sont _milor_ B*** et son _épouse_, voyageant avec un fort beau
compagnon, qui «sous la forme d'un comte français» (pour me servir de la
phrase de Farquhar dans le _Stratagême des Petits-Maîtres_), a tout
l'air d'un Cupidon déchaîné, et se trouve être un des rares spécimens
que j'aie vus de notre type idéal d'un Français d'avant la révolution.
Milady semble consommée en littérature,--et c'est à cela, ainsi qu'à la
liaison de la famille avec votre Honneur, que j'attribue le plaisir
d'avoir vu ces voyageurs. Elle est, de plus, fort jolie, même le
matin,--genre de beauté que le soleil d'Italie n'éclaire pas si souvent
que le chandelier. Certainement les femmes anglaises durent plus
long-tems que leurs voisines du continent.............................
........................................................
[Note 24: Ombres de nom. (_Note du Trad._)]
»Vos amis me donnent de bonnes nouvelles de vous et de vos «anges
emprisonnés,» ou peu s'en faut. Mais pourquoi avez-vous changé votre
titre?--Vous vous en repentirez un jour. Les bigots ne vous pardonneront
jamais,--et d'ailleurs, leur pardon en vaut-il la peine? Je présume que
je suis un chrétien plus orthodoxe que vous n'êtes; et, toutes les fois
que je vois un homme véritablement chrétien, soit en pratique, soit en
théorie (car je n'ai jamais encore trouvé un individu qui, mis à
l'épreuve, se montrât tel sous l'un et l'autre rapport), je suis son
disciple. Mais, jusqu'à présent, je ne puis me soumettre à nos marchands
de dîmes,--et je ne puis m'imaginer pourquoi vous avez circoncis des
séraphins.
»J'ai été bien plus persécuté que vous, comme vous en pouvez juger par
ma présente décadence,--car je suis aussi bas en popularité et en
librairie que quelque auteur que ce soit. Au moins, mes amis m'en
assurent;--grand merci de leur bonté! Ils en accusent Hunt, mais ils ont
tort:--ce doit être, en partie du moins, ma faute propre,--ainsi
soit-il! Quant à Hunt, je m'applaudis de ne pas l'avoir laissé mourir de
faim dans la rue, préférablement à tout honneur personnel qui aurait pu
provenir d'une si naïve philantropie. J'agis réellement par principe en
cette affaire, car nous n'avons rien de commun; et je ne puis vous
décrire la désespérante sensation que j'éprouve à faire quelque chose
pour un homme qui semble ne pouvoir ni ne vouloir plus rien faire pour
lui: c'est comme si on retirait de la rivière un homme qui va droit s'y
jeter de nouveau. Pendant ces trois ou quatre dernières années, Shelley
l'a assisté, et tiré une fois d'embarras. Depuis la mort de Shelley,--et
même auparavant,--j'ai fait ce que j'ai pu; mais il n'est pas en mon
pouvoir de prolonger une telle assistance. Je voudrais que Hunt
retournât en Angleterre, je lui donnerais les moyens de s'y placer dans
une situation confortable. Somme toute, sa position n'y est plus aussi
mauvaise, puisque une portion de ses dettes est payée, etc., etc. Il
serait sur les lieux pour continuer son journal avec son frère, qui
semble un homme sensé, franc, fort et patient.....»
BYRON.
La nouvelle amitié dont Byron annonce ici le commencement, et dans
laquelle je fus bien aise, comme ami commun des deux parties, de le voir
s'engager, fut pour lui une grande source de plaisir durant le séjour
des nobles voyageurs à Gênes. En effet, il s'était si long-tems persuadé
que tous ses compatriotes hors d'Angleterre ne le regardaient que comme
un proscrit ou une curiosité, que chaque fois qu'il recevait d'eux un
accueil amical, il en éprouvait autant de surprise que de plaisir; et
son esprit, en renouant les liaisons et les habitudes anglaises, goûtait
une sensation de bien-être pareil au plaisir de respirer l'air natal.
Dans la vue d'engager ses amis à prolonger leur séjour à Gênes, il leur
suggéra l'idée de prendre une jolie _villa_, nommée _il Paradiso_, dans
le voisinage de la sienne, et les accompagna pour la visiter avec eux.
