On entendait le murmure sourd des eaux profondes et le frémissement

de la brise dans les joncs. De temps en temps, du milieu du silence,

perçait le cri d'une mouette, et bientôt la mouette elle-même miroitait

au-dessus des flots comme un petit point capricieux.

«Il me semble qu'il ne manque à ce tableau charmant, dit le grand ami à

Maroussia, pour être complet, qu'un peu de musique. Qu'en penses-tu? Si

je gratifiais le Dniéper d'une chanson?

--C'est cela, c'est très-bien imaginé, dit Maroussia. Asseyons-nous et

amusons-nous.»

Il prit son théorbe, et bientôt l'écho des montagnes répéta à plusieurs

reprises la phrase chantée en pleine voix par le vieux musicien.

«Laissez-nous nos prairies! laissez-nous nos steppes! A qui sont-elles,

sinon à nous?

«Est-ce que leurs fleurs vous connaissent?

[Illustration: XV

LAISSEZ-NOUS NOS PRAIRIES, LAISSEZ-NOUS NOS STEPPES.]

«Elles ne vous connaîtront jamais. Rien qu'à vous voir de loin, elles

se flétrissent.

«Craignez les pleurs de l'innocent. Ils retomberont un jour sur celui

qui les fait verser.

«Craignez le silence de l'homme injustement frappé: le knout n'a jamais

tué une âme, et l'âme du père injustement frappé s'ajoute à l'âme de

l'enfant. Les colères s'y amassent.»

La chanson était courte, mais expressive. Après l'avoir finie, le grand

ami, pendant quelques instants, toucha doucement les cordes du théorbe.

Ses yeux perçants étaient fixés sur le Dniéper. Maroussia, elle aussi,

ne détachait pas ses yeux du fleuve.

Tout à coup, une mouette fit entendre son cri. Cette mouette semblait

être sur le bord du fleuve, au pied des grandes roches, là, dans les

joncs de la rive.

Les yeux du grand ami brillèrent d'un éclat plus vif, et l'écho des

montagnes répéta le refrain d'une nouvelle chansonnette:

«Dans le monde entier, on ne trouve point un malheureux aussi misérable

qu'un Ukrainien chassé du pays où Dieu l'a fait naître; son devoir,

s'il ne peut y vivre, est de mourir au pays de ses pères. Quoi que vous

fassiez, il y mourra et vous y mourrez avec lui!»

Le cri de la mouette se fit entendre de nouveau, et il semblait que ce

fût à une plus courte distance.

L'écho des montagnes répétait encore:

«Quoi que vous fassiez, il y mourra,» quand, du côté même où s'était

fait entendre par deux fois le cri de la mouette, sortit du milieu

des hauts joncs une étroite nacelle. Elle se dessinait sur les vagues

sombres, et, glissant rapidement, elle se dirigeait vers une petite

baie naturelle qui se trouvait juste en face du tombeau de Naddnéprovka.

En regardant bien, on pouvait distinguer la silhouette de celui qui

menait la barque. Oui, on voyait jusqu'à son bonnet de peau de mouton.

Mais sans pouvoir même distinguer les formes de cet homme, on pouvait

affirmer qu'il avait le bras ferme et habile.

Ce bras maniait la rame comme un joujou. La barque filait telle qu'un

petit duvet emporté par le vent.

«Il est temps de descendre sur le rivage, Maroussia,» dit le grand ami.

Sans s'amuser à chercher le chemin le plus commode,--du reste, on n'eût

même pas trouvé un sentier dans ce lieu sauvage,--ils descendirent

rapidement, tournèrent une grande roche qui avait l'air d'une

gigantesque barbe verte frisée, tant elle était recouverte de lierre et

de mousses, et se trouvèrent enfin sur le rivage, tout près du fleuve.

Les vagues mouillaient doucement les plantes du bord et y laissaient

une petite frange d'écume blanche.

«J'espère que je vous retrouve en bonne santé et toujours agréables à

Dieu!» dit une voie bien connue.

