L'obscurité dans laquelle Tchiguirine se cachait semblait volontaire.

Une vraie lumière y eût ressemblé à un signal dont aurait pu profiter

l'ennemi. Les hauts clochers, les parapets, les forts, les remparts

blancs par endroits, venaient sûrement d'être remis en état. C'était un

bon symptôme! Les rossignols chantaient déjà comme à l'ordinaire dans

les petits jardins dont beaucoup de maisons étaient pourvues. Rien ne

leur disait donc, à eux, ce qui menaçait leur patrie!

Tchetchevik et Maroussia s'approchèrent de la porte de la ville.

Comment cela se faisait-il? Elle ne paraissait pas gardée. La petite

porte seule, il est vrai, était entre-bâillée, mais derrière, personne,

pas même un portier.

Ils poussèrent la porte, qui roula sans bruit sur ses gonds. Personne

ne les arrêta, personne ne les questionna. Était-ce un piége? Ils

entrèrent sans aucune difficulté. Cependant, il leur sembla que les

yeux de quelques rares passants, mis en mouvement sur leur chemin d'une

façon inattendue, les suivaient avec persistance.

«Écoute-moi, mon frère, dit Tchetchevik à un jeune Cosaque qu'il

aperçut accoudé sur la palissade d'un jardin, écoute-moi; sois un brave

garçon et montre-moi le chemin qui conduit chez notre ataman.»

Le jeune Cosaque releva un peu sa coiffure, en signe de salut, et,

montrant le bout de la rue, dont quelques fenêtres étaient à demi

éclairées, lui dit:

«Au bout de cette rue, vous tournerez à gauche, et vous serez devant la

maison du grand ataman.

--Merci! mon frère.»

Ils prirent la rue indiquée, tournèrent à gauche et se trouvèrent en

effet en face de l'habitation de l'ataman.

La maison du grand ataman n'était pas plus spacieuse que les autres;

rien ne la distinguait, pas même une sentinelle; on ne pouvait la

reconnaître que parce qu'elle était un peu éclairée. Deux jeunes

filles, en passant devant ces fenêtres, s'arrêtèrent un instant, et,

regardant à travers les vitres, une des deux curieuses dit à l'autre:

«Il paraît que notre ataman veille.»

Derrière les vitres d'une des petites fenêtres qui étaient éclairées,

on devinait plutôt qu'on ne la distinguait une tête de Cosaque à

longues moustaches, tête qui semblait être taillée dans le marbre noir.

«C'est un homme de garde!» se dit Tchetchevik.

L'homme de garde, si c'en était un, restait immobile, comme absorbé

dans de profondes réflexions.

En écoutant bien, on entendait au rez-de-chaussée, dans l'intérieur,

des pas d'homme; les pas étaient tantôt rapides, tantôt lents.

«Ces pas-là sont très-expressifs!» se dit encore Tchetchevik.

Il frappa à la porte une, deux, trois fois, lentement.

Au troisième coup, le Cosaque qui se tenait immobile près de la fenêtre

se leva et vint ouvrir.

Les pas qu'on entendait s'arrêtèrent.

«Les amis lointains envoient leurs amitiés au grand ataman,» dit à

mi-voix Tchetchevik en entrant.

L'appartement n'était rien moins que splendide. La première pièce était

basse sans aucun ornement. La porte conduisant dans la pièce voisine

était soigneusement fermée.

«Eh bien, je suis sûr que le grand ataman sera on ne peut plus

reconnaissant de ce bon souvenir,» répondit le Cosaque aux moustaches

avec une indifférence polie.

Sa figure n'exprima ni étonnement ni inquiétude. On pouvait croire

que le grand ataman recevait chaque jour des visites semblables:--des

musiciens ambulants apportant des nouvelles des amis lointains.

«Puis-je me présenter devant le grand ataman lui-même, frère?» demande

Tchetchevik.