Ce fut à cette occasion qu'en entendant lady B*** exprimer l'intention
de fixer sa résidence dans ce lieu, il composa l'impromptu suivant:
Sous les yeux de ***,
Le paradis convoité
Devrait être aussi pur de mal que le paradis primitif;
Mais, si la nouvelle Ève
Soupirait après une pomme,
Quel mortel ne jouerait volontiers le rôle du diable!
Je n'omettrai pas non plus une pièce de vers adressée à la même dame,
dont la beauté et le talent auraient eu droit d'attendre, de la plume de
Lord Byron, un tribut d'hommages plus ardens. Cette pièce est fort
intéressante, en ce qu'elle peint ce sentiment de la vieillesse qui se
glissait si prématurément dans l'ame du noble poète.
A LA COMTESSE DE B*****.
I.
Vous m'avez demandé des vers:--simple demande,
Qu'un rimeur ne saurait refuser sans paraître bizarre.
Mais mon Hippocrène était dans mon coeur,
Et mes sentimens, source de ma verve, sont taris.
II.
Si j'étais ce que je fus, j'aurais chanté
Ce que Lawrence a si bien peint;
Mais aujourd'hui le son expirerait sur mes lèvres,
Le sujet est trop doux pour mon luth.
III.
Mon feu d'autrefois n'est plus qu'une cendre;
Le barde est mort dans mon sein;
Au lieu d'aimer, je ne fais plus qu'admirer,
Et mon coeur est aussi chenu que ma tête.
IV.
Ma vie ne se date point par les années,--
Il y eut de courts instans qui, comme une charrue,
Tracèrent leurs sillons en rides profondes
Dans mon ame comme sur mon front.
V.
Que la brillante jeunesse aspire
A chanter ce que je contemple en vain;
Le chagrin a ravi à ma lyre
La corde digne de ce chant.
B.
Les lettres suivantes, écrites durant le séjour de ces nobles voyageurs
à Gênes, intéresseront la curiosité du lecteur.
LETTRE DXII.
AU COMTE DE B***.
5 avril 1823.
MON CHER LORD,
«Comment va votre goutte? ou plutôt comment allez-vous? Je vous renvoie
le journal du comte ***, production fort extraordinaire, et d'une triste
vérité en tout ce qui concerne la haute société d'Angleterre. Je connais
ou connus personnellement la plupart des personnages et des sociétés
qu'il décrit; et depuis que j'ai lu ses observations, mes souvenirs me
semblent des souvenirs d'hier. Je plaiderais toutefois en faveur d'un
petit nombre d'exceptions, que je mentionnerai bientôt. Ce qu'il y a de
plus singulier, c'est que ce jeune homme ait pénétré, non le fait, mais
le mystère de l'ennui anglais à vingt-deux ans. J'avais environ le même
âge quand je fis la même découverte, à-peu-près dans les mêmes
cercles--(car, parmi les personnes citées, à peine y en a-t-il une que
je n'aie vue alors journellement ou nuitamment, et j'étais lié plus ou
moins intimement avec la plupart d'entre elles);--mais je n'aurais
jamais pu faire une si bonne description. Il faut être Français pour
faire cela.
»Mais il doit aussi avoir été à la campagne durant la saison de la
chasse, avec «une compagnie choisie d'hôtes distingués,» comme disent
les journaux. Il doit avoir vu les _gentlemen_ après dîner (les jours de
chasse), et durant la soirée qui vient ensuite, où les femmes ont l'air
d'avoir chassé, ou plutôt d'avoir été chassées. J'aurais désiré qu'il
eût été à un dîner en ville chez lord C***, peu nombreux, mais choisi,
et composé des gens les plus amusans. Le dessert fut à peine sur table,
que, de douze convives, j'en comptai cinq endormis; et parmi ces cinq
étaient Tierney, lord *** et lord ***; j'ai oublié les deux autres; mais
c'étaient des hommes d'esprit ou des orateurs,--peut-être des poètes.
»Mon séjour en Orient et en Italie m'a rendu un peu indulgent pour la
sieste,--mais on la fait régulièrement dans les pays chauds: on s'y
livre dans la solitude, ou tout au plus en tête-à-tête avec une
compagne, et on se retire paisiblement dans ses appartemens, pour éviter
le soleil pendant une heure ou deux.
