»Je vois qu'on représente les Hunt et Mrs. Shelley comme vivant dans ma

maison: c'est un mensonge. Ils demeurent à quelque distance, et je ne

les vois pas deux fois par mois. Je n'ai pas vu M. Hunt douze fois

depuis mon arrivée à Gênes ou aux environs.»

LETTRE DVI.

A M. MURRAY.

Gênes, 25 octobre 1822.

«Je vous ai renvoyé la _Quarterly_ sans la lire, résolu que je suis à ne

plus lire les articles, bons, mauvais ou indifférens, des ouvrages

périodiques: mais «qui peut gouverner la destinée?» Galignani, auquel

mes études anglaises sont bornées, a inséré au moins la moitié de

l'article dans l'infatigable compilation qui grippe nos sous chaque

semaine; et comme l'article «semblable à une mort honorable, est

survenu à l'improviste», je l'ai parcouru. Je dois dire, qu'au total

(c'est-à-dire, au total de la moitié que j'ai lue, car l'autre moitié

doit faire partie du _Galignani_ de la semaine prochaine), il est

extrêmement favorable. Comme je prends le bien en bonne part, je ne dois

ni ne veux chercher noise pour le mal. Ce que l'auteur dit de _Don Juan_

est dur, mais inévitable. Il est obligé de suivre ou du moins de ne pas

contrecarrer directement l'opinion d'un parti, qui domine sans être

néanmoins entièrement affermi. Une Revue peut diriger et détourner les

courans de l'opinion, mais non s'y opposer directement. _Don Juan_ sera

bientôt reconnu pour ce que j'ai voulu en faire,--pour une satire sur

les abus des sociétés de ce siècle, et non pour un éloge du vice. Il

peut être par fois voluptueux:--je n'en puis mais. Arioste est pire;

Smollett (voir lord Strutwell, dans le deuxième volume de _Roderick

Random_) dix fois pire, et Fielding ne vaut pas mieux. La jeune fille ne

se pervertira pas en lisant _Don Juan_: non, encore une fois, non; elle

recourra pour cela aux poèmes de Little et aux romans de Rousseau, ou

même à l'immaculée Mme de Staël. Voilà les auteurs qui l'exciteront, et

non pas _Don Juan_, qui rit de cela, et--et--de bien d'autres choses. Ne

vous inquiétez pas;--ça ira!

....................................................

»Or, voyez-vous ce que vous et vos amis avez fait par votre imprudente

brutalité?--Vous avez cimenté une sorte de liaison que vous vous

efforciez de prévenir, et qui, si les Hunt eussent prospéré, n'aurait

pas probablement continué. Maintenant je ne les quitterai pas dans leur

adversité, dussé-je sacrifier mon caractère, ma renommée, mon argent,

etc., etc.

»Je vous ai déjà expliqué mes premiers motifs (dans la lettre que vous

avez jugé à propos de montrer); ce sont les véritables, et j'y persiste;

je vous le dis, et l'ai dit à Leigh Hunt, quand il me questionna au

sujet de cette lettre. Il a été vivement choqué, et ne me pardonnera

jamais au fond; mais je n'en puis mais. Je n'eus jamais intention de

faire parade de mes sentimens; mais puisqu'il s'est décidé à me

questionner, je n'ai pu que répondre la pure vérité, et je déclare

n'avoir vu dans la lettre rien qui pût le choquer, à moins que je n'aie

dit qu'il était _une charge importune_, ce que je ne me rappelle pas. Si

leur journal avait réussi, et que j'en eusse aidé le succès, après avoir

été le pilote qui les eût mis en mer loin d'un bord dangereux, je les

aurais ensuite laissé continuer eux-mêmes une navigation prospère.

Maintenant je ne puis ni ne veux les abandonner parmi les écueils.

»Quant à une communauté de sentimens, de pensées ou d'opinions, entre

Leigh Hunt et moi, il n'y en a que peu ou même pas du tout. Nous nous

voyons rarement, presque jamais; mais je le crois un homme de bons

principes et de capacité. Je ne sais dans quel monde il a vécu: j'ai

vécu dans trois ou quatre; mais dans aucun qui ressemblât à ses John

Keats et à sa _terra incognita_, des kanguroos. Hélas! le pauvre

Shelley, comme il aurait ri s'il avait vécu! Comme nous avions coutume

de rire parfois de diverses choses qui sont sérieuses dans les

faubourgs!

