leurs bénédictions une fois encore sur ma tête! Noël avec les petits
frères et les petites sœurs tout autour! Ah! tu devines tout, tu as
senti que c'était à cela que, malgré moi, je pensais depuis que le jour
de la grande fête approche!»
Et de douces larmes inondaient de nouveau son charmant visage.
Les préparatifs furent vite faits; le départ eut lieu à l'instant
même. Au premier abord, on ne voyait sur le traîneau qu'un seul
homme enveloppé dans sa witchoura et donnant le signal du départ à
un vigoureux cheval qui ne demandait qu'à partir; mais sous l'ample
fourrure du voyageur, Méphodiévna, de la fenêtre, découvrait deux
grands yeux bleus dont les regards attendris montaient jusqu'à elle, et
clairement lui criaient: «Merci!»
Quatre jours après, le traîneau était revenu. Maroussia, le cœur
rempli des bonheurs qu'elle avait donnés et reçus, Maroussia, bénie
par son père et par sa mère, embrassée, mangée de caresses par ses
petits frères et ses petites sœurs, fêtée par tous les voisins, par
toutes les voisines, honorée par tous les amis de son père et par les
inconnus eux-mêmes qui savaient que, toute petite fille qu'elle était
encore, elle avait été, entre le Lion et la belle Méphodiévna, un
grand serviteur de l'Ukraine, Maroussia avait repris son poste auprès
de la grande amie. Elle avait renouvelé dans cette course toutes ses
provisions de courage. Le proverbe a bien raison de le dire: La maison
paternelle est une coupe pleine pour l'enfant altéré.
*
* *
ET APRÈS...
Pourquoi ne peut-on en rester là? pourquoi faut-il suivre l'histoire
dans ses plus amères réalités? pourquoi est-on obligé de tout dire,
d'aller jusqu'au bout et de raconter, après le brillant commencement,
la sombre fin?
Le lion Tchetchevik, après avoir tout préparé dans l'ombre, avait
pu croire que le soleil d'une seconde année féconderait encore ses
succès. Tout le monde le croyait plus que lui. On assurait même qu'il
avait été question plus d'une fois, dans les conseils de l'ennemi,
d'offrir à ce vaillant entre tous les vaillants, à ce généreux entre
tous les généreux, une paix, un arrangement honorable, acceptable et
pour l'Ukraine et pour lui-même. On aurait voulu avoir pour amie, pour
alliée, cette jeune gloire; on aurait voulu là-bas qu'elle appartînt
à la Russie tout entière. Chacun se redisait ses exploits; combien il
était beau et terrible au milieu des batailles, mais combien, le combat
fini, il était compatissant et doux!
Le récit de sa défense de Gadiatch, prise et reprise trois fois sur
l'ennemi, était dans toutes les bouches, elle est encore dans toutes
les mémoires; cela ne périra pas. Il ne manque qu'un Homère à ce héros
accompli. L'armée qu'il avait combattue le célébrait tout haut; des
deux côtés les blessés, les mourants, le nommaient leur père. Chacun
l'appelait à son aide. Le lion Tchetchevik, Méphodiévna et l'ange
Maroussia, voilà les figures à jamais chéries de l'Ukraine.
Mais, grand Dieu! où en sommes-nous aujourd'hui? Hélas! rappelez-vous
les commencements ténébreux, les marches nocturnes, les complots
secrets, voilà où nous en sommes! Oui, tout est à recommencer.
Les conseils de la force ont prévalu! L'ennemi puissant a pris son
temps. Il est revenu en nombre formidable. Ils savent trop, ils ont
appris à leurs dépens ce que c'est que l'Ukraine, ce que vaut le
Cosaque, ce que vaut le paysan, pour s'aventurer encore à l'étourdie
dans un si fier pays.
De notre côté, tout est remis en question et avec moins de chances.
Mais quoi! l'honneur reste à sauver, et chacun se répète: «Nous le
sauverons. La force peut tuer le droit, mais non l'abolir.»