Mais, dans ce moment, la porte conduisant dans la chambre voisine,

poussée par une main impatiente, s'ouvrit toute grande, et le grand

ataman lui-même parut sur le seuil.

Il ne disait rien, mais toute sa figure parlait et disait:

«D'où viens-tu? De la part de qui? Quelles nouvelles apportes-tu?»

La lumière l'éclairait faiblement, et on ne pouvait distinguer ses

traits. Mais les yeux, les yeux perçants et chercheurs, flamboyaient

comme des charbons ardents.

«Je me prosterne devant le grand ataman,» dit Tchetchevik en faisant un

profond salut.

Maroussia, qui se tenait toujours près de son grand ami, salua aussi.

«Vous êtes les bienvenus, répondit le grand ataman. Quelle chanson nous

chanteras-tu, brave chanteur?»

Le son même de la voix vous révélait un homme habitué à commander, un

homme ne sachant pas se gêner quand il s'agissait de dire son opinion

ou de la défendre.

«Quelle chanson, notre grand ataman? J'en ai plus d'une à te faire

entendre, et de ma façon, si tu daignes les écouter.»

Le grand ataman ne répondit rien. Mais quelles paroles, si fortes

qu'elles soient, pouvaient mieux exprimer la douleur que ce silence de

quelques instants!

«D'où viens-tu? dit-il enfin.

--Du Zaporogié, répondit Tchetchevik. Les braves du Zaporogié

présentent leurs compliments au grand ataman.

--Dans le temps où nous sommes, nul n'a à faire, nul n'a à recevoir de

compliments, répondit l'ataman. Entre dans ma chambre.»

[Illustration: XIII

JE ME PROSTERNE DEVANT LE GRAND ATAMAN.]

Tchetchevik suivit le grand ataman, tenant toujours Maroussia par la

main, et entra dans la pièce voisine.

Cette pièce était aussi simple que la première: les murs blanchis à

la chaux, les escabeaux en bois de tilleul qu'on trouve dans toute

habitation paysanne.

Mais il y avait beaucoup d'armes très-riches; pistolets et poignards

étincelaient sur les murs.

Des papiers, des notes encombraient la table; sur ces papiers on voyait

la boulava, le bâton de commandement de l'ataman.

Une paroi du mur était garnie de gros crochets en bois sur lesquels

pendaient les habits de gala, tout brodés d'or, d'argent et de

pierreries. Ces broderies d'or, ces pierres précieuses étincelaient

dans la chambre et lui prêtaient un aspect tout à fait étrange.

Dans un coin, il y avait un lit qui semblait n'avoir jamais donné de

repos à celui qui s'en servait. Un coussin repoussé loin de l'oreiller

disait clairement combien était enfiévrée la tête qui, pour quelques

instants, y cherchait le sommeil.

«Je te prie de t'asseoir,» dit le grand ataman.

Il s'assit aussi, et ses yeux ardents se posèrent alternativement sur

la figure de Tchetchevik et sur celle de Maroussia.

«Pourquoi cette enfant? dit-il.

--Sourde et muette, n'y prends pas garde. Sa tête n'est qu'un petit

bouton de rose que la fatigue fait pencher sur sa tige; elle a besoin

de sommeil.»

Le grand ataman se leva, et, décrochant un magnifique manteau, il le

jeta à Tchetchevik; un splendide tapis de Perse recouvrait un banc. Il

le montra à son hôte. Tchetchevik, en un clin d'œil, prépara un lit;

après quoi, soulevant le corps brisé de la petite fille dans ses bras,

il la coucha et l'enveloppa depuis les pieds jusqu'aux yeux avec une

tendresse de mère.

«Sourde et muette!» lui avait-il dit tout bas en l'embrassant sur le

front.

Le lit était placé à l'angle de la pièce. Encapuchonnée dans les plis

soyeux du riche manteau, les yeux de l'enfant s'attachaient malgré elle

sur son ami et sur le grand ataman, assis devant une table, en face

l'un de l'autre, une lampe placée entre eux éclairant leurs figures.