»Vous vous êtes tous mépris sur le compte de Shelley. Vous ne savez pas

combien il était doux, tolérant, sociable, et que, dans un salon, il

avait aussi bon ton que qui que ce fût, quand il voulait et où il

voulait.

»J'ai idée de faire une course jusqu'à Naples (_solus_, ou tout au plus

_cum sola_) le printems prochain, et d'écrire, quand j'aurai étudié le

pays, un cinquième et un sixième chants de _Childe Harold_; mais ce

n'est qu'une idée pour le moment, et j'ai d'autres excursions et voyages

en tête.

»Tout à vous, etc.»

N. B.

«_P. S._ La famille Gamba, le père, la mère et la fille, habitent avec

moi, d'après la recommandation de M. Hill (le ministre), comme dans un

asile plus sûr que toute autre résidence contre les persécutions

politiques; mais ils occupent un corps-de-logis d'une vaste maison, et

moi l'autre, et nos demeures sont tout-à-fait séparées.

»Depuis que j'ai lu la _Quarterly_, je dois biffer, dans les six ou sept

derniers chants de _Don Juan_, deux ou trois passages où j'avais

légèrement frappé sur deux ou trois de vos auteurs; je ne veux pas

rendre le mal pour le bien. Ce que j'ai lu de l'article m'a beaucoup

plu.

»M. J. Hunt sera très-probablement l'éditeur des nouveaux chants: avec

quelle perspective de succès? je n'en sais rien, et peu m'importe en

tant que j'y suis intéressé: mais j'espère qu'il en tirera quelque

profit; car c'est un homme raide, brusque et consciencieux, et je

l'aime; il est tel que Prynne ou Pym ont pu être. Je ne vous en veux pas

d'avoir refusé les nouveaux chants.

»Avez-vous secouru Mme de Jossy, comme je vous en priais? Je lui ai

envoyé trois cents francs. Recommandez-la, voulez-vous, au Fonds

Littéraire ou dans vos cercles.»

LETTRE DVII.

A LADY ***.

Albaro, 10 novembre 1822.

...............................................

»Le chevalier a persisté à se déclarer un homme indignement maltraité,

et à vous peindre comme une Calypso au coeur froid, qui égare les gens

d'amoureuse disposition sans leur donner aucune sorte de compensation.

Pour ma part, je pense que vous avez tout-à-fait raison; et je vous

assure qu'une femme (dans la constitution actuelle de la société en

Angleterre), en accordant des avantages à un homme, peut espérer un

amant, mais trouve tôt ou tard un tyran; et ce n'est peut-être pas la

faute de l'homme, mais le résultat nécessaire et naturel des

circonstances sociales, qui, dans le fait, exercent également leur

tyrannie sur l'homme comme sur la femme, c'est-à-dire si l'un ou l'autre

a quelque sentiment et quelque honneur.

»Vous pouvez m'écrire à votre gré et suivant votre loisir. J'ai toujours

eu pour maxime, et j'ai vérifié par expérience, qu'un homme et une femme

contractent une amitié bien plus étroite qu'il n'en peut exister entre

deux personnes du même sexe; mais à la condition qu'ils ne se soient

jamais fait, ni ne se fassent jamais l'amour. Les amans peuvent être,

et, en vérité, sont ordinairement ennemis; mais ils ne peuvent jamais

être amis, parce qu'il y a toujours un levain de jalousie et un peu

d'égoïsme dans toutes leurs spéculations.

»En vérité, je regarde l'amour comme une sorte de transaction hostile,

nécessaire pour favoriser ou rompre des mariages, et pour faire aller le

monde; mais non comme une sinécure pour les parties intéressées.

....................................................

»Croyez-moi, etc.»

LETTRE DVIII.

A M. MOORE.

Gênes, 20 février 1823.