»Certes, le journal de votre ami est une production formidable. Hélas!
nos chers compatriotes ne sont connus que pour être ennuyés, et non pour
ennuyeux; et je présume que la révélation désagréable de cette dernière
vérité ne sera pas mieux reçue que les vérités ne le sont ordinairement.
J'ai lu le tout avec une grande attention, et j'y ai trouvé de
l'instruction; je suis trop bon patriote pour dire _du plaisir_,--du
moins je ne le dirais pas, quoique je pusse le penser. J'ai montré le
journal (ce n'est pas un manque de discrétion, j'espère) à une jeune
dame italienne de haut rang, très-instruite, et qui passe ou passa pour
être une des trois plus célèbres beautés du district de l'Italie, où sa
famille et sa parenté résidaient dans des tems moins orageux sous le
rapport de la politique (et ce n'est pas à Gênes, par parenthèse); cette
dame en a été fort contente, et elle dit qu'elle y a puisé une meilleure
notion de la société anglaise que dans toutes les discussions
métaphysiques de Mme de Staël sur le même sujet, dans son ouvrage sur la
révolution. Je vous prie de remercier le jeune philosophe, et de faire
mes complimens à lady B*** et à sa soeur.
»Croyez-moi votre très-obligé et fidèle ami.»
N. B.
«_P. S._ Les lettres particulières parlent de trouble ou de complot dans
l'armée française des Pyrénées,--de généraux soupçonnés ou
congédiés,--d'un voyage du ministre de la guerre pour voir l'affaire sur
les lieux.
»Dites au comte *** qu'il ne rapporte pas toujours les noms d'une façon
intelligible, surtout ceux des clubs; il parle du Watts-Club,--peut-être
a-t-il raison; mais, de mon tems, c'était le Watter's-Club qui était le
club des dandys; j'en étais membre (sans être dandy toutefois) au tems
de sa plus grande gloire, lorsque Brummel, Mildmay, Alvanley et
Pierrepoint donnaient les bals de dandys; c'est nous qui fîmes,
c'est-à-dire le club fit la fameuse mascarade à Burlington-House pour
Wellington. Il ne parle pas de l'Alfred, qui était le plus recherché et
le plus ennuyeux de tous, comme je le sais pour en avoir aussi été
membre.»
LETTRE DXIV[25].
AU COMTE DE B***.
14 avril 1823.
«Je suis vraiment fâché de ne pouvoir vous accompagner dans votre
promenade équestre ce matin, attendu que je me suis fait un très-grand
mal au visage, en y appliquant un caustique sur une verrue, d'après
l'avis du médecin. Je ne sais si j'ai employé une trop forte dose, mais
toujours est-il que non-seulement j'ai souffert une vive douleur, mais
encore la partie malade et ses environs immédiats sont devenus tout
noirs. Comme je ne veux effrayer ni vos chevaux, ni leurs cavaliers,
j'aime mieux attendre, pour vous voir, jusqu'à six heures; j'espère
qu'alors j'aurai repris un air plus chrétien, et que je serai redevenu
semblable aux créatures humaines: Mon mal s'est étendu en partie à mes
doigts; car, en essayant de retirer le noir au moins de ma lèvre
supérieure, je n'ai fait qu'en teindre ma main droite, et ni le jus de
citron, ni l'eau de Cologne, ni aucune autre eau, n'ont pu la délivrer
de ces taches par trop semblables à l'encre..... En tout cas, je vous
verrai à six heures, à la faveur du crépuscule.
»Pour toujours et de coeur, etc.
[Note 25: La lettre 513 a été supprimée.]
11 heures.
»_P. S._ J'écrivais le billet ci-dessus à trois heures du matin. Je
regrette de vous dire que toute la peau, dans l'espace d'environ un
pouce carré au-dessus de ma lèvre supérieure, s'est détachée, en sorte
que je ne puis ni me raser, ni mâcher, et que je suis également
incapable de paraître à votre table, et d'en partager l'hospitalier
repas................ .................................................
LETTRE DXV.
AU COMTE ***[26].
«Mon cher comte *** (si vous me permettez de m'adresser à vous si
familièrement), vous devriez vous contenter d'écrire dans votre langue,
comme Grammont, et de réussir à Londres comme personne n'a réussi depuis
les jours de Charles II et les Mémoires d'Antonio Hamilton, sans vous
jeter dans notre barbare idiome,--que, d'ailleurs, vous comprenez et
écrivez mieux qu'il n'en est digne.
