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de France (BnF/Gallica)
OEUVRES COMPLÈTES
DE
LORD BYRON,
AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,
COMPRENANT
SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,
ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE l'AUTEUR.
Traduction Nouvelle
PAR M. PAULIN PARIS,
DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.
TOME TREIZIÈME.
PARIS.
DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIB., ÉDITEURS,
RUE SAINT-LOUIS, N° 46,
ET RUE RICHELIEU, N° 47 _bis._
1831.
LETTRES
DE LORD BYRON,
ET
MÉMOIRES SUR SA VIE,
PAR THOMAS MOORE.
LETTRE CCCCLXXXIV.
A M. MURRAY.
Pise 6 mars 1822.
«Vous avez (ou devez avoir) depuis long-tems reçu une lettre de moi, où
j'énonce mon opinion sur les mauvais traitemens que vous avez éprouvés à
propos de la dernière publication. Je les crois déshonorans pour ceux
qui vous ont persécuté. Je fais la paix avec vous, quoique notre guerre
ait eu lieu pour d'autres motifs que cette controverse même. J'ai écrit
à Moore, par ce courrier-ci, pour qu'il vous envoyât la tragédie de
_Werner_. Je ne contracterai avec vous, ni ne vous proposerai aucun
marché sur cette pièce, ni sur le nouveau _Mystère_, jusqu'à ce que nous
voyions si ces ouvrages réussissent. S'ils ne se vendent pas (ce qui
n'est pas invraisemblable), vous ne me paierez pas; et je crois que
c'est vous donner beau jeu, si vous acceptez la partie.
»Bartolini, le célèbre sculpteur, m'a écrit qu'il désirait faire mon
buste; j'ai consenti, à condition qu'il ferait aussi celui de la
comtesse Guiccioli. Il a fait les deux, et je crois qu'on reconnaîtra
que celui de la comtesse est beau. Je vous ferai présent des deux
bustes, pour vous montrer que je n'ai point de malice, et pour vous
donner une compensation des peines et des tracasseries que vous avez
essuyées à cause du buste de Thorwaldsen. Je ne puis rien dire de mon
buste, sinon qu'on le juge très-ressemblant à ce que je suis
aujourd'hui, ce qui ne ressemble pas du tout à ce que j'étais quand vous
me vîtes pour la dernière fois. Le sculpteur est un artiste fameux; et
comme c'est d'après son désir qu'il a fait cette oeuvre, elle doit être
bien faite probablement.
»Que fera-t-on pour *** et son _commentaire_? Il mourra, s'il n'est pas
publié; il sera sifflé, s'il est publié: mais il n'y songe pas. Il faut
que nous le publiions.
»Tout le tumulte élevé contre moi ne m'a touché que par l'attaque
dirigée contre vous, trait peu généreux de l'église et de l'état; mais
comme toute action violente produit au bout de quelque tems une réaction
proportionnelle, vous serez mieux traité une autre fois.
»Votre très-sincère, etc.»
NOEL BYRON.
LETTRE CCCCLXXXV.
A M. MOORE.
Pise, 8 mars 1822.
«Vous avez eu quantité suffisante de mes lettres depuis quelque
tems;--un mot pourtant en réponse à votre présente missive. Vous auriez
grand tort de penser que votre avis m'ait offensé.
»Quant à Murray, comme je suis réellement le plus doux et le plus
paisible des hommes depuis Moïse (quoique le public et mon «excellente
épouse» n'aient pu s'en apercevoir), j'avais déjà fait ma paix et renoué
mon alliance avec Albemarle-Street, somme mon épître d'hier vous en aura
informé. Mais je croyais avoir expliqué les causes de ma bile,--du moins
à vous. Quelques traits de vacillation, de négligence, et d'importune
sincérité, soit réels, soit imaginaires, suffisent pour mettre votre
vrai grand auteur et grand homme dans un accès de fureur. Mais la
réflexion, à l'aide de l'ellébore, m'avait déjà guéri _pro tempore_;
sinon, une prière, venue de vous et de Hobhouse, aurait produit sur moi
deux fois plus d'effet que le _tribus Anticyris_[1], avec quoi Horace
désespère de purger un poète.--Je suis réellement honteux de vous avoir
fatigué si fréquemment et si lourdement depuis peu; mais que pouvais-je
faire? Vous êtes un ami,--ami absent, hélas!--et comme je n'ai en aucun
autre plus de confiance, je vous importune en proportion.
[Note 1: HOR. _Art Poét._--Anticyre était le nom d'une île fertile
en ellébore. (_Note du Trad._)]
»Cette guerre «de l'église et de l'état» m'a étonné plus qu'elle ne me
trouble, car je croyais réellement que _Caïn_ était une oeuvre
spéculative et hardie, mais pourtant innocente. Comme je vous l'ai déjà
dit, je suis vraiment grand admirateur de la religion matérielle et
tangible; et j'élève une de mes filles dans la foi catholique, afin
qu'elle ait les mains pleines. Le catholicisme est bien le culte le plus
élégant, sans excepter peut-être la mythologie grecque. L'encens, les
tableaux, les statues, les autels, les châsses, les reliques, et la
présence réelle, la confession et l'absolution,--tout cela donne prise
aux sens. D'ailleurs il n'y a plus de possibilité pour le doute; car
ceux qui avalent leur divinité véritablement et réellement dans le
mystère de la transsubstantiation, ne peuvent guères rien trouver de
plus facile digestion.
»Je crains que ce mot ne soit trop égrillard, mais je l'ai dit sans
mauvaise intention; c'est mon tour d'esprit qui me fait prendre les
choses sous leur point de vue absurde, et qui éclate malgré moi de tems
en tems. Pourtant, je vous assure que je suis bon chrétien. Me
croyez-vous sur ce point? je ne sais,--mais je compte que vous me
croirez à la lettre.
»Votre ami très-sincère et très-affectionné, etc.
»_P. S._ Dites à Murray qu'une des conditions de la paix est qu'il
publie (ou fasse publier par un confrère) le _Commentaire du Dante_ de
***, malgré l'extrême répugnance que le commerce paraît y opposer. Cette
publication rendra notre homme si extraordinairement heureux! Il dîne
aujourd'hui avec moi et une demi-douzaine d'Anglais, et je n'ai pas le
coeur de lui dire combien le monde de la librairie a d'antipathie pour
son commentaire--qui pourtant respire la morale et la religion la plus
orthodoxe. Bref, je regarde comme un point important, que *** soit mis
sous presse. Il a soif d'être auteur, et il a été le plus heureux des
hommes pendant ces deux derniers mois, en imprimant, corrigeant,
collationnant, datant, anticipant, et ajoutant à ses trésors de science.