Quel homme que son grand ami! Quelle noblesse! Quelle force! Son petit

cœur frémissait de bonheur en le contemplant.

Mais l'autre, le grand ataman! son cœur se serrait quand elle regardait

ces yeux profondément enfoncés, étincelant d'un feu sombre, ces

sourcils épais, ces rides prématurées qui creusaient son front imposant

et fier. Ce jeune vieillard semblait être miné par un feu intérieur qui

le brûlait sans cesse, jour et nuit.

Ils causaient doucement à voix basse.

Maroussia écouta longtemps le murmure de cette conversation, comme on

écoute le bruit lointain des vagues. Enfin, la fatigue triompha de la

petite fille; ses yeux se fermèrent comme des pétales de fleur. Elle

s'endormit; elle devint au vrai sourde et muette.

[Illustration]

[Illustration]

XIV

LE BUT.--ET APRÈS.

Maroussia reposait comme on repose sur le bord escarpé d'un rocher à

pic dont le pied plongerait dans la mer; on dort, mais en même temps on

sent qu'on est tout près d'un abîme, on entend son menaçant murmure. On

rêve de bien des choses, mais on a vaguement la conscience que, dans ce

vaste océan, on pourrait disparaître comme une goutte d'eau.

Un instant un sourire passa sur ses lèvres; elle revoyait en rêve la

maison de ses parents, le clos des cerisiers si embaumé, ses petits

frères, tous les visages amis; mais bientôt tout disparaissait comme

dans un brouillard. Sa vie passée, si calme et si riante, reculait à

l'arrière-plan. Sur le premier, se dressaient en traits de feu des

images nouvelles, terribles ou grotesques, des figures qu'elle ne

connaissait que depuis peu, mais auxquelles appartenait tout son avenir.

Tout à coup elle se réveilla, se souleva un peu sur son lit improvisé

et regarda de tous ses yeux.

Ils ne dormaient pas, eux!

Tchetchevik était toujours assis, accoudé près de la table, et ses

regards étaient de vrais astres qui brillaient d'une lumière calme,

égale, resplendissante.

Le grand ataman était debout au milieu de la chambre. On voyait

qu'il s'était élancé de sa place dans un mouvement de douloureuse

indignation, mais qu'une fois cet effort fait, la violence d'un coup

porté trop juste l'avait comme pétrifié.

Enfin il parla:

«Voilà ce que vous voulez, vous autres! Mais le remède sera pire que

le mal. Je sais bien que je me suis jeté à l'eau sans m'être inquiété

de l'endroit où était le gué; mais pas plus que moi, avec l'autre,

vous n'atteindrez le rivage. Notre pays sans frontière, sans forces,

sans union, sans conseils, n'est plus qu'une maison ouverte à tous les

vents, et nos voisins sont bien bêtes de nous faire la guerre; ils

pourraient attendre tout de nos seules discordes.

[Illustration: XIV

ILS NE DORMAIENT PAS, EUX!]

--Nos discordes? Quelle en est la cause principale, sinon ce

commandement à deux têtes? répondit froidement Tchetchevik. Il faut

dans l'effort rétablir l'unité. Il n'est d'espoir, de salut que là.»

Le grand ataman se sentit comme brûlé par un fer chaud. Il fit quelques

tours dans la chambre, pareil à un lion blessé. Puis, ayant ouvert la

fenêtre, son regard plongea dans les ténèbres de la nuit.

Le silence était tel et telle l'émotion de l'ataman, que Maroussia,

bien qu'elle fût à l'autre extrémité de la pièce, crut entendre les

battements de ce cœur déchiré.

Rafraîchi par l'air de la nuit, calmé par son silence même, il revint

se placer devant la petite table, en face de Tchetchevik.

«Au moins, dit-il, il sera bien entendu que c'est parce que je suis

le meilleur que vous comptez sur moi pour céder au pire. On saura que

c'est parce qu'aucune abnégation n'est à attendre de celui qui a déjà

appris la moitié de son rôle de Judas que vous me demandez, à moi, un

tel acte de dévouement.