La barque légère était déjà sur le sable du rivage, et près de la

barque, appuyant son menton sur la rame, se tenait le bonhomme de

fermier, le vieux Knich.

«Santé et chance! lui répondit le grand ami.

--Comment ça va, fillette? demanda Knich en fixant sur Maroussia ses

yeux de faucon.

--Très-bien! lui répondit Maroussia. Et Tarass?

--Tarass n'a pas oublié Maroussia.»

Du reste, si Maroussia ne lui eût point répondu, il aurait pu très-bien

deviner sa réponse rien qu'en la regardant: chaque fibre de sa figure

annonçait que ses fatigues étaient oubliées.

Mais le fermier, ne se contentant pas du témoignage que lui présentait

la figure heureuse de l'enfant, interrogea du regard le grand ami.

«Elle va bien, ma petite compagne, dit-il, très-bien. Vous pourrez en

rendre bon compte à ceux qui me l'ont confiée. C'est un petit lion doux

comme une colombe.»

Et sa main caressait l'enfant.

«Mon Tarass n'est pas encore un lion, répondit Knich, encore moins

une colombe. C'est un petit diable. Je ne puis pas lui apprendre à se

taire.

--Patience, patience, dit le grand ami; nos enfants en sauront plus

long que nous un jour. Allons, Maroussia, te voilà rassurée sur les

tiens.

--Ah! dit Knich en apercevant la couronne sur la tête de l'enfant. La

petite couronne avait déjà dû lui parler. Les mains de ta mère l'ont

tressée, ma mignonne...

--Bon Knich, dit la petite fille, que de douces choses, la couronne et

toi, vous me dites!

--Allons, allons, dit le grand ami, le calme est descendu sur l'étendue

des eaux; pas un souffle d'air, une promenade en barque serait fort de

mon goût.»

Il avait à peine parlé, qu'un cri de mouette, pareil à ceux qu'on avait

entendus déjà, partit du milieu même des broussailles grisonnantes qui

formaient la barbe du bonhomme de fermier.

Un cri semblable lui répondit du rivage.

«Ah! dit Tchetchevik, tu vois, Maroussia, c'est le mari qui répond.

--Je comprends, je comprends, dit la fillette, les mouettes sur le bord

de ces eaux sont très-fines, bien que toutes ne soient pas ailées.»

Knich avait poussé sa barque sur l'eau.

«Prends place ici, fillette,» dit-il en tendant le bras à Maroussia.

Quand elle fut assise, le grand ami sauta dans la barque avec tant de

légèreté que la barque ne fit presque pas de mouvement. Il s'empara

de la seconde rame, et la barque glissa avec rapidité sur les ondes

sombres, entre les rives confuses du Dniéper.

[Illustration]

[Illustration]

XVI

SUR L'EAU.

Une fois en pleine eau:

«Quelles nouvelles de l'autre ataman? demanda Tchetchevik.

--Tout ira mieux quand tu auras passé par là, répondit le fermier.

La fortune donne aux fous, Dieu ne donne qu'aux sages. On rôtit les

poulets, on plume les oies, on fait bombance. Bref, il y a trop

d'étrangers, trop de luxe, trop de dépenses. On ne déchiffre pas

facilement les idées du maître de la maison, sais-tu? Il n'en a pas

peut-être...

--Ce serait le pis, répondit le grand ami. C'est le sort de ceux qui

appartiennent à tous; ils ne s'appartiennent pas à eux-mêmes.

--Mais le tien, celui que tu as vu? dit Knich.

--Celui-là, répondit Tchetchevik, celui-là est un homme, et si tous

étaient comme lui, rien ne serait perdu. Le jour où son âme paraîtra

devant Dieu, nul ne pourra dire qu'elle habitait sur la terre un

tronc de bois pourri. Il a ses travers, bien sûr,--il n'est pas

parfait,--mais il aime son pays plus que sa vie, plus que son orgueil

même. Il a consenti à tout, oui, même à s'effacer devant la brute de

là-bas, et c'est beau cela! car une tête haute et fière, cela n'est pas

fait pour plier. Enfin, c'est fait. Il a écrit. Par exemple, sa plume

grinçait sur le papier comme l'écorce de bouleau sur un tas de charbon

ardent.