A propos, il est encore tombé de cheval dans un fossé, l'autre jour, en
se promenant avec moi dans la campagne.»
LETTRE CCCCLXXXVI.
A M. MURRAY.
Pise, 15 mars 1822.
»Je suis charmé que vous et vos amis approuviez ma lettre du 8 du mois
dernier. Vous pouvez y donner toute la publicité que vous jugerez
convenable dans les circonstances actuelles. Je vous ai depuis écrit
deux ou trois fois.
»Quant à «un poème dans l'ancien genre» je n'essaierai rien de plus en
ce genre. Je suis la pente de mon esprit, sans considérer si les femmes
ou les hommes sont ou ne sont pas satisfaits, mais peu importe à mon
éditeur, qui doit juger et agir en raison de ma popularité.
»Donc, laissez les ouvrages à leur destinée: si l'on paie, vous me
paierez en proportion; sinon, c'est moi qui vous paierai.
»Les affaires de la succession Noël ne m'amèneront pas, j'espère, en
Angleterre. Je n'ai aucun désir de revoir ce pays, sinon pour vous tirer
de prison (si je puis le faire en prenant votre place), ou peut-être
pour m'y faire mettre, en exigeant satisfaction d'une ou deux personnes,
qui profitent de mon absence pour m'insulter. Sauf cela je n'ai ni
affaires ni relations en Angleterre, ni je ne désire en avoir (hormis
les gens de ma famille et mes amis, à qui je souhaite toute sorte de
prospérité); somme toute, j'ai si peu vécu en Angleterre (à peu près
cinq ans depuis l'âge de vingt-ans), que mes habitudes sont trop
continentales, et que votre climat me plairait aussi peu que votre
société.
»J'ai vu le _rapport_ du chancelier dans un journal français. Dites-moi,
je vous prie, pourquoi ne persécute-t-on pas la traduction de Lucrèce,
ou même l'original pour ce vers,
_Primus in orbe Deos fecit timor_[2],
»Ou pour cet autre.
_Tantum relligio potuit suadere malorum_[3]?
[Note 2: Les Dieux durent leur origine à la crainte.]
[Note 3: Tant la religion a pu inspirer de forfaits! (_Notes du
Trad._)]
»Vous devriez réellement faire faire quelque chose pour le commentaire
de Mr ***: que puis-je lui dire?
»Tout à vous, etc.»
LETTRE CCCCLXXXVII.
A M. MURRAY.
Pise, 13 avril 1822.
»Mr Kinnaird m'écrit, qu'il a paru une «excellente _défense_» de _Caïn_,
contre l'_Oxoniensis_; vous ne m'avez envoyé rien de plus qu'une
excellente attaque du même poème. S'il existe un tel «défenseur de la
foi» vous pouvez m'envoyer ses trente-neuf articles, pour contrebalancer
quelques-unes de vos dernières communications.
»Êtes-vous prêt ou non à publier ce que Moore et Mr Kinnaird ont entre
leurs mains, et la _Vision du Jugement_? Si vous publiez cette dernière
pièce dans une édition à bon marché, afin de confondre les espérances
des pirates par un bas prix, vous verrez qu'elle réussira. Je regarde le
_Mystère_ et _Werner_ comme de bons ouvrages, et j'espère que vous les
publierez promptement. Vous ne mettrez pas mon nom à _Quevedo_, mais le
publierez comme édition étrangère, et le laisserez aller son chemin.
Douglas Kinnaird l'a encore, je crois, avec la préface.
»Je vous renvoie à lui pour les documens relatifs au dernier tapage
d'ici. Je les lui ai envoyés il y a une semaine.
»Tout à vous, etc.
LETTRE CCCCLXXXIX[4].
A M. MURRAY.
Pise, 22 avril 1822.
»Vous serez peiné d'apprendre que j'ai reçu l'avis du décès de ma fille
Allégra, morte d'une fièvre dans le couvent de Bagna Cavallo, où elle
avait été placée l'année dernière pour commencer son éducation. C'est un
coup bien rude pour plusieurs raisons, mais il faut le supporter, avec
l'aide du tems.
[Note 4: La lettre 488 a été supprimée.]
»J'ai l'intention d'envoyer ses restes en Angleterre pour qu'ils
reçoivent la sépulture dans l'église d'Harrow (où jadis j'espérais
moi-même être enterré), et c'est la raison pour laquelle je vous
importune de cette nouvelle. Je désire que les funérailles soient
très-secrètes. Le corps est embaumé, et dans une caisse de plomb. Il
sera embarqué à Leghorn. Voulez-vous nous donner les meilleurs avis pour
le faire arriver à bon port.
»Tout à vous, etc.
N. B.
»_P. S._ Vous savez que les protestans ne peuvent, dans les pays
catholiques, recevoir la sépulture en terre sainte.»
LETTRE CCCCXC.
A M. SHELLEY.
23 avril 1822.
»Le coup a été inattendu et étourdissant; car je croyais le danger
passé, vu le long intervalle qui s'est écoulé entre l'avis du mieux être
et l'arrivée du fatal exprès. Mais j'ai supporté ce coup de mon mieux et
même avec tant de succès, que je puis me livrer aux occupations
ordinaires de la vie avec l'apparence du même calme, et peut-être même
d'un plus grand. Il n'y a rien qui empêche que vous ne veniez demain,
mais aujourd'hui, comme hier soir, il vaut mieux peut-être que je ne
vous voie pas. Je ne crois pas avoir rien à me reprocher dans ma
conduite, et surtout dans mes sentimens et mes intentions à l'égard de
la petite infortunée. Mais c'est un moment où nous sommes disposés à
penser que, si nous avions fait ceci ou cela, nous aurions prévenu un
tel événement,--quoique chaque jour, chaque heure nous montre combien ce
malheur est naturel et inévitable. Je présume que le tems fera son oeuvre
ordinaire:--la mort a fait la sienne.
»Tout à vous à jamais,»
LETTRE CCCCXCI.
A SIR WALTER-SCOTT.
Pise 4 mai 1822.
MON CHER SIR WALTER,
«Le tableau que vous me faites de votre famille est fort touchant. Que
ne puis-je «reconnaître ce plaisir par le pendant de votre tableau!»
Mais je viens de perdre ma fille naturelle, Allégra, qui a succombé à
une fièvre. Ma seule consolation, hormis le tems, est la réflexion que
ma fille est maintenant en repos ou heureuse: car le peu d'années
qu'elle a vécu (elle avait cinq ans) l'a empêchée d'être souillée
d'aucun péché, excepté celui que nous héritons d'Adam.