--C'est, dit Tchetchevik, pour lui rendre impossible de jouer son rôle

de Judas tout entier, pour lui enlever toute raison, tout motif, tout

prétexte de le mener jusqu'au bout; c'est parce que nous savons que

vous êtes le plus noble des fils de l'Ukraine, que nous vous demandons

de vous effacer pour un temps devant cet indigne que votre gloire

offusque et que l'envie seule jette dans les bras des Russes.

--Nul ne m'accusera de trahison au moins, nul de lâcheté, quand j'aurai

accordé ce que tu me demandes?

--Nul n'ignorera l'héroïsme de ton sacrifice; au contraire. Nos amis

qui m'envoient ne savent-ils pas ce qu'il doit t'en coûter de t'y

résoudre?

--Et, si, malgré tout, le misérable nous vendait?...

--Il mourrait avant d'avoir accompli son forfait, dit tranquillement

Tchetchevik. Il est, Dieu merci! le seul traître possible de sa

maison. Quelqu'un veille tout près de lui, qui ne le laisserait pas se

déshonorer tout à fait.»

Il y avait sur la table plume, encre, papier; l'ataman prit la plume.

Tchetchevik tourna ses regards du côté de Maroussia, et lut son anxiété

dans ses yeux. Sa petite amie ne se sentait pas à son aise. C'était si

difficile à faire ce qu'exigeait du grand ataman son ami, qu'à la fin

il pouvait bien se fâcher. Et alors, entre deux hommes de cette trempe,

que pouvait-il se passer?

Un sourire de Tchetchevik fit comprendre à la petite sourde et muette

qu'elle pouvait être tranquille.

L'ataman écrivait, pesant chaque mot sans doute, et il avait bien

raison. De telles lettres, «une abdication,» ne s'écrivent pas entre

deux bouffées de tabac.

Quand la lettre fut finie, il la tendit à Tchetchevik.

«Tiens, lui dit-il, es-tu content?»

Tchetchevik, après avoir lu, lui répondit:

«Content? Non, certes, car je donnerais ma vie pour que tu fusses à la

place de celui qu'on va sembler te préférer. Mais je suis fier pour

l'Ukraine de ce renoncement du plus brave de ses fils. Si nous devons

succomber dans cette lutte, notre histoire comptera un héros de plus.

Ceux qui mourront pour elle n'auront rien à se reprocher. Toi, tu

auras fait plus qu'aucun d'eux, tu seras descendu du pouvoir pour la

sauver,--sans même être sûr d'y réussir. Tu seras mort deux fois, et

glorieusement. Que ton âme se rassure! Tu nous mets dans la main la

seule carte qui puisse rétablir la partie.»

Tchetchevik avait plié la lettre et l'avait cachée dans le manche d'un

poignard qu'il portait sous sa robe.

«Quand la remettras-tu à sa destination? lui dit l'ataman. Quand

saura-t-il que, pour l'Ukraine, je suis prêt à tout, même à combattre

sous ses ordres; des ordres qu'à lui tout seul il n'est pas capable de

donner?

--Ne sais-tu pas, dit Tchetchevik, qui les inspirera, ces ordres, et

qui inspirera celui qui les lui conseillera? Eh bien, c'est là que

tout d'abord ta lettre sera lue. Je la remettrai moi-même aussitôt que

j'aurai fini ma tournée. Je ne perdrai pas une heure, mon ataman, tu

peux y compter. Et si tout ne va pas bien, si je sentais que ta lettre

peut être inutile, sois tranquille, je l'anéantirais. Elle n'aurait pas

été écrite.»

Il s'était levé.

Tout émue de la fin de cette scène, Maroussia s'élança près de son

grand ami.

«Baise la main qui vient d'écrire cette lettre, lui dit Tchetchevik.