MON CHER TOM,

»Quant à Hunt, je le vois peu,--une fois par mois à-peu-près, et

toujours pour ses affaires. Vous pouvez facilement présumer que je

connais trop peu Hampstead et ses satellites pour avoir beaucoup de

communication ou de communauté d'idées avec lui. Toutes mes relations

actuelles avec lui sont nées du désastre inattendu de Shelley. Vous ne

voudriez pas que je l'eusse laissé dans la rue avec sa famille,

dites-moi? Et quant à l'autre plan que vous mentionnez, vous oubliez

combien Hunt eût été humilié par la supposition que ses écrits dussent

périr morts-nés[21]. Réfléchissez un moment: c'est peut-être l'homme le

plus vain du monde; du moins ses amis le disent à haute voix; et s'il

était dans une autre situation, je serais peut-être tenté de lui donner

un croc-en-jambe; mais non pas à présent,--car ce serait cruel. C'est

une maudite affaire; mais ni le motif, ni le moyen ne pèsent sur ma

conscience, et il se trouve que lui et son frère ont tiré une grande

utilité de la publication sous un point de vue pécuniaire. Son frère est

un homme ferme et hardi, tel que Prynne, par exemple, et plein de courage

moral, et même, dit-on, de courage physique.

..................................................

[Note 21: Je donnerai le passage de ma lettre, auquel Byron fait

allusion. (_Note de Moore_.)]

»Tout à vous à jamais.»

N. B.

Lord Byron, depuis quelque tems, avait, comme on peut le remarquer dans

ses lettres, commencé à s'imaginer que sa réputation en Angleterre était

sur son déclin. La même soif de la gloire, et la même sensibilité à tout

changement passager de la faveur populaire, qui jadis portèrent le Tasse

à finir par se regarder comme le plus dédaigné des écrivains[22],

avaient plus d'une fois disposé Lord Byron, au milieu de tous ses

triomphes, sinon à douter de leur réalité, du moins à ne pas croire à

leur continuation, et quelquefois même à voir, avec cette douloureuse

habileté que la sensibilité fait naître, un présage de chute à venir, ou

un symptôme de déclin dans les plus brillans hommages de succès.

Cependant, de nouveaux succès vinrent encore dissiper ces défiances, et

ce ne fut qu'après avoir formé cette malheureuse coalition avec M. Hunt

dans le _Libéral_, que Byron eut quelques motifs réels de soupçonner

qu'il avait décliné dans la faveur publique.

[Note 22: Ce poète dit dans une de ses lettres:--«Non posso negare

che io mi doglio oltramisura di esser tanto disprezzato dal mondo quanto

non è altro scrittore di questo secolo.»--Dans une autre lettre,

cependant, après s'être plaint d'être «perseguitato da molti più che non

era convenevole,» il ajoute, avec une orgueilleuse préscience de sa

renommée future: «La onde stimo di potermene ragionevolmente richiamare

alla posterità» (_Note de Moore_.)]

Les principales causes qui engagèrent Lord Byron dans cette indigne

alliance, furent d'abord le désir de seconder les vues bienveillantes de

son ami Shelley, en invitant M. Hunt à le joindre en Italie; puis, en

second lieu, le désir de profiter du secours d'un homme si expérimenté,

comme journaliste, dans le projet favori qu'il avait depuis si long-tems

entretenu, c'est-à-dire dans la publication d'un ouvrage périodique, où

les diverses productions de son génie seraient recueillies aussitôt

qu'elles auraient reçu le jour. Toutefois, avec les opinions qu'il avait

eues si long-tems sur le caractère et le talent de M. Hunt[23], on doit

reconnaître que la facilité avec laquelle il l'admit,--non certes au

moindre degré de confiance ou d'intimité, mais à une alliance avouée de

réputation et d'intérêt aux yeux du monde, est une inconséquence

difficilement explicable, qui décelait, dans tous les cas, une ferme

confiance dans le pouvoir de son nom pour résister comme un antidote au

ridicule d'une telle association.

Tant que vécut Shelley, la considération que Lord Byron avait pour lui

exerça une grande influence sur les relations du noble poète et de M.

Hunt. Le bon ton et le savoir-vivre de Shelley prévenaient, par une

douce médiation, ces collisions désagréables qui eurent lieu depuis, et

durent, comme on peut le concevoir aisément d'après le caractère connu

des deux hommes, mettre également à l'épreuve la patience du protecteur

et la vanité du protégé. Cependant, du vivant même de leur ami commun,

il y avait déjà eu quelques-unes de ces mésintelligences que l'argent

fait naître,--humiliantes pour les deux individus entre lesquelles elles

s'élèvent, comme si elles participaient à la nature même de leur impure

source. La lettre suivante de Shelley en fait foi.

[Note 23: _Voir_ la lettre 317. (_Note de Moore_.)]

A LORD BYRON.

15 février 1822.

