Peu de tems après avoir écrit les lettres ci-dessus, Lord Byron se

retira à Gênes, où il avait pris une maison, nommée la Villa Saluzzo, à

Albaro, l'un des faubourgs de cette ville. Depuis l'époque de sa

malheureuse querelle avec le sergent-major, sa tranquillité, à Pise,

avait été considérablement détruite, tant par les enquêtes judiciaires

qui suivirent cet événement, que par les sinistres rumeurs et les

nombreux soupçons qui en naquirent. Quoique le blessé se fût rétabli;

tous ses amis jurèrent de se venger avec le poignard; et la sensation

qui résulta de l'affaire et de ses diverses conséquences fut douloureuse

et alarmante,--surtout pour Mme Guiccioli, d'après la situation où se

trouvait sa famille par suite des événemens politiques. De plus, tandis

que l'impression de cette affaire était encore récente, il survint une

autre circonstance, qui, comparativement peu importante, eut cependant

le funeste effet d'attirer encore l'attention des Toscans sur leurs

nouveaux visiteurs. Durant la courte visite de Lord Byron à Leghorn, un

domestique suisse de sa maison s'étant querellé, je ne sais à quelle

occasion, avec le frère de Mme Guiccioli, tira son couteau contre le

jeune comte, et le blessa légèrement à la joue. Cette querelle, survenue

si tôt après l'autre, excita aussi tant de curiosité et de bavardage,

que le gouvernement toscan, dans son horreur extrême pour la moindre

apparence de bruit, se crut appelé à intervenir; et conséquemment, ordre

fut donné que, dans quatre jours, les deux comtes Gamba, père et fils,

partiraient de la Toscane. Cette décision fut extrêmement désagréable et

irritante pour Lord Byron; une des conditions du divorce de la Guiccioli

étant que cette dame habiterait dorénavant sous le même toit que son

père. Après avoir balancé entre divers projets,--pensant tantôt à

Genève, tantôt, comme nous l'avons vu, à l'Amérique du Sud,--il se

décida enfin, pour le moment, à transférer sa résidence à Gênes.

Son genre de vie, durant son séjour à Pise, n'avait différé que fort

peu--(sauf la nouvelle espèce de société où l'avaient engagé ses

relations avec les amis de Shelley)--de la routine habituelle et

monotone, suivant laquelle, chose si singulière pour un homme d'un

caractère si remuant, le cours quotidien de son existence coulait depuis

plusieurs années. Il déjeunait ordinairement à deux heures; et à trois,

ou même à quatre, lorsque les jours devinrent plus longs, les personnes

qui avaient l'habitude de l'accompagner dans ses promenades équestres,

venaient le voir. Ce n'était quelquefois qu'après une partie de billard

qu'il sortait,--d'abord en carrosse, afin d'éviter les

spectateurs,--jusqu'aux portes de la ville, où ses chevaux

l'attendaient. La route qu'il choisit d'abord pour ces promenades fut

dans la direction de la forêt de pins qui regarde la mer; mais ayant

trouvé un endroit plus convenable pour le tir du pistolet, sur le chemin

qui mène de la Porta alla Spiaggia à l'est de la ville, il prit tous les

jours cette direction durant le reste de son séjour. Une fois arrivés à

une ferme, dans le jardin de laquelle ils avaient la permission d'élever

leur but, ses amis et lui descendaient de cheval; et après avoir

consacré environ une demi-heure à essayer leur adresse au pistolet, ils

s'en retournaient à la ville, un peu avant le coucher du soleil.

«Lord Byron, dit un ami qui était quelquefois présent à cet exercice,

était le meilleur tireur. Shelley, Williams et Trelawney tiraient

souvent d'aussi bons coups que lui,--mais ils n'étaient pas aussi sûrs.

Lui, quoique sa main tremblât violemment, ne manquait jamais, car il

calculait l'effet de cette oscillation, et ne comptait que sur son

coup-d'oeil. Une fois, après avoir démoli son but, il dressa une canne

mince, dont la couleur, à-peu-près la même que celle du gravier où elle

était plantée, aurait fort bien pu le tromper, et il la partagea à vingt

pas avec sa balle. Grande était sa joie après un bon coup, grande sa

vexation après un échec;--et quand nous le revoyions à son retour, sa

froide salutation ou son joyeux rire nous racontaient le succès de la

journée.»