Quiconque est aimé des Dieux meurt jeune.
»Je n'ai pas besoin de vous dire que vos lettres me seront
particulièrement agréables, quand elles ne seront pas une taxe sur votre
tems et sur votre patience; et maintenant que notre correspondance est
reprise, j'espère qu'elle continuera.
»J'eus dernièrement ici quelque inquiétude, je ne dis point quelque
embarras, à propos d'une affaire assez bizarre, dont vous avez peut-être
entendu parler; mais notre ministre s'est conduit très-noblement, et le
gouvernement toscan aussi bien qu'il est possible à un tel gouvernement
de le faire, ce qui n'est pas beaucoup dire. Quelques Anglais et
Écossais, moi compris, nous eûmes une querelle avec un dragon, qui avait
insulté l'un de nous, et que nous avions pris pour un officier, vu qu'il
était galonné et fort bien monté, etc., mais il se trouva n'être qu'un
sergent-major. Il appela la garde aux portes de la ville pour nous
arrêter (nous étions sans armes); sur quoi, moi et un autre (un Italien)
nous passâmes au galop à travers la susdite garde, mais nos autres
compagnons furent arrêtés. Je courus chez moi, et envoyai mon secrétaire
faire aux autorités un rapport de cette arrestation illégale; puis,
toujours sans descendre de cheval, je retournai aux portes, qui sont
près de ma demeure actuelle. A moitié chemin, je rencontrai mon homme,
qui exhala sa bile en propos insultans, et menaça de me frapper de son
sabre (moi qui n'avais qu'une canne à la main, et point d'autres armes).
Moi, qui continuais à le croire officier, je lui demandai son nom et son
adresse, et lui donnai ma main et mon gant. Un de mes domestiques se
jeta entre nous (sans que je le lui eusse commandé); mais, sur mon
ordre, il laissa le dragon aller son chemin. Ce dernier s'enfuit alors à
toute bride; mais environ quarante pas plus loin, il fut frappé, et même
dangereusement (de manière à être en péril de mort), par un _Callum Beg_
ou quelque autre de mes gens (car j'ai près de moi quelques gaillards à
la main prompte): je n'ai pas besoin de vous dire que ce fut sans
commandement ou approbation de ma part. Le susdit dragon avait toutefois
sabré nos compatriotes sans armes, à la porte de la ville, après qu'ils
eurent été arrêtés, et pendant qu'ils étaient tenus par les gardes;, il
en avait même blessé un, le capitaine Hey, très-grièvement. Par qui
fut-il blessé à son tour? Quoique le coup ait eu lieu devant des
milliers de personnes, on n'a jamais pu constater ni prouver le fait, ni
même déterminer par quelle arme; les uns disent un pistolet, les autres
un fusil à vent, un _stiletto_, une épée, une lance, une fourche, et que
sais-je encore. On a arrêté et confronté des domestiques et des gens de
toute espèce, sans pouvoir rien découvrir. M. Dawkins, notre ministre,
m'assure qu'on ne soupçonne pas du tout que l'auteur du coup ait été
poussé par moi ou par aucun de mes compagnons. Je vous envoie ci-joint
les copies des dépositions de nos gens et amis, et du docteur Craufurd,
spirituel Écossais (qui n'est pas de mes connaissances), qui avait vu la
fin de l'affaire. Toutes les pièces sont en italien.
»Ce sont les seules matières littéraires où j'aie été engagé depuis la
publication orageuse de _Caïn_;--mais M. Murray a plusieurs de mes
productions à accoucher: un autre mystère,--une vision,--un drame,--etc.
Mais vous, vous ne voulez pas me dire ce que vous faites;--cependant, je
vous devinerai; écrivez ce qu'il vous plaira. Vous dites que j'aimerais
votre gendre:--il me serait difficile de ne point l'aimer, puisqu'il a
un si étroit lien avec vous; mais je ne doute pas que ses qualités ne
soient conformes à votre description.
»Je suis fâché que vous n'aimiez pas le nouvel ouvrage de lord Oxford.
Mon aristocratie, qui est intraitable, le rend un de mes favoris. Songez
que ces «petites factions» occupèrent lord Chatham et Fox le père, et
que nous autres nous vivons dans un tems gigantesque, qui nous fait
prendre pour des pygmées tous les hommes au-dessous de Gog et de
Magog.--Après avoir vu Napoléon commencer comme Tamerlan et finir comme
Bajazet dans notre siècle, nous ne trouvons pas le même intérêt dans
une histoire, qui autrement nous aurait paru importante. Mais je finis.
»Croyez-moi pour toujours et très-sincèrement tout à vous.»
NOEL BYRON.
LETTRE CCCCXCII.
A M. MURRAY.
Pise, 17 mai 1822.
«J'apprends que la _Revue d'Édimbourg_ a attaqué les trois drames, ce
qui est une mauvaise affaire pour vous; et je ne m'étonne pas que vous
perdiez courage. Cependant, ce volume peut être confié au tems:--c'est
sur le tems qu'il vous faut compter. J'ai relu le livre avec attention
depuis la publication, et je pense qu'un jour il sera préféré à mes
autres écrits. Je dis cela sans colère contre les critiques ou la
critique, quelle qu'elle puisse être (car je ne l'ai pas vue); et rien
de ce qui a paru ou peut paraître dans la _Revue_ de Jeffrey, ne me fera
oublier qu'il a tenu bon pour moi pendant dix ans, sans autre motif que
sa bonne volonté.
»J'apprends que Moore est en ville; rappelez-moi à lui, et croyez-moi
»Tout à vous sincèrement,
N. B.
»_P. S._ Si vous le jugez nécessaire, vous pouvez m'envoyer la _Revue
d'Édimbourg_. S'il y a quelque passage qui demande une réponse, je
répondrai, mais modérément et techniquement, c'est-à-dire en n'ayant
égard qu'aux principes posés par la critique, et sans allusions
offensives, soit à la personne, soit au mérite littéraire du critique.»
LETTRE CCCCXCIII.
A M. MOORE.
Pise, 17 mai 1822.
«J'apprends que vous êtes à Londres. Vous aurez su de Douglas Kinnaird
(qui me dit que vous avez dîné avec lui) tout ce que vous aurez désiré
savoir de mes affaires. J'ai dernièrement perdu ma petite fille Allégra
par suite d'une fièvre, ce qui a été pour moi un coup sérieux.
»Je ne vous ai pas écrit dernièrement, ne sachant pas exactement où vous
étiez. Douglas Kinnaird a refusé d'envoyer mon cartel à M.
Southey.--Pourquoi? Il vous l'expliquera lui-même.
