Dans un état d'excitation perpétuelle, tant pour le coeur que pour la

tête,--en guerre éternelle avec la volonté du monde, et pourtant dans le

cours d'une vie suspendue au souffle du monde,--avec un génie revêtant

toutes les formes, depuis Jupiter jusqu'à Scapin, et avec un caractère

également propre à toutes les habitudes morales,--l'ancienne conception

de l'existence de deux ames dans un seul corps ne semblerait même pas

encore adéquate aux variétés de talent et d'humeur, que Byron déploya

dans sa conduite et dans ses écrits durant ces courtes années de fièvre.

Sans remonter jusqu'au quatrième chant de _Childe Harold_, qu'un des

plus amers et des plus habiles adversaires de mon noble ami a déclaré

«sous le rapport de l'exécution, la plus sublime oeuvre poétique d'une

plume mortelle,» nous avons, dans le même genre de force et de

splendeur, la _Prophétie de Dante_, _Caïn_, le mystère de _Ciel et

Terre_, _Sardanapale_,--tous ouvrages produits durant ce merveilleux

période de génie. Il faut encore y joindre quatre autres drames, qui,

bien qu'inférieurs aux autres compositions, rencontrent toutefois, comme

poèmes, peu de pièces rivales dans notre littérature; tandis qu'ils

démontrent, d'une manière plus spéciale, cette remarquable versatilité

de goûts et de talens qui portait Lord Byron à travailler dans un genre

sévère et classique, le plus antipathique de tous à ses habitudes et à

son humeur, et le plus éloigné de cette licence hardie et vagabonde

qu'il eût la grande mission de porter dans l'empire entier de

l'intelligence.

En opposition à ces nobles accords, nous voyons naître, durant ce

fertile période, le _Don Juan_--qui renferme le résumé de tous les

merveilleux contrastes du caractère de Byron,--la _Vision du Jugement_,

la traduction de Pulci, les pamphlets sur Pope, sur la _British-Review_,

sur le _Blackwood Magazine_,--avec un essaim de bagatelles légères et

plaisantes, négligemment échappées à cet esprit qui, presque au même

moment, représentait, avec un éclat digne de son rôle, le puissant génie

de Dante, ou suivait avec Caïn les sombres sentiers du scepticisme sur

les ruines des mondes passés.

Pendant que Lord Byron se livrait ainsi à ces créations idéales, les

circonstances qui dans la vie réelle réclamaient ses sympathies étaient

presque suffisantes pour absorber les pensées et les sentimens de tout

autre esprit que le sien. Un amour, non pas frivole, passager, et

«cheminant sous fardeau,» mais, au contraire, assez enraciné pour durer

jusqu'à l'heure de la mort, occupa vivement de ses premières espérances

et de ses premières craintes une portion de ce période, et en inquiéta

le reste d'embarras politiques et domestiques. Puis, à peine cette

orageuse passion eut-elle commencé à se calmer, qu'une nouvelle source

d'excitation s'offrit dans cette conspiration, où Lord Byron se

précipita sans aucune crainte, et qui n'aboutit qu'à multiplier les

objets de sa sympathie et de sa protection, et à l'obliger à un nouveau

changement de demeure et de scène.

Quand nous considérons toutes les distractions qui l'environnèrent, et

qu'en sus nous mettons en ligne de compte le fréquent dérangement de sa

santé, les pertes de tems et d'esprit dans la minutieuse surveillance

des dépenses du ménage, nous ne voyons qu'avec un étonnement presque

incrédule les chefs-d'oeuvre qu'il fut capable de produire dans de telles

circonstances,--la variété et la prodigalité de talent avec lesquelles,

au milieu de tant d'interruptions et de tant d'obstacles, son «ame

brillante se déborda de toutes parts,» et non-seulement continua son

cours en toute liberté à travers ces difficultés, mais encore tira des

combats et des ennemis qu'elle rencontra un nouveau surcroît à sa force,

un nouvel aliment à sa flamme. Tandis que l'incomparable souplesse de

son génie se déployait beaucoup plus évidemment qu'à toute autre époque

de sa vie, son caractère, susceptible, comme le caméléon, des plus

rapides changemens, présenta en même tems les plus frappans et les plus

contrastans exemples de cette versatilité. Aux yeux du monde, et surtout

de l'Angleterre,--scène de ses gloires et de ses torts,--il ne s'offrit

que sous l'aspect d'un sombre et fier misantrope qui se bannit lui-même

de la compagnie des hommes, et surtout des Anglais. Sous ce point de

vue, les plus naïves et les plus belles inspirations de sa muse ne

furent regardées que comme des intervalles lucides entre les paroxysmes

d'une malignité inhérente à sa nature; et les joyeuses effusions de son

esprit et de sa bonne humeur ne parurent même tendre qu'à atteindre le

but que Swift se vantait de poursuivre dans tous ses travaux,--«à vexer

le monde plutôt qu'à le divertir.»