Pour la première fois, depuis son arrivée en Italie, il se trouva tenté

de donner de grands dîners. Ses hôtes étaient, outre le comte Gamba et

Shelley, M. Williams, le capitaine Medwin, M. Taafé et M. Trelawney;--et

«jamais, comme son ami Shelley le disait, Byron ne se montra mieux à son

avantage que dans ces occasions. A-la-fois poli et cordial, plein d'une

gaîté liante et d'une bonne humeur parfaite, il ne se laissait jamais

entraîner à une hilarité disgracieuse, et cependant conservait son

animation durant toute la soirée.» Aux environs de minuit, ses convives

le quittaient généralement, à l'exception du capitaine Medwin, qui avait

coutume de rester, à ce que je vois, à parler et à boire avec son noble

hôte jusqu'au matin; et c'est aux confidences insouciantes et à demi

trompeuses de ces séances nocturnes, confidences négligemment écoutées

et confusément retracées au souvenir, que nous devons le volume dont le

capitaine Medwin a favorisé le monde, peu de tems après la mort du noble

poète.

Au sujet de cette liaison et de toutes celles formées par Lord Byron,

non-seulement à l'époque dont nous parlons, mais durant sa vie entière,

il serait difficile d'avancer rien de plus judicieux, rien qui prouve

mieux une véritable connaissance du caractère de Byron, que les

remarques suivantes d'une femme qui l'a étudié de tout son coeur,--qui a

appris à le regarder avec les yeux de la raison comme avec ceux de

l'affection, et dont le solide amour était fondé sur la base la plus

sûre pour lui et pour elle,--sur le talent de le comprendre[16].

«[17]A Pise, nous continuâmes encore avec plus de rigueur à vivre loin

de la société. Mais comme il y avait à Pise beaucoup d'Anglais, Byron ne

put s'excuser de faire connaissance avec divers amis de Shelley, et

entre autres avec M. Medwin. Ils le suivaient dans ses courses à cheval,

dînaient avec lui, et certes s'estimaient heureux de l'intimité

apparente que leur accordait un homme si supérieur. Mais aucun d'eux ne

fut admis dans son amitié qu'il n'accordait pas aisément. Il avait de

l'affection pour Shelley, et beaucoup d'estime pour son caractère et

pour son talent, mais il n'était pas son ami dans toute l'étendue du

sens qu'on doit donner au mot amitié. Quelquefois il parlait de ses amis

et de l'amitié, comme de l'amour et de tout autre noble sentiment de

l'ame, de manière à faire naître des doutes sur ses véritables sentimens

et sur la bonté de son coeur. L'impression du moment dictait ses

discours; et d'ailleurs il aimait à paraître un personnage bizarre;--et

quelquefois même pis que cela,--surtout à ceux à qui il supposait

l'intention d'étudier et de découvrir son caractère. Mais la ruse ne

pouvait tromper qu'un esprit inférieur et un observateur superficiel. Il

fallait examiner ses actions pour sentir toute la contradiction qu'il

mettait entre elles et ses discours; il fallait le voir dans certains

momens où, par une émotion imprévue et plus forte que sa volonté, son

ame s'abandonnait entièrement à elle-même;--il fallait le voir alors

pour découvrir les trésors de sensibilité et de bonté qui étaient dans

cette ame magnanime.

[Note 16: «Mon pauvre Zimmermann, qui te comprendra maintenant?»

Telles furent les touchantes paroles adressées à Zimmermann par sa femme

mourante, et ce peu de mots renferme tout ce qu'un homme d'une

sensibilité maladive doit attendre de la tendresse et de l'abnégation

tolérante de la femme avec laquelle il est uni. (_Note de Moore_.)]