»................................................[5]
N. B.
[Note 5: Ici suit la répétition des détails de la querelle racontée
plus haut à Walter-Scott. (_Note de Moore_.)]
LETTRE CCCCXCIV.
A M. MURRAY.
Montenero[6], 26 mai 1822, près Leghorn.
[Note 6: Colline à trois ou quatre milles de Leghorn,
très-fréquentée, comme lieu de résidence, durant les mois d'été. (_Note
de Moore_.)]
«Le corps est embarqué, je ne sais pas dans quel vaisseau: je n'ai pu
entrer dans les détails, mais la comtesse Guiccioli a eu la bonté de
donner les ordres nécessaires à M. Dunn, qui a surveillé l'embarquement,
et qui vous écrira. Je désire que la sépulture ait lieu dans l'église
d'Harrow.
»Il y a un endroit dans le cimetière, près du sentier, au sommet de
l'éminence qui regarde Windsor, et une tombe sous un arbre immense (elle
porte le nom de Peachie ou Peachey), où j'avais coutume de demeurer
assis durant des heures entières quand j'étais enfant: c'était mon
endroit favori. Mais comme je désire consacrer quelques phrases à la
mémoire d'Allégra, il vaut mieux faire déposer le corps dans l'église.
Près de la porte, à la gauche quand on entre, il y a un monument qui
porte ces mots:
Quand le deuil pleure sur la poussière sacrée de la vertu,
Nos larmes nous vont bien, et notre douleur est juste;
Telles furent les larmes de celle dont la reconnaissance paie
Ce dernier et mélancolique tribut de son amour et de sa louange.
»Je me rappelle ces vers (après dix-sept ans), non qu'ils soient
remarquables par eux-mêmes, mais parce que de ma place, dans la galerie,
j'avais presque toujours les yeux tournés vers ce monument. Je
désirerais qu'Allégra fût enterrée le plus près de là qu'il sera
possible, et qu'on plaçât dans le mur une table de marbre avec ces
mots:--
EN MÉMOIRE
D'ALLÉGRA,
FILLE DE G. G. LORD BYRON,
MORTE A BAGNA CAVALLO,
EN ITALIE, LE XX AVRIL MDCCCXXII,
A L'AGE DE CINQ ANS ET TROIS MOIS..
«J'IRAI A ELLE, MAIS ELLE NE REVIENDRA PAS A MOI.»
(2e _Samuel_, XII, 23.)
«Je désire que les funérailles soient aussi secrètes que la décence le
comportera; et j'espère que Henry Drury lira l'office des morts sur ma
fille. S'il refuse, l'office sera célébré par le ministre de service. Je
ne crois pas avoir besoin de rien ajouter.
»Depuis que je suis ici, j'ai été invité par les Américains à venir à
bord de leur escadre, où j'ai été accueilli avec toute la bienveillance
que je pouvais désirer, et avec plus de cérémonie que je n'en aime. J'ai
trouvé leurs navires plus beaux que les nôtres de la même classe, et
bien montés en hommes et en officiers. Il y avait alors à bord beaucoup
de bourgeois américains et quelques dames. Comme je prenais congé de la
compagnie, une dame américaine me demanda une rose que je portais,
afin, dit-elle, d'envoyer en Amérique quelque chose de moi comme
souvenir. Je n'ai pas besoin d'ajouter que je répondis convenablement au
compliment. Le capitaine Chauncey me montra une fort jolie édition
américaine de mes poèmes, et m'offrit le passage aux États-Unis, si je
voulais y aller. Le commodore Jones ne fut pas moins poli ni moins
prévenant. J'ai depuis reçu la lettre ci-incluse, qui me prie de poser
pour mon portrait en faveur de quelques Américains. Il est singulier
que, la même année où lady Noël interdit par testament à ma fille de
voir le portrait de son père avant plusieurs années, les individus d'une
nation qui n'est pas connue pour aimer les Anglais en particulier ni
pour flatter les hommes en général, me prient de poser pour «ma
portraiture», comme dit le baron Bradwardine. J'apprends aussi que je
reçois de grands honneurs littéraires en Allemagne. Goëthe, me dit-on,
est mon patron et protecteur avoué. A Leipzik, cette année, le grand
prix proposé a été une traduction de deux chants de _Childe Harold_. Je
ne suis pas sûr que ce soit à Leipzik, mais M. Rowcroft est mon
autorité;--c'est un jeune américain, qui est fort instruit en
littérature allemande, et qui connaît Goëthe particulièrement.
»Goëthe et les Allemands sont surtout charmés de _Don Juan_, qu'ils
jugent une oeuvre d'art. Je l'avais déjà entendu dire par le baron
Lutzerode. On a fait de nombreuses traductions de plusieurs de mes
ouvrages, et Goëthe a fait un parallèle entre _Faust_ et _Manfred_.
»Tout cela est une espèce de compensation pour la brutalité, que vous
autres, Anglais, avez déployée cette année à un si haut degré.
......................................................
»Tout à vous, etc.»
LETTRE CCCCXCV.
A M. MURRAY.
Montenero, près Leghorn, 29 mai 1822.
«Je vous renvoie les épreuves. Votre imprimeur a fait une drôle de
bévue:--«pauvre comme un _rat_»--au lieu de «pauvre comme un
_avare_[7].» L'expression peut sembler étrange; mais ce n'est qu'une
traduction du _semper avarus eget_[8]. Vous joindrez le _Mystère_ et
vous publierez aussitôt que vous pourrez. Je ne me soucie pas de «votre
saison opportune» ni des approbations ou improbations des bas-bleus.
Tout ce que vous avez à considérer sur ce sujet est un point de
commerce, et si je le règle suivant vos désirs (même en courant moi seul
tous les risques et périls), vous me permettrez de choisir le tems et le
mode de la publication. Quant au volume dernièrement publié, l'attaque
présente, contre lui ou plutôt contre moi, peut lui nuire pour un tems,
mais il a en lui un principe vital de durée, comme vous le verrez un
jour. Je vous ai écrit il y a quelques jours sur un autre sujet.
»Tout à vous,
N. B.
[Note 7: _Poor as a_ mouse, au lieu de _poor as a miser_.]
[Note 8: L'avare est toujours pauvre. (_Notes du Trad._)]
»_P. S._ Ayez la bonté de m'envoyer la _Dédicace_ de _Sardanapale_ à
Goëthe. Je la mettrai devant _Werner_, à moins que vous ne préfériez que
j'en mette une autre, où je dise que la première avait été omise par
l'éditeur.
»Sur le faux-titre du présent volume, mettez:
»Publié pour l'auteur par John Murray.»
LETTRE CCCCXCVI.
A M. MURRAY.