Mon «approbation», comme il vous plaît de dire, a été sincère, mais
peut-être elle n'a pas été impartiale; car, bien que j'aime ma patrie,
je n'aime pas mes compatriotes,--du moins, tels qu'ils sont à présent.
Et, outre la séduction du talent et de l'esprit qui brillent dans votre
ouvrage, je crains d'avoir éprouvé aussi l'attrait de la vengeance. J'ai
vu et senti presque tout ce que vous avez si bien dépeint. J'ai connu
ces personnes et ces réunions si bien décrites (c'est-à-dire la plupart
d'entre elles),--et les portraits sont si ressemblans, que je ne puis
qu'admirer le peintre non moins que son ouvrage.
[Note 26: La lettre est adressée au jeune comte français, dont le
nom est supprimé dans le texte anglais. (_Note du Trad_.)]
»Mais j'en suis fâché pour vous; car si vous connaissez si bien la vie à
votre âge, que deviendrez-vous quand l'illusion sera encore plus
dissipée? Mais, n'y songez pas:--en avant!--vivez tant que vous pourrez;
et puissiez-vous jouir pleinement des nombreux avantages que vous
possédez en jeunesse, en talens et en beauté! c'est le voeu
d'un--Anglais,--mais ce n'est pas être traître à mon pays; car ma mère
était écossaise, mon nom et ma famille sont normands; et, pour moi, je
ne suis d'aucun pays. Quant à mes «oeuvres» qu'il vous plaît de citer,
qu'elles aillent au diable, d'où (si vous en croyez maintes personnes)
elles sont venues.
»J'ai l'honneur d'être votre obligé, etc.»
A cette époque, survint une circonstance qui montre, à l'honneur des
tendances désormais meilleures de son caractère, combien étaient
diminués et adoucis ses ressentimens, auparavant si vifs, au sujet de
ses différends conjugaux. On a vu que sa fille Ada,--surtout depuis la
perte du seul être dont il espérait devoir l'attachement au lien du
sang,--était devenue l'objet constant et chéri de ses pensées; et il
était bien naturel que, avec un coeur aimant comme le sien, en se livrant
ainsi à sa tendresse pour sa fille, il se trouvât insensiblement disposé
à des sentimens plus doux envers la mère. Un Anglais, dont la soeur était
connue pour être l'amie et la confidente de lady Byron, étant alors à
Gênes, et visitant habituellement les nouveaux amis du poète, Lord
Byron, un jour, en conversant avec lady ***, prit occasion de dire
qu'elle lui rendrait un service essentiel si, par la médiation de ce
monsieur et de sa soeur, elle pouvait obtenir pour lui de lady Byron, ce
qu'il avait depuis long-tems désiré avoir entre les mains, une copie de
son portrait. Comme on lui représentait, dans le cours de cette même
conversation et d'une autre, que lady Byron, au dire de ses amis, était
dans une alarme continuelle qu'il ne vînt en Angleterre réclamer sa
fille, ou l'inquiéter de quelque façon, il déclara qu'il était prêt à
donner toutes les assurances nécessaires pour calmer une telle
appréhension; et bientôt après il écrivit la lettre suivante,
relativement à ces deux points.
LETTRE DXVI.
A LA COMTESSE DE B***.
3 mai 1823.
CHÈRE LADY ***,
«Ma lettre a pour but d'obtenir une copie de cette miniature de lady
Byron, qui appartenait à feue lady Noël, attendu que je n'ai aucun
portrait, ni même aucun souvenir de lady Byron, toutes les lettres
qu'elle m'avait écrites étant entre ses mains lorsque je quittai
l'Angleterre, et toute correspondance épistolaire ayant depuis cessé
entre nous,--du moins de sa part.
»Mon message, par rapport à l'enfant, est, à l'effet de déclarer--qu'en
cas d'accident survenu à la mère, si je lui survivais, mon désir serait
d'exécuter ses plans à la lettre, soit pour l'éducation de notre fille,
soit par rapport à la personne ou aux personnes à qui lady Byron
pourrait souhaiter de confier cette éducation. Je n'ai aucune intention
d'intervenir en ce point, tant qu'elle vivra; et je présume que ce
serait une consolation pour elle (si elle est malade, comme j'en ai reçu
l'avis) de savoir qu'en aucun cas on ne ferait rien, en tant qu'il
dépendrait de moi, qui ne fût strictement conforme aux désirs et aux
intentions de lady Byron,--de quelque façon qu'elle jugeât à propos de
me les transmettre.