--Ma foi! dit Knich, ça se comprend. Cela a dû lui coûter.

--Il le fallait, dit l'impassible Tchetchevik.

--Alors, reprit Knich, nous pouvons dire que, grâce à Dieu et à toi, la

moitié de la besogne est faite; reste l'autre ataman, l'ataman resté

seul! Celui-là excelle à tourner dans un rond.

--Nous ferons le manége avec lui, dit Tchetchevik, mais nous

agrandirons son cercle.»

Quittant Knich tout à coup, le grand ami jeta au fond de la barque un

manteau épais et, s'emparant de Maroussia, malgré sa résistance, il la

coucha doucement sur le manteau.

«J'oubliais de faire dormir mon enfant, dit-il.

--Je ne veux pas dormir, dit la petite fille.

--Ne dors pas, mais reste couchée, dit le grand ami d'une voix ferme.

Je te conterai des histoires tout à l'heure.»

Au lieu de dormir au fond de son bateau, Maroussia, à demi soulevée sur

son coude, regardait. Quels yeux que les siens pour tout voir avant

tous les autres!

«Là-bas, de ce côté, dit-elle en étendant le bras, ne vois-tu rien?

--L'enfant a raison, dit Knich, c'est là qu'ils sont.

--Silence!» dit le grand ami.

La barque vola sous les efforts redoublés des deux rameurs, et bientôt

Maroussia put reconnaître, malgré la distance, dans les deux hommes

qu'elle avait signalés en deçà d'un petit promontoire, ses anciennes

connaissances, ceux-là mêmes qu'elle avait vus chez son père, frappés

et garrottés par les soldats: Semène Vorochilo et Andry Krouk. Dieu

soit loué! ils avaient donc pu échapper.

La barque bientôt aborda. Les Cosaques ôtèrent leur bonnet aux

arrivants et dirent:

«Bonne chance et santé!

--Bonne chance et santé! répondirent le grand ami et le vieux Knich.

--Maroussia, dit Andry Krouk en tirant un paquet de son sein, voici ce

que ta mère t'envoie.

--Béni soit ce qui vient de ma mère! dit la petite fille en baisant

pieusement le paquet. Vont-ils tous bien?

--Tous, les petits et les grands.

--Et, dit Maroussia, un peu honteuse de la question qu'elle allait

faire, et les cerisiers? et le jardin?

--Quelle ménagère! dit Andry. Il va bien, ton jardin, et tes cerises,

si Dieu le veut, mûriront au temps chaud.

--Je pensais aux cerises pour les petits frères, dit l'enfant.

--Quelles nouvelles m'apportez-vous, dit Tchetchevik, en échange de

celles que je vous ai envoyées?

--Beaucoup sont contents, répondit Vorochilo. Ceux-là seront prêts et

le sont déjà, mais d'autres....

--D'autres, dit Andry Krouk en l'interrompant, d'autres sont inquiets.

Ils trouvent que tu vas bien vite, et je crois qu'ils ont raison.»

Maroussia, par discrétion, s'était éloignée un peu pour les laisser

parler plus à leur aise.

Son grand ami la rappela, et, au grand étonnement des trois Cosaques,

lui dit:

«Je t'avais dans la barque promis une histoire. Chose promise, chose

due. Si tu comprends mon histoire, ces hommes la comprendront bien

aussi. Andry Krouk, tu la rediras à ceux qui trouvent que je vais trop

vite.»

Et il commença ainsi son histoire:

HISTOIRE DE L'ÉCREVISSE.