Honte à ceux qui disent: «A quoi bon cette lutte à outrance?» Peut-on
abandonner sa mère à l'heure des épreuves? peut-on laisser sa sœur en
proie aux ennemis? peut-on fuir sa fiancée, sa femme, ses enfants, sa
chaumière et son champ? peut-on livrer la patrie qui contient tout cela
à l'envahisseur, tant qu'il vous reste une goutte de sang dans les
veines? Non, n'est-ce pas?
«L'affaire serait meilleure, murmure le lâche, et la honte moins
coûteuse.» Ah! qu'ils se taisent, qu'ils se cachent, qu'ils rentrent à
jamais sous terre, ces conseilleurs d'infamie, ceux qui pensent ainsi
que le serpent qui rampe: ils sont vils pour leurs vainqueurs eux-mêmes.
Non! non! il n'est pas de pire affaire que la honte. Ceux-là seuls
ressusciteront au jour du grand jugement, dans le monde meilleur, qui
auront bien su mourir dans celui-ci. Et alors même qu'il ne devrait
jamais luire, ce jour de la réparation, qu'importe? Il faut laisser
de beaux souvenirs: ils sont impérissables, l'histoire les recueille;
c'est la richesse des enfants que leurs pères aient tout sacrifié au
devoir.
Voilà ce que pense le dernier Ukrainien; voilà ce que se dira le plus
pauvre en Ukraine dans cent ans, dans deux cents ans et dans mille.
Quant aux Russes, ils sont, à l'heure qu'il est, de mon avis.
Seriez-vous fier d'avoir dompté des lièvres et des moutons?
Revenons à notre histoire.
[Illustration]
[Illustration]
XX
DERNIÈRES COURONNES.
Tout avait été malencontre et désastre!
«Avons-nous beaucoup de chemin à faire? demanda Maroussia.
--Tu es bien fatiguée, ma chérie? lui demanda son grand ami.
--Non, je ne suis pas fatiguée, mais je voudrais savoir si nous avons
encore beaucoup de chemin à faire.
--Heureusement non. Vois-tu cette forêt à notre droite? Eh bien! c'est
là que nous nous reposerons. Mais tu es à bout de force, mon enfant?
--Non, non... Je t'assure, je t'assure que non.
--Tu dis que tu n'es pas fatiguée, reprit en souriant son grand ami.
En es-tu bien sûre? Tu sais le châtiment qui est réservé, aux cieux, à
ceux qui, même avec de bonnes intentions, n'ont pas dit la vérité sur
la terre? Pour purifier leur langue, ils sont condamnés à lécher un fer
rougi au feu. Ne crains-tu rien pour ta petite langue?
--Je ne crois pas avoir à craindre le fer rouge,» répondit Maroussia,
et ses petites dents blanches brillèrent entre ses lèvres à demi
ouvertes par un sourire.
Cependant, après avoir réfléchi une demi-minute, la petite fille ajouta
en fixant ses grands yeux limpides sur son ami:
«Sais-tu? j'aimerais mieux lécher le fer rouge que de m'arrêter quand
il faut que tu marches.
--Je connais un moyen d'arranger l'affaire,» répondit le grand ami.
Et, avant d'avoir pu s'en défendre, la petite sophiste, la petite
raisonneuse était dans ses bras.
«Non, non, je ne veux pas que tu me portes encore! s'écria la petite
fille. Tu es plus fatigué que moi; je ne veux pas, je ne veux pas...»
Et, à part, elle se disait: «Un soldat qui a tant fait la guerre (le
soldat, c'était elle), qui a été vainqueur et même vaincu, se faire
porter alors qu'il n'est pas seulement blessé, c'est honteux!»
[Illustration]
Mais les bras robustes du grand ami ne savaient pas lâcher ce qu'une
fois ils tenaient. Quelques douces paroles vainquirent la résistance
du petit soldat. Maroussia entoura de ses bras le cou bronzé de son
ami et reposa sa tête fatiguée sur sa solide épaule. Après toute une
année de vie prestigieuse, où elle avait dépassé tout ce qu'on pouvait
attendre de son âge, la petite héroïne était heureuse de se retrouver
enfant.