[Note 17: In Pisa abbiamo continuato anche più rigorosamente a

vivere lontano dalla società. Essendosi però in Pisa molti Inglesi, egli

non potè scusarsi dal fare la conoscenza di varii amici di Shelley, fra

i quali uno fu M. Medwin. Essi lo seguitavano al passaggio, pranzavano

con lui, e certamente si tenevano felici della apparente intimità che

loro accordavà un uomo così superiore. Ma nessuno di loro fu ammesso mai

a porta della sua amicizia, che egli non era facile a accordare. Per

Shelley, egli aveva dell' affezione, e molta stima pel suo carattere e

pel suo talento, ma non era suo amico nell' estensione del senso che si

deve dare alla parola amicizia. Talvolta parlando egli de' suoi amici, e

dell' amicizia, come pure dell' amore, e di ogni altro nobile sentimento

dell' anima, potevano i suoi discorsi far nascere dei dubbii sui veri

suoi sentimenti, e sulla bontà del suo cuore. Una impressione momentanea

regolava i suoi discorsi; e di più egli amava anche a rappresentare un

personnaggio bizarro, e qualche volta anche peggio,--specialmente con

quelli che egli pensava volessero studiare e fare delle scoperte sul suo

carattere. Ma nell'inganno non poteva cadere che una piccola mente, e un

osservatore superficiale. Bisognava esaminare le sue azioni per sentire

tutta la contradizzione che era fra di esse e i suoi discorsi; bisognava

vederlo in certi momenti in cui per una emozione improvvisa e più forte

della sua volontà, la sua anima si abbandonava interamente a se stessa,

bisognava vederlo allora per scoprire i tesori di sensibilità e di bontà

che erano in quella nobile anima.

Fra le tante volte che io l'ho veduto in simili circostanze, ne

ricorderò una che risguarda i suoi sentimenti di amicizia. Pochi giorni

prima di lasciare Pisa, eravamo verso sera insieme seduti nel giardino

del palazzo Lanfranchi. Una dolce malinconia era sparsa sul suo viso.

Egli riandava col pensiero gli avvenimenti della sua vita, e faceva il

confronto colla attuale sua situazione, e quella che avrebbe potuta

essere se la sua affezione per me non lo avesse fatto restare in Italia;

e diceva cose che avrebbero resa per me la terra un paradiso, si già

sino d'allora il pressentimento di perdere tanta felicità non mi avesse

tormentata. In questo mentre, un domestico annonciò M. Hobhouse. La

leggiera tinta di malinconia sparsa sul viso di Byron fece luogo

subitamente alla più viva gioja; ma essa fu così forte che gli tolse

quasi le forze. Un pallore commovente ricoperse il suo volto, et

nell'abbracciare il suo amico, i suoi occhi erano pieni di lacrime di

contento. E l'emozione fu così forte, che egli fu obligato di sedersi,

sentendosi mancare le forze.

La venuta pure di lord Clare fu per lui un'epoca di grande felicità.

Egli amava sommamente lord Clare;--egli era così felice in quel breve

tempo che passò presso di lui a Livorno, e il giorno in cui si

separarono fu un giorno di grande tristezza per Lord Byron. «Io ho il

pressentimento che non lo vedrò più,» diceva egli; e i suoi occhi si

riempironò di lacrime; e in questo stato l'ho veduto per vari settimane

dopo la partenza di lord Clare, ogni qual volta il discorso cadeva sopra

di codesto amico.]

«Parmi les circonstances nombreuses où je l'ai vu ainsi à découvert,

j'en rappellerai une qui regarde ses sentimens d'amitié. Peu de jours

avant de quitter Pise, nous étions assis un soir dans le jardin du

palais Lanfranchi. Une douce mélancolie était peinte sur son visage. Il

repassait dans son esprit les événemens de sa vie, et les comparait avec

sa situation actuelle, et avec celle où il aurait pu être, si son

affection pour moi ne l'eût pas fait rester en Italie; il me disait des

choses qui auraient fait de la terre un paradis pour moi, si je n'eusse

pas dès-lors été tourmentée par le pressentiment de perdre une si grande

félicité. En ce moment, un domestique annonça M. Hobhouse. La légère

teinte de mélancolie répandue sur le visage de Byron, fit soudain place

à la plus vive joie; mais cette joie fut telle qu'elle lui ôta presque

ses forces. Une pâleur effrayante couvrit son visage, et, en embrassant

son ami, il eut les yeux remplis de larmes de plaisir. L'émotion fut si

violente, qu'il fut obligé de s'asseoir, sentant ses forces défaillir.

«La venue de lord Clare fut aussi pour lui une époque de grande

félicité. Il aimait extrêmement lord Clare;--combien il fut heureux

durant le court espace de tems qu'il passa près de lui à Livourne! et le

jour où ils se séparèrent fut un jour de grande tristesse pour Lord

Byron. «J'ai, disait-il, le pressentiment que je ne le verrai plus;» et

ses yeux se remplirent de larmes; et je l'ai vu dans cet état, pendant

plusieurs semaines, après le départ de lord Clare, toutes les fois que

la conversation tombait sur cet ami».