«Il y avait une fois une écrevisse, une écrevisse belle comme le

jour. Elle était bonne, assez intelligente pour une écrevisse, et

courageuse. Elle vivait tranquille dans son petit trou; mais voilà

qu'un jour elle entendit, de tous les côtés à la fois, des cris et

des gémissements. Il paraît que l'eau avait baissé, baissé à un tel

point que tout ce qui vit dans l'eau commençait à perdre la tête.

Elle s'était bien aperçue, depuis longtemps, que l'eau devenait

rare; mais elle avait fait comme les autres, elle avait espéré que

cela s'arrangerait tout seul.

«Devant tant de lamentations, l'écrevisse se dit que cela méritait

réflexion. Elle devint très-pensive, et en arriva à cette

conclusion qu'il serait vraiment bien utile que quelqu'un se

dévouât pour aller chercher de l'eau. A qui confier une mission de

cette importance?

«L'écrevisse tint conseil, mais elle ne put arrêter son choix sur

personne.

«Au fond, elle n'avait confiance qu'en elle-même. Celui-ci ne

connaissait pas assez le chemin, celui-là s'amuserait en route,

cet autre commettrait mille imprudences. Les opinions de la plupart

étaient peut-être un peu avancées. Le caractère de Pierre n'était

pas sûr, et Paul était bien faible pour supporter la fatigue d'un

si grand voyage, car l'eau était très-loin.

«--J'irai moi-même,» se dit-elle à la fin.

«Elle s'empare de la cruche et se met en route, escortée pendant

quelques pas par les acclamations chaleureuses de tous ceux qui

aimaient mieux voir travailler les autres que travailler eux-mêmes.

«--Quelle écrevisse! criait-on de tous les côtés; quelle énergie!

Si elle se dépêche un peu, nous serons sauvés.» Les grenouilles

pleurèrent d'attendrissement et les crapauds se pâmaient d'aise.

«Voilà mon écrevisse en route; elle ne perd pas une minute, va

droit son chemin, marche, marche, marche sans même prendre son

temps pour respirer.

«Mais peu à peu la fatigue se fait sentir, et l'indignation

commence à gronder dans son sein.

«--Suis-je folle de courir ainsi? se dit-elle. Je file comme une

flèche, cela n'a pas le sens commun. Soyons raisonnable, marchons

sagement.»

«Reprenant alors son allure ordinaire, elle se remit à marcher

comme toujours, à pas comptés. Elle mit sept ans à aller chercher

son eau et dix à revenir à son point de départ. Cela n'est pour

étonner personne; une cruche pleine est autrement lourde et

difficile à porter qu'une cruche vide.

«Arrivée au seuil de sa demeure, elle avait encore une sorte de

petit escalier de quatre marches à monter. C'était là qu'autrefois

les bateaux abordaient. Elle monta ces quatre marches, mais non

sans peine. Avec une cruche, ça n'est pas commode.

«Une fois là, elle se retourna et jeta un regard sur l'étang, sur

les ruisseaux qui y affluaient: tout cela était à sec. Une fourmi

n'aurait pas trouvé à dix lieues à la ronde de quoi étancher sa

soif.

«--Il était grand temps que j'arrivasse, se dit-elle, grand temps!

Mais où sont donc ceux qui m'acclamaient au départ? Quel drôle

d'accueil qu'un tel silence, après un tel dévouement!»

«Une vieille pie curieuse était perchée sur un arbre à demi

desséché, lui aussi. Elle regardait faire l'écrevisse et l'écoutait

s'étonner.

«--Ne leur en veuillez pas, lui dit-elle, s'ils ne crient pas:

Vive l'héroïque écrevisse! Ce n'est pas leur faute, ils sont tous

morts. Voyez leurs coquilles, leurs arêtes, leurs carapaces! D'eux,

c'est tout ce qui reste.... Savez-vous, ma mie, que vous avez mis

dix-sept ans à leur apporter de l'eau qu'il leur aurait fallu

recevoir à la minute?»