Montenero, Leghorn, 16 juin 1822.
«Je vous renvoie la seconde épreuve de _Werner_, et j'attends le reste.
Quant aux _vers sur le Pô_, peut-être vous ferez bien de les glisser
paisiblement dans une seconde édition (si vous allez jusque-là, bien
entendu) plutôt que de les insérer dans la première; car quoiqu'ils
aient été reconnus pour bons et que je désire ne pas les perdre, je ne
veux pas qu'ils attirent immédiatement l'observation, à cause des
relations de parenté de la dame à qui ils sont adressés avec les
premières familles de la Romagne et des Marches.
»Le défenseur de _Caïn_ peut être ou ne pas être, comme vous l'appelez
«un novice en littérature.» Toujours est-il, à mon avis, que vous et moi
lui avons une grande obligation. J'ai lu l'article de la _Revue
d'Édimbourg_ dans le _Magazine_ de Galignani, et je n'ai pas encore
décidé si je dois ou non répondre; car, si je réponds, il me sera
difficile de ne pas «amuser les Philistins» en renversant une ou deux
maisons: attendu que, une fois en besogne, il faut dire tout ce qui
vient au bout de ma plume ou bien la rejeter loin de moi. Je n'ai pas
l'hypocrisie de prétendre à l'impartialité, ni un caractère (comme on
dit) à m'abstenir toujours de dire ce qui déplaira à l'auditeur ou au
lecteur. Que veut-on dire par le mot d'_oeuvre travaillée_? Vous savez
bien que j'ai tout écrit aussi vite que j'ai pu tracer des caractères
sur le papier, que tout a été imprimé d'après les manuscrits originaux
et que je n'ai jamais rien revu que dans les épreuves; voyez les dates
et les manuscrits. Toutes les fautes viennent de la négligence, et non
du travail. On disait la même chose de _Lara_, que je composai en me
déshabillant à mon retour des bals et des mascarades dans l'an de
bombance 1814.
Tout à vous.»
LETTRE CCCCXCVII.
A M. MOORE.
Montenero, Villa Dupoy, près Leghorn, 8 juin 1822.
«Je vous ai écrit deux fois par l'intermédiaire de Murray, et sur un
sujet assez usé,--la perte de la pauvre petite Allégra, morte d'une
fièvre; je ne dirai sur ce point rien de plus,--sinon qu'il n'y a
d'autre ressource que le tems.
»Il y a peu de jours, mon ancien et tendre ami, lord Clare, est revenu
de Genève, afin de me voir avant de retourner en Angleterre. Comme je
l'ai toujours aimé (depuis l'âge de treize ans, à Harrow) plus que tout
autre individu (masculin) de ce monde, j'ai à peine besoin de dire quel
plaisir mélancolique j'eus à ne le voir que pour un jour; car il était
obligé de reprendre son voyage sur-le-champ. ...........................
»J'ai lu le dernier article de Jeffrey dans une fidèle citation de
l'impartial Galignani. Je présume que le fin mot de ceci, c'est que
Jeffrey désire me provoquer à répondre. Mais je ne veux pas, car je lui
suis encore redevable pour sa bienveillance passée. En vérité, je
suppose que l'occasion présente de cette nouvelle attaque contre moi
était irrésistible; je ne puis le blâmer, connaissant ce que c'est que
la nature humaine. Je ne ferai qu'une remarque;--que veut-il dire par
l'expression d'_oeuvre travaillée_? Tout le volume a été composé avec la
plus grande rapidité, au milieu des évolutions, révolutions,
persécutions et proscriptions de tous ceux qui m'intéressaient en
Italie. On disait la même chose de _Lara_, qui, vous savez, fut écrite
au milieu des bals et des folies, et au retour des mascarades et des
_routs_[9], dans l'été des souverains. De tout ce que j'ai jamais écrit,
ces derniers ouvrages sont peut-être les plus négligemment composés; et
les fautes, quelles qu'elles soient, sont dues à l'incurie, et non au
travail. Je ne prétends pas que ce soit un mérite, mais c'est un fait.
»Tout à vous à jamais et de coeur,
N. B.
»_P. S._ Vous voyez le grand avantage de ma nouvelle signature:--elle
peut être prise pour _Nota bene_ ou pour Noël Byron; et, par conséquent,
elle m'épargnera beaucoup de répétitions, soit dans les livres ou dans
les lettres que j'écrirai. Depuis que je suis ici, j'ai été invité à
bord de l'escadre américaine, et traité avec tous les honneurs et toutes
les cérémonies possibles. On m'a prié de poser pour mon portrait; et, à
l'instant où je m'en allais, une dame américaine me prit une rose (qui
m'avait été donnée le matin même par une fort jolie dame italienne),
parce que, disait-elle, «elle était résolue à envoyer ou emporter en
Amérique quelque souvenir qui vînt de moi.» Toutefois, ces hommages
américains ne naissent peut-être pas tant de l'admiration de ma poésie
que de mon dédain pour les Anglais,--en quoi j'ai la satisfaction de
cadrer avec les citoyens des États-Unis. J'aimerais mieux toutefois
recevoir un coup-d'oeil d'un Américain, qu'une tabatière d'un empereur.»
[Note 9: Mot anglais (qu'on prononce _raout_) adopté maintenant dans
la société française, pour désigner les réunions extrêmement nombreuses.
(_Note du Trad._)]
LETTRE CCCCXCVIII.
A M. ELLICE.
Montenero, Leghorn, 12 juin 1822.
MON CHER ELLICE,
«Il y a long-tems que je ne vous ai écrit, mais je n'ai pas oublié votre
bonté, et je viens aujourd'hui la mettre à contribution,--non pas trop,
à ce que j'espère;--mais ne vous alarmez point, ce n'est pas un prêt,
mais une information que je vais solliciter. Vu l'étendue de vos
relations, personne ne peut avoir de meilleures occasions pour connaître
l'état réel de l'Amérique du Sud,--je veux dire du pays de Bolivar. J'ai
depuis plusieurs années le projet d'un établissement transatlantique; et
ce que je désirerais de vous, ce seraient quelques renseignemens sur la
meilleure voie à suivre, et quelques lettres de recommandation, au cas
que je m'embarquasse pour Angustura. On me dit que les terres dans ce
pays se vendent à très-bon marché; mais quoique je n'aie pas de grands
fonds disponibles à consacrer à de tels achats, cependant mon revenu
actuel est suffisant, dans quelque pays que ce soit (hormis
l'Angleterre), pour fournir à tous les besoins nécessaires de la vie, et
même à un abondant superflu. La guerre est maintenant terminée là-bas;
et comme je n'y vais pas pour spéculer, mais pour m'y établir sans
aucune autre vue que celle de l'indépendance, et de la jouissance
commune des droits civils, je présume que mon arrivée ne serait pas vue
avec déplaisir.