La même dame rend compte des sentimens de Byron, à la mort de sa fille

Allégra, dans les termes suivans: «--A l'occasion de la mort de sa fille

naturelle, j'ai vu dans sa douleur tout ce qu'il y a de plus profond

dans la tendresse paternelle. Sa conduite envers cet enfant avait

toujours été celle du père le plus aimant; mais, d'après ses paroles, on

n'aurait pas jugé qu'il eût tant d'affection pour sa fille. A la

première nouvelle de la maladie d'Allégra, il fut extrêmement agité;

puis arriva la nouvelle de la mort, et je dus remplir le triste devoir

de la communiquer à Lord Byron. Ce terrible moment restera toujours

gravé dans ma mémoire. Depuis plusieurs jours, il ne sortait plus le

soir; je me rendis donc auprès de lui. La première demande qu'il me fit

fut relative au courrier qu'il avait expédié pour avoir des nouvelles de

sa fille, et dont le retard l'inquiétait. Après un court moment de

silence, avec tout l'art que put me suggérer ma propre douleur, je lui

ôtai tout espoir de guérison pour sa fille. «J'ai compris,

dit-il,--c'est assez, n'en dites pas davantage,»--et une pâleur mortelle

s'empara de son visage; ses forces l'abandonnèrent, et il tomba sur un

siége. Son regard devint fixe, et me fit trembler pour sa raison. Lord

Byron resta une heure dans cet état; et aucune des paroles de

consolation que je pus lui adresser, ne paraissait pas plus pénétrer

dans ses oreilles que dans son coeur. Mais en voilà assez sur ce triste

épisode, sur lequel je ne puis m'arrêter après tant d'années, sans

réveiller de nouveau dans mon ame les terribles souffrances de ce jour.

Le lendemain matin je trouvai Lord Byron tranquille, et avec une

expression de résignation religieuse sur le visage. «Elle est plus

heureuse que nous, dit-il,--d'ailleurs sa situation dans le monde ne lui

aurait peut-être pas donné le bonheur. Dieu l'a voulu ainsi;--n'en

parlons plus». Et, depuis ce jour, il n'a plus voulu prononcer le nom de

cette petite fille. Mais il devint plus inquiet sur le compte d'Ada, au

point de se tourmenter quand il y avait quelque retard dans l'arrivée

des notes qu'on lui envoyait régulièrement sur elle[18].»

[Note 18: Nel occasione pure de morte della sua figlia naturale, io

ho veduto nel suo dolore tuttociò che vi è di più profondo nella

tenerezza paterna. La sua condotta verso di codesta fanciulla era stata

sempre quella del padre il più amoroso; ma dalle di lui parole non si

sarebbe giudicato che avesse tanta affezione per lei. Alla prima notizia

della di lei malattia, egli fu sommamente agitato; giunse poi la notizia

della morte, ed io dovetti esercitare il tristo uficio di participarla a

Lord Byron. Quel sensibile momento sarà indelebile nella mia memoria.

Egli non usciva da varii giorni la sera: io andai dunque da lui. La

prima domanda che egli mi fece fu relativa al corriere che egli aveva

spedito per avere notizie della sua figlia, e di cui il ritardo lo

inquietava. Dopo qualche momento di sospenzione, con tutta l'arte che

sapeva suggerirmi il mio proprio dolore, gli tolsi ogni speranza della

guarigione della fanciulla. «Ho inteso, disse egli,--basta così;--non

dite di più,»--e un pallore mortale si sparse sul suo volto; le forze

gli mancarono, e cadde sopra una sedia d'appoggio. Il suo sguardo era

fisso, e tale che mi fece temere per la sua ragione. Egli rimase in

quello stato d'immobilità un'ora; e nessuna parola di consolazione che

io potessi indirizzargli pareva penetrare le sue orecchie non che il suo

cuore. Ma basta così di questa trista detenzione, nella quale non posso

fermarmi dopo tanti anni senza risvegliare di nuovo nel mio animo le

terribili sofferenze di quel giorno. La mattina lo trovai tranquillo, e

con una espressione di religiosa rassegnazione nel suo volto. «Ella è

più felice di noi, diss'egli,--d'altronde la sua situazione nel mondo

non le avrebbe data forse felicità. Dio ha voluto così,--non ne parliamo

più.» E da quel giorno in poi non ha più voluto proferire il nome di

quella fanciulla. Ma è divenuto più pensieroso parlando di Ada, al punto

di tormentarsi quando gli ritardavano di qualche ordinario le di lei

notizie.]