»Croyez-moi, chère lady B***, votre obligé, etc.»
Cette négociation, dont je ne connais point les résultats--(et je ne
sais même pas si elle a jamais été menée à fin)--jeta naturellement et
fréquemment la conversation sur le sujet du mariage de Lord
Byron,--sujet que mon noble ami était toujours le premier à
soulever,--et le récit qu'il donna alors, tant des circonstances de la
séparation que de sa complète ignorance des causes qui la provoquèrent,
fut, à ce que je vois, exactement semblable aux déclarations faites par
lui, dans toutes les occasions où la question se présenta, avec un air
de sincérité auquel il était impossible de ne pas ajouter foi.--«Quant
aux causes réelles de la séparation--(dit-il dans le cours d'une de ses
conversations), je vous déclare que, même aujourd'hui, je les ignore
totalement, vu que lady Byron n'a jamais voulu préciser ses motifs, et a
refusé de répondre à mes lettres. Je lui ai écrit plusieurs fois, et je
suis encore dans l'usage de le faire; mais je ne lui ai pas toujours
envoyé mes lettres, après les avoir écrites, simplement parce que je
désespérais qu'elles produisissent le moindre bien. Vous pourrez, si
vous voulez, en voir quelques-unes;--elles serviront à jeter quelque
lumière sur mes sentimens.»
Par conséquent, un jour ou deux après, Lord Byron envoya à lady *** une
de ces lettres qu'il avait gardées par devers lui, incluse dans la
suivante.
LETTRE DXVII.
A LA COMTESSE DE ***.
Albaro, 6 mai 1823.
MA CHÈRE LADY ***.
«Je vous envoie la lettre que j'avais oubliée, et le livre[27] dont
j'aurais dû me souvenir. Il contient de sombres vérités, quoique, à mon
avis, ce soit un ouvrage trop triste pour avoir jamais été populaire. La
première fois que je le lus (non dans l'édition que je vous envoie:--je
me la suis procurée depuis), ce fut d'après le désir de Mme de Staël,
que le monde, dans sa bienveillance, supposait être l'héroïne de ce
roman,--supposition fausse, dont cette célèbre dame était furieuse. Ce
fut en Suisse, dans l'été de 1816.
...................................................
»La lettre ci-jointe ne fut pas envoyée à sa destination, parce que je
désespérais qu'elle produisît le moindre bien. J'étais extrêmement
sincère quand je l'écrivis, et je le suis encore.......................
......................................................
»Votre très-sincère, etc.»
* * * * *
Je vais maintenant produire la lettre incluse dans la précédente, et peu
de mes lecteurs, je crois, disconviendront que si l'auteur de la lettre
suivante n'a pas eu le bon droit de son côté, il n'ait eu au moins la
plupart des bons sentimens qui en sont en général l'ordinaire apanage.
[Note 27: _Adolphe_, par M. Benjamin-Constant. (_Note de Moore_.)]
LETTRE DXVIII.
A LADY BYRON.
(A l'adresse de l'honorable Mrs. Leigh, à Londres.)
Pise, 17 novembre 1821.
«Je dois accuser réception des cheveux d'Ada, qui sont fort doux et fort
jolis, et déjà presque aussi noirs que les miens l'étaient à l'âge de
douze ans, si j'en juge d'après le souvenir de ceux qu'on me prit à cet
âge, et qui sont entre les mains d'Augusta; mais ils ne frisent
pas,--peut-être parce qu'on les laisse grandir.
»Je vous remercie aussi pour l'inscription de la date et du nom, et je
vais vous dire pourquoi.--Je crois n'avoir en ma possession, que ces
deux ou trois mots de votre écriture, car je vous ai rendu vos lettres;
et, hormis le mot _ménage_, écrit deux fois dans un vieux livre de
comptes, je n'avais rien de votre main. Je brûlai votre dernière note
pour deux raisons:--premièrement, elle était écrite dans un style peu
agréable; et, secondement, je désirais recevoir votre écriture sans ces
documens, qui sont la ressource vulgaire des gens soupçonneux.
