limpides et doux se fixèrent sur le vieux pèlerin avec une attention
particulière.
Il inclina sa tête en signe d'adhésion aux paroles du vieillard et lui
dit:
«Si tu viens de loin, mon frère, si tu as traversé tout le pays, tu as
dû voir bien des douleurs et traverser bien des dangers. Les chemins ne
sont pas sûrs...
--Celui qui est nu, répondit le rapsode, n'a pas peur qu'on lui vole sa
chemise. Celui qui n'a que sa vie à perdre ne tente guère les voleurs,
et celui qui n'a pas peur de la mort peut aller partout.»
Le bon pasteur tressaillit de nouveau.
--Nos blés sont-ils sur pied?» demanda-t-il au rapsode.
Le père Mikaïl fit cette question avec lenteur, appuyant sur chacun des
mots de sa question, pourtant si simple.
«Nos blés, répondit le chantre, dans quelques contrées sont déjà
couchés par terre, et ce ne sont pas toujours les propriétaires qui
les ont fauchés. Quant aux autres, et je parle de ceux des meilleures
terres et des mieux préparées, vraiment, quoiqu'ils ne soient pas
partout tout à fait mûrs encore, je crois qu'il serait sage de ne pas
attendre pour en faire la récolte. Qui peut prévoir les orages de
demain? Ceux qui sont mûrs sont superbes, mon père!
--Que Dieu t'entende, mon fils! répondit avec calme le vénérable
prêtre; je te remercie de la bonne nouvelle que tu m'apportes.
--Notre ataman! notre ataman!» s'écria-t-on alors de tous côtés.
Le père Mikaïl entra dans l'église.
«Notre ataman n'a pas l'air très gai aujourd'hui, disait un artisan
dans la foule.
--Vous pourriez dire qu'il a l'air maussade, disait un bourgeois.
--Je l'ai rencontré avant-hier, chuchotait une petite femme
très-éveillée: il avait l'air d'un gros nuage noir.»
L'arrivée de deux nouveaux personnages interrompit la petite femme.
«C'est la belle-sœur de notre ataman, se dit-on de tous côtés.
--Méphodiévna,» dit au vieux musicien un de ses voisins en lui poussant
le coude.
On ne lui aurait rien dit qu'il l'aurait deviné. Ce qu'on lui avait
appris d'elle n'avait rien d'exagéré, l'original répondait aux
portraits.
Elle allait passer tout près de Maroussia, elle arrivait à la dernière
marche. La petite fille osa la retenir par la manche de sa chemise
brodée.
«Madame, lui dit-elle, vous avez laissé tomber ce mouchoir,» et elle
lui présentait un mouchoir rouge.
La jeune femme s'arrêta, regarda le mouchoir rouge, puis la petite qui
le lui présentait, et répondit:
«Merci! ma jolie enfant, j'aurais été fâchée de le perdre.»
Personne, je crois, si ce n'est Maroussia, n'avait vu tomber ce
mouchoir.
Les grands yeux de l'aimable femme enveloppèrent l'enfant dans leur
profond regard et allèrent, avec intérêt, d'elle au vieux musicien.
«Tu n'es pas des environs, dit-elle à l'enfant, je ne t'ai jamais vue;
viens-tu de loin, ma mignonne?
--De bien loin, lui répondit Maroussia.
--Je comprends alors pourquoi tu as l'air fatigué. De quel point de
l'Ukraine viens-tu donc?
--Cette petite tête ne saura jamais retenir tous les noms des lieux
qu'elle a visités, dit le vieux chanteur. Nous avons vu bien des choses
et bien des gens, madame, du bon et du mauvais, des champs dévastés
par les batailles et des blés, dernier espoir de l'Ukraine, encore sur
pied. Mais, grâce à Dieu! nous avons trouvé notre chemin; comme on dit
chez nous: quoique l'attelage soit de travers, la voiture va droit
au marché.