La triste mort du pauvre Shelley, survenue, comme nous l'avons vu, à

cette même époque, semble avoir inspiré à Lord Byron moins de chagrin

pour la perte présente de son ami, que d'indignation contre ceux qui,

durant sa vie, l'avaient si grossièrement méconnu; et certes il n'y eut

jamais de cas où l'absence présumée de toute religion chez un individu

pût être si vivement alléguée comme une excuse pour l'absence complète

de vérité et de charité dans le jugement des hommes sur lui. Quoique je

n'aie jamais connu personnellement M. Shelley, je me joins volontiers à

ceux qui l'aimèrent le plus, pour admirer les qualités variées de son

coeur et de son génie, et déplorer la trop prompte destinée qui nous a

ravi les fruits de la maturité de l'un et de l'autre. Sa courte vie a

été, comme sa poésie, une sorte de rêve brillant et trompeur, fausse

dans les principes généraux d'après lesquels elle se réglait, quoique

belle et intéressante dans la plupart de ses détails. S'il eût vécu

assez long-tems pour que l'éclat surabondant de son imagination eût été

tempéré par le jugement, qui, chez lui, était encore en réserve, le

monde entier eût appris à lui rendre ce haut tribut d'hommages, qui ne

peut lui être accordé aujourd'hui que par ceux qui ont vu de quoi il

était capable.

Ce fut vers cette époque que M. Cowell, rendant une visite à Lord Byron,

à Gênes, apprit de lui que quelques amis de M. Shelley, étant assis

ensemble un soir, avaient vu distinctement, à ce qu'il leur semblait, ce

gentleman entrer dans un petit bois à Lerici, quand, au même moment,

comme ils le surent ensuite, il était fort loin de là, dans une

direction tout-à-fait différente. «Ceci, ajouta Lord Byron, à voix basse

et d'un ton solennel, arriva dix jours avant la mort du pauvre Shelley.»

LETTRE DIV.

A M. MURRAY.

Gênes, 9 octobre 1822.

...................................................

«J'ai été fort malade,--condamné au lit durant quatre jours, dans «la

pire des chambres de la pire des auberges» à Lerici, avec un rhume

violent, un mouvement bilieux, de la constipation, et je ne sais quoi

diable encore; point d'autre médecin qu'un jeune gars, qui, toutefois,

était doux et prudent, et c'est assez.

«Enfin je saisis le livre des _Prescriptions_ de Thompson (c'est un de

vos cadeaux), et je me médicamentai avec la première dose que j'y

trouvai; après avoir supporté les ravages de toutes sortes de

décoctions, je sautai au bas de mon lit le cinquième jour pour traverser

le golfe jusqu'à Sestri. La mer me ranima sur-le-champ; je mangeai le

poisson du marin, bus un gallon[19] de vin du pays, et me rendis à Gênes

le soir même de mon arrivée à Sestri: je me suis toujours depuis bien

porté, si ce n'est que je suis plus maigre, et que j'ai quelques quintes

de toux vers le soir.

«Je crains que le Journal ne soit une mauvaise affaire, et ne réussisse

pas; mais en ceci je me sacrifie à autrui,--je n'y puis avoir aucun

avantage. Je crois les frères Hunt honnêtes-gens; je suis sûr qu'ils

sont pauvres; ils n'ont ni sou ni maille. Ils me pressèrent de m'engager

dans cette entreprise, et dans une mauvaise heure j'y consentis. Mais je

ne m'en repentirai pas, si je puis leur rendre le moindre service. J'ai

fait tout ce que j'ai pu pour Leigh Hunt depuis qu'il est ici; mais

c'est presque inutile:--sa femme est malade, ses six enfans

intraitables, et, dans les affaires de ce bas monde, lui-même est un

enfant. La mort de Shelley les a totalement laissés à sec; et je n'ai pu

les voir dans un tel état, sans obéir aux sentimens ordinaires

d'humanité, et sans faire tout mon possible pour les remettre à flot.

......................................................

[Note 19: Mesure équivalente à environ quatre pintes. (_Note du

Trad._)]

»Tout à vous, etc.

»_P. S._ Me direz-vous une fois--si vous publiez _Werner_ et le

_Mystère_? Vous n'en parlez jamais.

»Ce maudit prospectus de M. J. Hunt passe les bornes. Je ne lui ai pas

prêté mon nom pour le faire ainsi colporter.