»Je présume que ce billet vous parviendra vers l'anniversaire de la
naissance d'Ada:--c'est le 10 décembre, je crois. Elle aura alors six
ans,--en sorte que dans douze, j'aurai quelque chance de la
voir;--peut-être sera-ce plus tôt, si je suis obligé d'aller en
Angleterre pour affaires ou pour tout autre motif. Rappelez-vous
toutefois une chose, soit que nous nous trouvions loin ou près l'un de
l'autre;--chaque jour qui passe sur notre séparation, doit, ce me
semble, après un si long intervalle, adoucir nos sentimens réciproques,
qui auront toujours un point de ralliement tant que notre enfant
existera, existence dont, je présume, nous souhaitons tous deux le
prolongement au delà de la nôtre.
»Le tems qui s'est écoulé depuis notre séparation a été plus
considérable que la totalité de la courte durée de notre union, et la
période presque aussi courte de nos relations antérieures. Nous fîmes
tous deux une méprise amère; mais aujourd'hui la chose est faite et
irrévocable. Car, à l'âge de trente-trois ans qui est le mien, et au
vôtre qui n'en diffère que de peu d'années de moins, quoiqu'on n'ait pas
encore parcouru une très-longue période de la vie, pourtant on est à
l'époque où les habitudes et les opinions sont généralement trop formées
pour admettre des modifications; et comme nous ne pûmes pas nous
convenir quand nous étions plus jeunes, aujourd'hui nous ne le pourrions
pas sans difficulté.
»Je dis tout cela, parce que je vous avoue que nonobstant tous nos
différends, je considérai notre réunion comme possible plus d'une année
encore après la séparation;--mais ensuite j'en abandonnai l'espoir
entièrement et pour jamais. Mais cette impossibilité même d'une réunion
me semble, à moi du moins, une raison pour que, dans toutes les
discussions, d'ailleurs peu nombreuses, qui peuvent s'élever entre nous,
nous observions les formes ordinaires de la politesse, et cette
courtoisie que des gens destinés à ne jamais conférer ensemble peuvent
observer plus aisément que dans le cas de relations plus immédiates.
Pour ma part, je suis violent, mais non méchant; car il n'y a que les
provocations récentes qui excitent mes ressentimens. Quant à vous, qui
êtes plus froide et plus concentrée, je voudrais vous faire songer que
vous pouvez quelquefois prendre pour dignité la profonde ténacité d'une
froide colère, et pour devoir un plus mauvais sentiment. Je vous assure
que je n'ai plus contre vous aucune espèce de ressentiment. Songez que
si vous m'avez offensé, ce pardon est quelque chose; et que, si c'est
moi qui suis l'offenseur, c'est quelque chose de plus, s'il est vrai,
comme le disent les moralistes, que le plus coupable soit le moins
disposé à pardonner.
»Le tort n'est-il venu que de moi? A-t-il été réciproque? ou de votre
côté principalement? Voilà à quoi je ne réfléchis plus. Je ne songe qu'à
deux points,--savoir: que vous êtes la mère de mon enfant, et que nous
ne nous reverrons jamais. Je pense que si vous me considérez aussi sous
ces deux points de vue correspondans, il n'en sera que mieux pour nous
trois.
»Tout à vous à jamais,
NOEL BYRON.
* * * * *
Ç'a été mon plan, comme on doit l'avoir remarqué, de laisser, partout où
mes matériaux m'en ont fourni le moyen, le héros de ces _Mémoires_
raconter lui-même son histoire; et j'ai pu, à un petit nombre
d'interruptions près, atteindre ce but pour les deux ou trois années que
nous venons de parcourir, vu les riches ressources que j'avais entre les
mains. Mais aujourd'hui que nous sommes parvenus à cette époque où
Byron, sollicité par sa vague inquiétude, allait prendre un nouvel élan,
et entrer dans une carrière aussi glorieuse que courte et
fatale,--permettons-nous un moment de pause pour jeter un regard en
arrière sur les dernières années, et pour contempler un instant le
spectacle, à-la-fois sublime et douloureux, que notre poète donna durant
ce période du plus libre exercice de ses facultés.