[Illustration: XVII
MERCI, MA JOLIE ENFANT.]
--Mes amis, répondit la gracieuse femme, venez tantôt vous présenter au
grand ataman. A moi vous raconterez votre voyage; à lui vous chanterez
vos chansons. Chacun ainsi sera servi suivant ses goûts.»
Elle donna de la main, en guise de caresse, une petite tape sur la joue
de Maroussia, et disparut dans la foule qui remplissait l'église.
On entendait déjà la voix du père Mikaïl qui commençait l'office.
[Illustration]
[Illustration]
XVIII
NE JOUEZ PAS AVEC LES POIGNARDS.
L'office était fini. Le grand ataman était rentré dans son palais. La
chaleur était accablante, le soleil aveuglait par sa lumière. Le ciel
se perdait dans les profondeurs de son azur.
Cependant quelques nuages noirs, venant de l'ouest, se montraient à
l'horizon.
«Nous aurons un grand orage ce soir,» dit le grand ataman.
Le grand ataman se trouvait sur une terrasse qui tournait de la cour au
jardin; il prononça ces mots avec une telle inquiétude, qu'un seigneur
russe, son dernier hôte, homme mûr à la barbe blonde, ne put se retenir
de lui en témoigner sa surprise.
«Tout chrétien doit frémir, répondit l'ataman en se signant, quand Dieu
donne sa voix au tonnerre.
--Dieu, répondit le seigneur russe, nous fera sortir sains et saufs de
ces orages et de tous autres. J'avoue cependant que les nuages noirs
ont l'air menaçant.
--Très-menaçant, en effet», répondit l'ataman.
Ils s'avançaient avec la rapidité des navires que chasse la tempête.
Le grand ataman pressait son front de sa main, comme s'il y sentait une
souffrance indicible.
La présence de son hôte, l'examen dont il se sentait l'objet de sa
part, le gênaient. S'il allait lire dans ses pensées.... Hélas! hélas!
qu'y verrait-il? Confusion, indécision, regrets amers.
Que faire? que décider? Pourquoi Dieu l'avait-il fait le chef de son
peuple dans des conjonctures si difficiles? Comment échapper aux serres
de l'aigle russe? et s'il fallait subir cet affront, devait-il, en
montrant qu'il le subissait avec horreur, perdre jusqu'aux fruits de
sa faiblesse et de sa trahison? L'élégant envoyé russe lisait comme
dans un livre sur le visage du massif ataman. Le renard jouait avec
l'éléphant.
Tout à coup le regard voilé de l'ataman s'éclaira comme celui de
l'enfant boudeur qui découvre un jouet nouveau à ses pieds. Il venait
d'apercevoir, montant l'allée qui aboutissait à la terrasse, une
sorte de mendiant accompagné d'une petite fille. Ce mendiant avait un
théorbe. C'était un rapsode. La distraction arrivait à point pour ce
caractère apathique.
«Ces gens-là savent des chansons, dit-il en s'adressant à son
surveillant, à son hôte, que je préfère à tous nos concerts.»
Il fit un signe à un Cosaque et lui donna l'ordre de laisser approcher
le vieux chantre et sa petite compagne.
«Le grand ataman daignera-t-il m'entendre?» dit le vieillard,
accompagnant sa requête d'un regard tellement respectueux qu'il valait
le plus humble salut.
La bonté du grand ataman alla jusqu'à montrer, de sa main blanche et
potelée, la place à l'angle de la terrasse où pouvait s'asseoir le
musicien.
«Là, lui dit-il d'une voix dolente, le soleil ne t'incommodera pas.»
Le seigneur russe, observateur de sa nature, remarqua que l'épaule du
vieux chanteur semblait bien forte et bien robuste, et s'étonna que la
chemise grossière qui la recouvrait fût blanche comme la neige. Il
aurait voulu voir la figure, mais le grand ataman était dans un grand
jour de bonté et avait dit au vieillard:
«Tu peux garder ton bonnet, mon vieux.»