MON CHER LORD BYRON,

«Je vous envoie ci-joint une lettre de Hunt, laquelle me fait de la

peine sous plus d'un rapport. Vous en remarquerez le _post-scriptum_, et

vous me connaissez assez pour sentir quelle pénible tâche c'est pour moi

que de le commenter. Hunt m'avait pressé plus d'une fois de vous prier

de lui prêter de l'argent. Ma réponse consista à lui envoyer toutes mes

épargnes, ce que j'ai littéralement fait. La bonté que vous avez eue de

disposer d'une partie de votre maison pour lui, m'a vivement touché, et

j'ai de grand coeur accepté de vous ce service en son nom; mais,

croyez-moi, sans la moindre intention d'imposer, ou de laisser imposer,

tant que je pourrais l'empêcher, une taxe plus lourde sur votre bourse.

Comme les choses en sont venues là en dépit de mes efforts, je ne vous

cacherai pas la basse situation de mes affaires pécuniaires dans le

moment présent,--par conséquent, mon incapacité absolue d'assister

encore Hunt.

»Je ne pense pas que la promesse par laquelle le pauvre Hunt s'engage à

payer dans un tems donné, ait une grande valeur; mais la mienne est

moins exposée au doute, et je serais heureux de me rendre caution de ses

engagemens. Je suis si ennuyé de cette affaire que je sais à peine ce

qu'il faut vous écrire, et encore moins ce qu'il faudrait vous dire, et

j'ai besoin de toute votre indulgence en faveur de mes sentimens et de

mes expressions.

»Je vous verrai bientôt. Croyez-moi votre très-fidèle et sincère ami,»

P. B. SHELLEY.

Quant au livre où M. Hunt a jugé convenable de se venger, sur Byron

mort, du pénible fardeau des services qu'il avait, à l'heure du besoin,

acceptés de Byron vivant, je puis par bonheur m'épargner le dégoût d'en

parler longuement, vu l'oubli complet et bien mérité où le volume est

tombé. Jamais, en vérité, le monde n'a plus honorablement manifesté ses

sentimens de justice sur de telles matières que dans l'accueil

universellement fait à ce livre ingrat:--ceux mêmes qui étaient le moins

disposés à juger favorablement de Lord Byron, ayant repoussé avec

indignation les preuves apportées à l'appui de leur opinion par un homme

qui ne rougissait pas d'être redevable de son autorité, comme

accusateur, aux facilités qu'il avait eues pour observer en étant abrité

et nourri sous le toit de celui qu'il décriait.

Par rapport aux sentimens hostiles manifestés contre moi dans l'ouvrage

de M. Hunt, la seule vengeance que je prendrai sera de mettre sous les

yeux de mes lecteurs le passage d'une de mes lettres qui provoqua cette

hostilité, et qui peut du moins réclamer le mérite de n'être pas une

attaque couverte, vu que dans tout le cours de mes remontrances à Lord

Byron au sujet de ses nouveaux alliés littéraires, je n'écrivis jamais

sur le compte de M. Shelley ou de M. Hunt une seule ligne que je ne

prévisse leur devoir être communiquée sur-le-champ par mon

correspondant, dont je connaissais depuis long-tems le caractère. Ce

manque de discrétion était un défaut dans mon noble ami, je ne veux pas

le nier; mais, comme il n'était point déguisé, on pouvait facilement

s'en garantir, et par conséquent il était peu dangereux. D'ailleurs,

telle est la peine généralement imposée à la franchise; et ceux qui se

seraient flattés qu'un homme aussi communicatif que Lord Byron sur ses

propres affaires pût être plus discret en faveur des confidences

d'autrui, n'auraient eu à blâmer que leur propre imprudence pour tout le

tort que leur confiance en sa discrétion aurait pu leur faire.

Voici le passage que Lord Byron, comme je m'y attendais, montra à M.

Hunt, et auquel une de ses lettres (celle du 20 février) fait allusion:

«Je désirerais apprendre que vous voulez vous retirer du _Libéral_. Je

suis fâché de vous exhorter à une mesure si contraire à l'intérêt de

Hunt; mais je n'hésiterais pas à lui tenir le même langage, si j'étais

près de lui. Je voudrais, si j'étais que de vous, le servir par tous les

moyens possibles, excepté cette coalition;--je lui donnerais (s'il en

acceptait l'offre) les profits des mêmes ouvrages, publiés

séparément,--mais je ne me mêlerais pas de cette manière avec autrui. Je

ne voudrais pas devenir partie intéressée dans cette espèce de pot au

feu mélangé, où la mauvaise saveur d'un ingrédient se communique à tout

le reste. Je voudrais, si j'étais que de vous, être seul, réduit à mes

propres forces, et, comme tel, invincible.»