--Ah! je le désirais, dit Maroussia. Je suis muette quand il le veut,

dit-elle, s'adressant à l'ataman, sourde quand il m'en prie, j'oublie

tout quand il me fait un signe, et j'aime et j'honore tout ce qu'il

honore et tout ce qu'il aime.»

Et prenant la main du grand ataman avant qu'il eût pu la retirer,

Maroussia y avait déposé un respectueux baiser.

«Ah! dit le grand ataman à Tchetchevik, tu es aimé, toi!

--Tu es aimé aussi, lui dit Maroussia; tu es aimé par mon grand ami et

par nous, parce que tu aimes l'Ukraine.»

L'ataman les reconduisit jusqu'au seuil de la porte, et là ils se

quittèrent; leur dernier mot avait été: «Tout pour l'Ukraine!»

Ils avaient laissé le grand ataman pensif, debout sur le seuil de sa

maison. Ils se dirigeaient vers la porte de la ville.

Les rues étaient désertes; les petits vergers étaient remplis de

cerisiers tout blancs de fleurs; au loin on entendait le frais et

paisible murmure d'une rivière.

Après avoir fait une centaine de pas, Maroussia se retourna pour jeter

un regard sur la maison du grand ataman.

Sa grande ombre était toujours là, sur le seuil; l'ataman pensif les

suivait des yeux.

A la lueur incertaine des étoiles, sa figure était à peine visible;

mais ce qu'on apercevait de son être exprimait encore si bien la

souffrance, que Maroussia sentit son cœur battre pour lui.

«Celui-là saura défendre Tchiguirine? demanda-t-elle à son grand ami.

--Oui, si on l'attaque; mais nos ennemis ont plus facile à faire que de

prendre par la force nos villes.

--Mais enfin, si on l'attaque?

--Il s'y ferait tuer plutôt que de la rendre.

--J'en étais sûre,» dit la petite enthousiaste en battant des mains.

Ils ne prenaient pas par les rues qu'en venant ils avaient traversées.

Tchetchevik avait son idée de bien voir par ses yeux l'aspect que

présentaient les autres quartiers de la ville.

Elle eût semblé morte à un indifférent; mais, de cent pas en cent pas,

on rencontrait quelques hommes robustes, que le hasard seul ne pouvait

pas avoir placés ainsi aux endroits d'où précisément on pouvait tout

surveiller. Ces gens les laissaient passer d'un air insouciant, puis

bientôt les dépistaient, et, revenant comme en flânant sur leurs pas,

avaient, en fin de compte, pu se bien assurer qu'ils allaient droit

leur chemin. L'un d'entre eux, voyant la grande taille du musicien,

était venu distraitement le regarder de si près sous le nez, que

Maroussia en avait tressailli.

«Il est hardi, ou peut-être étourdi, celui-là,» dit-elle à voix basse

à son grand ami; il a l'air de ne pas plus connaître le danger qu'une

mouche.

--C'est un curieux, lui dit Tchetchevik; ses intentions ne sont pas

mauvaises. C'est une bonne race que ces gens de Tchiguirine; ils

iraient au feu comme à une promenade.»

Quand nos voyageurs arrivèrent à la porte de la ville, un géant de

Cosaque, qui semblait sortir de terre, se présenta devant eux. Il avait

des moustaches de deux lieues, et il leur barra le passage comme un

clocher en pierre.

«Quel est votre chemin, mon vénérable? demanda-t-il.

--Celui des honnêtes gens, mon brave.

--Où allez-vous?

--Chez les honnêtes gens.

--C'est un nom qui n'appartient pas toujours à ceux qui s'en parent. Il

se peut que vous rencontriez les méchants!

--Si l'on avait toujours peur du loup, on n'oserait jamais s'aventurer

dans les bois, et on ne goûterait point aux fraises.

--Si j'étais un Cosaque plus dégourdi, mon vénérable, je t'aurais prié

de me chanter un bout de chansonnette, et cela me ferait grandement

plaisir, car j'adore le chant. Mais je suis plus timide qu'une jeune

épousée, et je n'ose insister.»