Le musicien, après avoir préludé, se mit à chanter.
Quelle puissante et douce voix il avait, et quel talent!
L'ataman, artiste à ses heures, s'en trouva réveillé. Le chant était
beau. C'était une de ces hymnes chrétiennes qui remettent l'homme et
son âme en présence du Créateur. Attirées par ce chant magnifique, la
femme du grand ataman et sa belle-sœur se montrèrent à l'extrémité de
la terrasse, tout près du vieux rapsode.
Méphodiévna reconnut la petite fille qui lui avait remis le mouchoir
rouge, et qu'elle avait engagée à se présenter au château.
Accoudée sur une grande caisse dans laquelle fleurissait un arbuste
rare, elle fit signe à Maroussia de venir à elle. Si haute était la
caisse et si petite l'enfant qu'elle la cachait entièrement à l'ataman,
et même au seigneur russe.
L'enfant tira de sa manche un poignard et le glissa dans la poche de la
robe de la belle-sœur.
La belle-sœur vit-elle ce mouvement? Sa figure n'en montra rien. Ses
grands yeux perdus dans l'espace étaient tout à la musique.
Maroussia avait repris sa place auprès de son grand ami, sans que
personne se fût aperçu qu'elle l'avait quittée un instant.
Le rapsode chantait toujours:
«Le Paradis est pour les justes... pour eux seuls.
--Pour eux seuls... murmura le grand ataman.
--Les oppresseurs, les vainqueurs y verront entrer leurs esclaves, mais
l'ange au glaive de feu leur en interdira l'entrée.»
Le seigneur russe en avait assez de cette musique. Il fit semblant de
cacher un bâillement.
«Voilà, dit le grand ataman, des choses qu'il ne faudrait jamais
oublier.
--Connais-tu la chanson du bandit? cria le seigneur russe au musicien.
Chante-la-nous, vieux bonhomme.
--A mon grand regret, Excellence, je ne la connais pas, répondit le
bonhomme.
--Tant pis! dit l'aimable seigneur: elle aurait amusé ces dames. Les
dames ont du goût pour les coquins illustres.»
Méphodiévna, de si loin qu'elle fût, jeta un regard si fier sur
l'envoyé courtisan, que celui-ci baissa les yeux, et qu'une rougeur
fugitive colora un instant son visage.
«Ton théorbe est bien curieux, dit le seigneur russe au rapsode pour
changer la conversation. Ce n'est pas un instrument ordinaire. T'en
doutes-tu? Eh bien, tâche d'apprendre la chanson du bandit: une belle
poésie! Tu as vraiment là un fort joli théorbe! Je voudrais l'admirer
de plus près. Passe-le-moi, mon vieux.
--Le voici, Votre Excellence, répondit le vieux chanteur en lui
présentant l'instrument en question. Regardez-le bien, examinez-le, et
vous verrez que c'est un vrai trésor.»
Le seigneur russe tira, en riant beaucoup, quelques sons discordants
de l'instrument primitif, s'assit sur une marche de la terrasse un peu
au-dessus du vieux musicien, et répéta encore:
«Un fort joli théorbe, ma foi!»
Tout en admirant le théorbe, le seigneur russe ne le regardait guère;
en revanche il observait, sans le faire paraître, le propriétaire du
fameux instrument. Mais le propriétaire du théorbe, quoique homme
excessivement modeste, à en juger par les apparences, ne se montrait
pas gêné par ces regards indiscrets, pas le moins du monde!
Avec tout le respect dû à un personnage haut placé, mais sans embarras,
sans se déconcerter, il expliquait à Son Excellence le mécanisme du
théorbe. On eût même dit que ces explications, au lieu de le rendre
confus ou timide, l'amusaient beaucoup.