Mais ce n'était pas là le Byron des heures de société: ceux qui ont vécu

dans son intimité diront tout le contraire. L'espèce de réputation

sauvage qu'il s'était acquise en pays étranger empêcha, sans doute, bon

nombre de ses compatriotes qu'il aurait cordialement accueillis, de

rechercher sa connaissance. Mais les Anglais qui l'approchèrent avec les

formes ordinaires d'introduction, furent tous surpris et charmés de la

courtoisie et de l'aisance de ses manières, de la simplicité modeste de

sa conversation, et, dans le cas d'une plus intime relation, de la

franche plaisanterie à laquelle il se livrait avec un tel abandon, que

ceux qui le connaissaient le mieux auraient pu se méprendre au point de

croire que la gaîté, après tout, était le véritable penchant de son

caractère.

Aux contrastes qu'il présentait dans sa conduite publique et dans sa vie

privée, on doit encore ajouter que, tout en bravant si fièrement

l'anathême du monde, et en revendiquant le droit naturel de penser par

soi-même avec une liberté, je dirai même, une audace incomparable, la

timidité primitive de son caractère ne cessait de le dominer; et tandis

que de loin il était regardé comme une espèce de despote intellectuel,

révélant partout une confiance inébranlable et ses immenses moyens, une

observation faite de plus près permit, à Venise, à une noble dame[28],

son amie et la mienne, de découvrir, sous cette apparence, les traces de

la défiance et de la timidité qui le caractérisèrent dans son enfance,

et qu'il ne dépouilla jamais entièrement dans le cours de sa carrière.

Mais voici une contradiction encore plus singulière entre l'homme public

et l'homme privé,--contradiction fréquente, et dans quelques cas plus

apparente que réelle;--ce Byron qui, en certains momens, se retranchait

opiniâtrement dans sa volonté absolue, se montrait, un instant après, au

plus haut point docile et persuadable. Aujourd'hui, ébranlant, comme

misantrope et comme satirique, le monde social sur ses solides

bases;--demain, apprenant, comme _cavaliere servente_, avec une

obéissance passive, à plier un schall,--le même homme, qui avait si

obstinément refusé de sacrifier aux remontrances amicales ou à la voix

publique un seul vers de _Don Juan_, consentit à cesser entièrement le

poème, à la simple prière d'une aimable _donna_, et ne reprit cette

oeuvre, enfant chéri de sa muse, qu'après en avoir, non sans difficulté,

obtenu la permission de la même autorité. Eût-on pu, d'ailleurs, sans

être préalablement averti de ces transformations, reconnaître le

grossier libertin de Venise dans cet amant romanesque et passionné qui,

peu de mois après, pleurait devant la fontaine du jardin de Bologne? ou

eût-on espéré trouver dans le sec calculateur de sequins et de

_baiocchi_, ce généreux champion qui ne regarda sa fortune entière et sa

vie même que comme de faibles sacrifices pour avancer, ne fût-ce que

d'un seul jour, la cause de la liberté?

[Note 28: La comtesse Albrizzi,--qui a donné une _Esquisse_ du

caractère de Lord Byron. (_Note de Moore_.)]

Ici notre attention se fixe naturellement sur un trait de caractère,

plus intimement lié à la brillante époque que nous avons sous les yeux.