Maroussia voulut voir mieux ce «timide»; mais la tête du gaillard se

trouva si haut placée qu'elle ne put apercevoir que sa fameuse paire de

moustaches, qui pendaient comme deux gerbes de foin.

«Tu es timide, répondit Tchetchevik; mais tâche de reprendre courage.

Que veux-tu que je te chante?

--Chante-moi n'importe quoi.»

Le musicien murmura à demi voix ce refrain: «Ne dormez pas, même la

nuit. C'est la nuit que les loups rôdent; pour ne pas se laisser

surprendre par eux, c'est quand tout semble reposer qu'il faut avoir

l'œil ouvert.»

--Ton refrain me plaît et il est de circonstance, dit le timide, tu

peux passer. Je m'étais bien promis, quand je t'ai laissé entrer sans

te rien dire, il y a quelques heures, qu'au retour je connaîtrais la

couleur de ta voix.

--Il était là, il était là! dit Maroussia satisfaite; la porte n'était

pas abandonnée. Tant mieux!»

De l'autre côté de la porte, le chemin se dessinait comme un serpent

noir sur un tapis de verdure. Les rossignols chantaient décidément

comme à l'envi dans tous les jardins de la ville de Tchiguirine cette

nuit-là. «Ils chantent l'aube et aussi l'espérance,» disait Maroussia.

[Illustration]

[Illustration]

XV

LES RENCONTRES.

Deux semaines après l'entrevue de Tchetchevik avec le grand ataman,

par une douce et splendide soirée, le vieux rapsode avec son Antigone

s'approchait lentement d'un village incendié.

Son voyage et celui de Maroussia n'étaient pas un voyage d'agrément.

On voyait bien qu'ils ne s'étaient pas permis de prendre même le repos

nécessaire: leurs yeux cernés brillaient d'un feu fiévreux; leurs

figures étaient brûlées par le soleil et leurs vêtements couverts de

poussière; leurs lèvres étaient sèches, leurs pieds meurtris.

Néanmoins, ils marchaient courageusement et causaient avec calme et

sérénité.

A l'exception de quelques rencontres imprévues d'hommes qui se

trouvaient on ne sait comment sur leur chemin, et qui échangeaient à

peine un mot et quelquefois rien qu'un signe avec Tchetchevik, ils ne

rencontraient d'ordinaire pas âme qui vive.

Tout était silencieux et désert; souvent ils avaient vu des

maisonnettes en ruines, des murailles calcinées, des fermes détruites,

des champs dévastés, des jardins ravagés, des troncs d'arbres à moitié

brûlés, noirs d'un côté, encore verts de l'autre, à demi morts, à demi

vivants.

Pour le moment, ils avaient sous les yeux un village récemment

incendié; un peu de fumée s'élevant au-dessus de chaque amas de

décombres en marquait la place.

A l'extrémité de ce qui avait dû être une rue, ils découvrirent les

margelles ébréchées d'un puits.

«Un peu d'eau fraîche te fera du bien,» dit Tchetchevik à Maroussia.

Il plongea sa main dans un sac attaché à ses épaules, il en retira

une petite écuelle en bois, et, écartant les plantes qui obstruaient

l'orifice du puits, il la remplit d'eau fraîche et claire.

--Merci,» répondit Maroussia.

Elle trempa ses lèvres dans l'eau limpide et, après avoir bu,

s'approcha du puits. Que regardait-elle? Qu'y avait-il dans ce puits

qui attirât son attention?

Tout à coup elle poussa un cri:

«Ah!»

Ses joues se couvrirent des plus vives couleurs, ses yeux

s'illuminèrent et se tournèrent avec bonheur vers son grand ami.

Maroussia devint encore une fois toute rose, mais cette fois-ci l'éclat

de ses yeux se voila, sa figure exprima un regret sincère.

«Encore une fois, se disait Maroussia, je n'ai pas su me vaincre! Ce

cri, j'aurais dû le retenir...