«Sais-tu que cet objet d'art, si tu le vendais, te rapporterait de quoi
te reposer pour longtemps?
--Je le sais, répondit le rapsode, mais le bon musicien ne se sépare
pas plus de son théorbe, quand il l'aime, que le cavalier de son
cheval. Pour être pauvre, il n'est pas défendu d'avoir le goût des
jolies choses. Ma défroque ne vaut pas cher, seigneur, mais on m'a
offert de ce théorbe, plus d'une fois, de quoi me vêtir d'habits
magnifiques comme les vôtres, et j'ai refusé.
--Il s'entend, se dit le seigneur russe, à faire valoir sa marchandise;
c'est pour la vendre plus cher qu'il fait semblant d'en connaître le
prix.»
Le mendiant s'était rapproché.
«Puisque vous êtes connaisseur, dit-il, regardez tout à votre aise cet
instrument, seigneur. Certes, il serait plus à sa place dans les belles
mains de ces riches dames qu'entre les miennes; c'est pourtant dans les
miennes qu'il restera.
--Je te vois venir, pensait le seigneur russe; tu es un rusé
brocanteur, tu espères me forcer la main, et tu crois que je vais,
séance tenante, t'offrir une grosse somme pour pouvoir déposer
ton théorbe aux pieds de la belle Méphodiévna. A d'autres, vieux
finaud!--Ainsi, dit-il, c'est là ton trésor, ta fortune?
--Ce théorbe, et ceci encore, monseigneur.»
Il tira de son sein un poignard en tout semblable à celui dans le
manche duquel nous l'avions vu, chez l'autre ataman, renfermer son
précieux message, semblable aussi à celui que Maroussia avait glissé un
instant auparavant dans la poche de la belle-sœur de l'ataman, et qui
sans doute, si c'était le même, n'y aurait donc fait qu'un court séjour.
«Par ma foi! dit le seigneur, qui avait la passion des belles armes,
voilà un objet véritablement précieux;» et, tendant la main au
vieillard, ses yeux brillants de convoitise lui disaient clairement:
«Je veux examiner de près ce merveilleux poignard.»
Le malin vieillard, pour irriter sans doute la passion de son
interlocuteur, tournait et retournait son arme, dégaînait, et faisait
rentrer sa fine lame dans le fourreau, mais sans la lui mettre dans la
main.
«Ce poignard est mon ami, dit-il; c'est ma défense, c'est mon armée à
moi; lui et moi, quand nous sommes ensemble, nous ne craignons rien; de
plus, il m'est sacré, je le tiens de mon père.
--Laissez-moi donc le toucher, dit le seigneur, je ne l'avalerai pas.
--Ce serait malsain, seigneur, même pour une jeune et robuste poitrine
comme la vôtre.»
Et, cédant enfin à son envie, il le lui confia.
Le grand ataman, que cette petite scène avait distrait un instant,
était retombé dans son apathie. Il en sortit comme par un sursaut. Une
large goutte d'eau, de celles qui annoncent les averses diluviennes,
était tombée sur sa main. Les grondements du tonnerre, sourds d'abord,
s'étaient rapprochés; l'orage accourait, faisant des enjambées de
géant. Le ciel était devenu en un instant sombre comme la nuit même.
«Rendez son poignard à cet homme, dit-il à son hôte, et rentrons.
--Quelle lame!» disait avec admiration le grand seigneur; et l'agitant
dans sa main, il la faisait reluire à la lueur des éclairs.
«Je veux ce poignard, dit-il enfin d'une voix impérieuse au vieillard.
Fais ton prix, vends-le moi!»
Son ton n'était pas celui d'un acheteur, mais d'un homme qui peut
prendre et qui va prendre ce qu'il se croit bien bon de consentir à
acheter. C'était un ordre, et comme le vieillard cependant se taisait,
le fantasque seigneur ajouta:
«Vends-le-moi; l'argent remplace tout.