Malgré les manifestes préjugés de Byron en faveur du rang et de la

naissance, nous avons vu avec quelle ardeur,--non-seulement en

imagination et en théorie, mais en pratique, comme dans le cas des

carbonari italiens,--il accorda sans réserve ses sympathies à tout

mouvement populaire vers la liberté. Quoique la sincérité d'un zèle

auquel la mort a mis un noble et dernier sceau, ne puisse être révoquée

en doute, cependant on peut fort bien se demander si ce besoin général

d'excitation qui,--(quelle qu'en fût d'ailleurs la source)--détermina

toujours la conduite de Lord Byron, ne fut pas même en cette

circonstance son motif prédominant, et s'il n'est pas probable, en

outre, que, comme Alfieri et d'autres aristocratiques amans de la

liberté, il n'eût pas reculé devant les dernières conséquences de ses

doctrines de nivellement, et si, tout ardent qu'il était pour abaisser

ses supérieurs, il n'eût pas repoussé la tâche d'élever ses

inférieurs...................

.....................................................

Après la chute des espérances qu'il avait si ardemment nourries sur

l'issue des dernières luttes de l'Italie contre les maîtres qui la

régissent, on conçoit aisément quelle consolation il eut à tourner ses

regards sur la Grèce, où naissait alors un esprit de liberté qu'il avait

peint dans ses rêves de poésie, mais qu'il n'avait guère pu espérer voir

se réaliser avant sa mort. Les voyages de sa jeunesse dans cette contrée

avaient laissé dans son esprit une impression durable; et, comme je l'ai

déjà remarqué, toutes les fois que la fantaisie d'une vie errante le

reprenait, c'était vers les régions qui entourent «l'Olympe bleu», qu'il

reportait avec plaisir son regard. Depuis qu'il avait adopté l'Italie

pour résidence, ce penchant avait grandement diminué. Outre l'influence

sédative de son nouveau lien domestique, il était survenu en lui, à

cette époque, une nonchalance, ou répugnance à changer de demeure, que,

lors de son départ de Ravenne, il ne surmonta pas sans difficulté.

La vie incertaine et mal assise où il fut dès-lors jeté par la précaire

destinée de ceux avec lesquels il s'était lié, contribua avec une ou

deux autres causes à ressusciter en lui son ancienne passion du

changement et des aventures; et l'on ne s'étonnera pas qu'alors que la

Grèce lui offrait sous la forme la plus attrayante cette double

perspective, il ait vivement tourné ses yeux sur elle, et se soit laissé

embraser du désir d'assister et peut-être même de prendre part aux

triomphes contemporains de la liberté sur ces champs de bataille où il

avait déjà recueilli pour l'immortalité les glorieux souvenirs des

anciens jours.

Parmi les causes qui concoururent avec ce sentiment à le déterminer à

l'entreprise qu'il méditait alors, une des plus puissantes, sans doute,

fut qu'il supposait que sa haute popularité comme poète avait baissé

depuis quelque tems. Le complet insuccès du _Libéral_,--qu'il enrichit

de quelques morceaux éclatans, mais où sa plume en inséra d'autres à

peine distincts des scories environnantes,--le confirma pleinement dans

l'idée qu'il était enfin arrivé à ennuyer le monde; et, comme la voix de

la renommée lui était devenue presque aussi nécessaire que l'air qu'il

respirait, ce fut avec une orgueilleuse conscience de facultés encore

vierges en lui, qu'il reconnut que s'il était parvenu à l'extrémité

d'une des routes de la renommée, il lui en restait d'autres à tenter,

encore plus glorieuses.

..................................................

Son zèle pour l'Italie, dont l'histoire et la littérature semblaient

réclamer à grands cris la fin du vasselage et de l'oppression qui pèsent

sur elle, l'aurait sans doute entraîné au même dévoûment chevaleresque,

qu'il déploya depuis pour le service de la Grèce. Mais l'issue

désespérante de cette courte lutte n'est que trop bien connue; et ce

soudain échec d'une cause si riche en promesses affligea Lord Byron

d'autant plus profondément qu'il connaissait maints coeurs braves et

sincères qui l'avaient épousée. Le dégoût que cet effort abortif lui

inspira, joint à l'opinion qu'il s'était formée dans sa jeunesse des

«serfs héréditaires» de la Grèce, le firent quelque tems douter que les

Grecs pussent jamais accomplir leur affranchissement; et ce ne fut qu'au

printems de cette année que, plutôt d'après la durée que d'après le

succès présent de la lutte, il commença à croire un peu à l'avenir de la

cause à laquelle il avait presque résolu déjà de se dévouer. La seule

difficulté qui retardait ou entravait encore cette résolution, était la

nécessité de se séparer temporairement de Mme Guiccioli, qui désirait

elle-même partager les périls de son amant, mais qu'il ne pouvait

consentir à exposer aux chances d'une vie si rude même pour les hommes.