Le jour commençait à baisser. Les rayons du soleil n'étaient plus
aussi brûlants. Le chemin ou plutôt le sentier serpentait tantôt à
travers les champs d'orge, de seigle et de froment,--il y avait encore
de ce côté-là quelques terres qui n'étaient pas dévastées,--tantôt à
travers de petits bois frais remplis de fleurs, de parfums et de nids.
Des oiseaux au chant comme au plumage varié, des papillons de toutes
sortes, des escadrons d'abeilles sauvages voletaient et bourdonnaient
comme si rien n'avait été changé dans le monde; leur petite Ukraine
particulière n'avait pas été touchée et ne se doutait de rien. Les
rayons du soleil tombaient à travers le feuillage sans se souvenir que
la veille encore, et pas bien loin de là, ils avaient éclairé et doré
des massacres. De temps en temps, on voyait à droite ou à gauche surgir
un clocher, étinceler un petit lac, un étang ou une rivière, ou bien
on apercevait au bout d'une prairie un village dont les maisonnettes
encore blanches brillaient entre les jardins et les vergers;
quelquefois ce n'était qu'un hameau désolé à demi perdu dans la verdure.
Ils se trouvèrent en face d'un champ. «Que de bluets! dit le grand
ami; regarde donc, Maroussia, nous n'en avons jamais tant vu ni de si
beaux.»
Les paroles sont impuissantes pour exprimer tout ce qu'il y avait de
caresses dans l'accent du grand ami quand il parlait à sa petite amie;
une jeune mère n'aurait pas d'autres sourires dans les yeux, pas plus
de tendresse dans la voix pour son petit enfant.
«Sais-tu, Maroussia? reprit le grand ami, je crois que nous ferons bien
de nous asseoir ici; tes petits doigts me tresseront une jolie couronne
de bluets dont j'ai très-envie.»
Il avait posé la petite fille sur l'herbe, et, étendant son long bras,
il commença à cueillir autour de lui tous les bluets à sa portée.
«Ne cueille pas les queues trop courtes, lui dit Maroussia, ce sera
plus commode pour la couronne et elle sera plus solide aussi.»
Le grand ami, obligé d'aller plus loin pour faire sa cueillette, lui
dit:
«Repose-toi, jusqu'à ce que j'aie fait ma provision. Ne bouge pas. Si
tu pouvais dormir un peu!
--Non, non, dit Maroussia, je ne bougerai pas, je me reposerai, mais je
ne dormirai pas. J'aime mieux te regarder cueillir.»
Le grand ami n'était pas très-habile. Pour avoir des queues longues, il
arrachait quelquefois la touffe entière.
«Il ne faut pas faire cela, lui disait Maroussia, c'est dommage pour
ceux qui passeront après nous et aussi pour l'année prochaine. Les
touffes arrachées ne repoussent plus. Ce n'est pas ainsi qu'on est
ménager des récoltes. Chez ma mère, tu aurais des reproches!»
Le grand ami se sentait grondé justement, mais il ne se décourageait
pas. Il essayait seulement de mieux faire.
«Je ne suis pas un fameux cueilleur de fleurs, disait-il. Je suis comme
ce pauvre garçon qui, voulant prier Dieu dans l'église et baiser la
terre, se fit une grosse bosse au front en se cognant contre la dalle.
--Ne me dis rien pour me faire rire, lui cria Maroussia. Arrête-toi,
assez! assez! viens t'asseoir tout près de moi; tu en as tant cueilli
que je ne m'y retrouve plus. Je suis ensevelie. J'ai de quoi faire cent
couronnes.»
Et la petite tâchait de mettre un peu d'ordre dans la récolte de son
ami.
«Ne te gêne donc pas, disait le grand ami; en veux-tu encore?