--Tout! répondit le vieil Ukrainien d'une voix qui s'efforçait de
rester calme. Quoi! même l'honneur! même la liberté!
--Eh! oui! s'écria le noble seigneur, même ce que tu appelles l'honneur
et ce que vous appelez, vous autres, la liberté!»
Regardant alors en face le faux vieillard et répondant sans vergogne à
la pensée que la question du prétendu musicien venait de lui dévoiler:
«Si l'Ukraine, sous la main des Russes, devient riche, elle ne se
souviendra pas longtemps qu'elle a été fière et libre.»
Au moment où il prononçait cette parole impie, le ciel se fendit sous
les éclats d'un tel coup de tonnerre que toutes les personnes qui
étaient sur la terrasse, et Méphodiévna elle-même, s'étonnèrent d'être
restées debout.
L'ataman, abasourdi, s'était enfui vers son appartement; sa femme,
éperdue, l'y suivait. Méphodiévna, hésitante, abandonnait, quoique à
regret évidemment, la terrasse à ce splendide orage.
Mais pourquoi Maroussia, restée debout à côté de son grand ami,
semblait-elle changée en statue? Pourquoi cette pâleur subite sur le
visage de Tchetchevik lui-même?
«Méphodiévna!...» cria-t-il en étendant la main vers la belle-sœur de
l'ataman.
Il y avait comme une adjuration suprême dans le geste, et comme un
commandement dans la voix subitement rajeunie du vieux rapsode.
La jeune femme revint résolûment sur ses pas.
«Regarde, lui dit Tchetchevik, regarde! Il a suffi d'une seconde à
la justice de Dieu pour terrasser celui qui, tout à l'heure encore,
regardait notre Ukraine tout entière de si haut.»
La jeune femme avait suivi des yeux l'indication que lui donnait
le bras tendu de Tchetchevik. Stupéfaite à son tour de ce que, si
inopinément, elle avait vu... Méphodiévna avait reculé d'un pas.
Mais, par un retour subit: «Dieu vient de débarrasser l'Ukraine de son
plus détestable ennemi, dit-elle d'une voix émue; que sa volonté soit
faite sur la terre comme au ciel!»
[Illustration: XVIII
IL A SUFFI D'UNE SECONDE A LA JUSTICE DE DIEU.]
Le noble seigneur gisait par terre, foudroyé.
Tchetchevik se baissa; il retira son poignard de la main crispée du
noble seigneur. La lame, agitée par l'imprudent au milieu des éclairs,
avait sans doute servi de conducteur à la foudre.
Enlevant alors dans ses robustes bras l'acheteur de poignard qu'il
venait de perdre, Tchetchevik, suivi de Méphodiévna et de Maroussia, le
porta d'un pas rapide dans les appartements du grand ataman.
Taisons-nous quand c'est Dieu qui frappe...
[Illustration]
[Illustration]
XIX
L'ANNÉE HEUREUSE.
Pendant plus d'une année, l'Ukraine put croire qu'elle allait être à
jamais affranchie. Comme un seul homme, tout le pays s'était levé.
Les envahisseurs, surpris d'un mouvement si brusque, si général, si
spontané, avaient disparu. Chacun avait repris, reconquis son champ,
sa cabane, sa ferme ou sa maison. Bien mieux! Chacun avait pu refaire
une fois sa moisson. Pied à pied, de lac en rivière, de steppe en
forêt, l'ennemi avait dû reculer. L'ataman de Tchiguirine, après avoir
défendu héroïquement et sauvé la ville, après avoir fait des prodiges
de valeur, était mort, dit-on, mais mort en héros, mort content, en
plein triomphe. Un homme inconnu jusque-là, Tchetchevik, le lion, c'est
ainsi que d'une commune voix on l'avait bientôt appelé, combattait
à ses côtés dans la mêlée corps à corps où il avait succombé. Le
lion intrépide avait arraché le corps de son chef, couvert de nobles
blessures, à l'ennemi, et repris à sa place la tête du mouvement dans
toute la contrée.