»Tout ce que je vous demande, c'est de ne point me _dé_courager ou
_en_courager, mais de me donner tous les renseignemens que vous jugerez
utiles et convenables. Je ne m'adresse pas sur ce point à mes autres
amis, qui ne feraient que jeter des obstacles dans ma route, et me
solliciteraient de revenir en Angleterre: ce que je ne ferai jamais, à
moins d'y être contraint par une cause insurmontable. J'ai une grande
quantité de meubles, de livres, etc., etc., que j'embarquerais aisément
à Leghorn; mais je désire «regarder avant de sauter» sur l'Atlantique.
Est-il vrai que pour quelques milliers de dollars on puisse avoir une
vaste étendue de terres? Je parle de l'Amérique du Sud, songez bien.
J'ai lu quelques ouvrages publiés sur ce sujet, mais ils m'ont paru
entachés de violence et d'esprit de parti. Ayez la bonté de m'adresser
ici votre réponse, et croyez-moi toujours et sincèrement votre,
etc,[10].»
[Note 10: La réponse de M. Ellice dissuada vivement Lord Byron de
son dessein. L'entière désorganisation du pays et de ses institutions,
qui ne permettra peut-être pas à la Colombie de recouvrer, même avant
plusieurs siècles, le degré d'industrie et de prospérité dont elle
jouissait sous les Espagnols, rendait ce pays, dans l'opinion de M.
Ellice, l'un des derniers où un homme désireux de la paix et du repos,
ou même de sa sécurité personnelle et de la sûreté de ses propriétés,
dût aller chercher un asile. Tant que Bolivar vivrait et maintiendrait
son autorité, on pouvait, disait M. Ellice, mettre toute confiance dans
son intégrité et sa fermeté; mais, à sa mort, s'ouvrirait une ère
nouvelle de combats et de désordres. (_Note de Moore_.)]
A cette époque, Lord Byron posa pour faire faire son portrait par M.
West, artiste américain, qui a lui-même donné, dans un de nos ouvrages
périodiques, les détails suivans sur le noble poète:--
«Au jour convenu, j'arrivai à deux heures, et commençai son portrait. Je
le trouvai un modèle incommode. Il parla tout le tems, et me fit une
multitude de questions sur l'Amérique;--me demanda jusqu'à quel point
j'aimais l'Italie, quelle opinion j'avais des Italiens, etc. Quand il
devint silencieux, il fut alors un modèle plus commode qu'auparavant,
car il prit une contenance qui ne lui était point propre, comme s'il eût
songé toutefois à un frontispice pour _Childe Harold_. Au bout d'environ
une heure, notre première séance fut terminée, et je retournai à
Leghorn, pouvant à peine me persuader que ce fût là ce hautain
misantrope dont le caractère avait toujours paru si enveloppé de
ténèbres et de mystère, car je ne me rappelle pas avoir jamais vu de
manières plus douces et plus attrayantes.
»Je revins le lendemain, et j'eus une autre séance d'une heure, durant
laquelle il sembla inquiet de savoir ce que deviendrait mon oeuvre.
Tandis que je peignais, la fenêtre d'où la lumière me venait s'obscurcit
soudain, et j'entendis une voix s'écrier: _È troppo bello_! Je me
retournai, et je vis une belle femme qui se baissait pour regarder, le
sol extérieur étant de niveau avec le bas de la fenêtre. Ses longs
cheveux d'or tombaient sur son visage et ses épaules; son teint était
superbe, et son sourire complétait la tête la plus romantique que
j'eusse jamais vue, rehaussée surtout comme elle l'était par l'éclat du
soleil qui brillait par derrière. Lord Byron invita cette dame à entrer,
et me la présenta en me disant que c'était la comtesse Guiccioli. Il
semblait passionnément amoureux d'elle, et je fus charmé de la présence
de la comtesse, car l'air de plaisir que Lord Byron prit alors auprès
d'elle le rendait un meilleur modèle.
»Le lendemain, je fus content de voir que le progrès que j'avais fait
dans la ressemblance avait fait plaisir: car, lorsque nous fûmes seuls,
il me dit qu'il avait une faveur particulière à me demander,--la lui
accorderais-je? Je dis que je serais heureux de l'obliger, et il
m'engagea à la tâche flatteuse de peindre pour lui le portrait de la
comtesse Guiccioli. Je commençai ce second portrait, le matin suivant;
et, depuis, ils posèrent alternativement. Il me raconta toute
l'histoire de sa liaison avec la comtesse, et me dit qu'il espérait que
ce serait pour la vie; qu'en tout cas, ce ne serait pas sa faute s'il en
était autrement. Ses autres attachemens s'étaient brisés sans faute de
sa part.
»J'étais alors devenu assez familier avec lui pour répondre à la
question qu'il m'adressa sur l'opinion que j'avais de lui avant de
l'avoir vu. Il rit beaucoup de l'idée que je m'étais formée de lui, et
dit: «Eh bien! vous me trouvez comme tout le monde, n'est-ce pas?» Il me
répéta souvent depuis: «Ainsi, vous m'aviez cru un tout autre homme,
n'est-ce pas?» Je me souviens de lui avoir dit un jour que nonobstant sa
vivacité, je croyais exacte au moins une de mes conjectures sur lui, car
je pensais toujours qu'il n'était pas un homme heureux. Il eût hâte de
savoir quelle raison j'avais pour penser ainsi, et je lui demandai s'il
n'avait jamais observé que les petits enfans, après un accès de chagrin,
avaient par intervalles une espèce de manière convulsive et tremblante
de tirer une longue aspiration. Toutes les fois que j'avais observé ce
phénomène chez une personne, quel que fût son âge, j'avais toujours
trouvé que la cause en était le chagrin. Il me dit que l'idée était
nouvelle pour lui, et qu'il en profiterait.
»Lord Byron, avec toute sa société, quitta Villa Rossa (nom de sa
maison) au bout de quelques jours, pour emballer ses affaires dans sa
maison de Pise. Il me dit qu'il resterait quelques jours dans cette
ville, et me pria, si j'avais encore quelque chose à faire aux
portraits, d'y venir, et d'y rester avec lui. Il semblait embarrassé de
savoir où il irait, et se préparait, je crois, à s'embarquer pour
l'Amérique. Je restai avec lui à Pise pendant peu de jours, car il était
si tracassé par la police, et le tems était si chaud, que je doutai de
pouvoir donner un dernier coup aux portraits; et partant un matin avant
qu'il ne fût levé, je lui écrivis de Leghorn un mot d'excuse. Somme
toute, je le quittai avec l'intime conviction qu'il possédait un
excellent coeur, qu'on avait méconnu partout à cause d'une légèreté de
moeurs qu'il s'était complu, par une vanité bizarre, à opposer à celles
des autres.»