Au commencement du mois d'avril, il reçut la visite de M. Blaquière, qui

se rendait alors en Grèce avec la mission spéciale de procurer au

comité, récemment formé à Londres, d'exactes informations sur l'état et

sur les chances de ce pays. Entre autres instructions, M. Blaquière

devait s'arrêter à Gênes et s'aboucher avec Lord Byron. La note suivante

montrera combien le noble poète était disposé à entrer dans toutes les

vues du comité.

LETTRE DXIX.

A M. BLAQUIÈRE.

Albaro, 5 avril 1823.

MON CHER MONSIEUR,

«Je serai charmé de vous voir, vous et votre ami grec, et le plus tôt

sera le mieux. Je vous ai attendu quelque tems,--vous me trouverez chez

moi. Je ne puis vous dire combien je m'intéresse à la cause grecque; et,

si je n'eusse nourri l'espérance de voir un jour la délivrance de

l'Italie, rien ne m'eût empêché de retourner dans cette contrée qu'il

est même honorable d'avoir visitée, pour m'y rendre aussi utile que peut

l'être un faible individu.

Tout à vous pour toujours et de coeur.»

NOEL BYRON.

* * * * *

Bientôt après cette entrevue avec l'agent du comité, une communication

plus directe s'ouvrit sur ce sujet entre sa seigneurie et le comité

lui-même.

LETTRE DXX.

A M. BOWRING.

Gênes, 12 mai 1823.

MONSIEUR,

«J'ai grand plaisir à reconnaître la réception de votre lettre, et

l'honneur que le comité m'a fait;--je tâcherai de mériter par tous les

moyens en mon pouvoir la confiance qu'il m'accorde. Mon premier désir

est d'aller en personne dans le Levant, où je pourrais être à même

d'avancer le succès, sinon de la cause elle-même, du moins des

informations que le comité désire rassembler avant d'agir; mon ancien

séjour dans le pays, mon habitude de la langue italienne (qui y est

parlée universellement, ou du moins dans le même degré d'extension que

le français dans les contrées plus civilisées du continent), et ma

légère connaissance du romaïque[29] me donneraient quelques avantages.

La seule objection que souffre ce projet est d'une nature domestique, et

je tâcherai de la résoudre;--si j'échoue, je ferai ce que je pourrai

faire où je suis; mais ce sera toujours pour moi une source de regrets,

que de penser que j'aurais pu faire plus pour le service de la cause sur

le lieu même.

»Nos dernières nouvelles du capitaine Blaquière sont d'Ancône, où il

s'est embarqué pour Corfou par un bon vent, le 15 du mois dernier; il

est probablement à sa destination maintenant. La dernière lettre que

j'ai reçue de lui était datée de Rome; on lui avait refusé un passeport

pour le royaume de Naples, et il s'en retournait par la Romagne à

Ancône;--mais ce retard ne paraît lui avoir fait perdre que peu de tems.

[Note 29: Le grec moderne. C'est l'expression employée par les Grecs

eux-mêmes. (_Note du Trad._)]

»Les principaux articles dont les Grecs semblent avoir besoin, sont

d'abord un parc d'artillerie--légère, et propre à un pays de montagnes;

secondement, de la poudre à canon; troisièmement, des fournitures

nécessaires au service des hôpitaux ou ambulances. Le mode le plus

facile de transmission est, dit-on, par Idra, à l'adresse de M. Negri,

le ministre. Je voulais envoyer une certaine quantité des deux derniers

articles,--non pas énormément,--mais suffisamment pour montrer les

souhaits sincères d'un individu,--mais j'attends; car, au cas que je

parte moi-même, je prendrai ce bagage avec moi. Je suis en

correspondance avec signor Nicolas Karrellas (connu de M. Hobhouse) qui

maintenant est à Pise; mais son dernier avis portait simplement que les

Grecs sont à présent occupés à organiser leur gouvernement, et les

détails de leur administration intérieure; ceci semblerait indiquer de

la sécurité, mais la guerre est pourtant loin d'être terminée.