Du côté de Gadiatch, l'autre ataman, reconnu comme chef suprême,
avait retrouvé son antique vigueur. On avait vu souvent à sa
droite, quelquefois en avant, une amazone belle comme le jour, qui
ne commandait pas, mais qui apparaissait toujours au plus rude des
combats, et dont la présence avait la vertu de relever tous les
enthousiasmes, de ranimer tous les courages. Elle était partout, suivie
d'une sorte de petit page intrépide qui lui servait de porte-étendard,
et qui, monté sur un cheval noir plein de feu, agitait son drapeau
d'une main vaillante, au milieu des balles, sans souci du danger.
Les soldats adoraient ce petit guerrier, il était beau comme un
ange. Était-il un ange en effet, ou seulement un enfant, ou, comme
quelques-uns le prétendaient, une simple petite fille de village
qu'animait une flamme divine, un courage surhumain, et que rien ne
pouvait faire reculer? Il était tout cela à la fois. Tout était vrai,
car c'était Maroussia. C'était une Jeanne d'Arc enfant, dans un pays
où le nom de Jeanne d'Arc n'avait jamais dû être prononcé qu'à l'état
d'accident. Obligé d'être partout à la fois, Tchetchevik l'avait
attachée à Méphodiévna. Elles étaient inséparables; qui voyait l'une
voyait l'autre. Du reste, toutes les femmes s'en mêlaient, c'était
vraiment la guerre sainte. Les Russes eux-mêmes ne pouvaient refuser
leur admiration à ce magnifique effort.
[Illustration: XIX
TOUT ÉTAIT VRAI, CAR C'ÉTAIT MAROUSSIA.]
Ah! le beau temps! les enfants des enfants de ce temps-là n'en ont rien
oublié. Ce dernier élan de toute l'Ukraine, c'est la gloire, même après
la défaite. Heureuses les nations petites ou grandes qui ont le droit
de chanter leur _Gloria victis_!
L'hiver fut cette année-là d'une rigueur exceptionnelle; les corbeaux
et les loups les plus aguerris tombaient morts de froid dans les bois.
Plaignez les corbeaux et les loups, mais ne plaignez pas les paysans.
L'hiver est leur ami. Pour eux, autour du poêle, l'été règne toujours.
D'ailleurs, sous la protection des neiges amoncelées, les cabanes se
gardent toutes seules. L'ennemi n'est plus à craindre; il a pris ses
quartiers d'hiver dans les villes. On peut enfin soigner ses glorieuses
blessures sans les cacher comme des hontes. Il n'est plus besoin de
descendre dans la cave pour fourbir et réparer ses armes; on peut,
comme à loisir, refaire ses munitions, étirer ses bras, et, après les
avoir laissés reposer, détendre ses muscles raidis par des efforts trop
continus. De village à village, on peut se reconnaître, se visiter,
compter ses pertes. On pleure ses morts chéris, on célèbre leurs hauts
faits; et surtout on tâche de calculer ses forces en prévision des
luttes futures. Les plans et les préparatifs absorbent les chefs. Où
est Tchetchevik? demandez plutôt où il n'est pas? Mais, où il apparaît
le plus souvent,--ne fût-ce que pour un instant, pour tout illuminer
comme un éclair,--c'est dans une retraite inaccessible, choisie et
ménagée par lui à ses deux principaux aides de camp. Ai-je besoin de
nommer Méphodiévna et Maroussia? Ce n'est pas là qu'on a le moins
besoin de le revoir. Pour des guerriers comme Maroussia et Méphodiévna,
l'inaction forcée de l'hiver, ce temps perdu paraît bien long. S'il est
des minutes éternelles, ce sont les minutes inutiles.