LETTRE CCCCXCIX.
A M. MURRAY.
Pise, 6 juillet 1822.
«Je vous renvoie la seconde épreuve. J'ai adouci le passage que Gifford
avait blâmé, et changé le nom de Michel en celui de Raphaël, ange de
plus douces inclinations. A propos, n'oubliez pas de changer Michel en
Raphaël dans toute la scène, car je n'ai eu le tems de faire ce
changement que dans la liste des _dramatis personoe_; et raturez tous ces
passages crayonnés, pour éviter d'intriguer les imprimeurs. J'ai donné
la _Vision de Quevedo Redivivus_ à John Hunt, ce qui vous tirera
d'embarras. Il la publiera à ses risques et périls, vu que c'est à son
vif désir. Donnez-lui la copie corrigée que M. Kinnaird avait, attendu
qu'elle est mitigée en partie, et la préface aussi.»
LETTRE D.
A M. MURRAY.
Pise, 8 juillet 1822.
«Je vous ai renvoyé la semaine dernière le paquet des épreuves. Vous
ferez bien peut-être de ne pas publier dans le même volume les _Vers sur
le Pô_, et la traduction de l'épisode de _Françoise de Rimini_.
»J'ai cédé à M. John Hunt _la Vision du Jugement_, que vous voudrez bien
lui remettre; plus le chant de Pulci, texte et traduction, et tous mes
morceaux de prose: car M. Leigh Hunt est arrivé ici, et songe à
commencer un ouvrage périodique, auquel je contribuerai. Je ne vous
propose pas d'en être l'éditeur, parce que je sais que vous n'êtes pas
bons amis; mais tout ce que vous avez, excepté le volume actuellement
sous presse et le manuscrit acheté à M. Moore, peut être donné dans ce
but.
»Quant à ce que vous dites de votre «manque de mémoire,» je ne puis que
remarquer que vous avez inséré la note de _Marino Faliero_ malgré ma
révocation positive, et que vous avez omis la _Dédicace de Sardanapale_
à Goëthe (placez-la à la tète du volume sous presse); ce sont deux
fautes qui ne m'ont point été agréables, et je ne voudrais pas que de
pareilles négligences se renouvelassent à l'avenir, attendu qu'on peut
les éviter avec un peu de soin, ou un simple _memorandum_ dans votre
portefeuille.
»Il n'est pas impossible que j'aie trois ou quatre chants de _Don Juan_
prêts pour l'automne, ou un peu plus tard, vu que j'ai obtenu de ma
souveraine la permission de continuer le poème,--pourvu toutefois qu'il
soit plus décent et plus sentimental dans la continuation que dans le
début. Vous verrez bientôt comment ces conditions ont été remplies.
Répondez-moi quand il vous plaira.
»Tout à vous, etc.»
LETTRE DI.
A M. MOORE.
Pise, 12 juillet 1822.
«Je vous ai écrit dernièrement, mais non en réponse à votre dernière
lettre d'il y a environ quinze jours. Je désire savoir (et je vous prie
de me répondre sur ce point) ce que sont devenues les stances à
Wellington (destinées à ouvrir un chant de _Don Juan_), que je vous ai
envoyées il y a plusieurs mois. Si elles sont tombées dans les mains de
Murray, lui et les torys les supprimeront, attendu que ces vers
apprécient ce héros à sa juste valeur. Expliquez-vous, je vous prie, sur
ce point, vu que je n'ai point de copie, et que je vous ai envoyé le
manuscrit original; et si vous avez encore ces vers, renvoyez-les moi,
ou du moins donnez m'en une copie correcte...........................
.....................................................................
»J'ai souscrit à Leghorn pour deux cents couronnes toscanes, en faveur
de votre comité irlandais; c'est environ mille francs: je ne sais si
c'est plus ou moins. Comme sir C. S***, qui reçoit par an treize mille
livres sterling du trésor public, n'a pu prélever que mille livres
tournois sur son énorme salaire, on attribuerait à ostentation à un
simple particulier de prétendre le surpasser; et par conséquent, je ne
vous ai envoyé que la somme susdite, comme vous verrez par le reçu
ci-inclus[11].
[Note 11: «Reçu de M. Henri Dunn la somme de deux cents couronnes
toscanes (pour le compte du très-honorable Lord Noël Byron), à l'effet
d'assister les pauvres irlandais.
THOMAS HALL.
Leghorn, 9 juillet 1822. Couronnes toscanes, 200.»]
»Leigh Hunt est ici après un voyage de huit mois, durant lesquels il a,
je présume, accompli le périple du Carthaginois Hannon, et avec autant
de célérité. Il est en train de fonder un journal, auquel j'ai promis de
contribuer; et dans le premier numéro, _la Vision du jugement, par
Quevedo Redivivus_, paraîtra probablement avec d'autres articles.
»Pouvez-vous nous donner quelque chose? Hunt semble enthousiasmé de
l'entreprise, mais (entre nous) je ne le suis pas. Je ne veux pas
néanmoins le décourager en lui disant mon sentiment, car il est bilieux
et mal portant: Répondez, je vous prie, sur-le-champ à cette lettre-ci.
»Envoyez à Hunt, pour lui donner une bonne excitation, tout ce qu'il
vous plaira de votre prose,--ou de vos productions lyriques.
»Votre comité de mangeurs de pommes de terre n'a-t-il pas fait une
bévue! Votre avertissement dit que M. L. Callaghan (drôle de nom pour un
banquier) a disposé des fonds en Irlande «sans l'autorité du comité.» Je
suppose que cela finira par un cartel de Callaghan au comité, dont le
président, sans doute, porte des pistolets dans sa poche.
»Quand vous aurez un instant où vous n'ayez pas à chanter, à coqueter ou
riboter avec vos Hiberniens[12] de l'un et l'autre sexe, écrivez-moi une
ligne. Je doute que Paris soit un bon endroit pour la composition de
votre nouvelle poésie.»
[Note 12: Irlandais.--L'Irlande se nommait autrefois Hibernie.
(_Note du Trad._)]
LETTRE DII.
A M. MOORE.
Pise, 8 août 1822.