Puisque nous en sommes sur M. Hunt, je profiterai de cette occasion pour

insérer quelques passages d'une lettre que Lord Byron adressa à une amie

de cet homme de lettres, en réponse à un appel fait à ses sentimens

concernant son «amitié» avouée pour M. Hunt. Les aveux qu'il y fait

sont, je l'avoue, un peu étonnans, et doivent être accueillis avec une

indulgence plus qu'ordinaire, eu égard non-seulement à la disposition

particulière d'humeur ou d'esprit durant laquelle la lettre fut écrite,

mais encore à l'influence des légères brouilleries, des ressentimens

accidentels dont le passager souvenir offusquait peut-être alors

l'esprit de Byron, et l'indisposait, pour le moment, contre ceux de ses

amis que, dans une plus brillante humeur, il aurait proclamé comme les

plus chers à son coeur.

LETTRE DIX.

A MRS. ***.

.............................................

«Je présume que vous, du moins, me connaissez assez pour être sûre que

je n'ai pu avoir l'intention d'insulter à la pauvreté de Hunt; au

contraire, je l'honore pour cette pauvreté même; car je connais ce que

c'est, j'ai été aussi embarrassé qu'il le fut jamais, sans m'être aperçu

que, dans ce cas, un homme honorable perdît le moins du monde dans sa

propre estime. Voulez-vous dire que s'il eût été riche, je me fusse

joint à lui pour ce journal? Je réponds par la négative..... Je me suis

engagé dans le journal par bienveillance pour lui, et par respect pour

son caractère comme littérateur et comme homme; non moins par égard à

son courage politique que par compassion pour sa situation présente.

J'ai fait cela dans l'espérance qu'avec l'aide d'amis littéraires,

apportant chacun leur quote-part littéraire de contributions (ce qui est

indispensable pour tout journal d'une nature mixte), il pourrait se

rendre indépendant.

»Je l'ai toujours traité, dans nos relations personnelles, avec une si

scrupuleuse délicatesse, que je me suis abstenu de donner des avis que

je pensais pouvoir être désagréables, de peur qu'il ne les imputât à ce

qu'on appelle «l'importance d'un homme qui tire avantage de sa

situation.»

»Quant à l'amitié, c'est un penchant pour lequel mon génie est

très-borné. Je ne connais point d'être humain mâle (excepté lord Clare,

l'ami de mon enfance), pour qui j'éprouve un sentiment digne d'être

ainsi qualifié. Toutes mes autres amitiés sont des amitiés selon le

monde. Je n'ai même jamais éprouvé une véritable amitié pour Shelley,

quelque grandes qu'aient été mon admiration et mon estime pour lui;

ainsi, vous voyez que la vanité même n'a pu me séduire sous ce rapport;

car, de tous les hommes, Shelley fut celui qui eut la plus haute opinion

de mes talens,--et peut-être de mon caractère.

»Je ferai mon devoir envers mes intimes, d'après le principe qu'il faut

traiter autrui comme on voudrait soi-même être traité. Je crois avoir

ainsi agi envers eux dans la plupart des cas. Je puis trouver du plaisir

dans leur conversation,--me réjouir de leurs succès,--être charmé de

leur rendre service, ou de recevoir en retour leurs conseils et leurs

secours. Mais, s'il s'agit d'amis et d'amitiés, j'ai déjà nommé le seul

homme encore vivant pour qui j'éprouve quelque sentiment de ce genre,

excepté peut-être Thomas Moore. J'ai eu, et puis encore avoir un

millier d'amis, comme on les nomme dans la vie; ils sont, dans la walse

de ce monde, ce que sont nos danseuses au bal, oubliées, ou peu s'en

faut, après la fête, quoique fort agréables la danse durant. L'habitude,

les affaires, la communauté de plaisirs ou de peines, sont des liens de

ce genre, et la même foi politique en est une autre.»

LETTRE DX.

A LADY ***.

Gênes, 28 mars 1823.