«La pauvre écrevisse fut si saisie, en vérifiant d'un regard

l'exactitude des paroles de la pie, qu'en voulant lever les pattes

au ciel, en signe de désespoir, elle oublia la cruche qu'elle

portait et la laissa choir. La cruche se brisa en mille morceaux,

la terre aride but en un clin d'œil l'eau qu'elle contenait, et le

lendemain, à son tour, l'écrevisse était morte.»

Comprends-tu, Andry Krouk? Et tes amis, qui trouvent que j'ai été trop

vite, seront-ils d'avis, quand tu leur auras raconté mon histoire,

qu'ils auraient mieux fait, au lieu de me choisir pour messager,

d'envoyer à ma place une écrevisse?»

Andry Krouk se grattait l'oreille et baissait le nez.

Vorochilo lui tapa sur l'épaule:

«Réveille-toi, lui dit-il, et allons réveiller les autres. Tchetchevik

a cent fois raison.»

Se tournant alors vers l'envoyé:

«Au jour convenu, lui dit-il, toute l'Ukraine sera sur pied; les femmes

et les enfants s'en mêleront, s'il le faut.

--Andry, dit Maroussia, n'oublie pas l'histoire de l'écrevisse.

--Elle avait compris avant moi, dit Andry en l'embrassant. Tu es bien

la fille de ta mère, ma mignonne.»

Le vieux Knich était déjà remonté dans la barque. Il aida Maroussia à

s'y placer, et le grand ami y sauta avec la légèreté d'un oiseau.

La petite barque, repoussée du rivage, glissa de nouveau sur les ondes

sombres du Dniéper, et le promontoire sablonneux, les formes indécises

des deux hommes qu'ils y laissaient, disparurent bientôt dans les

brumes.

[Illustration: XVI

ON EUT DIT UN CHEVAL AILÉ.]

Au bord du fleuve, en débarquant, Knich montra à Tchetchevik un beau et

vigoureux cheval noir:

«Prends Maroussia en croupe, dit-il à Tchetchevik; galope toute la

nuit. Au jour, tu laisseras le cheval; il retrouvera tout seul le

chemin de la ferme de Samousse.»

Le rapsode sauta sur le cheval; Maroussia mit le pied sur le bout de

sa botte, et en un instant elle fut installée derrière son grand ami.

Ses bras se serrèrent autour de lui comme la liane autour du chêne. Le

cheval partit au galop; c'est à peine si l'on entendait le bruit de ses

sabots: on eût dit un cheval ailé.

[Illustration]

[Illustration]

XVII

A GADIATCH.

Deux jours après la promenade sur le Dniéper, que nous avons décrite

dans le précédent chapitre, c'était un dimanche, et les grosses cloches

de la ville de Gadiatch, résidence de l'ataman protégé par Sa Majesté

le tsar de Russie, carillonnèrent à toute volée en invitant les fidèles

aux matines.

Il faisait à peine jour, et la ville de Gadiatch, avec toutes ses

ruelles étroites et tortueuses, ses bâtiments bas et ses jardins

touffus, paraissait être voilée de mousseline à demi transparente. Les

personnes qui se pressaient de tous côtés et se dirigeaient vers la

cathédrale semblaient être enveloppées d'ombre.

Pourtant, malgré le crépuscule, il était facile de reconnaître, à leur

démarche aisée, à leurs manières un peu décidées, que la plupart de ces

personnes étaient des militaires.

La veille, il avait beaucoup plu, et l'air tiède était d'une fraîcheur

délicieuse. Tout était calme dans la nature, tout était silencieux

encore parmi les habitants; si calme et si silencieux, qu'on entendait

le bruit des pas dans les rues humides; le pied imprudent qui

s'engageait tout à coup dans une mare faisait un clac-clac sonore; on

eût pu compter les gouttes de rosée qui tombaient du feuillage.

La vieille cathédrale avait l'air d'être entourée d'un jardin. On

y voyait fleurir l'aubier, l'églantier, le sureau, les rosiers,

les acacias blancs, jaunes et roses; on y voyait des pommiers, des

poiriers, des pruniers et des cerisiers qui promettaient une grande

abondance de fruits. Le sol était couvert d'une verdure veloutée

jonchée de toute espèce de fleurs.