--Mais non, mais non, c'est assez, c'est dix fois trop, repose-toi à
ton tour.»
Le grand ami, convaincu, s'assit à côté d'elle et suivit avec beaucoup
d'intérêt, tantôt le travail des doigts mignons qui préparaient une
guirlande, tantôt les changements de physionomie de Maroussia.
De presque gaie qu'elle était tout à l'heure, elle était devenue
subitement rêveuse.
«A quoi pense mon enfant?» dit-il à Maroussia. Elle hésitait à
répondre; mais bientôt, cachant sa blonde tête sur la poitrine de son
ami:
«Je me suis rappelé, lui dit-elle, je me suis rappelé les bluets de
notre maison et les couronnes d'autrefois qui faisaient tant de plaisir
aux petits frères, et aussi celles que me faisait maman quand je
n'étais pas grande non plus.
--C'était dans le temps heureux, dit Tchetchevik, où les enfants
eux-mêmes n'avaient pas le devoir d'être de petits héros. Ah! chère
fillette, ce n'est pas pour toi que mon passage dans la maison de ton
père et de ta mère aura été un bonheur, ni pour eux, les dignes gens!
Que Dieu m'obtienne leur pardon!»
L'enfant lui mit vivement la main sur la bouche et fondit en larmes.
«Tais-toi, lui dit-elle, ne me fais pas pleurer à présent. Ne m'ôte pas
le courage que mon père lui-même m'a commandé,--le courage dont j'ai
besoin encore et qu'il faut que j'aie et que j'aurai jusqu'à la fin,
oui, jusqu'à la fin. Quant à notre vie, depuis que nous avons ensemble
quitté la maison, ah! la belle vie! ah! les beaux jours! ah! le grand
rêve! Mais aujourd'hui.... nos soldats, où sont-ils? Méphodiévna, notre
Méphodiévna qui t'aimait tant et l'Ukraine libre, où est-elle?»
Tchetchevik, à son tour, l'arrêta:
«Oui, où est-elle?»
Sa tête assombrie tomba dans ses deux mains. Ni l'homme ni l'enfant ne
pensaient plus à parler.
La première, Maroussia domina son émotion, et, essayant de dégager la
figure de Tchetchevik de ses deux mains qui lui couvraient le visage,
elle fixa ses yeux encore humides sur son grand ami, et, d'une voix qui
ne tremblait presque plus, elle lui dit avec un sourire:
«Vois, je ne suis plus triste.»
Ne recevant pas de réponse, elle appuya sa joue sur l'épaule de son
grand ami et le caressa timidement. Le grand ami releva alors la tête
et, regardant sa petite compagne:
«Mais toi, tu souffres au delà de tes forces, pauvre petite....
--Mais toi, tu souffres donc aussi, répondit-elle, et au delà de tes
forces aussi, et tout le monde souffre ainsi! tout le pays....
--Oh! oui, tout le pays....
--Qui pourrait ne pas souffrir? dit Maroussia, les oiseaux seuls, les
oiseaux étourdis à qui il est égal d'aller de branche en branche, et
de se poser sur celle-ci plutôt que sur celle-là. Mais te rappelles-tu
ce que tu disais si bien et à tous il n'y a pas longtemps, ce qui
s'entendait d'une colline à l'autre par-dessus les plaines: «En avant!»
Et de quelle voix tu les entraînais tous! comme tu les ramenais au
combat! le peuple entier te suivait. Maroussia seule te suit en ce
moment; mais c'est égal, fais pour elle seule ton commandement: «En
avant!» et elle sera prête à marcher.»
[Illustration]
L'enfant s'était levée.
L'homme, à sa voix, en fit autant; tous deux se prirent par la main
et se remirent en route. Après avoir marché un peu, ils aperçurent un
village. Un chemin étroit, couvert d'herbes, y conduisait.
«Vois-tu ce village, Maroussia? lui dit son grand ami.
--Oui, je le vois, répondit-elle.