»Les Turcs sont une race obstinée, comme ils l'ont montré dans toutes

les guerres précédentes, et ils reviendront à la charge pendant

plusieurs années, même s'ils sont battus, comme il faut l'espérer. Mais,

dans aucun cas, les travaux du comité ne seront accusés d'inutilité;

car, dans le cas même de la soumission et de la dispersion des Grecs,

les fonds qui seraient employés à secourir et à rassembler les survivans

pour alléger en partie leur détresse, et pour les mettre à même de

trouver ou de se faire une patrie (comme tant d'émigrés d'autres nations

y ont été obligés), ne manqueraient pas de bénir la main qui donna et

celle qui reçut» comme un don de justice et de merci.

»Quant à la formation d'une brigade (dont M. Hobhouse émet l'idée dans

sa briève lettre, contenant celle à laquelle j'ai l'honneur de

répondre), je me permettrai d'exprimer une opinion qui résulte plutôt, à

la vérité, de la triste expérience des brigades embarquées pour le

service de la Colombie, que d'essais pratiqués en Grèce,--c'est que le

comité devrait plutôt consacrer son attention à la recherche d'officiers

expérimentés qu'à l'enrôlement de recrues anglaises, difficilement

disciplinables, et peu propres au service dans une guerre irrégulière à

côté d'étrangers. Un petit corps de bons officiers, surtout dans l'arme

de l'artillerie; un ingénieur avec les munitions indiquées par le

capitaine Blaquière comme les plus nécessaires (en quantité déterminée

par la sagesse du comité); voilà, ce me semble, des secours d'une haute

utilité. De plus, les officiers qui auraient déjà servi dans la

Méditerranée devraient être pris de préférence, attendu que la

connaissance de l'italien est presque indispensable.

»Il faudrait aussi avertir qu'on ne va pas en Grèce «pour dévorer le

beefsteak et s'enivrer de porter»,--mais que la Grèce,--qui, depuis ces

dernières années, n'a point été richement fournie en comestibles,--est à

présent par excellence un pays de privations. Cette remarque peut

sembler superflue; mais j'ai dû la faire, en observant que plusieurs

officiers étrangers, italiens, français et allemands (ces derniers sont

les moins nombreux) sont revenus tout dégoûtés, parce qu'ils s'étaient

imaginé qu'ils allaient faire une partie de plaisir, ou chercher une

haute paie, une promotion rapide, et peu de besogne. Ils se plaignent

aussi d'avoir été mal accueillis par le gouvernement ou par les

habitans; mais bon nombre de ces gens-là étaient de purs aventuriers,

attirés par le désir du commandement et du butin, et désappointés dans

cette double espérance. J'ai vu les Grecs repousser vivement

l'accusation du défaut d'hospitalité, et déclarer qu'ils partageaient

leur ration jusqu'à la dernière miette avec les volontaires étrangers.

»Je n'ai pas besoin de représenter au comité le grand avantage que doit

procurer le succès des Grecs à la Grande-Bretagne, et les probabilités

des nouvelles relations commerciales qui s'ouvriraient en conséquence

avec l'Angleterre; parce que je suis persuadé que le principal but du

comité est l'émancipation de cette nation, sans aucune vue d'intérêt.

Mais la considération précédente peut avoir quelque poids auprès du

peuple anglais, passionné comme il l'est maintenant pour toute espèce de

spéculation;--ceux qui se résolvent à émigrer n'auront plus besoin de

traverser les mers d'Amérique; les îles grecques seules leur fourniront

des ressources incomparables; le bon marché non-seulement des objets de

première nécessité, mais même des objets de luxe (c'est-à-dire, de luxe

fourni par la nature), laisse bien loin derrière lui le cap de

Bonne-Espérance, la terre de Van-Diemen, et les autres lieux de refuge

que la population anglaise va chercher à travers les flots.

».....................................................

»J'écrirai à M. Karrellas. J'attends une lettre du capitaine Blaquière,

qui m'a promis de m'écrire bientôt des nouvelles du chef-lieu du

gouvernement des Sept-Iles. Je lui ai donné une lettre d'introduction

pour lord Sydney Osborne, à Corfou; mais comme lord Sydney est au

service du gouvernement, il ne lui accordera qu'une réception

_circonspecte_.»

LETTRE DXXI.

A M. BOWRING.

Gênes, 21 mai 1823.