Une foule assez considérable de fidèles était rassemblée près de la

cathédrale, et en attendant l'heure de l'office chacun causait à

mi-voix de choses et d'autres.

Le vieux musicien ambulant, que le lecteur connaît déjà, se trouvait

aussi dans cette foule, accompagné, comme toujours, de sa petite amie

qui regardait respectueusement la maison de Dieu.

Il s'était assis sur une marche du perron de l'église, comme un homme

accablé de fatigue, et, d'une voix lente et grave, il racontait à un

nombreux auditoire qui l'entourait par quelles épreuves doivent passer

les âmes des trépassés avant d'atteindre le céleste séjour. «C'est

sur la terre, par des efforts constants, qu'il faut mériter le ciel,»

dit-il en finissant.

Après avoir fini son récit par un soupir auquel répondirent les soupirs

de la plupart des assistants, le vieux musicien semblait être tout à

coup tombé dans une rêverie profonde, ainsi qu'il arrive souvent aux

êtres pieux qui oublient la terre pour le ciel, et ses yeux pensifs

erraient sur les lieux environnants qui commençaient à sortir de

l'ombre.

Le silence qui s'était établi fut interrompu par l'arrivée de deux

jeunes Cosaques. Ceux-ci se faisaient remarquer par leurs moustaches

prodigieusement longues, par leur taille admirablement bien prise et

flexible, et par une élégance particulière à ceux qui visitent souvent

les nobles assemblées et figurent dans les grandes réceptions.

«Bonjour, bonjour, disaient les jeunes Cosaques; et ils ôtaient, puis

remettaient leurs bonnets avec tant de grâce, qu'on aurait pu penser

qu'ils ne s'occupaient jamais d'autre chose que de faire des saluts.

--Notre ataman arrivera-t-il? demandèrent en chœur plusieurs voix.

--Il arrivera,» répondirent les Cosaques.

Ces paroles, prononcées par deux voix claires et sonores, semblèrent

tirer le rapsode de sa pieuse méditation, et, abandonnant avec un

regret visible le monde meilleur où l'avait porté son rêve, il crut

pourtant de son devoir de redescendre ici-bas et de s'occuper de ce qui

allait occuper la foule.

«Mes pauvres yeux, dit-il, pourront donc enfin admirer notre ataman!

--Et la dame de l'ataman arrivera-t-elle aussi? demanda une jeune femme

alerte, petite, ronde comme une boule.

--La dame arrivera aussi, répondirent les Cosaques.

--Et la belle-sœur?

--Il est à croire que la belle-sœur viendra aussi.

--Quelle belle-sœur? demanda le vieux musicien.

--Mais la femme du frère de notre ataman, lui répondirent plusieurs

voix, Méphodiévna.

--Méphodiévna? répéta le vieux rapsode. Chez nous on n'en entend jamais

parler. Est-ce qu'elle jouit de la faveur de notre ataman et de sa dame?

--Je crois bien! je crois bien! répondirent plusieurs personnes. Elle

n'a qu'à remuer un doigt, et tout se fait à sa volonté!

--Ah! elle jouit donc d'une très-grande faveur? C'est certainement un

grand bonheur pour elle!

--Faveur! s'écria d'un air courroucé un vieillard dont les yeux, sous

des sourcils en broussailles et grisonnants, jetaient des flammes,

comme deux fenêtres bien éclairées illuminent le dessous d'un toit de

chaume. Faveur! un tel mot est-il fait pour s'appliquer à une telle

femme? Méphodiévna, sachez-le, est de trempe à ne se soucier des

faveurs de qui que ce soit. Un regard jeté sur elle suffira à vous le

faire comprendre. Elle est droite comme une flèche, et on s'aperçoit

aisément qu'elle n'a jamais courbé la tête devant personne.

--Elle est donc bien fière, demanda le vieux musicien, et par suite

bien difficile à approcher? C'est de l'orgueil, alors!»