«M. Hill est ici; je dînai avec lui le samedi de la semaine

avant-dernière; et au sortir de sa maison à S.-P. d'Arena, ma voiture se

cassa. J'allai à pied jusque chez moi,--l'espace est d'environ trois

milles,--ce n'est pas là une prouesse de piéton; mais soit que le

passage brusque d'appartemens chauds à un vent froid m'eût glacé, soit

que la montée de la colline d'Albaro m'eût échauffé, ou que toute autre

cause m'eût indisposé, le lendemain j'eus à la figure une inflammation à

laquelle j'ai été sujet cet hiver pour la première fois, et je souffris

beaucoup, mais sans courir aucun danger. Ma santé va aujourd'hui comme

d'ordinaire. M. Hill est, je crois, occupé de sa diplomatie. Je lui

donnerai votre message quand je le reverrai.

»Je ne m'oppose point à faire connaissance avec le marquis Palavicini,

s'il a ce désir. Depuis ces derniers tems j'ai peu hanté la société,

soit anglaise, soit étrangère; car j'avais vu tout ce qui méritait

d'être vu dans la première avant que je partisse d'Angleterre, et à

l'époque de la vie où j'étais plus disposé à m'y plaire; et j'ai fait

une suffisante expérience de la seconde dans les premières années de ma

résidence en Suisse, principalement chez Mme de Staël, où j'allais

quelquefois, jusqu'à ce que je fusse devenu las de _conversazioni_ et de

carnavals, avec leurs accessoires: ce qu'il y a de fatigant, c'est que

si vous allez une fois dans le monde, on compte sur votre présence

quotidiennement, ou plutôt nuitamment. J'ai fait le tour des plus

célèbres soirées à Venise, et partout où j'ai séjourné quelque tems,

chez les Benzona, les Albrizzi, les Michelli, etc., etc., et chez les

cardinaux et les divers potentats de la légation en Romagne

(c'est-à-dire, à Ravenne), et je ne me suis retiré en Toscane que dans

l'intérêt de mon repos. D'ailleurs, si je vais en société, je tombe à la

longue dans des embarras d'un genre ou d'un autre, qui ne surviennent

pas dans ma solitude. Cependant, comme le marquis est un de vos amis, je

suis prêt de grand coeur à faire connaissance avec lui. Il est peut-être

lié à ma famille par une circonstance que je me rappelle; un

Palavicini--de Bologne, je crois,--se maria il y a un demi-siècle à une

de mes parentes éloignées. Je me trouve savoir le fait, parce que lui

et son épouse avaient une rente viagère de cinq cents livres sterling

constituée sur la propriété de mon oncle, rente qui cessa à la mort

dudit oncle, quoique je me rappelle avoir entendu dire que le couple

renté essayât, bien naturellement il est vrai, de faire survivre la

pension. Si je puis faire quelque chose pour vous ici ou ailleurs,

ordonnez, je vous prie, et vous serez obéie.»

LETTRE DXI.

A M. MOORE.

Gênes, 2 avril 1823.

«Je viens de voir quelques-uns de vos amis, qui me firent hier une

visite, que, par considération pour eux et pour vous, je leur ai rendue

aujourd'hui;--vu que je réserve ma peau d'ours, mes dents et mes griffes

pour nos ennemis.

»J'ai vu aussi Henri F***, fils de lord H***, pour la première fois

depuis que je l'avais laissé, enfant doux et de santé délicate, sans

cravatte et en jaquette, il y a sept ans, à l'époque de mon éclipse,--de

ma troisième éclipse, je crois, attendu que j'en ai généralement une

tous les deux ou trois ans. Je pense que ce jeune homme à la plus douce

et la plus aimable expression de physionomie que j'aie jamais vue, et

des manières correspondantes. Si à ces avantages il joint les talens

héréditaires, il maintiendra, j'espère, le nom de F*** dans toute sa

fraîcheur durant un demi-siècle encore. Je parle d'après un rapide

coup-d'oeil, mais j'aime toujours à céder à de telles impressions; car

j'ai toujours trouvé que ceux que j'aimai le mieux et le plus long-tems

me plurent à la première vue; et j'aimai toujours ce garçon,--en partie,

peut-être, à cause d'une ressemblance dans le cas le moins heureux de

nos destinées,--je veux dire, pour éviter les méprises, qu'il boite

comme moi. Mais il y a cette différence que, lui, il paraît être un ange

qui s'est foulé le pied contre une étoile, tandis que, moi, je suis «le

diable boiteux.» Sobriquet qu'à mon grand étonnement, parmi tant de

_nominis umbroe_[24], les orthodoxes ne m'ont pas encore appliqué.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 13 Comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 3 / 23 段