--Il est grand, n'est-ce pas, ce village?
--Oui, il me paraît grand.
--Eh bien, plus un village est grand dans notre malheureuse Ukraine,
plus il s'y trouve d'épouses, de mères, de sœurs et de fiancées,
d'enfants aussi qui pleurent, car, par ce petit chemin et par d'autres,
leurs maris, leurs fils, leurs frères et leurs fiancés s'en sont allés
en guerre, et personne ne saurait dire combien il en reviendra. Ces
temps sont durs entre tous les temps. Maroussia, le comprends-tu?
--Si je le comprends!» s'écria-t-elle.
Ils marchèrent encore longtemps, mais en silence.
La forêt, qu'on voyait au loin s'étendre comme une masse bleue,
commençait, à mesure qu'on s'en approchait, à reprendre sa belle
couleur verte. On apercevait sur la lisière la verdure foncée des
chênes et le feuillage plus clair des bouleaux.
«Nous sommes arrivés, dit le grand ami en écartant les branches et en
pénétrant dans le taillis. Nous trouverons tout à l'heure un fourré, où
nous ferons une nouvelle halte.»
Le fourré n'était pas si facile à trouver. La forêt était tellement
épaisse qu'il était presque impossible d'avancer. Sans parler des
branches qui fouettaient la figure, des épines qui arrachaient les
habits, accrochaient les cheveux, égratignaient et déchiraient, et des
troncs d'arbres pourris qui, couchés sur le sol, barraient le passage,
le houblon gigantesque enlaçait toute cette végétation par en haut,
tandis que les lierres sauvages et mille plantes rampantes l'enlaçaient
par en bas.
Le grand ami, cependant, savait bien où il voulait arriver; il avait
son but, car il examinait avec soin chaque buisson, prêtant l'oreille à
tous les bruits et au besoin s'arrêtant pour réfléchir et pour chercher
sur la terre et sur le gazon quelque trace ou quelque indice qu'il
aurait voulu découvrir.
Enfin, ils arrivèrent au fourré. Tout auprès s'ouvrait une clairière où
il y avait plus de place qu'il n'en fallait pour faire une halte sur
l'herbe.
«Repose-toi, Maroussia. Vois-tu cette herbe? cette mousse? notre riche
ataman lui-même ne possédait pas de tapis aussi éclatant. Oh! si ce
luxe lui avait suffi! s'il s'était rendu compte plus tôt que l'or n'est
pas même un demi-dieu, que c'est la pire des idoles! Assieds-toi sous
ce chêne, c'est le grand ataman de la forêt. Il a mille ans peut-être.
Il a tout vu, lui, mais sans broncher encore. Les astres du ciel ont
toujours suffi à sa tête.»
Ce chêne était vraiment magnifique. Il étendait ses branches
majestueuses de tous côtés et formait à lui seul une espèce de temple
frais et sacré, où régnaient à la fois la fraîcheur, l'ombre et le
silence. Les rayons du soleil n'y pouvaient descendre, sa cime seule
était éclairée.
Tout près de ce chêne orgueilleux, gisait à terre, vaincu par les ans,
le tronc d'un autre chêne qui avait dû dans son temps valoir celui qui
était demeuré debout. Pas une feuille n'était restée à ce grand mort,
de toutes celles qui autrefois avaient fait la gloire de sa vie. Le
grand ami, le regardant, se mit à penser tout haut:
«Celui-là, se disait-il, la hache ne l'a jamais touché. Il n'a jamais
eu à subir les violences des hommes, ses vieux membres sont exempts
de blessures, la foudre même l'a respecté, et pourtant le voilà par
terre. Ainsi tout ce qui commence marche à travers les jours ou les
siècles vers ce qui semble être une fin. Encore quelques années, et le
colosse retournera à la poussière; mais la poussière est féconde, et
bientôt le chêne se fera brin d'herbe. En petit ou en grand, les choses
elles-mêmes ressuscitent. Un grain de sable est indestructible, est
immortel, à plus forte raison nos âmes; en vérité, la vie d'ici-bas
n'est qu'un point qui ne vaut guère qu'on s'en soucie, elle appartient
à Dieu plus qu'à nous.»