Et il ajouta d'un ton sentencieux:

«L'orgueilleux n'est qu'une bulle de savon: il ne s'enfle que pour

crever.

--Mais que dites-vous là, vieillard? s'écria une femme âgée, à figure

respectable, dont les yeux brillaient d'indignation. Que dites-vous là?

C'est de l'honneur de la cité et du pays que vous parlez. Méphodiévna

est une flamme bienfaisante, une lampe dans nos ténèbres.

--Pour être si brillante, repartit l'entêté musicien, il faut donc

qu'elle ne marche qu'étincelante de diamants, couverte de pierreries,

vêtue d'or?

--Vous n'y êtes pas, s'écria quelqu'un de la foule. Elle est vêtue si

simplement que, sans ses yeux de diamant noir, on la prendrait pour une

autre.

--Elle s'habille comme une simple bourgeoise, dit un jeune Cosaque;

elle ne fait pas la grande dame, et elle est partout où elle peut faire

le bien sans être aperçue.

--Pardon! dit le rapsode, j'ai, je le vois, blasphémé votre sainte,

mais elle n'y a rien perdu. Je vous ai donné, du moins, l'occasion de

lui rendre hommage. Pourriez-vous me dire, jeune homme, quels sont ces

beaux seigneurs richement vêtus qu'on rencontre partout dans la ville?

seraient-ils des saints, eux aussi?

--Des saints! Ah! non, par exemple! mais ce sont des altesses, des

princes moscovites. Ne le devinez-vous pas à leur allure imposante,

à leurs yeux qui ne s'ouvrent qu'à demi, à leurs nez dédaigneux

plus hauts que leur tête? Ce sont les hôtes de notre ataman. Il y a

huit jours, la maison en était pleine, les amis de l'Ukraine s'en

inquiétaient. Mais, grâce à Dieu et à l'influence de Méphodiévna sur

sa sœur et sur l'ataman son beau-frère, bon nombre, dit-on, déjà sont

partis.

--Partis! et pourquoi? qui gênaient-ils, ces hommes superbes?

--Eh! eh! demandez-le à Méphodiévna; elle trouve peut-être que le

moment n'est pas bien choisi, quand la moitié de l'Ukraine est envahie

par les bataillons russes, pour recevoir tant de beaux messieurs. Cela

distrait trop notre ataman.

--Pour dire le vrai, dit un nouvel interlocuteur, on s'amuse moins au

palais depuis huit jours. L'ataman ne retient plus ses hôtes. Il paraît

gêné avec eux, et l'on dit que bientôt il n'en restera guère dans le

pays.»

Maroussia serra doucement la main de son grand ami. Sa main répondit

sans doute à la sienne; le visage de l'enfant rayonna. Il se fit tout

à coup un grand silence. On venait d'apercevoir, descendant lentement

la rue, le père Mikaïl se dirigeant vers la porte de l'église. Ceux qui

étaient assis se levèrent. Ceux qui étaient debout se dressèrent sur la

pointe de leurs pieds.

Le père Mikaïl présentait, dans toute sa personne, le type idéal du bon

pasteur. Ses paroissiens adoraient leur archirey. C'était à qui serait

sur son passage pour recevoir sa bénédiction. On voyait dans toute son

attitude que ses bénédictions, sa main seule, ne les donnait pas, et

qu'elles partaient du meilleur de son cœur.

Le rapsode s'approcha à son tour, mettant en avant Maroussia:

«Bénissez-nous, mon père, bénissez cette enfant. Nous venons de bien

loin pour prier Dieu dans votre église.»

Le bon père jeta un regard bienveillant sur le vieillard et sur

l'enfant.

«Mon père, dit le chantre, j'ai compris que le plus grand feu ne peut

que s'éteindre au milieu du désert, tandis que le bois humide lui-même

pétille et flambe quand il tombe au milieu du foyer; et j'ai fui le

désert par le besoin de voir et de retrouver des hommes.»

Maroussia · 第 8 / 11 段