--Bah! dit Tchetchevik, dans ce village incendié, le mal ne pouvait

être grand. Personne n'a pu t'entendre, mon enfant. Si tu veux, nous

allons souper.»

Du pain, un peu de sel, de l'eau, composaient tout le souper.

Mais cet «ah!» plein d'allégresse que Maroussia a poussé? Qu'est-ce qui

le lui a arraché? Quel trésor a-t-elle entrevu dans ce puits démoli?

Rien, absolument rien, si ce n'est, accrochée aux parois du puits,

une fraîche couronne de ces gentilles fleurs violettes que dans la

maison de Maroussia on appelait des porte-bonheur, des fleurs de bon

présage, les mêmes, absolument, que l'enfant cultivait avec amour dans

le jardin de sa mère. Cette couronne avait été placée là récemment par

quelque main amie, elle n'avait pu y venir toute seule. Pour Maroussia,

la couronne voulait dire: «Tout va bien chez ceux que tu aimes, leur

pensée te suit partout.» Pour Tchetchevik, elle signifiait: «Tes ordres

ont été exécutés.»

Maroussia et son grand ami se sont compris et parlent d'autre chose.

Pas un mot de la petite couronne n'est échangé entre eux. Il s'agit

maintenant de Batourine.

«Est-ce grand, la ville de Batourine? dit Maroussia.

--Oui! mais on y trouve son chemin tout de même,» lui répond son grand

ami.

Le repas est fini.

«Eh bien, Maroussia, as-tu repris tes forces?»

Elle est déjà sur ses pieds, elle a attaché son petit sac sur ses

épaules, et ses yeux, qui se fixent sur le grand ami, brillent comme

des étoiles. Que lui demandent-ils?

Avant de quitter l'endroit, le grand ami plonge son bâton à tête

recourbée dans le puits et en retire la petite couronne. Elle est un

peu mouillée. Il la secoue, en fait tomber toutes ses perles d'eau, et

la pose sur la tête de Maroussia.

«Chère petite couronne! dit-elle. Tu veux bien qu'elle reste un peu où

tu l'as mise?

--Bien sûr! répond le grand ami. Elle te va à ravir. Tu as l'air d'une

petite fée.»

Maroussia bat des mains. C'est son grand signe de joie.

Et les voilà de nouveau en route, reposés, rafraîchis et courageux.

«Avant que l'étoile du soir brille à l'horizon, nous serons au tombeau

de Naddnéprovka,» dit Tchetchevik à l'enfant.

Ces tombeaux, ou bien, comme on les appelle dans la langue du pays, ces

_kourganes_, sont des collines d'une forme particulière qu'on rencontre

en Ukraine. Ils recouvrent, si la tradition dit vrai, les corps de ceux

qui sont morts pour la patrie. Et la vérité est que les laboureurs,

quand ils les fouillent, soit du socle de leur charrue, soit de la

fourche, y trouvent des armes, des anneaux, des colliers enfouis.

Le grand ami ne s'était pas trompé; l'étoile du soir ne brillait pas

encore à l'horizon que les contours du tombeau de Naddnéprovka se

dessinèrent devant eux.

Le soleil était déjà couché, mais les ombres du soir étaient encore

claires; c'était une sorte de brouillard doré. Les jeunes arbres, les

arbrisseaux, les hautes herbes qui couvraient «le tombeau» étaient

comme en feu. La croix brisée, cassée, se dessinait nettement sur

le ciel. Les grands oiseaux d'un gris foncé, en passant entre les

bandes rouges du couchant et la terre, se nuançaient des couleurs de

l'arc-en-ciel.

Du haut du tombeau, on apercevait le Dniéper. Le fleuve avait des

reflets d'acier poli. De l'autre côté du rivage s'élevaient des monts

boisés, dont les bases étaient tout à fait noires, et les cimes comme

enveloppées de rouges lumières.

Maroussia · 第 7 / 11 段