»Cependant je crois,--du moins, j'espère,--qu'après tout vous êtes au

fond un bon homme, et c'est d'après cette présomption que je vous écris

maintenant au sujet d'une pauvre femme du nom de Jossy, qui est ou fut,

dit-elle, au nombre de vos auteurs, et publia en 1816 un livre sur la

Suisse, sous le patronage «de la cour et du colonel Mac Mahon.» Mais il

paraît que ni la cour ni le colonel ne purent faire passer le prix

énorme «de trois livres sterling, treize schelings et six pence,» qui

alarma le trop susceptible public; bref, «le livre mourut,» et ce qui

est pire, le mari de la pauvre créature mourut aussi, et elle m'écrit

avec le cadavre du défunt devant les yeux; mais au lieu de s'adresser à

l'évêque ou à M. Wilberforce[20], elle a recours à moi, athée proscrit,

condamnable et brûlable. C'est assez étrange, mais la canaille anglaise,

qui me calomnie sur tous les points, réclame mon assistance dans la

détresse. J'ai reçu des milliers de lettres pareilles, et, autant que

j'ai pu, j'ai cherché à rendre le bien pour le mal, et à acheter pour un

scheling de salut tant que ma poche ne fut pas vide.

[Note 20: Célèbre philantrope, qui a surtout contribué à la

proscription légale de la traite des noirs. (_Note du Trad._)]

»Or, je suis disposé à faire ce que je puis pour cette malheureuse

personne; mais sa situation et ses désirs (déraisonnables, toutefois)

réclament plus que ne peut avancer un individu comme moi; car j'ai à

présent à satisfaire plusieurs réclamations du même genre, et des restes

de dettes à payer en Angleterre,--Dieu sait combien je paie ces

dernières à contre-coeur! Le Fonds Littéraire ne peut-il rien faire pour

elle? Par votre influence, qui est grande parmi les personnes pieuses,

j'ose dire qu'on peut faire une petite collecte. Pouvez-vous faire

publier un des livres de la dame? Prenez-la comme auteur à ma place,

aujourd'hui vacante parmi vos salariés; c'est une personne pieuse et

morale, elle fera honneur à vos tablettes. Mais, sérieusement, faites ce

que vous pourrez pour elle.»

LETTRE DV.

A M. MURRAY.

Gênes, 23 octobre 1822.

.............................

«Je vous renvoie la _Quarterly_, sans l'avoir coupée ni ouverte, non

par mépris ou dédain, ou brouillerie, mais c'est un genre de lecture que

j'ai abandonné depuis quelque tems, parce que je crois que les ouvrages

périodiques nuisent à l'esprit, en lui présentant la superficie de trop

d'objets à la fois. Je ne sache pas que ce numéro contienne quelque

article désagréable pour moi;--cela peut être; je ne vous le renvoie

point parce qu'il y a peut-être un article auquel vous faisiez allusion

dans une de vos dernières lettres, mais parce que j'ai cessé de lire

cette sorte d'ouvrages, et que je vous eusse également renvoyé tout

autre numéro.

...........................

»Tout à vous, etc.

»J'espère que vous avez un hiver plus doux que le nôtre. Nous avons eu

des inondations dignes du Pô, et le paratonnerre de ma maison a été

frappé (ou présumé l'avoir été) par un coup de tonnerre. J'étais si près

de la fenêtre, que j'ai été ébloui, et que mes yeux ont souffert

plusieurs minutes, et tout le monde dans la maison a senti une secousse

électrique au même moment. Mme Guiccioli a été effrayée, comme bien vous

pensez.

»J'ai depuis pensé que vos bigots m'auraient «bâté d'un jugement» (comme

Thwackum en bâta Square quand celui-ci mordit sa langue en parlant

métaphysique), s'il me fût survenu quelque accident. Ces gens-là

oublient toujours le Christ dans leur christianisme, et ce qu'il dit

quand «la tour de Siloam tomba.»

»C'est aujourd'hui le 9, et le 10 est l'anniversaire de la naissance de

ma fille Ada. J'ai commandé, comme régal, la côtelette de mouton et une

bouteille d'ale. Ma fille a, je crois, sept ans. Vous ai-je jamais conté

que le jour de mon anniversaire je dîne avec des oeufs, du lard, et une

bouteille d'ale. Car, une fois par hasard, c'est là mon repas et ma

boisson de prédilection, mais comme ce régime m'est contraire, je n'en

use que dans les grands jubilés,--une fois en quatre ou cinq ans.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 13 Comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 2 / 23 段