«Vous aurez maintenant appris que Shelley et un autre gentleman (le
capitaine Williams) se sont noyés, il y a environ un mois (il y a eu un
mois hier), par un coup de vent, à la hauteur du golfe de Spezia. Ainsi,
voilà encore un homme trépassé, que la malveillance, l'ignorance et la
brutalité du monde avaient méconnu. On lui rendra peut-être justice,
aujourd'hui qu'il n'en sera pas plus heureux.
»Je n'ai pas vu l'ouvrage que vous mentionnez[13], n'en ai entendu
parler que par hasard, et n'ai nulle envie de le voir. Le prix en est,
comme je l'ai vu dans des prospectus, de quatorze schelings, ce qui
serait beaucoup trop payer pour un libelle sur soi-même. Quelqu'un me
dit dans une lettre que c'est l'ouvrage d'un docteur Watkins, qui fait
dans la biographie et le libelle.
................................................
[Note 13: Livre qui venait de paraître sous le titre de _Mémoires du
très-honorable Lord Byron_. (_Note de Moore_.)]
»Si vous pensez que j'aie quelque chose à faire à propos du livre de
Watkins, je ne répugnerais pas beaucoup à publier aujourd'hui mes
_Mémoires_, en cas que cette publication fût nécessaire pour
contrecarrer le faussaire. Mais en ce cas, j'aimerais à surveiller
moi-même l'impression. Faites-moi savoir ce que vous pensez, ou
dites-moi s'il ne vaut pas mieux ne pas publier ces _Mémoires_,--du
moins la seconde partie qui touche de près des intérêts encore vivans.
»J'ai écrit trois nouveaux chants de _Don Juan_, et je suis sur le point
d'en commencer un autre (le neuvième). La raison pour laquelle je
réclame les stances que je vous avais envoyées, est que ces chants
contenant une description détaillée (comme celle de la tempête dans le
chant second) du siége et de l'assaut d'Ismaïl, avec force sarcasmes sur
ces bouchers en gros, et sur votre soldatesque mercenaire, c'est une
bonne occasion d'orner le poème de.....[14] Avec de telles choses et de
tels hommes, il est nécessaire, dans la lutte actuelle de la philosophie
et de la tyrannie, de jeter au loin le fourreau. Je sais que c'est une
redoutable querelle; mais le combat doit être engagé, et il sera
peut-être, utile au genre humain, quel qu'en puisse être le résultat
pour l'individu qui se risque........................................
.....................................................
»Tout à vous, etc.»
[Note 14: Suppression de Moore.]
LETTRE DIII.
A M. MOORE.
Pise, 27 août 1822.
«Je vous fatigue, en vous occupant «d'une si frivole bagatelle;» mais il
faut avouer que je serais charmé de m'informer par votre intermède si ma
souscription irlandaise est parvenue de Leghorn au comité de Paris. Mes
raisons, comme celles de Vellum, «sont au nombre de trois.»
Premièrement, je révoque en doute l'exactitude de tous les quêteurs, ou
correspondans d'une caisse de bienfaisance; secondement, je soupçonne
que ledit comité, composé de torys, a été capable de ne pas admettre
dans sa liste le nom d'un adversaire politique; et troisièmement, j'ai
le pressentiment que je serai un jour plaisanté par les scribes du
gouvernement pour avoir professé l'amour de l'Irlande, et ne m'être pas
joint aux autres pour la secourir dans sa détresse.
»Ce n'est pas, comme vous pourriez le penser, que je sois ambitieux de
voir mon nom dans les journaux, vu que je puis avoir cette satisfaction
gratis, tel jour de la semaine que ce soit. Tout ce que je désire, c'est
de savoir si le révérend Thomas Hall a remis ou non ma souscription (200
_scudi_ de Toscane, ou environ mille francs) au comité de Paris.
»L'autre jour, à Viareggio, je jugeai à propos de nager jusqu'à mon
schooner (_le Bolivar_) qui tenait le large, puis de renager de là au
rivage,--environ trois milles ou plus en tout. Comme c'était à midi,
sous un soleil brûlant, il en est résulté que j'ai eu un accès de
fièvre, et que toute ma peau s'en est allée, après avoir présenté
l'effet d'un vaste vésicatoire, soulevé par l'action combinée du soleil
et de la mer. J'ai souffert beaucoup, ne pouvant me coucher ni sur le
dos ni sur le côté, car mes épaules et mes bras avaient été également
saint-barthélemisés. Mais c'est fini;--j'ai recouvré une nouvelle peau,
et je suis aussi brillant qu'un serpent dans sa nouvelle robe.
»Nous avons brûlé les corps de Shelley et de Williams sur le bord de la
mer, pour les mettre à même d'être transportés et régulièrement
enterrés. Vous ne pourrez vous figurer quel effet étrange produit cette
combustion funéraire, sur un rivage isolé, avec les montagnes par
derrière et la mer par devant, et la singulière apparence que le sel et
l'encens donnaient à la flamme. Tout le corps de Shelley a été consumé,
excepté son coeur, qui est maintenant conservé dans l'esprit-de-vin.
»Votre vieille connaissance Londonderry est paisiblement mort à North
Cray! et le vertueux de Witt fut mis en pièces par la populace! Quel
heureux coquin l'Irlandais a été dans sa vie et à sa fin[15].
[Note 15: Il est évident que les détails de l'événement n'étaient
pas encore parvenus à Lord Byron. (_Note de Moore_.)]
»Leigh Hunt est en train de suer des articles pour son nouveau journal;
lui et moi, nous vous trouvons tant soit peu gredin de ne pas y
contribuer. Voulez-vous devenir un des co-propriétaires? Je vous prie de
réfléchir deux fois avant de répondre négativement ...................
...................
..................................................
»Tout à vous, etc.
»Ce *** Galignani a environ dix mensonges dans un paragraphe. Ce n'est
pas une Bible qu'on a trouvée dans la poche de Shelley, mais les poésies
de John Keats. Toutefois, ce n'eût pas été chose étrange, car il était
grand admirateur de l'Écriture comme composition littéraire. Je n'ai pas
envoyé mon buste à l'académie de New-Yorck; mais j'ai posé pour me faire
peindre par le jeune West, artiste américain, que quelques membres de
cette académie avaient prié de faire mon portrait,--pour l'académie, je
crois.
»J'ai pensé, et je pense encore à l'Amérique du Sud, mais j'hésite entre
elle et la Grèce. Je serais allé, depuis long-tems, dans l'une ou
l'autre de ces contrées, sans ma liaison avec la comtesse Guiccioli; car
l'amour, dans ce tems, est peu compatible avec la gloire. Elle aurait
été charmée de me suivre; mais je ne veux pas l'exposer à un long
voyage, et à une résidence dans un pays non encore assis, où je prendrai
probablement un parti quelconque.»