité est l'émancipation de cette nation, sans aucune vue d'intérêt.
Mais la considération précédente peut avoir quelque poids auprès du
peuple anglais, passionné comme il l'est maintenant pour toute espèce de
spéculation;--ceux qui se résolvent à émigrer n'auront plus besoin de
traverser les mers d'Amérique; les îles grecques seules leur fourniront
des ressources incomparables; le bon marché non-seulement des objets de
première nécessité, mais même des objets de luxe (c'est-à-dire, de luxe
fourni par la nature), laisse bien loin derrière lui le cap de
Bonne-Espérance, la terre de Van-Diemen, et les autres lieux de refuge
que la population anglaise va chercher à travers les flots.
».....................................................
»J'écrirai à M. Karrellas. J'attends une lettre du capitaine Blaquière,
qui m'a promis de m'écrire bientôt des nouvelles du chef-lieu du
gouvernement des Sept-Iles. Je lui ai donné une lettre d'introduction
pour lord Sydney Osborne, à Corfou; mais comme lord Sydney est au
service du gouvernement, il ne lui accordera qu'une réception
_circonspecte_.»
LETTRE DXXI.
A M. BOWRING.
Gênes, 21 mai 1823.
MONSIEUR,
«Je reçus hier la lettre du comité, datée du 14 mars. Je ne sais quelle
est la cause du retard. La lettre m'a été envoyée de Paris par M.
Galignani, qui me marquait qu'il ne l'avait eue entre les mains que
quatre jours, et qu'elle lui avait été remise par un M. Grattan. J'ai à
peine besoin de vous dire que j'accède avec joie à la proposition du
comité, et que je tiens à grand honneur d'avoir été jugé digne d'être
admis au nombre de ses membres. J'ai aussi des grâce à rendre, surtout à
vous, monsieur, pour la lettre extrêmement flatteuse qui accompagne la
proposition.
»Depuis que je vous ai écrit par l'intermédiaire de M. Hobhouse, j'ai
reçu une lettre du capitaine Blaquière, datée de Corfou; je vous l'ai
fait passer, parce qu'elle montrera comment il va. Hier, je rencontrai
deux jeunes Allemands, qui ont survécu à la bande du général Normann.
Ils étaient arrivés à Gênes dans l'état le plus déplorable,--sans
nourriture,--sans un sou,--sans chaussure. Ils avaient été expulsés du
territoire autrichien dès leur débarquement à Trieste; ils avaient été
forcés de rétrograder jusqu'à Florence, et avaient fait la traversée de
Leghorn jusqu'ici, avec quatre livres toscanes (environ trois francs)
dans leurs poches. Je leur ai donné vingt écus gênois (environ cent
trente-trois livres, monnaie française), et des souliers neufs, ce qui
les mettra à même de se rendre en Suisse, où ils disent avoir des amis.
Tout ce qu'ils ont pu, d'ailleurs, ramasser à Gênes, ne s'est pas élevé
à trente sous. Ils ne se plaignent pas des Grecs, mais ils disent avoir
souffert davantage depuis leur débarquement en Italie.
»J'ai constaté leur véracité, premièrement par leurs passeports et leurs
papiers; secondement par des questions variées de topographie sur Arta,
Argos, Athènes, Missolonghi, Corinthe, etc; et troisièmement, en leur
parlant en romaïque, langue que l'un des deux possédait même beaucoup
mieux que moi. Tous deux appartiennent à de bonnes familles: l'un est un
beau jeune homme de vingt-trois ans,--il est Wurtembergeois, et a un
faux air de _Sandt_[30]; l'autre est un Bavarois, plus âgé, à
physionomie moins expressive et moins idéale, mais c'est un grand et
robuste soldat. Le Wurtembergeois a été présent au combat d'Arta, où les
Philhellènes furent taillés en pièces après avoir tué six cents Turcs,
quoiqu'ils ne fussent que cent-cinquante contre six ou sept mille; il
n'y en a que huit qui aient échappé au massacre, et, sur ces huit, trois
seulement ont survécu.
»Ces deux-ci quittèrent la Grèce par le conseil des Grecs. Quand
Churschid pacha envahit la Morée, les Grecs paraissent s'être fort bien
comportés en désirant sauver leurs alliés, dès qu'ils pensèrent que c'en
était fait pour eux. Ce fut en septembre dernier (1822); ils errèrent
d'île en île, et allèrent de Milo à Smyrne, où le consul français leur
donna un passeport, et un charitable capitaine le passage à Ancône, d'où
ils allèrent à Trieste, pour être renvoyés de là par les Autrichiens.
Ils disent que les Grecs se battent bien à leur façon, mais furent
d'abord effrayés du feu de leurs propres canons,--puis s'y
accoutumèrent.
[Note 30: Célèbre assassin de Kotzbue. (_Note du Trad._)]
»Adolphe (le plus jeune) a commandé à Navarin pendant quelque tems;
l'autre personnage plus matériel, «ce hardi Bavarois à l'heure fatale,»
semble principalement déplorer un jeûne de trois jours à Argos, et la
perte de vingt-cinq paras par jour de paie arriérée, et quelques bagages
laissés à Tripolitza; mais il prend ses blessures, ses marches et ses
batailles en bonne part. Tous deux sont simples, pleins de naïveté, et
tout-à-fait sans prétention; ils disent que les étrangers se
querellaient souvent entre eux, particulièrement les Français avec les
Allemands, d'où résultaient de fréquens duels.