L'enfant écoutait étonnée.
«Sans doute il prie, se disait-elle. Il est triste, il fait bien.»
Chose étrange, sur le tronc dénudé du vieux chêne, on apercevait une
couronne de bluets presque semblable à celle que venait de faire
Maroussia. Comment cela se faisait-il? les bluets étaient tout frais
encore.
Les regards de Maroussia se tournèrent en même temps que ceux du grand
ami vers ce phénomène. Mais Maroussia n'en était plus à montrer ses
surprises. Cette réserve n'étonna pas son ami. Il alla prendre la
couronne et la jeta sur les genoux de Maroussia.
«Les deux feront la paire, lui dit-il. Avec toi, Maroussia, on peut
tout dire. Cette couronne nous apprend que bientôt nous ne serons pas
seuls dans la forêt; nos amis sont en marche et nos éclaireurs les ont
précédés.»
Tout à coup, au fond de la forêt, retentit comme un cri, mais rien
qu'un cri d'oiseau, à ce qu'il parut à Maroussia.
«C'est un jeune, sans doute, dit le grand ami. Sa voix n'a pas encore
tout son développement. Un père se serait mieux fait entendre. Écoute,
Maroussia, je vais tâcher de donner une leçon à ce novice.»
Et, s'aidant de ses doigts rapprochés de ses lèvres, le grand ami
produisit un cri d'oiseau si aigu que le plus puissant chanteur de la
forêt n'aurait pu le désavouer. Ce cri, entendu sans doute à plusieurs
lieues à la ronde, eut bientôt de l'écho. De trois côtés différents,
d'autres cris pareils lui répondirent.
«Tu ne vas pas t'inquiéter, dit Tchetchevik à Maroussia, tu vois de
quoi il s'agit? Je vais être obligé de te laisser seule quelques
instants. Reste là, ne change pas de place, je reviendrai te prendre
bientôt. Ne quitte pas ton poste.
[Illustration: XX
SURTOUT, PAS DE TRISTES PENSÉES!]
--Je resterai,» répondit Maroussia.
Et elle pensait: «Ce sont des amis auxquels il a donné des ordres ou
des indications pour le reste de nos hommes fugitifs et traqués comme
nous. C'est pour les sauver, pour les guider ou pour les rassembler
encore.»
Le grand ami avait écarté les branches, il allait se frayer passage
dans le taillis; mais une idée lui prit, il se retourna; il voulait
regarder une fois encore son brave petit camarade.
«Surtout pas de tristes pensées, lui dit-il; que rien ne t'abatte
aujourd'hui ni jamais.
--Non, je ne serai pas triste, répondit Maroussia. Je serai ferme. Sois
donc tranquille, je pourrais tout faire, même mourir sans tristesse, à
présent.»
Ils échangèrent un dernier regard tout rempli de leur mutuelle
tendresse, et le grand ami disparut dans la profondeur du feuillage.
[Illustration]
[Illustration]
XXI
LE PETIT MOUCHOIR TROUÉ.
Maroussia se pencha pour garder plus longtemps le bruit de ses pas.
Si ses oreilles, à défaut de ses yeux, avaient pu le suivre, elle
aurait eu moins de chagrin. Aussi longtemps qu'elle put l'entendre,
elle se figura qu'il était encore là. Mais bientôt, tout craquement de
branches, tout bruissement de feuillage cessa. Maroussia laissa glisser
ses deux couronnes, sa jolie tête s'inclina, et, sans s'en douter,
elle se mit à penser, oui, à penser.
Les sujets ne lui manquaient pas.