*
* *
NOEL
Mais à quoi pense Maroussia depuis quelque temps? Sa tête blonde
s'incline sur ses épaules comme un épi trop lourd pour sa tige.
Afin de ne pas attrister la grande amie, elle s'efforce en vain de
se redresser. Il semble qu'un rêve l'accable qui la sépare de ses
amis; elle n'est plus là, ses regards voyagent au loin. Où vont-ils?
où voudraient-ils atteindre? et comment expliquer que, même devant
Tchetchevik, sa petite amie ait d'involontaires absences? Le cœur
d'une fillette est une forêt obscure; il faut de bons yeux pour s'y
reconnaître: eh bien, il a de bons yeux, le grand ami.
Celui qui ne s'inquiéterait pas des plus petites souffrances d'autrui
serait-il vraiment grand? Ah! croyez-moi, les vrais forts sont toujours
les plus doux. Ce matin-là, la tête de Maroussia était plus penchée
qu'à l'ordinaire et ses yeux bleus plus errants en face de je ne sais
quel infini; le soleil brillait cependant. A voir, de la fenêtre
où l'enfant pensif se tenait immobile, la campagne, vêtue de neige
tout entière, à la voir étinceler comme un miroir d'argent poli sous
l'éclatante lumière du grand astre, il semblait qu'il n'eût dû venir
à Maroussia que des pensées claires et joyeuses. Mais non, elle se
taisait, et, si elle souffrait, ce qui paraissait bien probable, elle
ne voulait rien donner de sa peine à ceux qu'elle aimait.
Le grand ami échangea un regard avec Méphodiévna. Le moment était venu
de parler. Mettant le doigt sur l'épaule de Maroussia, il la tira de
son rêve et appela son attention sur un traîneau, qui, tout attelé
stationnait au bas de la fenêtre.
«Ne le vois-tu pas, dit-il, ne reconnais-tu pas ton favori Iskra? Il
piaffe. Il voudrait déjà être parti!
--Pour t'emporter encore... dit l'enfant très-émue.
--Pour m'emporter, oui, répondit le grand ami. Mais il y aurait à toute
force deux places dans ce traîneau, et, si quelqu'un que je sais bien
voulait m'accompagner, je ne partirais pas seul.
--Quelqu'un? dit Maroussia, dont le regard s'était fixé sur
Méphodiévna; quelqu'un?...» et le surplus de ce regard semblait
dire: «Alors, moi, je resterai sans amis? Eh bien, s'il le faut...
laissez-moi seule!» Mais cette plainte muette ne s'était même pas
traduite par un soupir.
--Il ne s'agit pas de moi, dit en souriant Méphodiévna. Non. Il faut
que je demeure, au contraire; et d'ailleurs la seconde place serait
trop petite pour une grande personne comme moi.
--Pour bien faire, reprit le grand ami, il me faudrait un tout petit
compagnon que je pusse au besoin oublier dans un pli de mes fourrures,
mais dont tout de même le petit cœur me tiendrait chaud pendant une
course longue et rapide. Il me faudrait un compagnon décidé à faire le
même chemin que moi d'une seule traite, qui n'eût pas peur de l'hiver
au nez rouge et à qui il pût convenir plus qu'à tout autre d'aller
du côté même où je vais, d'aller savoir au juste, par ses oreilles
et par ses yeux, ce que deviennent là-bas, là-bas, dans la cabane
aux cerisiers,--tu sais, Maroussia, celle même où nous avons fait
connaissance,--un père, une mère, des frères et de petites sœurs qui
craignent peut-être que, pour la première fois, une place ne reste
vide, à leur table, cette année, pour le repas de Noël.»
Maroussia a compris; un cri sonore est sorti du plus profond de son
âme, puis un sanglot; elle se serre contre la poitrine du lion,
mais à travers ses larmes brille un sourire, un sourire si plein
de reconnaissance à l'adresse de ses deux amis, que leurs yeux en
deviennent tout humides à leur tour.