MONSIEUR,

«Je reçus hier la lettre du comité, datée du 14 mars. Je ne sais quelle

est la cause du retard. La lettre m'a été envoyée de Paris par M.

Galignani, qui me marquait qu'il ne l'avait eue entre les mains que

quatre jours, et qu'elle lui avait été remise par un M. Grattan. J'ai à

peine besoin de vous dire que j'accède avec joie à la proposition du

comité, et que je tiens à grand honneur d'avoir été jugé digne d'être

admis au nombre de ses membres. J'ai aussi des grâce à rendre, surtout à

vous, monsieur, pour la lettre extrêmement flatteuse qui accompagne la

proposition.

»Depuis que je vous ai écrit par l'intermédiaire de M. Hobhouse, j'ai

reçu une lettre du capitaine Blaquière, datée de Corfou; je vous l'ai

fait passer, parce qu'elle montrera comment il va. Hier, je rencontrai

deux jeunes Allemands, qui ont survécu à la bande du général Normann.

Ils étaient arrivés à Gênes dans l'état le plus déplorable,--sans

nourriture,--sans un sou,--sans chaussure. Ils avaient été expulsés du

territoire autrichien dès leur débarquement à Trieste; ils avaient été

forcés de rétrograder jusqu'à Florence, et avaient fait la traversée de

Leghorn jusqu'ici, avec quatre livres toscanes (environ trois francs)

dans leurs poches. Je leur ai donné vingt écus gênois (environ cent

trente-trois livres, monnaie française), et des souliers neufs, ce qui

les mettra à même de se rendre en Suisse, où ils disent avoir des amis.

Tout ce qu'ils ont pu, d'ailleurs, ramasser à Gênes, ne s'est pas élevé

à trente sous. Ils ne se plaignent pas des Grecs, mais ils disent avoir

souffert davantage depuis leur débarquement en Italie.

»J'ai constaté leur véracité, premièrement par leurs passeports et leurs

papiers; secondement par des questions variées de topographie sur Arta,

Argos, Athènes, Missolonghi, Corinthe, etc; et troisièmement, en leur

parlant en romaïque, langue que l'un des deux possédait même beaucoup

mieux que moi. Tous deux appartiennent à de bonnes familles: l'un est un

beau jeune homme de vingt-trois ans,--il est Wurtembergeois, et a un

faux air de _Sandt_[30]; l'autre est un Bavarois, plus âgé, à

physionomie moins expressive et moins idéale, mais c'est un grand et

robuste soldat. Le Wurtembergeois a été présent au combat d'Arta, où les

Philhellènes furent taillés en pièces après avoir tué six cents Turcs,

quoiqu'ils ne fussent que cent-cinquante contre six ou sept mille; il

n'y en a que huit qui aient échappé au massacre, et, sur ces huit, trois

seulement ont survécu.

»Ces deux-ci quittèrent la Grèce par le conseil des Grecs. Quand

Churschid pacha envahit la Morée, les Grecs paraissent s'être fort bien

comportés en désirant sauver leurs alliés, dès qu'ils pensèrent que c'en

était fait pour eux. Ce fut en septembre dernier (1822); ils errèrent

d'île en île, et allèrent de Milo à Smyrne, où le consul français leur

donna un passeport, et un charitable capitaine le passage à Ancône, d'où

ils allèrent à Trieste, pour être renvoyés de là par les Autrichiens.

Ils disent que les Grecs se battent bien à leur façon, mais furent

d'abord effrayés du feu de leurs propres canons,--puis s'y

accoutumèrent.

[Note 30: Célèbre assassin de Kotzbue. (_Note du Trad._)]

»Adolphe (le plus jeune) a commandé à Navarin pendant quelque tems;

l'autre personnage plus matériel, «ce hardi Bavarois à l'heure fatale,»

semble principalement déplorer un jeûne de trois jours à Argos, et la

perte de vingt-cinq paras par jour de paie arriérée, et quelques bagages

laissés à Tripolitza; mais il prend ses blessures, ses marches et ses

batailles en bonne part. Tous deux sont simples, pleins de naïveté, et

tout-à-fait sans prétention; ils disent que les étrangers se

querellaient souvent entre eux, particulièrement les Français avec les

Allemands, d'où résultaient de fréquens duels.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 13 Comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 5 / 23 段