Elle avait vu tant de choses éclatantes, elle avait vu tant de choses
mystérieuses et tant de terribles, et les dernières étaient si
désolantes! Les défenseurs de l'Ukraine, d'abord si glorieux, tout
cédant devant eux, puis écrasés, puis dispersés. «Je crois bien, se
disait-elle, que mon ami veut tenter un dernier effort. C'est un effort
désespéré peut-être? Mais qu'importe! il le fera. Doit-on s'arrêter
dans le devoir?» Elle avait senti, pendant cette longue marche forcée,
que chacun de leurs pas cachait un péril. Eh bien, après? Son grand ami
et elle, les vrais Ukrainiens, pouvaient-ils survivre à l'Ukraine? Ne
vaut-il pas mieux disparaître avec ce que l'on aime?
Elle se creusait la tête pour s'expliquer que les hommes, au lieu de
s'aimer, ce qui lui paraissait si facile, s'efforçassent de se nuire.
Est-ce que mon père cherchait querelle à ses voisins? «Est-ce qu'il
a jamais eu l'idée de vouloir prendre le champ et la maison d'un
autre, bien qu'il en trouvât quelques-uns très-beaux et quelques-unes
très-jolies? Pourquoi veut-on nous ravir notre Ukraine? Elle est
féconde, c'est la plus riche terre du monde: est-ce une raison pour en
chasser ceux à qui elle appartient?»
De temps en temps, fatiguée de se poser des questions dont la solution
échapperait aux intelligences les plus fermes, elle redressait la
tête, elle levait au ciel ses yeux candides et s'écriait: «Mon Dieu!
ah! mon Dieu! quand les hommes seront-ils tous bons et tout à fait
bons?»
Le calme et profond silence de la forêt, l'ombre et la fraîcheur
auraient fait beaucoup de bien à son corps brisé par la fatigue, si
son âme anxieuse n'eût souffert du repos, inquiétant à force de se
prolonger, de toutes les choses qui l'entouraient.
La forêt devenait sombre, une main invisible tirait peu à peu un
gigantesque voile noir sur ces masses de verdure. Cela lui rappela la
forêt de son conte du bandit et la fuite de la pauvre femme dont, la
première fois qu'elle l'avait vu, elle avait raconté l'histoire à son
ami. «Elle n'était pas plus malheureuse que moi, pensait-elle, mais
j'aime mieux mes chagrins que les siens.»
Les dernières flèches de lumière qui passaient à travers le feuillage
s'émoussaient sur les troncs des arbres. Elles s'éteignirent tout à
fait, la nuit se fit complète brusquement. Maroussia, surprise, se
leva. Toutes les angoisses du passé furent noyées dans les angoisses de
l'attente présente.
«Il m'a dit: «Je reviendrai te reprendre _bientôt_, je te quitte
pour--_quelques instants_,--reste à ton poste.» Je suis à mon poste,
beaucoup d'instants sont passés, et il ne revient pas, et aucun bruit
ne m'annonce même au loin son retour.»
La nature tout entière semblait s'obstiner à se taire. Ce silence
implacable avait, en dépit de sa volonté, raison de la fermeté d'âme de
Maroussia.
Plût à Dieu qu'il eût duré encore, ce silence! Soudain et de toutes
parts des coups de fusil retentirent, plus de cent, plus de mille
peut-être; c'était à croire qu'on se battait dans tous les recoins de
la forêt à la fois. Ce fut l'affaire de dix minutes qui parurent un
siècle à l'enfant. Plus long et plus terrible encore cependant lui
sembla le silence sinistre qui avait succédé à ce bruit de guerre,
bruit familier, en somme, à ses oreilles.
Maroussia aurait voulu voir à travers et par-dessus les arbres. Mue
comme par un ressort électrique, elle s'était dressée sur la pointe de
ses pieds.
«C'est lui, lui qui s'est trouvé au milieu de ce feu, se disait-elle;
il était armé, il aura voulu frayer un passage à ceux de notre armée
du côté de la frontière. Ils ont été surpris dans cette forêt pleine
d'embûches!»
Et, serrant son front brûlant dans ses mains crispées, elle ajoutait: